Platon
La République
507b-511e ; 514a-520b




LIVRE VI
— Nous disons, répondis-je, qu’il y a de multiples choses belles, de multiples choses bonnes, etc., et nous les distinguons dans le discours.
— Nous le disons en effet.
— Et nous appelons beau en soi, bien en soi et ainsi de suite, l’être réel de chacune de ces choses que nous posions d’abord comme multiples, mais que nous rangeons ensuite sous leur idée propre postulant l’unité de cette dernière.
— C’est cela.
— Et nous disons que les unes sont perçues par la vue et non par la pensée, mais que les idées sont pensées et ne sont pas vues.
— Parfaitement.
— Or, par quelle partie de nous-mêmes percevons-nous les choses visibles ?
— Par la vue.
— Ainsi nous saisissons les sons par l’ouïe, et par les autres sens toutes les choses sensibles, n’est-ce pas ?
— Sans doute.
— Mais as-tu remarqué combien l’ouvrier de nos sens s’est mis en frais pour façonner la faculté de voir et d’être vu ?
— Pas précisément.
— Eh bien ! considère-le de la façon suivante : est-il besoin à l’ouïe et à la voix de quelque chose d’espèce différente pour que l’une entende et que l’autre soit entendue, de sorte que si ce troisième élément vient à manquer la première n’entendra point et la seconde ne sera point entendue ?
— Nullement, dit-il.
— Je crois que beaucoup d’autres facultés, pour ne pas dire toutes, n’ont besoin de rien de semblable. Ou bien pourrais-tu m’en citer une ?
— Non, répondit-il.
— Mais ne sais-tu pas que la faculté de voir et d’être vu en a besoin ?
— Comment ?
— En admettant que les yeux soient doués de la faculté de voir, que celui qui possède cette faculté s’efforce de s’en servir, et que les objets auxquels il l’applique soient colorés s’il n’intervient pas un troisième élément, destiné précisément à cette fin, tu sais que la vue ne percevra rien et que les couleurs seront invisibles.
De quel élément parles-tu donc ? demanda-t-il.
— De ce que tu appelles la lumière, répondis-je.
— Tu dis vrai.
— Ainsi le sens de la vue et la faculté d’être vu sont unis par un lien incomparablement plus précieux que celui qui forme les autres unions, si toutefois la lumière n’est point méprisable.
— Mais certes, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit méprisable !
— Quel est donc de tous les dieux du ciel celui que tu peux désigner comme le maître de ceci, celui dont la lumière permet à nos yeux de voir de la meilleure façon possible, et aux objets visibles d’être vus ?
— Celui-là même que tu désignerais, ainsi que tout le monde ; car c’est le soleil évidemment que tu me demandes de nommer.
— Maintenant, la vue, de par sa nature, n’est-elle pas dans le rapport que voici avec ce dieu ?
— Quel rapport ?
— Ni la vue n’est le soleil, ni l’organe où elle se forme, et que nous appelons l’œil.
— Non, certes.
— Mais l’œil est, je pense, de tous les organes des sens, celui qui ressemble le plus au soleil.
— De beaucoup.
— Eh bien ! la puissance qu’il possède ne lui vient-elle point du soleil, comme une émanation de ce dernier ?
— Si fait.
— Donc le soleil n’est pas la vue, mais, en étant le principe, il est aperçu par elle.
— Oui, dit-il.
— Sache donc que c’est lui que je nomme le fils du bien, que le bien a engendré semblable à lui-même. Ce que le bien est dans le domaine de l’intelligible à l’égard de la pensée et de ses objets, le soleil l’est dans le domaine du visible à l’égard de la vue et de ses objets.
— Comment ? demanda-t-il ; explique-moi cela.
— Tu sais, répondis-je, que les yeux, lorsqu’on les tourne vers des objets dont les couleurs ne sont plus éclairées par la lumière du jour, mais par la lueur des astres nocturnes, perdent leur acuité et semblent presque aveugles comme s’ils n’étaient point doués de vue nette.
— Je le sais fort bien.
— Mais lorsqu’on les tourne vers des objets qu’illumine le soleil, ils voient distinctement et montrent qu’ils sont doués de vue nette.
