Cette obscure fra”cheur de ma chambre Žtait au plein soleil de la rue, ce que l'ombre est au rayon, c'est-ˆ-dire aussi lumineuse que lui, et offrait ˆ mon imagination le spectacle total de l'ŽtŽ dont mes sens, si j'avais ŽtŽ en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux ; et ainsi elle s'accordait bien ˆ mon repos qui (gr‰ce aux aventures racontŽes par mes livres et qui venaient l'Žmouvoir) supportait pareil au repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et l'animation d'un torrent d'activitŽ.

Mais ma grand-mre, mme si le temps trop chaud s'Žtait g‰tŽ, si un orage ou seulement un grain Žtait survenu, venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer ˆ ma lecture, j'allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guŽrite en sparterie et en toile au fond de laquelle j'Žtais assis et me croyais cachŽ aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite ˆ mes parents.

Et ma pensŽe n'Žtait-elle pas aussi comme une autre crche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncŽ, mme pour regarder ce qui se passait au-dehors ? Quand je voyais un objet extŽrieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un mince lisŽrŽ spirituel qui m'empchait de jamais toucher directement sa matire ; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un objet mouillŽ ne touche pas son humiditŽ parce qu'il se fait toujours prŽcŽder d'une zone d'Žvaporation.

Dans l'espce d'Žcran diaprŽ d'Žtats diffŽrents que, tandis que je lisais, dŽployait simultanŽment ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondŽment cachŽes en moi-mme jusqu'ˆ la vision tout extŽrieure de l'horizon que j'avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord en moi, de plus intime, la poignŽe sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c'Žtait ma croyance en la richesse philosophique, en la beautŽ du livre que je lisais, et mon dŽsir de me les approprier, quel que fžt ce livre. Car, mme si je l'avais achetŽ ˆ Combray, en l'apercevant devant l'Žpicerie Borange, trop distante de la maison pour que Franoise pžt s'y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandŽe comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosa•que des brochures et des livraisons qui revtaient les deux vantaux de sa porte plus mystŽrieuse, plus semŽe de pensŽes qu'une porte de cathŽdrale, c'est que je l'avais reconnu pour m'avoir ŽtŽ citŽ comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait ˆ cette Žpoque dŽtenir le secret de la vŽritŽ et de la beautŽ ˆ demi pressenties, ˆ demi incomprŽhensibles, dont la connaissance Žtait le but vague mais permanent de ma pensŽe.

Aprs cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exŽcutait d'incessants mouvements du dedans au dehors, vers la dŽcouverte de la vŽritŽ, venaient les Žmotions que me donnait l'action ˆ laquelle je prenais part, car ces aprs midi-lˆ Žtaient plus remplis d'ŽvŽnements dramatiques que ne l'est souvent toute une vie. C'Žtait les ŽvŽnements qui survenaient dans le livre que je lisais ; il est vrai que les personnages qu'ils affectaient n'Žtaient pas ÒrŽelsÓ, comme disait Franoise.

Mais tous les sentiments que nous font Žprouver la joie ou l'infortune d'un personnage rŽel ne se produisent en nous que par l'intermŽdiaire d'une image de cette joie ou de cette infortune ; l'ingŽniositŽ du premier romancier consista ˆ comprendre que dans l'appareil de nos Žmotions, l'image Žtant le seul ŽlŽment essentiel, la simplification qui consisterait ˆ supprimer purement et simplement les personnages rŽels serait un perfectionnement dŽcisif. Un tre rŽel, si profondŽment que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est peru par nos sens, c'est-ˆ-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilitŽ ne peut soulever. Qu'un malheur le frappe, ce n'est qu'en une petite partie de la notion totale que nous avons de lui, que nous pourrons en tre Žmus, bien plus, ce n'est qu'en une partie de la notion totale qu'il a de soi, qu'il pourra l'tre lui-mme. La trouvaille du romancier a ŽtŽ d'avoir l'idŽe de remplacer ces parties impŽnŽtrables ˆ l'‰me par une quantitŽ Žgale de parties immatŽrielles, c'est-ˆ-dire que notre ‰me peut s'assimiler. Qu'importe ds lors que les actions, les Žmotions de ces tres d'un nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites n™tres, puisque c'est en nous qu'elles se produisent, qu'elles tiennent sous leur dŽpendance, tandis que nous tournons fiŽvreusement les pages du livre, la rapiditŽ de notre respiration et l'intensitŽ de notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet Žtat, o comme dans tous les Žtats purement intŽrieurs, toute Žmotion est dŽcuplŽe, o son livre va nous troubler ˆ la faon d'un rve mais d'un rve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu'il dŽcha”ne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des annŽes ˆ conna”tre quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais rŽvŽlŽs parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ™te la perception ; (ainsi notre cÏur change, dans la vie, et c'est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination : dans la rŽalitŽ il change, comme certains phŽnomnes de la nature se produisent, assez lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses Žtats diffŽrents, en revanche la sensation mme du changement nous soit ŽpargnŽe).
DŽjˆ moins intŽrieur ˆ mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, ˆ demi projetŽ devant moi, le paysage o se dŽroulait l'action et qui exerait sur ma pensŽe une bien plus grande influence que l'autre, que celui que j'avais sous les yeux quand je les levais du livre. C'est ainsi que pendant deux ŽtŽs, dans la chaleur du jardin de Combray, j'ai eu, ˆ cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d'un pays montueux et fluviatile, o je verrais beaucoup de scieries et o, au fond de l'eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson ; non loin montaient le long de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rouge‰tres. Et comme le rve d'une femme qui m'aurait aimŽ Žtait toujours prŽsent ˆ ma pensŽe, ces ŽtŽs-lˆ ce rve fžt imprŽgnŽ de la fra”cheur des eaux courantes ; et quelle que fžt la femme que j'Žvoquais, des grappes de fleurs violettes et rouge‰tres s'Žlevaient aussit™t de chaque c™tŽ d'elle comme des couleurs complŽmentaires.

