Pourrais-tu me dire ce quĠest, en gŽnŽral, lĠimitation ? car je ne conois pas bien moi-mme ce quĠelle se propose. Alors comment, moi, le concevrai-je ? Il nĠy aurait lˆ rien dĠŽtonnant. Souvent ceux qui ont la vue faible aperoivent les objets avant ceux qui lĠont perante. Cela arrive. Mais, en ta prŽsence, je nĠoserai jamais dire ce qui pourrait me para”tre Žvident. Vois donc toi-mme. Eh bien ! veux-tu que nous partions de ce point-ci dans notre enqute, selon notre mŽthode accoutumŽe ? Nous avons, en effet, lĠhabitude de poser une certaine Forme, et une seule, pour chaque groupe dĠobjets multiples auxquels nous donnons le mme nom. Ne comprends-tu pas ? Je comprends. Prenons donc celui que tu voudras de ces groupes dĠobjets multiples. Par exemple, il y a une multitude de lits et de tables. Sans doute. Mais pour ces deux meubles, il nĠy a que deux Formes, lĠune de lit, lĠautre de table. Oui. NĠavons-nous pas aussi coutume de dire que le fabricant de chacun de ces deux meubles porte ses regards sur la Forme, pour faire lĠun les lits, lĠautre les tables dont nous nous servons, et ainsi des autres objets ? car la Forme elle-mme, aucun ouvrier ne la faonne, nĠest-ce pas ? Non, certes. Mais vois maintenant quel nom tu donneras ˆ cet ouvrier-lˆ. Lequel ? Celui qui fait tout ce que font les divers ouvriers, chacun dans son genre. Tu parles lˆ dĠun homme habile et merveilleux ! Attends, et tu le diras bient™t avec plus de raison. Cet artisan dont je parle nĠest pas seulement capable de faire toutes sortes de meubles, mais il produit encore tout ce qui pousse de la terre, il faonne tous les vivants, y compris lui-mme, et outre cela il fabrique la terre, le ciel, les dieux, et tout ce quĠil y a dans le ciel, et tout ce quĠil y a sous la terre, dans lĠHads. Voilˆ un sophiste tout ˆ fait merveilleux ! Tu ne me crois pas ? Mais dis-moi : penses-tu quĠil nĠexiste absolument pas dĠouvrier semblable ? ou que, dĠune certaine manire on puisse crŽer tout cela, et que, dĠune autre, on ne le puisse pas ? Mais tu ne remarques pas que tu pourrais le crŽer toi-mme, dĠune certaine faon. Et quelle est cette faon ? demanda-t-il. Elle nĠest pas compliquŽe, rŽpondis-je ; elle se pratique souvent et rapidement, trs rapidement mme, si tu veux prendre un miroir et le prŽsenter de tous c™tŽs ; tu feras vite le soleil et les astres du ciel, la terre, toi-mme, et les autres tres vivants, et les meubles, et les plantes, et tout ce dont nous parlions ˆ lĠinstant. Oui, mais ce seront des apparences, et non pas des rŽalitŽs. Bien, dis-je ; tu en viens au point voulu par le discours ; car, parmi les artisans de ce genre, jĠimagine quĠil faut compter le peintre nĠest-ce pas ? Comment non ? Mais tu me diras, je pense, que ce quĠil fait nĠa point de rŽalitŽ ; et pourtant, dĠune certaine manire, le peintre lui aussi fait un lit. Ou bien non ? Si, rŽpondit-il, du moins un lit apparent. Et le menuisier ? NĠas-tu pas dit tout ˆ lĠheure quĠil ne faisait point la Forme, ou, dĠaprs nous, ce qui est le lit mais un lit particulier ? Je lĠai dit en effet. Or donc, sĠil ne fait point ce qui est, il ne fait point lĠobjet rŽel, mais un objet qui ressemble ˆ ce dernier, sans en avoir la rŽalitŽ ; et si quelquĠun disait que lĠouvrage du menuisier ou de quelque autre artisan est parfaitement rŽel, il y aurait chance quĠil dise faux, nĠest-ce pas ? Ce serait du moins le sentiment de ceux qui sĠoccupent de semblables questions. Par consŽquent, ne nous Žtonnons pas que cet ouvrage soit quelque chose dĠobscur, comparŽ ˆ la vŽritŽ. Non. Veux-tu maintenant que, nous appuyant sur ces exemples, nous recherchions ce que peut tre lĠimitateur ? Si tu veux, dit-il. Ainsi, il y a trois sortes de lits ; lĠune qui existe dans la nature des choses, et dont nous pouvons dire, je pense, que Dieu est lĠauteur — autrement qui serait-ce ?É Personne dĠautre, ˆ mon avis. Une seconde est celle du menuisier. Oui. Et une troisime, celle du peintre, nĠest-ce pas ?

