Platon
La République
Livre X, 596a-599b
Traduction Pierre Pachet


[596]— Considérons alors, dans le cas présent aussi, l’ensemble des choses multiples que tu veux. Par exemple, si tu veux, il existe, n’est-ce pas, nombre de lits, et de tables.

 — Oui, forcément.

— Mais de formes, n’est-ce pas, pour ces meubles, il n’y en a que deux : une pour le lit, une pour la table.

— Oui.

— Or nous avons aussi l’habitude de dire que l’artisan de l’un et de l’autre objet, c’est en portant ses regards sur la forme, qu’il fabrique, pour l’un les lits, pour l’autre les tables dont nous, nous faisons usage, et de la même façon les autres objets ? Car, n’est-ce pas, la forme elle-même, aucun des artisans ne la fabrique avec son art ? Comment le pourrait-il ?

— D’aucune façon.

— Mais vois encore de quel nom tu nommes l’artisan que voici.

— Lequel ?

— Celui qui fait exister [poiei] toutes les choses qu’avec leurs mains les ouvriers fabriquent, chacun de son côté.

— Tu parles là d’un homme habile et admirable !

— Ne dis encore rien, bientôt tu affirmeras qu’il est encore plus que cela. Car ce même ouvrier est capable non seulement de faire exister toutes les sortes d’objets, mais il fait aussi toutes les plantes qui sortent de la terre, et il fabrique tous les êtres vivants, les autres aussi bien que lui-même ; et en plus de cela il fabrique terre et ciel, et dieux, et tout ce qui est dans le ciel, et chez Hadès sous la terre.

— Tu parles là, dit-il, d’un sophiste tout à fait merveilleux.

— Tu refuses de me croire ? répondis-je. Alors dis-moi : est-ce qu’il te semble totalement exclu qu’un tel artisan existe ? Ou bien te semble-t-il que d’une certaine façon pourrait exister quelqu’un capable de faire tout cela, mais d’une autre façon non ? Ne t’aperçois-tu pas que même toi tu serais capable de faire tout cela, du moins d’une certaine façon ?

— Mais quelle est cette façon-là ? dit-il.

— Elle n’est pas compliquée, dis-je ; c’est un artisanat qu’on exerce en tout lieu, et rapidement ; très rapidement même, à condition que tu veuilles bien prendre un miroir, et le faire tourner autour de toi : aussitôt tu créeras le soleil et ce qui se trouve dans le ciel, aussitôt la terre, et aussitôt toi-même autant que les autres êtres vivants, les objets, les plantes, et tout ce dont on parlait à l’instant.

— Oui, dit-il, des choses qui paraissent, mais pas des choses qui véritablement soient réelles, n’est-ce pas ?

— Tu dis bien, répondis-je ; et par ton argument, tu en viens là où il faut en venir. Parmi de tels artisans, en effet, je crois qu’il y a aussi le peintre. N’est-ce pas ?

— Oui, forcément.

— Mais tu affirmeras, je crois, que quand il crée, il ne crée pas des choses véritables. Et cependant, en tout cas d’une certaine façon, le peintre lui aussi crée un lit. N’est-ce pas ?

— Oui, dit-il, lui aussi fait ce qui en tout cas paraît un lit.

— Mais que dire du fabricant de lits ? Ne disais-tu [597] pas à l’instant qu’il crée non pas la forme, qui affirmons nous est ce qui est réellement un lit, mais qu’il crée un certain lit parmi d’autres ?

— Si, c’est ce que je disais.

— Par conséquent, si ce n’est pas ce qui est réellement qu’il fabrique, il ne saurait créer le réel, mais quelque chose qui est tel que ce qui est réel, sans être réel. Et si quelqu’un affirmait que l’ouvrage du fabricant de lits ou de quelque autre fabricant artisanal est parfaitement réel, il risquerait bien de ne pas dire vrai ?

— Non, il ne dirait pas vrai, reprit-il, en tout cas selon l’opinion de ceux qui s’occupent de ce genre d’arguments.

— Alors ne nous étonnons pas si cet objet lui aussi se trouve être quelque chose de peu net, en regard de la vérité.

— Non, en effet.

— Veux-tu alors, dis-je, que sur ces mêmes bases nous recherchions, à propos de cet imitateur, ce qu’il peut bien être ?

— Si tu le veux, dit-il.

— Eh bien ces lits sont de trois genres. Le premier est celui qui est dans la nature, celui dont nous pourrions affirmer, je crois, que c’est un dieu qui l’a fabriqué. Qui d’autre ?

— Personne, je crois.

— Un autre est celui qu’a fabriqué le menuisier.

— Oui, dit-il.

— Et un enfin celui qu’a fabriqué le peintre. N’est-ce pas ?

— Admettons.

— Donc peintre, fabricant de lits, dieu, ces trois-là président à trois espèces de lits.

— Oui, ces trois-là.

— Le dieu, lui, soit qu’il ne l’ait pas voulu, soit que quelque nécessité se soit imposée à lui de ne pas fabriquer plus d’un lit dans la nature, le dieu ainsi n’a fait que ce seul lit qui soit réellement un lit. Mais le dieu n’a pas donné naissance à deux lits de cet ordre, ou à plus, et il est impossible qu’ils viennent à naitre.

— Comment cela ? dit-il.

— C’est que, dis-je, s’il en créait ne fût-ce que deux, en apparaitrait à nouveau un unique dont ces deux-là, à leur tour, auraient la forme, et ce serait celui-là qui serait ce qui est réellement un lit, et non pas les deux autres.

