Pascal
Pensées
La superstition


La numérotation des fragments est donnée dans l'édition Sellier avec entre parenthèses la correspondance dans l'édition Brunschvicg


210. Il y a peu de vrais chrétiens. Je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition. Il y en a bien qui ne croient pas mais par libertinage. Peu sont entre-deux.

212. La piété est différente de la superstition.
Soutenir la piété jusqu'à la superstition, c'est la détruire.

396. [249]. — C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités, mais c’est être superbe de ne vouloir s’y soumettre.

767. [250]. — Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu, c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux. Ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe.

252. [251.] — Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires, car elles sont en extérieur ; mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur ; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre.

661 [252.] Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu’esprit. Et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l’esprit ; la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline l’automate, qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons ? Et qu’y a-t-il de plus cru ? c’est donc la coutume qui nous en persuade ; c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. (Il y a la foi reçue dans le baptême de plus aux chrétiens de plus qu’aux païens.) Enfin il faut avoir recours à elle, quand une fois l’esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure. Car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas de s’incliner au contraire. Inclina cor meum, Deus…[ Faites pencher mon cœur, ô Dieu]