Soit. Ainsi, peintre, menuisier, Dieu, ils sont trois qui prŽsident ˆ la faon de ces trois espces de lits. Oui, trois. Et Dieu, soit quĠil nĠait pas voulu agir autrement, soit que quelque nŽcessitŽ lĠait obligŽ ˆ ne faire quĠun lit dans la nature, a fait celui-lˆ seul qui est rŽellement le lit ; mais deux lits de ce genre, ou plusieurs, Dieu ne les a jamais produits et ne les produira point. Pourquoi donc ? demanda-t-il. Parce que sĠil en faisait seulement deux, il sĠen manifesterait un troisime dont ces deux-lˆ reproduiraient la Forme, et cĠest ce lit qui serait le lit rŽel, non les deux autres. Tu as raison. Dieu sachant cela, je pense, et voulant tre rŽellement le crŽateur dĠun lit rŽel, et non le fabricant particulier dĠun lit particulier, a crŽŽ ce lit unique par nature. Il le semble. Veux-tu donc que nous donnions ˆ Dieu le nom de crŽateur naturel de cet objet, ou quelque autre nom semblable ? Ce sera juste, dit-il, puisquĠil a crŽŽ la nature de cet objet et de toutes les autres choses Et le menuisier ? Nous lĠappellerons lĠouvrier du lit nĠest-ce pas ? Oui. Et le peintre, le nommerons-nous lĠouvrier et le crŽateur de cet objet ? Nullement. QuĠest-il donc, dis-moi, par rapport au lit ? Il me semble que le nom qui lui conviendrait le mieux est celui dĠimitateur de ce dont les deux autres sont les ouvriers. Soit. Tu appelles donc imitateur lĠauteur dĠune production ŽloignŽe de la nature de trois degrŽs. Parfaitement, dit-il. Donc, le faiseur de tragŽdies, sĠil est un imitateur, sera par nature ŽloignŽ de trois degrŽs du roi et de la vŽritŽ comme, aussi, tous les autres imitateurs.

Il y a chance. Nous voilˆ donc dĠaccord sur lĠimitateur. Mais, ˆ propos du peintre, rŽponds encore ˆ ceci : essaie-t-il, dĠaprs roi, dĠimiter chacune des choses mmes qui sont dans la nature ou bien les ouvrages des artisans ? Les ouvrages des artisans, rŽpondit-il. Tels quĠils sont, ou tels quĠils paraissent ; fais encore cette distinction. Que veux-tu dire ? Ceci : un lit, que tu le regardes de biais, de face, ou de toute autre manire, est-il diffŽrent de lui-mme, ou, sans diffŽrer, para”t-il diffŽrent ? et en est-il de mme des autres choses ? Oui, dit-il, lĠobjet para”t diffŽrent mais ne diffre en rien. Maintenant, considre ce point ; lequel de ces deux buts se propose la peinture relativement ˆ chaque objet : est-ce de reprŽsenter ce qui est tel quĠil est, ou ce qui parait, tel quĠil para”t ? Est-elle lĠimitation de lĠapparence ou de la rŽalitŽ ? De lĠapparence. LĠimitation est donc loin du vrai, et si elle faonne tous les objets, cĠest, semble-t-il, parce quĠelle ne touche quĠˆ une petite partie de chacun, laquelle nĠest dĠailleurs quĠune ombre. Le peintre, dirons-nous par exemple, nous reprŽsentera un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans avoir aucune connaissance de leur mŽtier ; et cependant, sĠil est bon peintre, ayant reprŽsentŽ un charpentier et le montrant de loin, il trompera les enfants et les hommes privŽs de raison, parce quĠil aura donnŽ ˆ sa peinture lĠapparence dĠun charpentier vŽritable. Certainement. Eh bien ! ami, voici, ˆ mon avis, ce quĠil faut penser de tout cela. Lorsque quelquĠun vient nous annoncer quĠil a trouvŽ un homme instruit de tous les mŽtiers, qui conna”t tout ce que chacun conna”t dans sa partie, et avec plus de prŽcision que quiconque, il faut lui rŽpondre quĠil est un na•f, et quĠapparemment il a rencontrŽ un charlatan et un imitateur, qui lui en a imposŽ au point de lui para”tre omniscient, parce que lui-mme nĠŽtait pas capable de distinguer la science, lĠignorance et lĠimitation. Rien de plus vrai, dit-il. Nous avons donc ˆ considŽrer maintenant la tragŽdie et Homre qui en est le pre puisque nous entendons certaines personnes dire que les potes tragiques sont versŽs dans tous les arts, dans toutes les choses humaines relatives ˆ la vertu et au vice, et mme dans les choses divines ; il est en effet nŽcessaire, disent-elles, que le bon pote, sĠil veut crŽer une belle Ïuvre, connaisse les sujets quĠil traite, quĠautrement il ne serait pas capable de crŽer. Il faut donc examiner si ces personnes, Žtant tombŽes sur des imitateurs de ce genre, nĠont pas ŽtŽ trompŽes par la vue de leurs ouvrages, ne se rendant pas compte quĠils sont ŽloignŽs au troisime degrŽ du rŽel, et que, sans conna”tre la vŽritŽ, il est facile de les rŽussir (car les potes crŽent des fant™mes et non des rŽalitŽs), ou si leur assertion a quelque sens, et si les bons potes savent vraiment ce dont, au jugement de la