Georges Perec
Je me souviens





 

13

Je me souviens des Trois Évêchés : Metz, Toul et Verdun.

 

22

Je me souviens qu’un jour mon cousin Henri a visité une manufacture de cigarettes et qu’il en a rapporté une cigarette longue comme cinq cigarettes.

 

23

Je me souviens qu’après la guerre on ne trouvait presque pas de chocolat viennois, ni de chocolat liégeois, et que, pendant longtemps, je les ai confondus.

 

48

Je me souviens que j’avais commencé une collection de boîtes d’allumettes et de paquets de cigarettes.

 

51

Je me souviens des autobus à plate-forme : quand on voulait descendre au prochain arrêt, il fallait appuyer sur une sonnette, mais ni trop près de l’arrêt précédent, ni trop près de l’arrêt en question.

 

86

Je me souviens qu’Alain Delon était commis charcutier (ou garçon boucher ?) à Montrouge.

 

101

Je me souviens des « mousquetaires » du tennis : Petra, Borotra, Cochet et Destremeau.

 

117

Je me souviens que Jean Gabin, avant la guerre, devait, par contrat, mourir à la fin de chaque film.

 

122

Je me souviens qu’Agnès Varda était photographe au T.N.P.

 

132

Je me souviens de mon étonnement le jour où j’ai appris que le Palais de Chaillot n’avait rien à voir avec le Trocadéro.

 

137

Je me souviens  de l’enlèvement du petit Peugeot.

 

143

Je me souviens que je croyais que les premières bouteilles de coca-cola — celles qu’auraient bues les soldats américains pendant la guerre — contenaient de la benzedrine (dont j’étais très fier de savoir que c’était le nom scientifique du « maxiton »).

 

144

Je me souviens que je n’aimais pas la choucroute.

 

179

Je me souviens que le lendemain de la mort de Gide, Mauriac reçut ce télégramme : « Enfer n’existe pas. Peux te dissiper. Stop. Gide. »

 

181

Je me souviens que Johnny Halliday est passé en vedette américaine à Bobino avant Raymond Devos (je crois même avoir dit quelque chose du genre de : « si ce type fait une carrière, je veux bien être pendu… »)

 

191

Je me souviens de la surprise que j’ai éprouvée en apprenant que « cow-boy » voulait dire « garçon vacher ».

 

206

Je me souviens que le prénom de toutes les héroïnes de Pierre Benoist commence par la lettre A (je n’ai jamais compris pourquoi on trouvait cela prodigieux).

 

207

Je me souviens que quand Sophie, Pierre et Charles faisaient la course, c’était Sophie qui gagnait, car Charles trainait, Pierre freinait, alors que Sophie démarrait.

 

209

Je me souviens que dans le Livre de la jungle, Bagheera est la panthère, Mowgli le petit homme, et les Bandar-Logs les singes (mais comment s’appellent l’ours et le serpent ?)

 

216

Je me souviens que j’ai appris avec un soin particulier le nom des couleurs en héraldique : sinople veut dire vert, sable veut dire noir, gueules veut dire rouge, etc.

 

244

Je me souviens que Stendhal aimait les épinards.

 

254

Je me souviens des tables de logarithme de Bouvard et Ratinet.

 

255

Je me souviens de l’assassinat de Sharon Tate.

 

262

Je me souviens que Julien Gracq était professeur d’histoire au Lycée Claude-Bernard.

 

285

Je me souviens que tous les nombres dont les chiffres donnent un total de neuf sont divisibles par neuf (parfois je passais des après-midi à le vérifier…).

 

302

Je me souviens des sacs « Hermès », avec leur tout petit cadenas.

 

333

Je me souviens de la Bande à Baader.

 

334

Je me souviens de la Nouvelle Vague.

 

355

Je me souviens de seulement quelques-uns des sept nains : Grincheux, Simplet, Doc.

 

366

Je me souviens du vase de Soissons.

 

371

Je me souviens de la myxomatose.

 

381

Je me souviens du coureur cycliste Harris qui était recordman du monde (des cent mètres ? de l’heure ?) sur piste.

 

415

Je me souviens des batailles de polochon.

 

420

Je me souviens que je rêvais d’arriver au « Meccano) n° 6.

 

444

Je me souviens du yo-yo.

 

445

Je me souviens de Sissi avec Romy Schneider.

 

464

Je me souviens des dames qui remmaillaient des bas avec leur petite machine dans les kiosques à la porte des grands magasins.

 

480

Je me souviens

(à suivre)

 

 

 

Post-Scriptum

Ces  Je me souviens,  dont quelques-uns ont été publiés dans  les Cahiers du Chemin (N° 26, Janvier 1976) ont été rassemblés entre janvier 1975 et juin 1977. Le principe en est simple : tenter de retrouver un souvenir presque oublié, inessentiel, banal, commun, sinon à tous, du moins à beaucoup.

Ces souvenirs s’échelonnent pour la plupart entre ma 10e et ma 25e année, c’est-à-dire entre 1946 et 1951. Lorsque j’évoque des souvenirs d’avant-guerre, ils se réfèrent pour moi à une époque appartenant au domaine du mythe ; ceci explique qu’un souvenir puisse être « objectivement » faux : ainsi dans le Je me souviens n° 101, je me souviens correctement des célèbres Mousquetaires du tennis, mais sur le quatre noms que je cite, deux seulement en faisaient partie (Borotra et Cochet), Brugnon et Lacoste étant remplacés par Petra et Destremeau qui ne furent champions que beaucoup plus tard.