Platon
Phèdre
Le mythe de l'attelage ailé : 243e-257c




SOCRATE

Où donc est passé ce jeune garçon à qui je parlais? Il doit entendre ce discours aussi, sinon il risque d'accorder, avant de l'avoir entendu, ses faveurs à celui qui n'aime pas.

 

PHÈDRE

Il est tout près de toi, tout contre toi, toujours à tes côtés, chaque fois que tu le désires.

 

SOCRATE

 Eh bien, mon beau garçon, voici ce que tu dois te mettre dans l'esprit : le précédent  discours était de Phèdre, le fils de Pythoclès, du dème de Myrrhinonte, tandis que celui que je vais prononcer est de Stésichore, le fils d'Euphèmos, natif d'Himère. Voici ce que doit dire ce discours :

Il n'est pas conforme à la réalité le discours qui déclare que, si l'on a un amoureux, il faut de préférence accorder ses faveurs à celui qui n'aime pas, pour cette raison que le premier est fou, alors que le second est dans son bon sens. S'il était vrai, en effet, que la folie soit, dans tous les cas, un mal, ce serait bien parler. Mais le fait est que les biens les plus grands nous viennent d'une folie qui est, à coup sûr, un don divin.

Le fait est là : la prophétesse de Delphes  et les prêtresses de Dodone, c'est bien sous l'emprise de la folie qu'elles ont rendu de nombreux et éminents services aux Grecs - particuliers aussi bien que peuples -, alors que, dans leur bon sens, elles n'ont à peu près rien fait. Et que dire de la Sibylle et de tous les autres devins inspirés par les dieux, qui ont fait tant de prédictions à tant de gens, en les mettant dans le droit chemin pour leur avenir ? Ce serait s'attarder sur ce qui est évident pour tout le monde.

Voici un témoignage qui mérite vraiment d'être produit : ceux qui, dans l'Antiquité, instituaient les noms estimaient, eux aussi, que la folie n'est pas quelque chose de honteux ou d'infamant, sinon en effet ils n'auraient pas entrelacé ce nom-là au plus beau des arts,  à celui qui permet de discerner l'avenir, en l'appelant maniké  [[l'art] de la folie]. Mais, comme ils tenaient la folie pour une belle chose, dès là qu'elle résulte d'une dispensation divine, ils ont institué cette appellation comme règle. Mais nos contemporains, qui sont dépourvus du sens du beau, ont ajouté un tau, et l'ont appelé mantiké [[l'art] de la divination]. Il en va de même notamment pour l'art de ceux qui sont dans leur bon sens, cet art qui s'emploie à chercher à connaître l'avenir d'après le vol des oiseaux et d'autres signes ;  comme cet art, que seconde la réflexion, procure à l'« opinion » (oièsei) des hommes, l'« intelligence » (noûn)  et l'« information » (historian), les anciens l'ont appelé oionoïstiké tandis que les modernes l'appellent maintenant oïônistiké, avec un oméga, pour donner au nom un air plus solennel. Autant donc, bien sûr, l'emporte en perfection et en dignité l'art du devin sur celui de qui interprète le vol des oiseaux qu'il s'agisse du nom ou de la fonction, autant l'emporte en beauté - les anciens en témoignent - la folie sur le bon sens, ce qui vient de dieu sur ce qui trouve son origine chez les hommes.

Autre point : ces maladies et ces épreuves particulièrement pénibles, je veux parler de celles qui, conséquences d'antiques ressentiments divins, frappent certaines familles, la folie, en apparaissant et en suscitant le don de prophétie chez les gens qu'il faut, a trouvé le moyen de les écarter, et cela par un recours à des prières aux dieux et à des rites. Par suite, par la pratique de rites de purification et d'initiation, elle a tiré d'affaire celui qu'elle touche pour le présent et pour l'avenir, car elle a trouvé, pour qui éprouve correctement folie et possession, le moyen de le délivrer des maux présents.

 La troisième forme de possession et de folie est celle qui vient des Muses. Lorsqu'elle saisit une âme tendre et vierge, qu'elle l'éveille et qu'elle la plonge dans une transe bachique qui s'exprime sous forme d'odes et de poésies de toutes sortes, elle fait l'éducation de la postérité en glorifiant par milliers les exploits des anciens. Mais l'homme qui, sans avoir été saisi par cette folie dispensée par les Muses, arrive aux portes de la poésie avec la conviction que, en fin de compte, l'art suffira à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué ;   de même, devant la poésie de ceux qui sont fous, s'efface la poésie de ceux qui sont dans leur bon sens.

 Tu vois tous les beaux effets - et ce ne sont point les seuls - que je suis en mesure de mettre au compte d'une folie dispensée par les dieux. Par conséquent, nous ne devons ni redouter cet état-là ni nous laisser troubler par un discours qui tend à nous faire peur, en prétendant qu'il faut préférer à l'amour de l'homme passionné, - l'amour de celui qui est dans son bon sens. Eh bien, ce discours ne pourra pas revendiquer la victoire avant d'avoir de surcroît prouvé ceci : ce n'est pas pour leur bien que les dieux envoient l'amour à l'amant et à l'aimé.