multitude, ils parlent si bien. Parfaitement, dit-il, cĠest ce quĠil faut examiner. Or, crois-tu que si un homme Žtait capable de faire indiffŽremment et lĠobjet ˆ imiter et lĠimage, il choisirait de consacrer son activitŽ ˆ la fabrication des images, et mettrait cette occupation au premier plan de sa vie, comme sĠil nĠy avait pour lui rien de meilleur ? Non, certes. Mais sĠil Žtait rŽellement versŽ dans la connaissance des choses quĠil imite, jĠimagine quĠil sĠappliquerait beaucoup plus ˆ crŽer quĠˆ imiter, quĠil t‰cherait de laisser aprs lui un grand nombre de beaux ouvrages, comme autant de monuments, et quĠil tiendrait bien plus ˆ tre louŽ quĠˆ louer les autres. Je le crois, rŽpondit-il, car il nĠy a point, dans ces deux r™les, Žgal honneur et profit. Donc, pour quantitŽ de choses, nĠexigeons pas de comptes dĠHomre ni dĠaucun autre pote ; ne leur demandons pas si tel dĠentre eux a ŽtŽ mŽdecin, et non pas seulement imitateur du langage des mŽdecins, quelles guŽrisons on attribue ˆ un pote quelconque, ancien ou moderne, comme ˆ AsclŽpios, ou quels disciples savants en mŽdecine il a laissŽs aprs lui, comme AsclŽpios a laissŽ ses descendants. De mme, ˆ propos des autres arts, ne les interrogeons pas, laissons-les en paix. Mais sur les sujets les plus importants et les plus beaux quĠHomre entreprend de traiter, sur les guerres, le commandement des armŽes, lĠadministration des citŽs, lĠŽducation de lĠhomme, il est peut-tre juste de lĠinterroger et de lui dire : " Cher Homre, sĠil est vrai quĠen ce qui concerne la vertu tu ne sois pas ŽloignŽ au troisime degrŽ de la vŽritŽ — ouvrier de lĠimage, comme nous avons dŽfini lĠimitateur — si tu te trouves au second degrŽ et si tu fus jamais capable de conna”tre quelles pratiques rendent les hommes meilleurs ou pires, dans la vie privŽe et dans la vie publique, dis-nous laquelle, parmi les citŽs, gr‰ce ˆ toi sĠest mieux gouvernŽe, comme, gr‰ce ˆ Lycurgue, LacŽdŽmone, et gr‰ce ˆ beaucoup dĠautres, nombre de citŽs grandes et petites ? Quel ƒtat reconna”t que tu as ŽtŽ pour lui un bon lŽgislateur et un bienfaiteur ? LĠItalie et la Sicile ont eu Charondas et nous Solon, mais toi, quel ƒtat peut te citer ? Pourrait-il en nommer un seul ? Je ne le crois pas, rŽpondit Glaucon ; les HomŽrides eux-mmes nĠen disent rien. Mais quelle guerre mentionne-t-on, ˆ lĠŽpoque dĠHomre, qui ait ŽtŽ bien conduite par lui, ou par ses conseils ? Aucune. Cite-t-on alors de lui, comme dĠun homme habile dans la pratique, plusieurs inventions ingŽnieuses concernant les arts ou les autres formes de lĠactivitŽ, ainsi quĠon le fait de Thals de Milet et dĠAnacharsis le Scythe ? Non, on ne cite rien de tel. Mais si Homre nĠa pas rendu de services publics dit-on au moins quĠil ait, de son vivant, prŽsidŽ ˆ lĠŽducation de quelques particuliers, qui lĠaient aime au point de sĠattacher ˆ sa personne, et qui aient transmis ˆ la postŽritŽ un plan de vie homŽrique, comme ce fut le cas de Pythagore, qui inspira un profond attachement de ce genre, et dont les sectateurs nomment encore aujourdĠhui pythagorisme le mode dĠexistence par lequel ils semblent se distinguer des autres hommes ? Non, lˆ encore, on ne rapporte rien de pareil, car CrŽophyle, le compagnon dĠHomre, encourut peut-tre plus de ridicule pour son Žducation que pour son nom, si ce quĠon raconte dĠHomre est vrai. On dit, en effet, que ce dernier fut Žtrangement nŽgligŽ de son vivant par ce personnage. On le dit, en effet. Mais penses-tu, Glaucon, que si Homre ežt ŽtŽ rŽellement en Žtat dĠinstruire les hommes et de les rendre meilleurs — possŽdant le pouvoir de conna”tre et non celui dĠimiter — penses-tu quĠil ne se serait pas fait de nombreux disciples qui lĠauraient honorŽ et chŽri ? Quoi ! Protagoras dĠAbdre, Prodicos de CŽos et une foule dĠautres arrivent ˆ persuader leurs contemporains, en des entretiens privŽs quĠils ne pourront administrer ni leur maison ni leur citŽ, si eux-mmes ne prŽsident ˆ leur Žducation, et pour cette sagesse se font si vivement aimer que leurs disciples les porteraient presque en triomphe sur leurs Žpaules — et les contemporains dĠHomre, si ce pote avait ŽtŽ capable dĠaider les hommes ˆ tre vertueux, lĠauraient laissŽ lui ou HŽsiode, errer de ville en ville en rŽcitant ses vers ! ils ne se seraient pas attachŽs ˆ eux plus quĠˆ tout lĠor du monde ! ils ne les auraient pas forcŽs de rester auprs dĠeux, dans leur pays, ou, sĠils nĠavaient pu les persuader, ils ne les auraient pas suivis partout o ils allaient, jusquĠˆ ce quĠils en