Pascal
PensŽes, fragments sur le rve

 

 


    Sellier 653, Brunschvicg 386. Ñ Si nous rvions toutes les nuits la mme chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan Žtait sžr de rver toutes les nuits, douze heures durant, quĠil est roi, je crois quĠil serait presque aussi heureux quĠun roi qui rverait toutes les nuits, douze heures durant, quĠil serait artisan.

Si nous rvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis et agitŽs par ces fant™mes pŽnibles, et quĠon pass‰t tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela Žtait vŽritable, et on apprŽhenderait de dormir, comme on apprŽhende le rŽveil quand on craint dĠentrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait ˆ peu prs les mmes maux que la rŽalitŽ.

Mais parce que les songes sont tous diffŽrents, et quĠun mme se diversifie, ce quĠon y voit affecte bien moins, que ce quĠon voit en veillant, ˆ cause de la continuitŽ, qui nĠest pourtant pas si continue et Žgale quĠelle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce nĠest rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Ç Il me semble que je rve È. Car la vie est un songe un peu moins inconstant.

 

Sellier 142, Brunschvicg 282. Ñ Nous connaissons la vŽritŽ non seulement par la raison, mais encore par le cÏur. CĠest de cette dernire sorte que nous connaissons les premiers principes, et cĠest en vain que le raisonnement, qui nĠy a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui nĠont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rvons point ; quelque impuissance o nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas lĠincertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prŽtendent.

Car la connaissance des premiers principes, comme quĠil y a espace, temps, mouvements, nombres, [est] aussi ferme quĠaucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et cĠest sur ces connaissances du cÏur et de lĠinstinct quĠil faut que la raison sĠappuie, et quĠelle y fonde tout son discours. Le cÏur sent quĠil y a trois dimensions dans lĠespace et que les nombres sont infinis ; et la raison dŽmontre ensuite quĠil nĠy a point deux nombres carrŽs dont lĠun soit double de lĠautre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par diffŽrentes voies et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cÏur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, quĠil serait ridicule que le cÏur demand‰t ˆ la raison un sentiment de toutes les propositions quĠelle dŽmontre, pour vouloir les recevoir.

 

Sellier 164, Brunschvicg 434.

Ñ Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont que nous nĠavons aucune certitude de la vŽritŽ de ces principes Ñ hors la foi et la rŽvŽlation Ñ sinon en [ce] que nous les sentons naturellement en nous. Or ce sentiment naturel nĠest pas une preuve convaincante de leur vŽritŽ, puisque, nĠy ayant point de certitude hors la foi si lĠhomme est crŽŽ par un Dieu bon, par un dŽmon mŽchant, ou ˆ lĠaventure, il est en doute si ces principes nous sont donnŽs ou vŽritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne nĠa dĠassurance Ñ hors de la foi Ñ sĠil veille ou sĠil dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons. On croit voir les espaces, les figures, les mouvements. On sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de mme quĠŽveillŽ. De sorte que la moitiŽ de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, ou quoi quĠil nous en paraisse, nous nĠavons aucune idŽe du vrai, tous nos sentiments Žtant alors des illusions. Qui sait si cette autre moitiŽ de la vie o nous pensons veiller nĠest pas un autre sommeil un peu diffŽrent du premier dont nous nous Žveillons quand nous pensons dormir ?

(Comme on rve souvent quĠon rve, entassant un songe sur lĠautre, ne se peut-il faire que cette moitiŽ de la vie o nous pensons veiller nĠest elle-mme quĠun songe, sur lequel les autres sont entŽs, dont nous nous Žveillons ˆ la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel, tout cet Žcoulement du temps de la vie et ces divers corps que nous sentons, ces diffŽrentes pensŽes qui nous y agitent nĠŽtant peut-tre que des illusions, pareilles ˆ lĠŽcoulement du temps et aux vaines fantaisies de nos songes.)

Voilˆ les principales forces de part et dĠautre. Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de lĠŽducation, des mÏurs, des pays, et les autres choses semblables, qui, quoiquĠelles entra”nent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversŽes par le moindre souffle des pyrrhoniens. On nĠa quĠˆ voir leurs livres, si lĠon nĠen est pas assez persuadŽ ; on le deviendra bien vite, et peut-tre trop.

Je mĠarrte ˆ lĠunique fort des dogmatistes, qui est quĠen parlant de bonne foi et sincrement, on ne peut douter des principes naturels. Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot lĠincertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature. Ë quoi les dogmatistes sont encore ˆ rŽpondre depuis que le monde dure.

Voilˆ la guerre ouverte entre les hommes, o il faut que chacun prenne parti, et se range nŽcessairement ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme, car qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralitŽ est lĠessence de la cabale. Qui nĠest pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mmes ; ils sont neutres, indiffŽrents, suspendus ˆ tout, sans sĠexcepter.

Que fera donc lĠhomme en cet Žtat ? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il sĠil veille, si on le pince, si on le bržle ? Doutera-t-il sĠil doute ? Doutera-t-il sĠil est ? On nĠen peut venir lˆ ; et je mets en fait quĠil nĠy a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et lĠempche dĠextravaguer jusquĠˆ ce point.