Pour notre part, nous devons, à l'inverse, démontrer que c'est pour leur plus grand bonheur que cette forme de folie leur est donnée par les dieux ;   sans doute, cette démonstration ne convaincra-t-elle pas les esprits forts, mais elle convaincra les sages. Nous devons donc, en premier lieu, nous faire une conception juste de la nature de l'âme, aussi bien divine qu'humaine, en considérant ses états et ses actes ;   voici le point de départ de cette démonstration

Toute âme est immortelle. En effet, ce qui se meut  toujours est immortel. Or, pour l'être qui en meut un autre et qui est mû par autre chose, la cessation du mouvement équivaut à la cessation de la vie. Seul l'être qui se meut lui-même, puisqu'il ne fait pas défaut à lui-même, ne cesse jamais d'être mû ;  mieux encore, il est source et principe de mouvement pour tout ce qui est mû. Or, un principe est chose inengendrée. Car c'est d'un principe que vient nécessairement à l'être tout ce qui vient à l'être, tandis que le principe, lui, ne vient de rien. En effet, si le principe venait à l'être à partir de quelque chose, ce ne serait pas à partir d'un principe qu'il viendrait à l'être. Or, comme c'est une chose inengendrée, c'est aussi nécessairement une chose incorruptible. À supposer, en effet, que le principe soit anéanti, jamais ne pourraient venir à l'être ni ce principe à partir de quelque chose ni autre chose à partir de ce principe, s'il est vrai que toutes choses viennent à l'être à partir d'un principe.

Concluons donc. L'être qui se meut lui-même est principe de mouvement. Or, cet être ne peut ni être anéanti ni venir à l'être ;  autrement le ciel tout entier et tout ce qui est soumis à la génération s'effondreraient, s'arrêteraient et jamais ne retrouveraient une source de mouvement leur permettant de venir de nouveau à l'être. Une fois démontrée l'immortalité de ce qui se meut soi-même, on ne rougira pas d'affirmer que c'est là que réside l'être de l'âme, et que c'est bien ce en quoi consiste sa définition. Car tout corps qui reçoit son mouvement de l'extérieur est inanimé ;  mais celui qui le reçoit du dedans, de lui-même, est animé, puisque c'est en cela même que consiste la nature de l'âme. Or, s'il en est bien ainsi, si ce qui se meut soi-même n'est autre chose que l'âme, il s'ensuit nécessairement que l'âme ne peut être ni quelque chose d'engendré ni quelque chose de mortel.

Aussi bien, sur son immortalité, voilà qui suffit. Pour ce qui est de sa forme, voici ce qu'il faut dire. Pour dire quelle sorte de chose c'est, il faudrait un exposé en tout point divin et fort long ;  mais, dire de quoi elle a l'air, voilà qui n'excède par les possibilités humaines. Aussi notre discours procédera-t-il de cette façon.

Il faut donc se représenter l'âme comme une puissance composée par nature d'un attelage ailé et d'un cocher. Cela étant, chez les dieux, les chevaux et les cochers sont tous bons et de bonne race, alors que, pour le reste des vivants,  il y a mélange. Chez nous - premier point - celui qui commande est le cocher d'un équipage apparié ; de ces deux chevaux, - second point - l'un est beau et bon pour celui qui commande, et d'une race bonne et belle, alors que l'autre est le contraire et d'une race contraire. Dès lors, dans notre cas, c'est quelque chose de difficile et d'ingrat que d'être cocher.

Comment, dans ces conditions, se fait-il que l'être vivant soit qualifié de mortel et d'immortel? Voilà ce qu'il faut tenter d'expliquer. Tout ce qui est âme a charge de tout ce qui est inanimé ;  or, l'âme circule à travers la totalité du ciel, venant à y revêtir tantôt une forme tantôt une autre. C'est ainsi que, quand elle est parfaite et ailée, elle chemine dans les hauteurs et administre le monde entier ; quand, en revanche, elle a perdu ses ailes, elle est entraînée jusqu'à ce qu'elle se soit agrippée à quelque chose de solide, là elle établit sa demeure, elle prend un corps de terre qui semble se mouvoir de sa propre initiative grâce à la puissance qui appartient à l'âme. Ce qu'on appelle « vivant », c'est cet ensemble, une âme et un corps fixé à elle ensemble qui a reçu le nom de « mortel ». Quant au qualificatif « immortel », il n'est aucun discours argumenté qui permette d'en rendre compte rationnellement ;  il n'en reste pas moins que, sans en avoir une vision ou une connaissance suffisante, nous nous forgeons une représentation du divin : c'est un vivant immortel, qui a une âme, qui a un corps, tous deux naturellement unis pour toujours. Mais, sur ce point, qu'il en soit et qu'on en parle comme il plaît à la divinité. Et maintenant, comprenons pourquoi l'âme a perdu ses ailes, pourquoi elles sont tombées. Voici quelle peut être cette raison.

La nature a donné à l'aile le pouvoir d'entraîner vers le haut ce qui est pesant, en l'élevant dans les hauteurs où la race des dieux a établi sa demeure ; l'aile est, d'une certaine manière, la réalité corporelle, qui participe le plus au divin. Or, le divin est beau, sage, bon et possède toutes les qualités de cet ordre : en tout cas, rien ne contribue davantage que ces qualités à nourrir et à développer ce que l'âme a d'ailé, tandis que la laideur, le mal et ce qui est le contraire des qualités précédentes dégrade et détruit ce qu'en elle il y a d'ailé.

