Platon
La République
Livre VII, 529a-530c
Traduction Pierre Pachet



[529] — Ce n’est pas sans audace, dis-je, que tu me sembles concevoir en toi-même ce qu’est l’étude des choses d’en haut ! C’est comme si tu pensais que quelqu’un qui renverserait la tête pour contempler des décorations variées sur un plafond, et y apprendrait quelque chose, contemplerait par l’intelligence, non par les yeux ! Peut-être d’ailleurs penses-tu bien, et moi de façon naïve. Car moi, de mon côté, je ne peux considérer comme propre à tourner le regard de l’âme vers le haut d’autre étude que celle qui concerne ce qui est réellement, l’invisible ; et si quelqu’un, regardant bouche bée vers le haut ou bouche close vers le bas, entreprenait d’étudier l’un des objets sensibles, j’affirme qu’il ne pourrait jamais rien apprendre — car aucune des choses de cet ordre ne comporte du savoir — et que son âme ne regarderait pas vers le haut, mais vers le bas, même s’il cherchait à apprendre allongé sur le dos, que ce soit sur terre ou sur mer.

­— J’ai là mon juste châtiment, dit-il. En effet, tu as eu raison de me faire ce reproche. Mais de quelle façon disais-tu qu’il fallait étudier l’astronomie, à l’encontre de la façon dont on l’étudie à présent, si on voulait l’étudier d’une façon qui profite à ce dont nous parlons ?

— De la façon suivante, dis-je : je disais que ces décorations variées qui sont dans le ciel, du fait que c’est sur le visible qu’elles ont été ouvragées, il faut penser que tout en étant les plus belles et les plus exactes des choses de cet ordre, elles sont très inférieures aux véritables : à savoir les mouvements qu’emportent la vitesse réelle et la lenteur réelle l’une par rapport à l’autre, selon le nombre véritable, et selon toutes les configurations véritables, et qui emportent ce qui est en elles : choses qui peuvent être saisies par la parole et par la pensée, mais pas par la vue. Es-tu d’un autre avis ?

— Non, nullement, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, il faut avoir recours à la variété des ornements du ciel comme à des modèles pour la connaissance qui vise ces réalités-là ; de la même façon que si on trouvait des dessins exceptionnels tracés avec grand soin par Dédale ou par quelque autre artisan ou dessinateur : celui qui a quelque peu l’expérience de la géométrie, en voyant de tels objets, penserait qu’ils sont sans doute d’une très belle exécution, mais qu’il serait certainement ridicule de les examiner sérieusement pour y saisir la vérité de ce qui est égal, double, [530] ou dans quelque autre proportion.

— Bien sûr, ce serait ridicule, dit-il.

— Celui dès lors qui est réellement spécialiste en astronomie, dis-je, ne crois-tu pas que c’est dans le même état d’esprit qu’il portera ses regards sur le mouvement des astres ? il considèrera que sans doute la plus belle façon possible de faire tenir ensemble de tels ouvrages, c’est bien celle qu’a mise en œuvre l’artisan du ciel, à la fois pour le ciel lui-même et pour les objets qui s’y trouvent ; mais s’agissant de la proportion de la nuit par rapport au jour, de l’une et de l’autre par rapport au mois, du mois par rapport à l’année, et des autres astres par rapport aux nôtres et les uns par rapport aux autres, ne jugera-t-il pas absurde, selon toi, le comportement de celui qui estime que ces processus se produisent toujours de façon identique, sans jamais dévier en rien, alors qu’ils mettent en jeu un corps, et qu’ils sont visibles, et qui croit bon de chercher par tous les moyens à saisir leur vérité ?

— Si, c’est mon avis, dit-il, à présent que je t’entends exposer les choses ;

— C’est donc en procédant par problèmes, dis-je, que nous étudierons l’astronomie, comme la géométrie ; et ce qui se produit dans le ciel, nous le négligerons, si nous voulons réellement, par notre fréquentation de l’astronomie, rendre utile, d’inutile qu’il était, l’élément qui dans l’âme est par nature apte à la pensée.