— Sans doute.
— Conçois donc qu’il en est de même à l’égard de l’âme ; quand elle fixe ses regards sur ce que la vérité et l’être illuminent, elle le comprend, le connaît, et montre qu’elle est douée d’intelligence ; mais quand elle les porte sur ce qui est mêlé d’obscurité, sur ce qui naît et périt, sa vue s’émousse, elle n’a plus que des opinions, passe sans cesse de l’une à l’autre, et semble dépourvue d’intelligence.
— Elle en semble dépourvue, en effet.
— Avoue donc que ce qui répand la lumière de la vérité sur les objets de la connaissance et confère au sujet qui connaît le pouvoir de connaître, c’est l’idée du bien ; puisqu’elle est le principe de la science et de la vérité, tu peux la concevoir comme objet de connaissance, mais si belles que soient ces deux choses, la science et la vérité, tu ne te tromperas point en pensant que l’idée du bien en est distincte et les surpasse en beauté ; comme, dans le monde visible, on a raison de penser que la lumière et la vue sont semblables au soleil, mais tort de croire qu’elles sont le soleil, de même, dans le monde intelligible, il est juste de penser que la science et la vérité sont l’une et l’autre semblables au bien, mais faux de croire que l’une ou l’autre soit le bien ; la nature du bien doit être regardée comme beaucoup plus précieuse.
— Sa beauté, d’après toi, est au-dessus de toute expression s’il produit la science et la vérité et s’il est encore plus beau qu’elles. Assurément, tu ne le fais pas consister dans le plaisir.
— Ne blasphème pas, repris-je ; mais considère plutôt son image de cette manière.
Comment ?
— Tu avoueras, je pense, que le soleil donne aux choses visibles non seulement le pouvoir d’être vues, mais encore la génération, l’accroissement et la nourriture, sans être lui-même génération.
— Comment le serait-il, en effet ?
— Avoue aussi que les choses intelligibles ne tiennent pas seulement du bien leur intelligibilité, mais tiennent encore de lui leur être et leur essence, quoique le bien ne soit point l’essence, mais fort au-dessus de cette dernière en dignité et en puissance.
— Alors Glaucon s’écria de façon comique : Par Apollon ! voilà une merveilleuse supériorité !
— C’est ta faute aussi ! Pourquoi m’obliger à dire ma pensée sur ce sujet ?
— Ne t’arrête pas là, reprit-il, mais achève ta comparaison avec le soleil, s’il te reste encore quelque chose à dire.
— Mais certes ! il m’en reste encore un grand nombre !
— N’omets donc pas la moindre chose.
— Je pense que j’en omettrai beaucoup. Cependant, tout ce que je pourrai dire en ce moment, je ne l’omettrai pas de propos délibéré.
— C’est cela.
— Conçois donc, comme nous disons, qu’ils sont deux rois, dont l’un règne sur le genre et le domaine de l’intelligible, et l’autre du visible : je ne dis pas du ciel de peur que tu ne croies que je joue sur les mots. Mais imagines-tu ces deux genres, le visible et l’intelligible ?
— Je les imagine.
— Prends donc une ligne coupée en deux segments inégaux, l’un représentant le genre visible, l’autre le genre intelligible, et coupe de nouveau chaque segment suivant la même proportion ; tu auras alors, en classant les divisions obtenues d’après leur degré relatif de clarté ou d’obscurité, dans le monde visible, un premier segment, celui des images — j’appelle images d’abord les ombres, ensuite les reflets que l’on voit dans les eaux, ou à la surface des corps opaques, polis et brillants, et toutes les représentations semblables ; tu me comprends ?
— Mais oui.
— Pose maintenant que le second segment correspond aux objets que ces images représentent, j’entends les animaux qui nous entourent, les plantes, et tous les ouvrages de l’art.
— Je le pose.
— Consens-tu aussi à dire, demandai-je, que, sous le rapport de la vérité et de son contraire, la division a été faite de telle sorte que l’image est à l’objet qu’elle reproduit comme l’opinion est à la science ?
— J’y consens fort bien.
— Examine à présent comment il faut diviser le monde intelligible.
— Comment ?