Voici donc celui qui, dans le ciel, est l'illustre chef de file, Zeus ;  conduisant son attelage ailé  il s'avance le premier, ordonnant toutes choses dans le détail et pourvoyant à tout. Le suit l'armée des dieux et démons, rangée en onze sections car Hestia reste dans la demeure des dieux, toute seule. Quant aux autres, tous ceux qui, dans ce nombre de douze ont été établis au rang de chefs de file, chacun tient le rang qui lui a été assigné. Cela étant, c'est un spectacle varié et béatifique qu'offrent les évolutions circulaires auxquelles se livre, dans le ciel, la race des dieux bienheureux, chacun accomplissant la tâche qui est la sienne suivi par celui qui toujours le souhaite et le peut, car la jalousie n'a pas sa  place dans le chœur des dieux. Or, chaque fois qu'ils se rendent à un festin c'est-à-dire à un banquet, ils se mettent à monter vers la voûte qui constitue la limite intérieure du ciel ; dans cette montée, dès lors les attelages des dieux, qui sont équilibrés et faciles à conduire, progressent facilement, alors que les autres ont de la peine à avancer, car le cheval en qui il y a de la malignité rend l'équipage pesant, le tirant vers la  terre et alourdissant la main de celui des cochers qui n'a pas su bien le dresser.

C'est là, sache-le bien, que l'épreuve et le combat suprêmes attendent l'âme. En effet, lorsqu'elles ont atteint la voûte du ciel, ces âmes qu'on dit immortelles passent à l'extérieur. s'établissent sur le dos du ciel, se laissent emporter par leur révolution circulaire et contemplent les  réalités qui se trouvent hors du ciel.

Ce lieu qui se trouve au-dessus du ciel, aucun poète, parmi ceux d'ici-bas, n'a encore chanté d'hymne en son honneur  et aucun ne chantera en son honneur un hymne qui en soit digne. Or, voici ce qui en est : car, s'il se présente une occasion où l'on doive dire la vérité, c'est bien lorsqu'on parle de la vérité. Eh bien! l'être qui est sans couleur, sans figure intangible, qui est réellement, l'être qui ne peut être contemplé que par l'intellect - le pilote de l'âme -, l'être qui est l'objet de la connaissance vraie, c'est lui qui occupe ce lieu. Il s'ensuit que la pensée d'un dieu, qui se nourrit d'intellection et de connaissance sans mélange - et de même la pensée de toute âme qui se soucie de recevoir l'aliment qui lui convient -, se réjouit, lorsque, après un long moment, elle aperçoit la réalité, et que, dans cette contemplation de la vérité, elle trouve sa nourriture et son délice, jusqu'au moment où la révolution circulaire la ramène au point de départ. Or, pendant qu'elle accomplit cette révolution, elle contemple la justice en soi, elle contemple la sagesse, elle contemple la science, non celle à laquelle s'attache le devenir, ni non plus sans doute celle qui change quand change une de ces choses que, au cours de notre existence actuelle, nous qualifions de réelles, mais celle qui s'applique à ce qui est réellement la réalité. Et, quand elle a, de la même façon, contemplé les autres réalités qui sont réellement, quand elle s'en est régalée, elle pénètre de nouveau à l'intérieur du ciel, et revient à sa demeure. Lorsqu'elle est de retour, le cocher installe les chevaux devant leur mangeoire, verse l'ambroisie, puis leur donne à boire le nectar.

Voilà quelle est la vie des dieux. Passons aux autres âmes. Celle qui est la meilleure, parce qu'elle suit le dieu  et qu'elle cherche à lui ressembler, a dressé la tête de son cocher vers ce qui se trouve en dehors du ciel et elle a été entraînée dans le mouvement circulaire ; mais, troublée par le tumulte de ses chevaux, elle a eu beaucoup de peine à porter les yeux sur les réalités. Cette autre a tantôt levé, tantôt baissé la tête parce que ses chevaux la gênaient ;  elle a aperçu certaines réalités, mais pas d'autres. Quant au reste des âmes, comme elles aspirent toutes à s'élever, elles cherchent à suivre, mais impuissantes elles s'enfoncent au cours de leur révolution ;  elles se piétinent, se bousculent,  chacune essayant de devancer l'autre. Alors le tumulte, la rivalité et l'effort violent sont à leur comble ;  et là, à cause de l'impéritie des cochers, beaucoup d'âmes sont estropiées, beaucoup voient leur plumage gravement endommagé. Mais toutes, recrues de fatigues, s'éloignent sans avoir été initiées à la contemplation de la réalité  et, lorsqu'elles se sont éloignées, elles ont l'opinion pour nourriture. Pourquoi faire un si grand effort pour voir où est la « plaine de la vérité  » ? Parce que la nourriture qui convient à ce qu'il y a de meilleur dans l'âme se tire de la prairie qui s'y trouve, et que l'aile, à quoi l'âme doit sa légèreté, y prend ce qui la nourrit.

Voici maintenant le décret d'Adrastée. Toute âme qui, faisant partie du cortège d'un dieu, a contemplé quelque chose de la vérité, reste jusqu'à la révolution suivante exempte d'épreuve, et, si elle en est toujours capable, elle reste toujours exempte de dommage. Mais, quand, incapable de suivre comme il faut, elle n'a pas accédé à cette contemplation, quand, ayant joué de malchance, gorgée d'oubli et de perversion, elle s'est alourdie, et quand, entraînée par ce poids, elle a perdu ses ailes et qu'elle est tombée sur terre, alors une loi interdit qu'elle aille  s'implanter dans une bête à la première génération ; cette loi stipule par ailleurs que l'âme qui a eu la vision la plus riche ira s'implanter dans une semence qui produira un homme destiné à devenir quelqu'un qui aspire au savoir, au beau, quelqu'un qu'inspirent les Muses et Éros ; que la seconde (en ce domaine) ira s'implanter dans une semence qui produira un roi qui obéit à la loi, qui est doué pour la guerre et pour le commandement ; que la troisième ira s'implanter dans une semence qui produira un homme politique, qui gère son domaine, qui cherche à faire de l'argent;  que la quatrième ira s'implanter dans une semence qui produira un homme qui aime l'effort physique, quelqu'un qui entraîne le corps ou le soigne ;  que la cinquième ira s'implanter dans une semence qui produira un homme qui aura une existence de devin ou de praticien d'initiation; à la sixième, correspondra un poète, ou tout autre homme qui s'adonne à l'imitation  ;à la septième, le démiurge et l'agriculteur ;  à la huitième, le sophiste ou le démagogue ;  à la neuvième, le tyran.