eussent reu une Žducation suffisante ? Ce que tu dis lˆ, Socrate, me para”t tout ˆ fait vrai. Or donc, poserons-nous en principe que tous les potes ˆ commencer par Homre sont de simples imitateurs des apparences de la vertu et des autres sujets quĠils traitent, mais que, pour la vŽritŽ, ils nĠy atteignent pas : semblables en cela au peintre dont nous parlions tout ˆ lĠheure, qui dessinera une apparence de cordonnier, sans rien entendre ˆ la cordonnerie, pour des gens qui, nĠy entendant pas plus que lui, jugent des choses dĠaprs la couleur et le dessin ? Parfaitement. Nous dirons de mme, je pense, que le pote applique ˆ chaque art des couleurs convenables, avec ses mots et ses phrases, de telle sorte que, sans sĠentendre lui-mme ˆ rien dĠautre quĠˆ imiter, auprs de ceux qui, comme lui, ne voient les choses que dĠaprs les mots, il passe — quand il parle, en observant la mesure, le rythme et lĠharmonie, soit de cordonnerie, soit dĠart militaire, soit de tout autre objet — il passe, dis-je, pour parler fort bien, tant naturellement et par eux-mmes ces ornements ont de charme ! Car, dŽpouillŽes de leur coloris artistique, et citŽes pour le sens quĠelles enferment, tu sais, je pense, quelle figure font les Ïuvres des potes puisque aussi bien tu en as eu le spectacle. Oui, dit-il. Ne ressemblent-elles pas aux visages de ces gens qui nĠont dĠautre beautŽ que la fleur de la jeunesse, lorsque cette fleur est passŽe ? CĠest tout ˆ fait exact. Or ˆ ! donc, considre ceci : le crŽateur dĠimages, lĠimitateur, disons-nous, nĠentend rien ˆ la rŽalitŽ, il ne conna”t que lĠapparence, nĠest-ce pas ?

Eh bien ! ne laissons pas la question ˆ demi traitŽe voyons-la comme il convient. Parle, dit-il. Le peintre, disons-nous, peindra des rnes et un mors. Oui. Mais cĠest le sellier et le forgeron qui les fabriqueront. Certainement. Or, est-ce le peintre qui sait comment doivent tre faits les rnes et le mors ? est-ce mme celui qui les fabrique, forgeron ou sellier ? nĠest-ce pas plut™t celui qui a appris ˆ sĠen servir, le seul cavalier ? CĠest trs vrai. Ne dirons-nous pas quĠil en est de mme ˆ lĠŽgard de toutes les choses ? Comment cela ? Il y a trois arts qui rŽpondent ˆ chaque objet : ceux de lĠusage, de la fabrication et de lĠimitation. Oui. Mais ˆ quoi tendent la qualitŽ, la beautŽ, la perfection dĠun meuble, dĠun animal, dĠune action, sinon ˆ lĠusage en vue duquel chaque chose est faite, soit par la nature, soit par lĠhomme ? A rien dĠautre. Par consŽquent, il est de toute nŽcessitŽ que lĠusager dĠune chose soit le plus expŽrimentŽ, et quĠil informe le fabricant des qualitŽs et des dŽfauts de son ouvrage, par rapport ˆ lĠusage quĠil en fait. Par exemple, le joueur de flžte renseignera le fabricant sur les flžtes qui pourront lui servir ˆ jouer ; il lui dira comment il doit les faire, et celui-ci obŽira. Sans doute. Donc, celui qui sait prononcera sur les flžtes bonnes et mauvaises, et lĠautre travaillera sur la foi du premier. Oui. Ainsi, ˆ lĠŽgard du mme instrument, le fabricant aura, sur sa perfection ou son imperfection, une foi qui sera juste parce quĠil se trouve en rapport avec celui qui sait, et quĠil est obligŽ dĠŽcouter ses avis, mais cĠest lĠusager qui aura la science. Parfaitement. Mais lĠimitateur, tiendra-t-il de lĠusage la science des choses quĠil reprŽsente, saura-t-il si elles sont belles et correctes ou non — ou sĠen fera-t-il une opinion droite parce quĠil sera obligŽ de se mettre en rapport avec celui qui sait, et de recevoir ses instructions, quant ˆ la manire de les reprŽsenter ? Ni lĠun, ni lĠautre. LĠimitateur nĠa donc ni science ni opinion droite touchant la beautŽ ou les dŽfauts des choses quĠil imite. Non, semble-t-il. Il sera donc charmant lĠimitateur en poŽsie, par son intelligence des sujets traitŽs ! Pas tant que ca ! Cependant il ne se fera pas faute dĠimiter, sans savoir par quoi chaque chose est bonne ou mauvaise ; mais, probablement, imitera-t-il ce qui parait beau ˆ la multitude et aux ignorants. Et que pourrait-il faire dĠautre ? Voilˆ donc, ce semble, deux points sur lesquels nous sommes bien dĠaccord : tout dĠabord lĠimitateur nĠa aucune connaissance valable de ce quĠil imite, et lĠimitation nĠest quĠune espce de jeu dĠenfant, dŽnuŽ de sŽrieux ; ensuite, ceux qui sĠappliquent ˆ la poŽsie tragique, quĠils composent en vers •ambiques ou en vers Žpiques, sont des imitateurs au suprme degrŽ. Certainement. Mais par Zeus ! mĠŽcriai-je, cette imitation nĠest-elle pas ŽloignŽe au troisime degrŽ de la vŽritŽ ?