— De telle sorte que pour atteindre l’une de ses parties l’âme soit obligée de se servir, comme d’autant d’images, des originaux du monde visible procédant, à partir d’hypothèses, non pas vers un principe, mais vers une conclusion ; tandis que pour atteindre l’autre — qui aboutit à un principe anhypothétique — elle devra, partant d’une hypothèse, et sans le secours des images utilisées dans le premier cas, conduire sa recherche à l’aide des seules idées prises en elles-mêmes.
— Je ne comprends pas tout à fait ce que tu dis.
— Eh bien ! reprenons-le ; tu le comprendras sans doute plus aisément après avoir entendu ce que je vais dire. Tu sais, j’imagine, que ceux qui s’appliquent à la géométrie, à l’arithmétique ou aux sciences de ce genre, supposent le pair et l’impair, les figures, trois sortes d’angles et d’autres choses de la même famille, pour chaque recherche différente ; qu’ayant supposé ces choses comme s’ils les connaissaient ils ne daignent en donner raison ni à eux-mêmes ni aux autres, estimant qu’elles sont claires pour tous ; qu’enfin, partant de là, ils déduisent ce qui s’ensuit et finissent par atteindre, de manière conséquente l’objet que visait leur enquête.
— Je sais parfaitement cela, dit-il.
— Tu sais donc qu’ils se servent de figures visibles et raisonnent sur elles en pensant, non pas à ces figures mêmes, mais aux originaux qu’elles reproduisent ; leurs raisonnements portent sur le carré en soi et la diagonale en soi, non sur la diagonale qu’ils tracent, et ainsi du reste ; des choses qu’ils modèlent ou dessinent, et qui ont leurs ombres et leurs reflets dans les eaux, ils se servent comme d’autant d’images pour chercher à voir ces choses en soi qu’on ne voit autrement que par la pensée.
— C’est vrai.
— Je disais en conséquence que les objets de ce genre sont du domaine intelligible, mais que, pour arriver à les connaître, l’âme est obligée d’avoir recours à des hypothèses : qu’elle ne procède pas alors vers un principe — puisqu’elle ne peut remonter au-delà de ses hypothèses —, mais emploie comme autant d’images les originaux du monde visible, qui ont leurs copies dans la section inférieure, et qui, par rapport à ces copies, sont regardés et estimés comme clairs et distincts.
— Je comprends que ce que tu dis s’applique à la géométrie et aux arts de la même famille.
— Comprends maintenant que j’entends par deuxième division du monde intelligible celle que la raison même atteint par la puissance de la dialectique, en faisant des hypothèses qu’elle ne regarde pas comme des principes, mais réellement comme des hypothèses, c’est-à-dire des points de départ et des tremplins pour s’élever jusqu’au principe universel qui ne suppose plus de condition ; une fois ce principe saisi, elle s’attache à toutes les conséquences qui en dépendent, et descend ainsi jusqu’à la conclusion sans avoir recours à aucune donnée sensible, mais aux seules idées, par quoi elle procède, et à quoi elle aboutit.
— Je te comprends un peu, mais point suffisamment — car il me semble que tu traites un sujet fort difficile tu veux distinguer sans doute, comme plus claire, la connaissance de l’être et de l’intelligible que l’on acquiert par la science dialectique de celle qu’on acquiert par ce que nous appelons les arts auxquels des hypothèses servent de principes ; il est vrai que ceux qui s’appliquent aux arts sont obligés de faire usage du raisonnement et non des sens : pourtant, comme dans leurs enquêtes ils ne remontent pas vers un principe, mais partent d’hypothèses, tu ne crois pas qu’ils aient l’intelligence des objets étudiés, encore qu’ils l’eussent avec un principe ; or tu appelles connaissance discursive, et non intelligence, celle des gens versés dans la géométrie et les arts semblables, entendant par là que cette connaissance est intermédiaire entre l’opinion et l’intelligence.
— Tu m’as très suffisamment compris, dis-je. Applique maintenant à ces quatre divisions les quatre opérations de l’âme : l’intelligence à la plus haute, la connaissance discursive à la seconde, à la troisième la croyance, à la dernière l’imagination ; et range-les en ordre en leur attribuant plus ou moins d’évidence, selon que leurs objets participent plus ou moins à la vérité.