Dans toutes ces incarnations, l'homme qui a mené une vie juste reçoit un meilleur lot, alors que celui qui a mené une vie injuste en reçoit un moins bon. En effet, chaque âme ne revient à son point de départ qu'au bout  de dix mille ans. Car l'âme ne reçoit pas d'ailes avant tout ce temps exception faite pour l'homme qui a aspiré loyalement au savoir ou qui a aimé les jeunes gens pour les faire aspirer au savoir. Lorsqu'elles ont accompli trois révolutions de mille ans chacune, les âmes de cette sorte, si elles ont choisi trois fois de suite ce genre de vie, se trouvent pour cette raison pourvues d'ailes et, à la trois millième année, elles s'échappent. Les autres, elles, à la fin de leur première vie, passent en jugement. Le jugement rendu, les unes vont purger leur peine dans les prisons qui se trouvent sous la terre, tandis que les autres, allégées par l'arrêt de la justice, vont en un lieu céleste  où elles mènent une vie qui est digne de la vie qu'elles ont menée, lorsqu'elles avaient une forme humaine. Après mille ans, les unes et les autres reviennent tirer au sort et choisir leur deuxième vie : chacune choisit à son gré. À partir de là, l'âme d'un homme peut aussi aller s'implanter dans le corps d'une bête, et inversement celui qui fut un jour un homme peut de bête redevenir un homme. De toute façon, l'âme qui n'a jamais vu la vérité ne peut prendre l'aspect qui est le nôtre. 

Il faut en effet que l'homme arrive à saisir ce qu'on appelle « forme intelligible », en allant d'une pluralité de sensations vers l'unité qu'on embrasse au terme d'un raisonnement. Or, il s'agit là d'une réminiscence des réalités jadis contemplées par notre âme, quand elle accompagnait le dieu dans son périple, quand elle regardait de haut ce que, à présent, nous appelons « être » et qu'elle levait la tête pour contempler ce qui est réellement. Aussi est-il juste assurément que seule ait des ailes la pensée du philosophe, car les réalités auxquelles elle ne cesse, dans la mesure de ses forces, de s'attacher par le souvenir, ce sont justement celles qui, parce qu'il s'y attache, font qu'un dieu est un dieu. Et, bien sûr, l'homme qui fait un usage correct de ce genre de remémoration, est le seul qui puisse, parce qu'il est toujours initié aux mystères parfaits, devenir vraiment parfait. Mais, comme il s'est détaché de ce à quoi tiennent les hommes et qu'il s'attache à ce qui est divin, la foule le prend à partie en disant qu'il a perdu la tête, alors qu'il est possédé par un dieu, ce dont ne se rend pas compte la foule.

Voilà donc où en vient tout ce discours sur la quatrième forme de folie : dans ce cas, quand, en voyant la beauté d'ici-bas et en se remémorant la vraie beauté, on prend des ailes et que, pourvu de ces ailes, on éprouve un vif désir de s'envoler sans y arriver, quand, comme l'oiseau on porte son regard vers le haut et qu'on néglige les choses d'ici-bas, on a ce qu'il faut pour se faire accuser de folie. Conclusion. De toutes les formes de possession divine, la quatrième est la meilleure et résulte des causes les meilleures, aussi bien pour celui qui l'éprouve lui-même que pour celui qui y est associé ;  et c'est parce qu'il a part à cette forme de folie que celui qui aime les beaux garçons est appelé « amoureux du beau.

Comme je l'ai dit en effet, toute âme humaine a, par nature, contemplé l'être ;  sinon elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle.  Or, se souvenir de ces réalités-là à partir de celles d'ici-bas n'est chose facile pour aucune âme ;  ce ne l'est ni pour toutes celles qui n'ont eu qu'une brève vision des choses de là-bas, ni pour celles qui, après leur chute ici-bas, ont eu le malheur de se laisser tourner vers l'injustice par on ne sait quelles fréquentations et d'oublier les choses sacrées dont, en ce temps-là, elles ont eu la vision. Il n'en reste donc qu'un petit nombre chez qui le souvenir présente un état suffisant. Or, quand il arrive qu'elles aperçoivent quelque chose qui ressemble aux choses de là-bas, ces âmes sont projetées hors d'elles-mêmes et elles ne se possèdent plus. Elles ne savent pas à quoi s'en tenir sur ce qu'elles éprouvent, faute d'en avoir une perception satisfaisante.

 Ce qu'il y a de sûr, c'est que la justice, la sagesse et tout ce qu'il peut encore y avoir de précieux pour l'âme, tout cela perd son éclat, lorsque perçu dans ce qui se trouve ici-bas en être l'image. Voilà pourquoi seul un petit nombre d'êtres humains arrivent, non sans difficulté, - car ils se servent d'organes qui ne donnent pas des choses une représentation nette - à contempler à travers les images de ces réalités, les « airs de famille » qui y subsistent. La beauté, elle, était resplendissante à voir, en ce temps où, mêlés à un chœur bienheureux, - nous à la suite de Zeus et d'autres à la suite d'un autre dieu, nous en avions une vision bienheureuse et divine, en ce temps où nous étions initiés à cette initiation dont il est permis de dire qu'elle mène à la béatitude suprême. Cette initiation, nous la célébrions dans l'intégrité de notre nature, à l'abri de tous les maux qui nous attendaient dans le temps à venir. Intègres, simples, immuables et bienheureuses étaient les apparitions dont nous étions comblés en tant que mystes et époptes, car, dans une lumière pure, nous étions purs ; nous ne portions pas la marque de ce tombeau que sous le nom de « corps » nous promenons à présent avec nous, attachés à lui comme l'huître à sa coquille.