Ce n'Žtait pas seulement parce qu'une image dont nous rvons reste toujours marquŽe, s'embellit et bŽnŽficie du reflet des couleurs Žtrangres qui par hasard l'entourent dans notre rverie ; car ces paysages des livres que je lisais n'Žtaient pas pour moi que des paysages plus vivement reprŽsentŽs ˆ mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent ŽtŽ analogues.

Par le choix qu'en avait fait l'auteur, par la foi avec laquelle ma pensŽe allait au-devant de sa parole comme d'une rŽvŽlation, ils me semblaient tre - impression que ne me donnait gure le pays o je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que mŽprisait ma grand-mre - une part vŽritable de la Nature elle-mme, digne d'tre ŽtudiŽe et approfondie.

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la rŽgion qu'il dŽcrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conqute de la vŽritŽ. Car si on a la sensation d'tre toujours entourŽ de son ‰me, ce n'est pas comme d'une prison immobile ; plut™t on est comme emportŽ avec elle dans un perpŽtuel Žlan pour la dŽpasser, pour atteindre ˆ l'extŽrieur, avec une sorte de dŽcouragement, entendant toujours autour de soi cette sonoritŽ identique qui n'est pas Žcho du dehors mais retentissement d'une vibration interne. On cherche ˆ retrouver dans les choses, devenues par lˆ prŽcieuses, le reflet que notre ‰me a projetŽ sur elles, on est dŽu en constatant qu'elles semblent dŽpourvues dans la nature du charme qu'elles devaient, dans notre pensŽe, au voisinage de certaines idŽes ; parfois on convertit toutes les forces de cette ‰me en habiletŽ, en splendeur pour agir sur des tres dont nous sentons bien qu'ils sont situŽs en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j'imaginais toujours autour de la femme que j'aimais, les lieux que je dŽsirais le plus alors, si j'eusse voulu que ce fžt elle qui me les fit visiter, qui m'ouvrit l'accs d'un monde inconnu, ce n'Žtait pas par le hasard d'une simple association de pensŽe ; non, c'est que mes rves de voyage et d'amour n'Žtaient que des moments- que je sŽpare artificiellement aujourd'hui comme si je pratiquais des sections ˆ des hauteurs diffŽrentes d'un jet d'eau irisŽ et en apparence immobile - dans un mme et inflŽchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin en continuant ˆ suivre du dedans au dehors les Žtats simultanŽment juxtaposŽs dans ma conscience, et avant d'arriver jusqu'ˆ l'horizon rŽel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d'un autre genre, celui d'tre bien assis, de sentir la bonne odeur de l'air, de ne pas tre dŽrangŽ par une visite ; et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l'aprs-midi Žtait dŽjˆ consommŽ, jusqu'ˆ ce que j'entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et aprs lequel le long silence qui le suivait semblait faire commencer dans le ciel bleu toute la partie qui m'Žtait encore concŽdŽe pour lire jusqu'au bon d”ner qu'apprtait Franoise et qui me rŽconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, ˆ la suite de son hŽros. Et ˆ chaque heure il me semblait que c'Žtait quelques instants seulement auparavant que la prŽcŽdente avait sonnŽ ; la plus rŽcente venait s'inscrire tout prs de l'autre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui Žtait compris entre leurs deux marques d'or.

Quelquefois mme cette heure prŽmaturŽe sonnait deux coups de plus que la dernire ; il y en avait donc une que je n'avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n'avait pas eu lieu pour moi ; l'intŽrt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donnŽ le change ˆ mes oreilles hallucinŽes et effacŽ la cloche d'or sur la surface azurŽe du silence. Beaux aprs-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidŽs par moi des incidents mŽdiocres de mon existence personnelle que j'y avais remplacŽs par une vie d'aventures et d'aspirations Žtranges au sein d'un pays arrosŽ d'eaux vives, vous m'Žvoquez encore cette vie quand je pense ˆ vous et vous la contenez en effet pour l'avoir peu ˆ peu contournŽe et enclose - tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour - dans le cristal successif lentement changeant et traversŽ de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Marcel Proust, Du c™tŽ de chez Swann, Combray