— Je comprends, dit-il ; je suis d’accord avec toi et j’adopte l’ordre que tu proposes.




LIVRE VII


— Maintenant, repris-je, représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
— Je vois cela, dit-il.
— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
— Voilà, s’écria-t-il, un étrange tableau et d’étranges prisonniers.
— Ils nous ressemblent, répondis-je ; et d’abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
— Et comment ? observa-t-il, s’ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
— Et pour les objets qui défilent, n’en est-il pas de même ?
— Sans contredit.
— Si donc ils pouvaient s’entretenir ensemble ne penses-tu pas qu’ils prendraient pour des objets réels les ombres qu’ils verraient ?
— Il y a nécessité.
— Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l’un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l’ombre qui passerait devant eux ?
— Non, par Zeus, dit-il.
— Assurément, repris-je, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués.
— C’est de toute nécessité.
— Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur ignorance. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu’il répondra si quelqu’un lui vient dire qu’il n’a vu jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est ? Ne penses-tu pas qu’il sera embarrassé, et que les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant ?
— Beaucoup plus vraies, reconnut-il.
— Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n’en seront-ils pas blessés ? n’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre ?
— Assurément.
— Et si, repris-je, on l’arrache de sa caverne par force, qu’on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir traîné jusqu’à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu’il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
— Il ne le pourra pas, répondit-il ; du moins dès l’abord.
— Il aura, je pense, besoin d’habitude pour voir les objets de la région supérieure. D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
— Sans doute.
— A la fin, j’imagine, ce sera le soleil — non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit — mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu’il pourra voir et contempler tel qu’il est.
— Nécessairement, dit-il.
Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne.
— Évidemment, c’est à cette conclusion qu’il arrivera.
— Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ?
—Si, certes.
— Et s’ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges s’ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu’il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d’Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?
— Je suis de ton avis, dit-il ; il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon-là.
— Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place : n’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ?
— Assurément si, dit-il.
— Et s’il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l’accoutumance à l’obscurité demandera un temps assez long), n’apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens et ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter ? Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?
— Sans aucun doute, répondit-il.
— Maintenant, mon cher Glaucon, repris-je, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l’éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l’idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses ; qu’elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière ; que, dans le monde intelligible, c’est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l’intelligence ; et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.
— Je partage ton opinion, dit-il, autant que je le puis.
— Eh bien ! partage-la encore sur ce point, et ne t’étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s’occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Cela est bien naturel si notre allégorie est exacte.  — C’est, en effet, bien naturel, dit-il.
— Mais quoi ? penses-tu qu’il soit étonnant qu’un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n’étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d’entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu’en donnent ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même ?
— Il n’y a là rien d’étonnant.
— En effet, repris-je, un homme sensé se rappellera que les yeux peuvent être troubles de deux manières et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité, et par celui de l’obscurité à la lumière ; et, ayant réfléchi qu’il en est de même pour l’âme, quand il en verra une troublée et embarrassée pour discerner certains objets, il n’en rira pas sottement, mais examinera plutôt si, venant d’une vie plus lumineuse, elle est, faute d’habitude, offusquée par les ténèbres, ou si passant de l’ignorance à la lumière, elle est éblouie de son trop vif éclat ; dans le premier cas il l’estimera heureuse en raison de ce qu’elle éprouve et de la vie qu’elle mène ; dans le second, il la plaindra, et s’il voulait rire à ses dépens, ses moqueries seraient moins ridicules que si elles s’adressaient à l’âme qui redescend du séjour de la lumière.
— C’est parler, dit-il, avec beaucoup de sagesse.
— Il nous faut donc, si tout cela est vrai, en conclure ceci : l’éducation n’est point ce que certains proclament qu’elle est : car ils prétendent l’introduire dans l’âme, où elle n’est point, comme on donnerait la vue à des yeux aveugles.
— Ils le prétendent, en effet.