DĠautre part, sur quel ŽlŽment de lĠhomme exerce-t-elle le pouvoir quĠelle a ? De quoi veux-tu parler ? De ceci : la mme grandeur, regardŽe de prs ou de loin ne para”t pas Žgale. Non, certes. Et les mmes objets paraissent brisŽs ou droits selon quĠon les regarde dans lĠeau ou hors de lĠeau, ou concaves et convexes du fait de lĠillusion visuelle produite par les couleurs ; et il est Žvident que tout cela jette le trouble dans notre ‰me. Or, sĠadressant ˆ cette disposition de notre nature, la peinture ombrŽe ne laisse inemployŽ aucun procŽdŽ de magie, comme cĠest aussi le cas de lĠart du charlatan et de maintes autres inventions de ce genre. CĠest vrai. Or, nĠa-t-on pas dŽcouvert dans la mesure, le calcul et la pesŽe dĠexcellents prŽservatifs contre ces illusions, de telle sorte que ce qui prŽvaut en nous ce nĠest pas lĠapparence de grandeur ou de petitesse, de quantitŽ ou de poids, mais bien le jugement de ce qui a comptŽ, mesurŽ, pesŽ ? Sans doute. Et ces opŽrations sont lĠaffaire de lĠŽlŽment raisonnable de notre ‰me. De cet ŽlŽment, en effet. Mais ne lui arrive-t-il pas souvent, quand il a mesurŽ et quĠil signale que tels objets sont, par rapport ˆ tels autres, plus grands, plus petits ou Žgaux, de recevoir simultanŽment lĠimpression contraire ˆ propos des mmes objets ? Si. Or, nĠavons-nous pas dŽclarŽ quĠil Žtait impossible que le mme ŽlŽment ait, sur les mmes choses, et simultanŽment, deux opinions contraires ? Et nous lĠavons dŽclarŽ avec raison. Par consŽquent, ce qui, dans lĠ‰me, opine contrairement ˆ la mesure ne forme pas, avec ce qui opine conformŽment ˆ la mesure, un seul et mme ŽlŽment. Non, en effet. Mais certes, lĠŽlŽment qui se fie ˆ la mesure et au calcul est le meilleur ŽlŽment de lĠ‰me. Sans doute. Donc, celui qui est, lui, opposŽ sera un ŽlŽment infŽrieur de nous-mmes. NŽcessairement. CĠest ˆ cet aveu que je voulais vous conduire quand je disais que la peinture, et en gŽnŽral toute espce dĠimitation, accomplit son Ïuvre loin de la vŽritŽ, quĠelle a commerce avec un ŽlŽment de nous-mmes ŽloignŽ de la sagesse, et ne se propose, dans cette liaison et cette amitiŽ, rien de sain ni de vrai CĠest trs exact, dit il. Ainsi, chose mŽdiocre accouplŽe ˆ un ŽlŽment mŽdiocre, lĠimitation nĠengendrera que des fruits mŽdiocres, Il le semble. Mais sĠagit-il seulement, demandai-je, de lĠimitation qui sĠadresse ˆ la vue, ou aussi de celle qui sĠadresse ˆ lĠoreille, et que nous appelons poŽsie ? Vraisemblablement, il sĠagit aussi de cette dernire. Toutefois, ne nous en rapportons pas uniquement ˆ cette ressemblance de la poŽsie avec la peinture ; allons jusquĠˆ cet ŽlŽment de lĠesprit avec lequel lĠimitation poŽtique a commerce, et voyons sĠil est vil ou prŽcieux. Il le faut, en effet. Posons la question de la manire que voici. LĠimitation, disons-nous, reprŽsente les hommes agissant volontairement ou par contrainte, pensant, selon les cas, quĠils ont bien ou mal agi, et dans toutes ces conjonctures se livrant soit ˆ la douleur soit ˆ la joie. Y a-t-il rien de plus dans ce quĠelle fait ? Rien. Or donc, en toutes ces situations lĠhomme est-il dĠaccord avec lui-mme ? ou bien, comme il Žtait en dŽsaccord au sujet de la vue, ayant simultanŽment deux opinions contraires des mmes objets, est-il pareillement, au sujet de sa conduite, en contradiction et en lutte avec lui-mme ? Mais il me revient ˆ lĠesprit que nous nĠavons pas ˆ nous mettre dĠaccord sur ce point. En effet, dans nos prŽcŽdents propos, nous sommes suffisamment convenus de tout cela, et que notre ‰me est pleine de contradictions de ce genre, qui sĠy manifestent simultanŽment. Et nous avons eu raison, dit-il. En effet, nous avons eu raison. Mais il me semble nŽcessaire dĠexaminer maintenant ce que nous avons omis alors. Quoi ? demanda-t-il. Nous disions alors quĠun homme de caractre modŽrŽ, ˆ qui il arrive quelque malheur, comme la