Platon
Phèdre
le mythe de Borée






Phèdre. Dis-moi Socrate, n’est-ce pas dans les parages que, de l’Ilissos, raconte-t-on, Borée enleva Orithye ?

Socrate. C’est bien ce qu’on raconte.

Phèdre. C’est donc ici ? En tout cas, ces filets d’eau paraissent avoir du charme et être purs et limpides ; et leurs bords sont bien faits pour que des jeunes filles viennent s’y divertir.

Socrate. Non, c’est plutôt en aval, à deux ou trois stades, à l’endroit où nous passons l’Ilissos pour aller vers le sanctuaire d’Agra ; il y a justement là, je crois, un autel de Borée.

Phèdre. Je n’y ai jamais fait attention. Mais, par Zeus, dis-moi, Socrate : tu crois, toi, que ce que raconte ce mythe est vrai ?

Socrate. Eh bien, si j’en doutais, comme les doctes, je ne serais pas un original. Cela m’amènerait à déclarer doctement qu’un coup de vent boréal a fait tomber Orithye du haut des rochers voisins, alors qu’elle jouait avec Pharmacée, et que ce sont les circonstances mêmes de sa mort qui expliquent le récit de son enlèvement par Borée. Pour ma part, Phèdre, j’estime que des explications de ce genre ont du charme, mais il y faut trop de génie, trop de labeur, et l’on n’y trouve pas le bonheur, ne fût-ce que pour cette raison : quand on a commencé, on est obligé de rectifier l’image des Hippocentaures, puis celle des Chimères ; et nous voilà submergés par une masse de créatures de ce genre, Gorgones ou Pégases, par une multitude d’autres êtres  prodigieux, autant que par l’étrangeté de créatures monstrueuses. Si on est sceptique et si on veut ramener chacun de ces êtres à la vraisemblance, et cela en faisant usage de je ne sais quelle science grossière, la chose demandera beaucoup de loisir. Or, je n’ai absolument aucun loisir à consacrer à cet exercice, et en voici la raison, mon ami. Je ne suis pas encore capable, comme le demande l’inscription de Delphes, de me connaître moi-même ; dès lors, je trouve qu’il serait ridicule de me lancer, moi, à qui fait encore défaut cette connaissance, dans l’examen de ce qui m’est étranger. Voilà donc pourquoi je dis « au revoir » à cet exercice, m’en reportant sur le sujet à la tradition. Je le déclarais à l’instant : ce n’est pas ces créatures que je veux scruter, mais moi-même. Se peut-il que je sois une bête plus complexe et plus fumante d’orgueil que Typhon ? Suis-je un animal plus paisible et plus simple, qui participe naturellement à une destinée divine et qui n’est pas enfumé d’orgueil ? Mais, à propos, mon ami, n’est-ce pas l’arbre vers lequel précisément tu nous menais ?

 

Phèdre, 229b-230b.