Platon
Phèdre
La dialectique : 265d-266d



Socrate. […] deux procédés dont il ne serait pas sans intérêt que l’art nous permette d’acquérir la puissance

 

Phèdre. Lesquels ?

 

Socrate. Le premier : vers une forme unique, mener, grâce à une vue d’ensemble, les éléments disséminés de tous côtés, pour arriver, par la définition de chaque élément, à faire voir clairement quel est celui sur lequel on veut, dans chaque cas, faire porter l’enseignement. Voilà comment, tout à l’heure, nous avons procédé à propos de l’amour : que la définition de ce qu’est l’amour ait été bien ou mal formulée, elle n’en a pas moins permis à notre discours d’atteindre à la clarté et à l’accord avec soi-même.

 

Phèdre. Et l’autre façon de procéder, quelle est-elle Socrate ?

 

Socrate. Elle consiste à pouvoir, à l’inverse, découper par espèces suivant les articulations naturelles, en tâchant de ne casser aucune partie, comme le ferait un mauvais boucher sacrificateur. Voici comment, évitant de faire comme lui, nous avons procédé tout à l’heure : nos deux discours ont ramené le dérèglement de l’esprit à une espèce commune. Mais, comme d’un corps unique partent des membres qui, par nature, forment un couple et portent le même nom, même s’ils sont dits « de gauche » et « de droite », ainsi nos deux discours ont considéré le dérangement de la raison en nous comme une espèce naturelle unique, même si l’un de ces discours a coupé un morceau du côté droit, alors que l’autre a coupé du côté gauche. Le premier ne s’est pas arrêté avant d’avoir trouvé en eux une sorte d’amour qu’il a appelé de gauche et qu’il a vilipendé tout à fait à juste titre ; l’autre discours, nous conduisant sur le côté droit de la folie, y a trouvé à son tour une espèce divine divine d'amour, qui porte le même nom et, la présentant aux regards, il l’a louée comme la cause des plus grands biens pour les hommes.

 

Phèdre. C’est parfaitement vrai.

 

Socrate. Oui voilà, Phèdre, de quoi, pour ma part, je suis amoureux : des divisions et des rassemblements qui me permettent de parler et de penser. Si je crois avoir trouvé chez quelqu’un d’autre l’aptitude à porter ses regards vers une unité qui soit aussi, par nature, l’unité naturelle d’une multiplicité, « je marche sur ses pas et je le suis à la trace comme si c’était un dieu ». Qui plus est, ceux qui sont capables de faire cela, dieu sait si j’ai raison ou tort de les appeler ainsi, mais, jusqu’à présent, je les appelle « dialecticiens ». Pour le moment, quel nom, dis-moi, me faut-il donner, à ceux dont l’instruction dépend de toi ou de Lysias? Ne s’agit-il pas de l’art oratoire, celui qui a permis à Thrasymaque et aux autres de devenir eux-mêmes habiles orateurs, et de communiquer ce talent aux autres — à ceux qui acceptent de leur apporter des présents comme à des rois?