perte dĠun fils ou de quelque autre objet trs cher, supporte cette perte plus aisŽment quĠun autre. Certainement. Maintenant examinons ceci : ne sera-t-il nullement accablŽ, ou bien, pareille indiffŽrence Žtant impossible, se montrera-t-il modŽrŽ, en quelque sorte, dans sa douleur ? La seconde alternative, dit-il, est la vraie. Mais dis-moi encore : quand crois-tu quĠil luttera contre sa douleur et lui rŽsistera lorsquĠil sera observŽ par ses semblables, ou lorsquĠil sera seul ˆ lĠŽcart, en face de lui-mme ? Il se surmontera bien plus, rŽpondit-il, quand il sera observŽ. Mais quand il sera seul, il osera, jĠimagine, profŽrer bien des paroles quĠil aurait honte quĠon entend”t, et il fera bien des choses quĠil ne souffrirait pas quĠon le vit faire. CĠest vrai. Or, ce qui lui commande de se raidir, nĠest-ce pas la raison et la loi, et ce qui le porte ˆ sĠaffliger, nĠest-ce pas la souffrance mme ? CĠest vrai. Mais quand deux impulsions contraires se produisent simultanŽment dans lĠhomme, ˆ propos des mmes objets, nous disons quĠil y a nŽcessairement en lui deux ŽlŽments. Comment non ? Et lĠun de ces ŽlŽments est disposŽ ˆ obŽir ˆ la loi en tout ce quĠelle prescrit. Comment ? La loi dit quĠil nĠy a rien de plus beau que de garder le calme, autant quĠil se peut, dans le malheur, et de ne point sĠen affliger, parce quĠon ne voit pas clairement le bien ou le mal quĠil comporte, quĠon ne gagne rien, par la suite, ˆ sĠindigner, quĠaucune des choses humaines ne mŽrite dĠtre prise avec grand sŽrieux et que ce qui devrait, dans ces conjonctures, venir nous assister le plus vite possible, en est empchŽ par le chagrin. De quoi parles-tu ? demanda-t-il. De la rŽflexion sur ce qui nous est arrivŽ, rŽpondis-je. Comme dans un coup de dŽs, nous devons, selon le lot qui nous Žchoit, rŽtablir nos affaires par les moyens que la raison nous prescrit comme les meilleurs, et, lorsque nous nous sommes heurtŽs quelque part, ne pas agir comme les enfants, qui tenant la partie meurtrie, perdent le temps ˆ crier, mais au contraire accoutumer sans cesse notre ‰me ˆ aller aussi vite que possible soigner ce qui est blessŽ, relever ce qui est tombŽ, et faire taire les plaintes par lĠapplication du remde. Voilˆ, certes, ce que nous avons de mieux ˆ faire dans les accidents qui nous arrivent. Or, cĠest, disons-nous, le meilleur ŽlŽment de nous-mmes qui veut suivre la raison. ƒvidemment. Et celui qui nous porte ˆ la ressouvenance du malheur et aux plaintes, dont il ne peut se rassasier, ne dirons-nous pas que cĠest un ŽlŽment dŽraisonnable, paresseux, et ami de la l‰chetŽ ? Nous le dirons assurŽment. Or ; le caractre irritable se prte ˆ des imitations nombreuses et variŽes tandis que le caractre sage et tranquille, toujours Žgal ˆ lui-mme, nĠest pas facile ˆ imiter, ni, une fois rendu, facile ˆ comprendre, surtout dans une assemblŽe en fte, et pour les hommes de toute sorte qui se trouvent rŽunis dans les thŽ‰tres ; car lĠimitation quĠon leur offrirait ainsi serait celle de sentiments qui leur sont Žtrangers. Certainement. Ds lors, il est Žvident que le pote imitateur nĠest point portŽ par nature vers un pareil caractre de lĠ‰me, et que son talent ne sĠattache point ˆ lui plaire, puisquĠil veut sĠillustrer parmi la multitude ; au contraire, il est portŽ vers le caractre irritable et divers, parce que celui-ci est facile ˆ imiter. CĠest Žvident. Nous pouvons donc ˆ bon droit le censurer et le regarder comme le pendant du peintre ; il lui ressemble en ce quĠil ne produit que des ouvrages sans valeur, au point de vue de la vŽritŽ, et il lui ressemble encore du fait quĠil a commerce avec lĠŽlŽment infŽrieur de lĠ‰me, et non avec le meilleur. Ainsi, nous voilˆ bien fondŽs ˆ ne pas le recevoir dans un ƒtat qui doit tre rŽgi par des lois sages, puisquĠil rŽveille, nourrit et fortifie le mauvais ŽlŽment de lĠ‰me, et ruine, de la sorte, lĠŽlŽment