Le souvenir mérite sans doute cet hommage, mais, en nous donnant le regret de ce passé, il vient de nous faire parler trop longuement. Revenons à la beauté. Comme nous l'avons dit,  elle resplendissait au milieu de ces apparitions ;  et c'est elle encore que, après être revenus ici-bas, nous saisissons avec celui de nos sens qui fournit les représentations les plus claires, brillant elle-même de la plus intense clarté. En effet, la vision est la plus aiguë des perceptions qui nous viennent par l'intermédiaire du corps, mais la pensée ne peut être perçue par la vue. Quelles terribles amours en effet ne susciterait pas la pensée, si elle donnait à voir d'elle-même une image sensible qui fût claire, et s'il en allait de même pour toutes les autres réalités qui suscitent l'amour. Mais non, seule la beauté a reçu pour lot le pouvoir d'être ce qui se manifeste  avec le plus d'éclat et ce qui suscite le plus d'amour.

À la vérité, celui qui n'est pas un initié de fraîche date ou qui s'est laissé corrompre, celui-là n'est pas vif à se porter d'ici vers là-bas, c'est-à-dire vers la beauté en soi, quand, dans ce monde-ci, il contemple ce à quoi est attribuée cette appellation. Aussi n'est-ce point avec vénération qu'il porte son regard dans cette direction ;  au contraire, s'abandonnant au plaisir, il se met en devoir, à la façon d'une bête à quatre pattes, de saillir, d'éjaculer, et, se laissant aller à la démesure,  il ne craint ni ne rougit de poursuivre un plaisir contre nature. En revanche, celui qui est un initié de fraîche date, celui qui a les yeux pleins des visions de jadis, celui-là, quand il lui arrive de voir un visage d'aspect divin, qui est une heureuse initiation de la beauté, ou la forme d'un corps, commence par frissonner, car quelque chose lui est revenu de ses angoisses de jadis. Puis, il tourne son regard vers cet objet, il le vénère à l'égal d'un dieu et, s'il ne craignait de passer pour complètement fou, il offrirait au jeune garçon des sacrifices comme à la statue d'un dieu, comme à un dieu. Or, en l'apercevant, il frissonne, et ce frisson, comme il est naturel, produit en lui une réaction : il se couvre de sueur, car il éprouve  une chaleur inaccoutumée. En effet, lorsque, par les yeux, il a reçu les effluves de la beauté, alors il s'échauffe et son plumage s'en trouve vivifié ;  et cet échauffement fait fondre la matière dure qui, depuis longtemps, bouchait l'orifice d'où sortent les ailes, les empêchant de pousser. Par ailleurs, l'afflux d'aliment a fait, à partir de la racine, gonfler et jaillir la tige des plumes sous toute la surface de l'âme. En effet, l'âme était jadis tout emplumée ;   la voilà donc, à présent, qui tout entière bouillonne, qui se soulève et  qui éprouve le genre de douleurs que ressentent les enfants qui font leurs dents. Les dents qui percent provoquent une démangeaison, une irritation des gencives, et c'est bien le genre de douleurs que ressent l'âme de celui dont les ailes commencent à pousser ;  elle est en ébullition, elle est irritée, chatouillée pendant qu'elle fait ses ailes.

Chaque fois donc que, posant ses regards sur la beauté du jeune garçon et recevant de cet objet des particules qui s'en détachent pour venir vers elle - d'où l'expression « vague du désir » -, l'âme est vivifiée et réchauffée, elle se repose de sa souffrance et elle est toute joyeuse. Mais, quand elle se trouve seule et qu'elle se flétrit, les orifices des conduits par où jaillissent les plumes se dessèchent tous en même temps et, parce qu'ils sont fermés, bloquent la première pousse de la plume. Or, cette pousse emprisonnée avec le désir, palpite comme un pouls qui bat fort ;  elle vient frapper contre ce qui obstrue les orifices, et cela orifice par orifice, si bien que l'âme, aiguillonnée de toutes parts, est transportée de douleur. Mais, parce que le souvenir de la beauté lui revient, elle est toute joyeuse. Le mélange de ces deux sentiments la tourmente - elle enrage de se trouver démunie devant cet état qui la déroute. Et, prise de folie, elle ne peut ni dormir la nuit ni rester en place le jour, mais, sous l'impulsion du désir, elle court là où, se figure-t-elle, elle pourra voir celui qui possède la beauté. Quand elle l'a aperçu, quand elle a laissé pénétrer en elle la vague du désir, elle dégage les issues naguère obstruées.

Elle a repris son souffle et, pour elle, c'en est fini des piqûres et des douleurs de l'enfantement : pour le moment, elle cueille, tout au contraire, le plaisir le plus délicieux. De cet état, elle ne sort pas de son plein gré, elle ne met rien au-dessus de ce bel objet : mères, frères, camarades sont tous oubliés ;  la fortune qu'elle perd par son incurie ne compte pour rien à ses yeux ;  les usages et les bonnes manières qu'auparavant elle se faisait gloire d'observer, elle les dédaigne tous ; elle est prête à l'esclavage, elle est prête à dormir là où on la laissera dormir, pourvu que ce soit le plus près possible de l'objet de son désir. Non contente en effet de vénérer celui qui possède la beauté, c'est en lui seul qu'elle a trouvé le médecin de ses maux les plus grands.

