Platon
La République
Livre V, 478e-480
Traduction Pierre Pachet


— Cela étant donc posé, dirai-je, j'aimerais bien qu'il me parle, et qu'il me réponde, l'honnête homme qui estime que le beau lui-même, et une certaine idée du beau lui-même qui soit toujours identiquement dans les mêmes termes, cela n'existe pas, mais qui apprécie une pluralité de belles choses; cet amateur de spectacles qui
ne supporte pas du tout qu'on affirme que le beau, ou le juste, et ainsi de suite, est une unité. « Excellent homme déclarerons-nous, parmi ces nombreuses choses belles, y a-t-il rien qui ne puisse paraître laid ? Et parmi celles qui sont justes, rien qui ne puisse paraître injuste ? Et parmi celles qui sont conformes à la piété, rien qui ne puisse paraître impie ? »

Non, dit-il, mais même les choses belles paraissent nécessairement laides aussi sous quelque aspect, ainsi que toutes les autres pour lesquelles tu poses la question

Mais que dire des nombreuses choses qui sont deux fois plus grandes? Peuvent-elles pour autant éviter, en certain cas, de paraître plutôt moitié moins grandes que deux fois plus grandes ?

Elles ne le peuvent pas.

Et quant à celles que nous déclarons être grandes, ou petites, légères, ou lourdes, seront-elles mieux désignées par ces noms-là que par les noms opposés ?       

Non, dit-il, mais à chaque fois chacune tiendra de l'un et de l'autre.

Alors est-ce que chacune de ces nombreuses choses est, plutôt qu'elle n'est pas, ce qu'on se trouve dire qu'elle est?

Elles ressemblent, dit-il, à ces équivoques des ban­quets, et à l'énigme des enfants sur l'eunuque, sur le coup donné à la chauve-souris, quand on dit de façon énigmatique avec quoi et sur quoi il l'a frappée. Ces choses elles aussi parlent par équivoques, et il n'est pos­sible de penser de façon fixe qu'aucune d'elles est ni n'est pas, ni que ce soit les deux à la fois, ni aucun des deux.

Sais-tu alors, dis-je, quoi en faire ? Où pourrais-tu leur assigner une meilleure position qu'au milieu entre l'être et le non-être ? En effet d'aucune façon elles ne paraîtront plus obscures que ce qui n'est pas, en vertu d'un supplément de non-être, ou plus claires que ce qui est, en vertu d'un supplément d'être.

C'est tout à fait vrai, dit-il.

Nous avons donc découvert, apparemment, que la foule d'idées que la foule se fait sur le beau et sur le reste voltige en quelque sorte entre ce qui n'est pas et ce qui est purement et simplement.

Oui, c'est ce que nous avons découvert.

Or nous étions préalablement tombés d'accord que si quelque chose de tel apparaissait, il faudrait que ce soit nommé objet d'une opinion, non d'une connaissance, ce qui erre dans l'entre-deux étant appréhendé par la capa­cité qui est entre-deux.

Oui, nous en étions tombés d'accord.

Par conséquent ceux qui regardent les nombreuses choses belles mais ne savent pas voir le beau lui-même, et ne sont pas capables de suivre quelqu'un d'autre qui les mène jusqu'à lui ; et les nombreuses choses justes, mais pas le juste lui-même, et de la même façon pour tout le reste, nous dirons qu'ils opinent sur toutes choses, mais qu'ils ne connaissent aucune des choses sur lesquelles ils opinent.

Oui, nécessairement, dit-il.

Mais que dire au contraire de ceux qui contemplent chacune de ces choses en elle-même, ces choses qui sont toujours identiquement dans les mêmes termes? Ne dirons-nous pas qu'ils les connaissent, et n'opinent pas?

Si, cela aussi est nécessaire.

Par conséquent nous déclarerons qu'ils ont de la tendresse et de l'amour pour ce dont il y a savoir, et les premiers pour ce dont il y a opinion ? Ne nous souvenons-nous pas que nous avons déclaré qu'ils aimaient et contemplaient les beaux sons, les belles couleurs, et les choses de ce genre, mais ne supportaient pas que le beau lui-même soit quelque chose de réel ?

Si, nous nous en souvenons.    

Est-ce qu'alors nous ferons entendre une note discordante en les nommant amis de l'opinion plutôt qu'amis  de la sagesse, philosophes ? Et s'irriteront-ils violemment contre nous si nous parlons ainsi ?

Non, en tout cas s'ils m'en croient, dit-il. Car s'irriter contre ce qui est vrai, ce n'est pas autorisé.

Et dont ceux qui chérissent en chaque chose cela même qui est, il faut les appeler amis de la sagesse, philosophes, et non amis de l'opinion ?

Oui, exactement.