raisonnable, comme cela a lieu dans une citŽ quĠon livre aux mŽchants en les laissant devenir forts, et en faisant pŽrir les hommes les plus estimables ; de mme, du pote imitateur, nous dirons quĠil introduit un mauvais gouvernement dans lĠ‰me de chaque individu, en flattant ce quĠil y a en elle de dŽraisonnable, ce qui est incapable de distinguer le plus grand du plus petit, qui au contraire regarde les mmes objets tant™t comme grands, tant™t comme petits, qui ne produit que des fant™mes et se trouve a une distance infinie du vrai. Certainement. Et cependant nous nĠavons pas encore accusŽ la poŽsie du plus grave de ses mŽfaits. QuĠelle soit en effet capable de corrompre mme les honntes gens, ˆ lĠexception dĠun petit nombre, voilˆ sans doute ce qui est tout ˆ fait redoutable. AssurŽment, si elle produit cet effet. ƒcoute, et considre le cas des meilleurs dĠentre nous. Quand nous entendons Homre ou quelque autre pote tragique imiter un hŽros dans la douleur, qui, au milieu de ses lamentations, sĠŽtend en une longue tirade, ou chante, ou se frappe la poitrine, nous ressentons, tu le sais, du plaisir, nous nous laissons aller ˆ lĠaccompagner de notre sympathie, et dans notre enthousiasme nous louons comme un bon pote celui qui, au plus haut degrŽ possible, a provoquŽ en nous de telles dispositions. Je le sais ; comment pourrais-je lĠignorer. Mais lorsquĠun malheur domestique nous frappe, tu as pu remarquer que nous mettons notre point dĠhonneur ˆ garder lĠattitude contraire, ˆ savoir rester calmes et courageux, parce que cĠest lˆ le fait dĠun homme, et que la conduite que nous applaudissions tout ˆ lĠheure ne convient quĠaux femmes. Je lĠai remarquŽ. Or, est-il beau dĠapplaudir quand on voit un homme auquel on ne voudrait pas ressembler — on en rougirait mme — et, au lieu dĠŽprouver du dŽgožt, de prendre plaisir ˆ ce spectacle et de le louer ? Non, par Zeus ! cela ne me semble pas raisonnable. Sans doute, surtout si tu examines la chose de ce point de vue Comment ? Si tu considres que cet ŽlŽment de lĠ‰me que, dans nos propres malheurs, nous contenons par force, qui a soif de larmes et voudrait se rassasier largement de lamentations — choses quĠil est dans sa nature de dŽsirer — est prŽcisŽment celui que les potes sĠappliquent ˆ satisfaire et ˆ rŽjouir ; et que, dĠautre part, lĠŽlŽment le meilleur de nous-mmes, nĠŽtant pas suffisamment formŽ par la raison et lĠhabitude, se rel‰che de son r™le de gardien vis-ˆ-vis de cet ŽlŽment portŽ aux lamentations, sous prŽtexte quĠil est simple spectateur des malheurs dĠautrui, que pour lui il nĠy a point de honte, si un autre qui se dit homme de bien verse des larmes mal ˆ propos, ˆ le louer et ˆ le plaindre, quĠil estime que son plaisir est un gain dont il ne souffrirait pas de se priver en mŽprisant tout lĠouvrage. Car il est donnŽ ˆ peu de personnes, jĠimagine, de faire rŽflexion que ce quĠon a ŽprouvŽ ˆ propos des malheurs dĠautrui, on lĠŽprouve ˆ propos des siens propres ; aussi bien aprs avoir nourri notre sensibilitŽ dans ces malheurs-lˆ nĠest-il pas facile de la contenir dans les n™tres, Rien de plus vrai. Or, le mme argument ne sĠapplique-t-il pas au rire ? Si, tout en ayant toi-mme honte de faire rire, tu prends un vif plaisir ˆ la reprŽsentation dĠune comŽdie, ou, dans le privŽ, ˆ une conversation bouffonne, et que tu ne ha•sses pas ces choses comme basses, ne te comportes-tu pas de mme que dans les Žmotions pathŽtiques ? Car cette volontŽ de faire rire que tu contenais par la raison, craignant de tĠattirer une rŽputation de bouffonnerie, tu la dŽtends alors, et quand tu lui as donnŽ de la vigueur il tĠŽchappe souvent que, parmi tes familiers, tu tĠabandonnes au point de devenir auteur comique. CĠest vrai, dit-il. Et ˆ lĠŽgard de lĠamour, de la colre et de toutes les autres passions de lĠ‰me, qui, disons-nous, accompagnent chacune de nos