Cet état-là, beau garçon à qui s'adresse ce discours, les hommes l'appellent « Éros », tandis que le nom que lui donnent les dieux, te fera à bon droit rire quand je te l'aurai fait entendre, car tu es jeune. Certains Homérides, citent, je crois, ces vers sur Éros, qu'ils tirent de leur réserve : le second de ces vers est tout à fait irrévérencieux et ne respecte même pas la métrique. Voici l'hymne qu'ils chantent :

       Les mortels l'appellent Éros, le qualifiant de poténôs [celui qui vole],

tandis que les immortels l'appellent Ptérôs [celui qui a des ailes] car il donne forcément des ailes.

On peut bien croire cela, mais on peut aussi ne pas le croire. En tout cas, pour ce qui est de la cause et de l'effet, c'est bien ce dont font l'expérience ceux qui aiment.

Poursuivons. Si celui qui s'est fait prendre fait partie du cortège de Zeus, il est capable de supporter avec la fermeté la plus grande le poids du dieu ailé. Mais tous ceux qui furent les serviteurs d'Arès et tous ceux qui l'ont accompagné dans sa révolution, quand Éros s'empare d'eux et qu'ils s'imaginent avoir été injustement traités par leur bien-aimé, ceux-là ont le goût de tuer et sont prêts à se sacrifier eux-mêmes avec le jeune garçon. Et ainsi, chacun passe sa vie à honorer et à imiter, autant qu'il le peut, le dieu dont il a suivi le chœur. Aussi longtemps qu'il n'est pas corrompu et qu'il en est à sa première génération ici-bas, c'est de cette manière qu'il se comporte et qu'il se conduit avec ses bien-aimés et avec les autres. Ainsi donc, en ce qui concerne l'amour des beaux garçons, chacun choisit selon ses dispositions et comme s'il s'agissait d'un dieu, il lui élève une statue qu'il orne, pour l'honorer et célébrer son mystère. Ceux-là donc, dis-je, qui dépendent de Zeus cherchent, pour bien-aimé, quelqu'un dont l'âme serait celle d'un Zeus. Aussi examinent-ils si, par nature, il aspire au  savoir et s'il a le goût du commandement, et, quand, l'ayant trouvé, ils en sont épris, ils font tout pour qu'il soit conforme à ce modèle. Or, si c'est là une occupation dans laquelle ils ne se sont pas encore engagés, ils s'y appliquent, s'instruisent là où ils le peuvent et se mettent eux-mêmes en chasse ;  et, lorsqu'ils sont sur la piste, ils arrivent à découvrir, par leurs propres moyens, la nature du dieu qui est le leur, parce que c'est pour eux une nécessité de tenir leur regard tendu vers ce dieu. Puis, quand, par le souvenir, ils l'atteignent, ils sont possédés par le dieu et ils lui empruntent son comportement et son activité, pour autant qu'il est possible à un homme d'avoir part à la divinité. Ce résultat, bien entendu, c'est au bien-aimé qu'il en attribue le mérite, et ils l'en chérissent encore plus. S'ils puisent à la source de Zeus, pareils  aux Bacchantes, ils reversent ce qu'ils y ont puisé sur l'âme de leur bien-aimé, et le rendent ainsi le plus possible semblable au dieu qui est le leur. Tous ceux, par ailleurs, qui suivaient le cortège d'Héra, cherchent un bien-aimé ayant le naturel d'un roi et, quand ils l'ont trouvé, ils agissent avec lui exactement de la même façon. Ceux qui relèvent d'Apollon et de chacun des autres dieux, règlent leur marche sur la sienne et cherchent un jeune garçon, dont le naturel lui soit assorti. Et, quand ils l'ont trouvé, imitant alors eux-mêmes le dieu, ils conseillent et disciplinent leur bien-aimé, pour l'amener à se conformer à la conduite et à la nature du dieu, dans la mesure de ses capacités. Nulle jalousie, nulle mesquinerie malveillante non plus à l'égard du garçon qu'ils aiment ; bien au contraire, ils font porter tous leurs efforts à l'amener à ressembler le plus possible en tout et pour tout à eux-mêmes et au dieu qu'ils honorent.

Concluons. L'aspiration des vrais amants et leur initiation - si du moins ils arrivent à réaliser leurs aspirations en pratiquant l'initiation dont je parle -, présentent cette beauté-là, et apportent le bonheur à celui qui est aimé par un amant qu'Éros rend fou, à condition qu'il ait été conquis. Or, voici de quelle manière se laisse prendre celui qui a été conquis.

