Rousseau
Émile, ou de l'éducation
Apprendre un métier




Livre III

L’homme et le citoyen, quel qu’il soit, n’a d’autre bien à mettre dans la société que lui-même; tous ses autres biens y sont malgré lui; et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive; et dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu’il ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société... Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorisé. Il n’est point juste que ce qu’un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu’il lui doit; car chacun, se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, et nul père ne peut transmettre à son fils le droit d’être inutile à ses semblables; or, c’est pourtant ce qu’il fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même le vole; et un rentier que l’État paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l’homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.

Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme, celle qui le rapproche le plus de l’état de nature est le travail des mains: de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mille manières; mais partout. où l’on veut vexer l’artisan, son bagage est bientôt fait; il emporte ses bras et s’en va. Toutefois, l’agriculture est le premier métier de l’homme: c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. Je ne dis pas à Émile: Apprends l’agriculture; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c’est par eux qu’il a commencé, c’est à eux qu’il revient sans cesse. Je lui dis donc: Cultive l’héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n’en as point, que faire? Apprends un métier.

Un métier à mon fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous? J’y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu’un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien: moi, je lui veux donner un rang qu’il ne puisse perdre, un rang qui l’honore dans tous les temps; je veux l’élever à l’état d’homme; et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d’égaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous.

[…]

Je veux absolument qu’Émile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous? Que signifie ce mot? Tout métier utile au public n’est-il pas honnête? Je ne veux point qu’il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu’il soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur de livres. A ces professions près et les autres qui leur ressemblent, qu’il prenne celle qu’il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu’il soit cordonnier que poète; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les espions, les bourreaux sont des gens utiles. Il ne tient qu’au gouvernement qu’ils ne le soient point. Mais passons; j’avais tort: il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu’il n’exige pas des gens qui l’exercent des qualités d’âme odieuses et incompatibles avec l’humanité. Ainsi, revenant au premier mot, prenons un métier honnête; mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité.

[…]

Tout bien considéré, le métier que j’aimerais le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s’exercer dans la maison; il tient suffisamment le corps en haleine; il exige dans l’ouvrier de l’adresse et l’industrie, et dans la forme des ouvrages que l’utilité détermine, l’élégance et le goût ne sont pas exclus.