actions, lĠimitation poŽtique ne produit-elle pas sur nous de semblables effets ? Elle les nourrit en les arrosant, alors quĠil faudrait les dessŽcher, elle les fait rŽgner sur nous, alors que nous devrions rŽgner sur elles pour devenir meilleurs et plus heureux, au lieu dĠtre plus vicieux et plus misŽrables. Je ne puis que dire comme toi. Ainsi donc, Glaucon, quand tu rencontreras des panŽgyristes dĠHomre, disant que ce pote a fait lĠŽducation de la Grce, et que pour administrer les affaires humaines ou en enseigner le maniement il est juste de le prendre en main, de lĠŽtudier, et de vivre en rŽglant dĠaprs lui toute son existence, tu dois certes les saluer et les accueillir amicalement, comme des hommes qui sont aussi vertueux que possible, et leur accorder quĠHomre est le prince de la poŽsie et le premier des potes tragiques, mais savoir aussi quĠen fait de poŽsie ne faut admettre dans la citŽ que les hymnes en lĠhonneur des dieux et les Žloges des gens de bien. Si au contraire, tu admets la Muse voluptueuse, le plaisir et la douleur seront les rois de ta citŽ, ˆ la place de la loi et de ce principe que, dĠun commun accord, on a toujours regardŽ comme le meilleur, la raison. CĠest trs vrai. Que cela donc soit dit pour nous justifier, puisque nous en sommes venus a reparler de la poŽsie, dĠavoir banni de notre ƒtat un art de cette nature : la raison nous le prescrivait. Et disons-lui encore, afin quĠelle ne nous accuse point de duretŽ et de rusticitŽ, que la dissidence est ancienne entre la philosophie et la poŽsie. TŽmoins les traits que voici :

Ç la chienne hargneuse qui aboie contre son ma”tre È,

Ç celui qui passe pour un grand homme dans les vains bavardages des fous È

Ç la troupe des ttes trop sages È

" les gens qui se tourmentent ˆ subtiliser parce quĠils sont dans la misre, et mille autres qui marquent leur vieille opposition. DŽclarons nŽanmoins que si la poŽsie imitative peut nous prouver par de bonnes raisons quĠelle a sa place dans une citŽ bien policŽe, nous lĠy recevrons avec joie, car nous avons conscience du charme quĠelle exerce sur nous — mais il serait impie de trahir ce quĠon regarde comme la vŽritŽ. Autrement, mon ami, ne te charme-t-elle pas toi aussi, surtout quand tu la vois ˆ travers Homre ? Beaucoup. Il est donc juste quĠelle puisse rentrer ˆ cette condition : aprs quĠelle se sera justifiŽe, soit dans une ode, soit en des vers de tout autre mtre. Sans doute. Nous permettrons mme ˆ ses dŽfenseurs qui ne sont point potes, mais qui aiment la poŽsie, de parler pour elle en prose, et de nous montrer quĠelle nĠest pas seulement agrŽable, mais encore utile au gouvernement des ƒtats et ˆ la vie humaine ; et nous les Žcouterons avec bienveillance, car ce sera profit pour nous si elle se rŽvle aussi utile quĠagrŽable. Certainement, dit-il, nous y gagnerons. Mais si, mon cher camarade, elle ne nous appara”t point sous ce jour, nous ferons comme ceux qui se sont aimŽs, mais qui, ayant reconnu que leur amour nĠŽtait point profitable, sĠen dŽtachent — par force certes, mais sĠen dŽtachent pourtant. Nous aussi, par un effet de lĠamour quĠa fait na”tre en nous pour une telle poŽsie lĠŽducation de nos belles rŽpubliques nous serons tout disposŽs ˆ voir se manifester son excellence et sa trs haute vŽritŽ ; mais, tant quĠelle ne pourra point se justifier, nous lĠŽcouterons en nous rŽpŽtant, comme une incantation qui nous prŽmunisse contre elle, ces raisons que nous venons dĠŽnoncer, craignant de retomber dans cet amour dĠenfance qui est encore celui de la plupart des hommes. Nous nous rŽpŽterons donc quĠil ne faut point prendre au sŽrieux une telle poŽsie, comme si, sŽrieuse elle-mme, elle touchait ˆ la vŽritŽ, mais quĠil faut, en lĠŽcoutant, se tenir sur ses gardes, si lĠon craint pour le gouvernement de son ‰me, et enfin observer comme loi tout ce que nous avons dit sur la poŽsie.