Rappelons-nous. Au commencement de ce mythe, nous avons, dans chaque âme, distingué trois éléments : deux qui ont la forme d'un cheval, et un troisième qui a l'aspect d'un cocher. Gardons en tête cette image. Voici donc que, de ces chevaux, l'un, disons-nous, est bon, et l'autre, non. Mais nous n'avons pas expliqué en quoi consiste l'excellence du bon ou le vice du mauvais : c'est ce qu'il faut dire à présent. Eh bien le premier des deux, celui qui tient la meilleure place, a le port droit, il est bien découplé, il a l'encolure haute, la ligne du naseau légèrement recourbée ; sa robe est blanche, ses yeux sont noirs, il aime l'honneur en même temps que la sagesse et la pudeur, il est attaché à l'opinion vraie ;  nul besoin, pour le cocher, de le frapper pour le conduire, l'encouragement et la parole suffisent. Le second, au contraire, est de travers, massif, bâti on ne sait comment ;  il a l'encolure épaisse, sa nuque est courte et sa face camarde ; sa couleur est noire et ses yeux gris injectés de sang, il a le goût de la démesure et de la vantardise ; ses oreilles sont velues, il est sourd et c'est à peine s'il obéit au fouet garni de pointes. Lors donc que le cocher, voyant apparaître l'objet de son amour et sentant la chaleur qui s'est répandue dans toute son âme, s'est laissé envahir par le chatouillement et les aiguillons (du désir),  alors celui des chevaux qui obéit au cocher, se contraint comme toujours à la pudeur et se retient de bondir sur l'aimé. Mais l'autre, qui ne se soucie plus ni de l'aiguillon du cocher ni des pointes du fouet, s'élance d'un bond violent, donnant toutes les peines du monde à son compagnon d'attelage et à son cocher, et il les contraint à se porter vers le garçon et à lui rappeler combien sont délicieux les plaisirs d'Aphrodite. Au début, tous deux résistent, et s'indignent qu'on les oblige à faire quelque chose de terrible et qui est contraire à la loi. Mais, à la fin, quand le mal ne connaît plus de borne, ils se laissent entraîner et consentent à faire ce à quoi on les invite.

 Les voilà donc tout près de lui : ils contemplent le physique du garçon, qui resplendit comme un astre. À cette vue, la mémoire du cocher s'est portée vers la nature de la beauté ;  il l'a revue, dressée à côté de la sagesse et debout sur son piédestal sacré. Cette vision l'a rempli de crainte et, de respect, il se renverse en arrière. Du coup, il a été forcé de tirer par-devers lui  les rênes avec une vigueur telle qu'il fait s'abattre les deux chevaux sur leur croupe. L'un sans contrainte, parce qu'il ne résiste pas ; l'autre, que submerge la démesure, en le contraignant durement. Tandis qu'ils s'éloignent tous les deux, l'un, de honte et d'effroi, mouille de sueur l'âme tout entière, alors que l'autre, une fois passée la douleur que lui ont causée le mors et la chute, n'a pas encore repris son souffle que, de colère, il se répand en invectives, abreuvant de reproches le cocher et son compagnon d'attelage, sous prétexte que, par lâcheté et par pusillanimité, ils ont abandonné leur poste et n'ont pas tenu leur parole. En dépit de leur refus, il veut les contraindre à revenir à la charge ;  ils ont, en le suppliant, toutes les peines du monde à obtenir de lui qu'on remette la chose à une autre fois. Quand arrive le moment convenu, comme ils font tous deux mine d'avoir oublié, il leur rappelle la chose, les harcèle, hennit, tire et les force à s'approcher de nouveau du bien-aimé pour lui faire les mêmes propositions. Et, une fois qu'ils sont près de lui, il avance la tête, il déploie sa queue, mord le frein et tire sans vergogne. Mais le cocher, encore plus ému cette fois-ci, se rejette en arrière, comme s'il avait devant lui une corde, tire encore plus violemment le frein du cheval emporté par la démesure, l'arrache de ses dents, fait saigner sa langue injurieuse et ses mâchoires et, forçant ses jambes et sa croupe à toucher terre, « il le livre aux douleurs.

Or, quand, traitée plusieurs fois de la même façon, la bête vicieuse a renoncé à la démesure, elle suit désormais, l'échine basse, la décision réfléchie du cocher ;  et, lorsqu'elle aperçoit le bel objet, elle meurt d'effroi. Il en résulte que l'âme de l'amoureux est, dès lors, remplie de réserve autant que de crainte, lorsqu'elle suit le garçon. Voilà donc que ce dernier devient, à l'égal d'un dieu, l'objet d'une dévotion sans bornes : son amant ne simule pas, il est véritablement épris, et l'aimé, de son côté, se prend naturellement d'amitié pour celui qui est à sa dévotion. Supposons en outre qu'auparavant des camarades ou d'autres personnes l'aient circonvenu, en lui disant qu'il est honteux d'approcher quelqu'un qui est amoureux et que, pour cette raison, il repousse celui qui l'aime. Du temps a passé, et la force des choses l'a amené, lui qui a pris de l'âge, à admettre dans son entourage celui qui l'aime : jamais, en effet, le destin n'a permis qu'un méchant fût l'ami d'un méchant, et qu'un homme de bien ne pût être l'ami d'un homme de bien. Or, une fois qu'il l'admet près de lui, qu'il accepte de l'écouter et d'entretenir des relations avec lui, la bienveillance de l'amant se manifeste de plus près et trouble le bien-aimé, qui se rend compte que la part d'affection que tous les autres réunis, amis aussi bien que parents, lui dispensent n'est rien, si on la compare à celle que procure l'ami possédé par un dieu. Quand l'amoureux persévère dans cette conduite et qu'il approche le bien-aimé, en y ajoutant le contact physique que favorisent les gymnases et les autres lieux de réunion, le flot jaillissant dont j'ai parlé, et que Zeus appela « désir », quand il aimait Ganymède, se porte en abondance vers l'amoureux ;  une part pénètre en lui et, lorsqu'il est rempli, le reste coule au-dehors. Et, de même qu'un souffle ou un son, renvoyés par des objets lisses et solides, reviennent à leur point de départ, ainsi le flot de la beauté revient vers le beau garçon en passant par ses yeux, lieu de passage naturel vers l'âme. Il y parvient, la remplit, et dégage les passages par où jaillissent les ailes, qu'il fait pousser. et, c'est au tour de l'âme du bien-aimé d'être remplie d'amour.