— C’est exact, dit-il.

— Sachant donc cela, je crois, le dieu, qui voulait être réellement le créateur d’un lit qui fût réellement, et non pas d’un lit parmi d’autres ni un créateur de lit parmi d’autres, a fait naitre celui-là, qui est unique par nature.

— Oui, c’est sans doute cela.

— Eh bien veux-tu que nous lui donnions le nom d’auteur naturel [phutourgos] de cet objet, ou quelque autre nom de ce genre ?

— Oui, ce serait juste, dit-il, puisque c’est bien par nature qu’il l’a créé, aussi bien que toutes les autres choses.

— Et quel nom donner au menuisier ? N’est-ce pas celui d’artisan du lit ?

— Si.

— Et le peintre, sera-t-il lui aussi l’artisan, et le créateur d’un tel objet ?

— Non, d’aucune façon.

— Que déclareras-tu alors qu’il est, par rapport au lit ?

— Voici dit-il à mon avis le nom le plus approprié dont on pourrait le nommer : imitateur de ce dont eux sont les artisans.

— Soit, dis-je. Donc tu nommes imitateur l’homme du troisième degré d’engendrement à partir de la nature ?

— Oui, exactement, dit-il.

— C’est donc aussi ce que fera le faiseur de tragédies, si l’on admet que c’est un imitateur : par sa naissance il sera en quelque sorte au troisième rang à partir du roi et de la vérité ; et de même pour tous les autres imitateurs.

— Oui, c’est bien probable.

— Nous voilà donc tombés d’accord sur l’imitateur. Mais dis-moi, [598] à propos du peintre : te semble-t-il entreprendre d’imiter, pour chaque chose, cela même qu’elle est par nature, ou bien les ouvrages des artisans ?

— Les ouvrages des artisans, dit-il.

— Tels qu’ils sont, ou tels qu’ils apparaissent ? Tu dois en effet faire encore cette distinction.

— En quel sens l’entends-tu ? dit-il.

— En ce sens-ci : un lit, que tu le regardes de côté, de face, ou sous n’importe quel angle, diffère-t-il de lui-même en quoi que ce soit, ou bien n’en diffère-t-il en rien, mais apparaît-il seulement différent ? Et de même pour les autres objets ?

— C’est la seconde réponse, dit-il : il apparaît différemment, mais ne diffère en rien.

— Alors examine ce point précisément : dans quel but a été créé l’art de peindre, pour chaque chose : en vue d’imiter ce qui est, tel qu’il est, ou bien ce qui apparaît, tel qu’il apparaît ? est-il une imitation de la semblance, ou de la vérité ?

— De la semblance, dit-il.

— Par conséquent l’art de l’imitation est assurément loin du vrai et, apparemment, s’il s’exerce sur toutes choses, c’est parce qu’il ne touche qu’à une petite partie de chacune, et qui n’est qu’un fantôme. Ainsi le peintre, affirmons-nous, nous peindra un cordonnier, un menuisier, les autres artisans, alors qu’il ne connaît rien à leurs arts. Cependant, pour peu qu’il soit un bon peintre, s’il peignait un menuisier et le leur montrait de loin, il pourrait tromper au moins les enfants et les fous, en leur faisant croire que c’est véritablement un menuisier.

— Oui, forcément.

— Eh bien, mon ami, voici, je crois, ce qu’il faut penser de toutes les choses de ce genre. Lorsque quelqu’un nous annonce, en parlant d’un certain homme, avoir rencontré en lui un homme qui connaît tous les arts et tous les autres savoirs que tel ou tel possède, chacun pour sa part, un homme dont il n’est rien qu’il ne connaisse plus exactement que quiconque, il faut lui répliquer qu’il est un naïf, et qu’il a apparemment rencontré un sorcier, un imitateur, et s’est si bien laissé tromper par lui, que ce dernier lui a semblé être un expert universel, parce que lui-même n’est pas capable de distinguer le savoir du manque de savoir et de l’imitation.

— C’est tout à fait vrai, dit-il.

— Eh bien, dis-je, ce qu’il faut examiner après cela, c’est la tragédie ainsi que son chef de file, Homère, puisque nous entendons dire par certains que ce sont eux, les tragiques, qui connaissent tous les arts, toutes les choses humaines en rapport avec l’excellence et le vice, et bien sûr toutes les choses divines. En effet, disent-ils, le bon poète doit nécessairement, s’il veut faire une belle création poétique dans les sujets qu’il traite, créer en connaissance de causes, ou alors il ne sera pas capable de créer. Il faut donc examiner si ces gens-là, quand ils ont rencontré ces imitateurs, ne se sont pas laissé tromper, et si, quand ils regardent [599] leurs ouvrages, ils n’oublient pas de s’apercevoir que ces derniers sont éloignés de trois niveaux de ce qui est réellement, et qu’il est facile de les fabriquer sans connaître la vérité — car ce sont des semblances qu’ils créent, et pas de choses qui existent réellement — ou alors ils disent quelque chose de valable, et si réellement les bons poètes connaissent ce dont, de l’avis de la plupart des gens, ils parlent bien.

— Oui, tout à fait, dit-il, il faut procéder à cet examen.

— Crois-tu alors que si quelqu’un était capable de créer l’un et l’autre, à la fois ce qui sera imité, et son fantôme, il se laisserait aller à travailler sérieusement dans la fabrication des fantômes, et mettrait cela au premier plan de sa propre vie, comme ce qu’il a de meilleur ?

— Non, moi je ne le crois pas.