— Or, repris-je, le présent discours montre que chacun possède la faculté d’apprendre et l’organe destiné à cet usage, et que, semblable à des yeux qui ne pourraient se tourner qu’avec le corps tout entier des ténèbres vers la lumière, cet organe doit aussi se détourner avec l’âme tout entière de ce qui naît, jusqu’à ce qu’il devienne capable de supporter la vue de l’être et de ce qu’il y a de plus lumineux dans l’être ; et cela nous l’appelons le bien, n’est-ce pas ?
— Oui.
— L’éducation est donc l’art qui se propose ce but, la conversion de l’âme, et qui recherche les moyens les plus aises et les plus efficaces de l’opérer ; elle ne consiste pas a donner la vue à l’organe de l’âme, puisqu’il l’a déjà ; mais comme il est mal tourne et ne regarde pas ou il faudrait, elle s’efforce de l’amener dans la bonne direction.
— Il le semble, dit-il.
— Maintenant, les autres vertus, appelées vertus de l’âme, paraissent bien se rapprocher de celles du corps — car, en réalité, quand on ne les a pas tout d’abord, on les peut acquérir dans la suite par l’habitude et l’exercice ; mais la vertu de science appartient très probablement à quelque chose de plus divin qui ne perd jamais sa force, et qui, selon la direction qu’on lui donne, devient utile et avantageux ou inutile et nuisible. N’as-tu pas encore remarqué, au sujet des gens que l’on dit méchants mais habiles, combien perçants sont les yeux de leur misérable petite âme, et avec quelle acuité ils discernent les objets vers lesquels ils se tournent ? Leur âme n’a donc pas une vue faible, mais comme elle est contrainte de servir leur malice, plus sa vue est perçante, plus elle fait de mal.
— Cette remarque est tout à fait juste, dit-il.
— Et cependant, poursuivis-je, si de pareils naturels étaient émondés dès l’enfance, et que l’on coupât les excroissances de la famille du devenir, comparables à des masses de plomb, qui s’y développent par l’effet de la gourmandise, des plaisirs et des appétits de ce genre, et qui tournent la vue de l’âme vers le bas ; si, libérés de ce poids, ils étaient tournés vers la vérité, ces mêmes naturels la verraient avec la plus grande netteté, comme ils voient les objets vers lesquels ils sont maintenant tournés.
— C’est vraisemblable, reconnut-il.
— Mais quoi ! n’est-il pas également vraisemblable, et nécessaire d’après ce que nous avons dit, que ni les gens sans éducation et sans connaissance de la vérité, ni ceux qu’on laisse passer toute leur vie dans l’étude, ne sont propres au gouvernement de la cité, les uns parce qu’ils n’ont aucun but fixe auquel ils puissent rapporter tout ce qu’ils font dans la vie privée ou dans la vie publique, les autres parce qu’ils ne consentiront point à s’en charger, se croyant déjà transportés de leur vivant dans les îles fortunées.
— C’est vrai, dit-il.
— Il nous incombera donc, à nous fondateurs, d’obliger les meilleurs naturels à se tourner vers cette science que nous avons reconnue tout à l’heure comme la plus sublime, à voir le bien et à faire cette ascension ; mais, après qu’ils se seront ainsi élevés et auront suffisamment contemplé le bien, gardons-nous de leur permettre ce qu’on leur permet aujourd’hui.
— Quoi donc ?
— De rester là-haut, répondis-je, de refuser de descendre de nouveau parmi les prisonniers et de partager avec eux travaux et honneurs, quel que soit le cas qu’on en doive faire.
— Hé quoi ! s’écria-t-il, commettrons-nous à leur égard l’injustice de les forcer à mener une vie misérable, alors qu’ils pourraient jouir d’une condition plus heureuse ?
— Tu oublies encore une fois, mon ami, que la loi ne se préoccupe pas d’assurer un bonheur exceptionnel à une classe de citoyens, mais qu’elle s’efforce de réaliser le bonheur de la cité tout entière, en unissant les citoyens par la persuasion ou la contrainte, et en les amenant à se faire part les uns aux autres des avantages que chaque classe peut apporter à la communauté ; et que, si elle forme de tels hommes dans la cité, ce n’est point pour les laisser libres de se tourner du côté qu’il leur plaît, mais pour les faire concourir à fortifier le lien de l’État.
— C’est vrai, dit-il, je l’avais oublié.