Le voilà qui aime, mais il est bien en peine de dire quoi. Il ne comprend pas ce qu'il éprouve et il ne peut pas en rendre raison non plus. Comme quelqu'un qui a attrapé une ophtalmie de quelqu'un d'autre, il ne peut effectivement déterminer la cause de son émoi, et il oublie qu'il se voit lui-même dans son amoureux comme dans un miroir. Et, lorsque l'autre est là, il cesse comme lui de souffrir ;  mais, lorsque l'autre est absent, le regret qu'il ressent et celui qu'il inspire se confondent : il éprouve le « contre-amour », image réfléchi de l'amour. Mais il n'appelle pas cela « amour », et il ne s'imagine pas qu'il s'agit de cela ;  il n'y voit qu'amitié. Il désire, à peu près comme l'autre, mais plus faiblement, voir, toucher, aimer et partager la même couche. Dès lors, il y a bien des chances pour qu'ils ne tardent pas à le faire. Tandis donc qu'ils sont étendus côte à côte, le cheval de l'amoureux, qui est indiscipliné, a quelque chose à dire à son cocher ;  en échange de toutes ces peines, il demande une petite compensation. Pour sa part, celui du garçon n'a rien à dire ;  mais, gonflé de désir et bien en peine d'en comprendre la raison, il entoure de ses bras celui qui est amoureux de lui et il l'aime dans l'idée qu'il témoigne son affection à quelqu'un qui lui veut grand bien ;  et, chaque fois qu'ils sont étendus côte à côte, il est prêt, pour sa part, à ne pas refuser ses faveurs à l'amoureux, au cas où ce dernier lui en ferait la demande. Mais, d'un autre côté, son compagnon d'attelage se joint au cocher pour s'y opposer au nom de la réserve et de la raison.

Supposons, pour l'instant, que l'emporte ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit, la tendance qui conduit à un mode de vie réglée et qui aspire au savoir. Bienheureuse et  harmonieuse est l'existence qu'ils passent ici-bas, eux qui sont maîtres d'eux-mêmes et réglés dans leur conduite, eux qui ont réduit en esclavage ce qui fait naître le vice dans l'âme et qui ont libéré ce qui produit la vertu. A la fin de leur vie donc, soulevés par leurs ailes et devenus légers, ils sortent vainqueurs de l'une des trois manches de cette sorte de lutte qui vaut bien celle qui compte parmi les compétitions des jeux Olympiques, et ni la sagesse humaine ni la folie divine ne peuvent procurer à un homme plus grand bien. Supposons maintenant qu'ils aient au contraire mené une vie grossière, qui aspirait non au savoir, mais aux honneurs sans doute pourra-t-il arriver que, sous l'effet de l'ivresse ou dans un autre moment d'abandon, les chevaux indisciplinés des deux attelages s'entendent, parce qu'ils ont trouvé des âmes qui ne sont pas sur leur garde, pour les conduire au même but ;  ils choisissent ainsi, au jugement du grand nombre, la plus grande félicité et arrivent à leurs fins. L'affaire consommée, ils y reviennent encore, mais rarement, car cette pratique n'est pas approuvée par l'esprit tout entier. Amis, ils le sont sans aucun doute, eux aussi, moins pourtant que les premiers. C'est l'un pour l'autre qu'ils vivent, aussi bien pendant la durée de leurs amours qu'après en être sortis, convaincus d'avoir donné et reçu, l'un de l'autre, les gages de fidélité les plus grands, ceux qu'il n'est pas permis de renier pour en venir un jour à être ennemis. Or, au terme de leur vie, c'est sans ailes que, non sans avoir essayé de voler, ils abandonnent leur corps. Aussi n'est-il pas de mince valeur le prix qui récompense leur folie amoureuse. Ce n'est plus, en effet, vers les ténèbres ni pour le voyage qui se fait sous la terre que, comme le veut la loi  partent ceux qui ont déjà commencé le voyage qui se fait sous la voûte du ciel. La loi veut, au contraire, qu'ils mènent une existence lumineuse, qu'ils soient heureux de faire ce voyage l'un en compagnie de l'un de l'autre, et qu'ensemble, parce qu'ils s'aiment, ils reçoivent des ailes, quand celles-ci seront données.

Voilà, mon garçon, l'importance et l'exceptionnelle divinité des biens que te procurera l'amour d'un homme qui t'aime. Mais la liaison que propose un homme qui n'aime pas, liaison mêlée de sagesse mortelle et qui ne procure qu'avec parcimonie des biens mortels, n'enfantera dans l'âme de l'aimé qu'un esclavage, dont la foule fait l'éloge en la considérant comme une vertu, et la fera rouler pendant neuf mille  ans autour de la terre et sous la terre, privée de raison.       

Voilà, cher Éros, la palinodie la meilleure et la plus belle que nous ayons pu t'offrir en expiation. À tous égards et notamment pour le vocabulaire, l'éloquence en est d'un tour poétique, ce qui répond à l'exigence de Phèdre. Eh bien, pardonne à mon premier discours, accueille avec faveur celui-ci, sois bienveillant et propice. Cette science de l'amour que tu m'as accordée, ne me la retire pas, ne va pas, par colère, la rendre infirme. Accorde-moi plutôt d'être, plus encore que maintenant, prisé par les beaux garçons. Et si, dans le passé, nous avons, Phèdre et moi, tenu quelque propos trop dur sur toi, c'est Lysias, le père de ce sujet que tu dois incriminer. Retiens-le de tenir de tels propos. Tourne-le plutôt vers la philosophie comme son frère Polémarque, afin que son amoureux, ici présent, ne soit plus, comme maintenant, déchiré entre deux parties, mais que, sans partage, il emploie son existence à rendre hommage à Éros en des propos qu'inspire la philosophie.