Odyssée
Extraits




 

 

 

L’assemblée des dieux  [Chant I, 1-95]

 

Conte-moi, Muse, l’homme aux mille tours qui erra longtemps sans répit après avoir pillé la citadelle sacrée de Troie. Il vit des milliers d’hommes, visita leurs cités et connut leur esprit. Il endura mille souffrances sur la mer en luttant pour sa survie et le retour de ses compagnons. Mais il ne put en sauver un seul, malgré tout son désir : ils ne durent leur mort qu’à leur propre aveuglement, ces fous qui mangèrent les vaches du Soleil Hypérion ; et le dieu les priva du jour de leur retour. À nous aussi, déesse, fille de Zeus, conte-nous son histoire, en commençant où tu le souhaites.

Tous les autres, tous ceux qui avaient échappé à une mort violente, étaient alors chez eux, rescapés des combats et des vagues. Lui seul rêvait encore du retour et de son épouse car l’auguste nymphe Calypso, la sublime déesse, le retenait prisonnier dans ses grottes profondes, désireuse d’en faire son époux. Quand le cycle des saisons fit enfin advenir l’année fixée par les dieux pour son retour à Ithaque, il ne fut pas délivré des épreuves, même rentré parmi les siens. Tous les dieux avaient pitié de lui, sauf un, Poséidon, qui poursuivait de sa rage implacable le divin Ulysse jusqu’à son arrivée sur sa terre natale.

Or le dieu était parti chez les lointains Éthiopiens, ces hommes du bout du monde qui se divisent en deux peuples, ceux du soleil couchant et ceux du soleil levant, pour y recevoir une hécatombe de taureaux et de béliers. Il se réjouissait d’assister au festin tandis que tous les autres dieux étaient réunis dans le palais de Zeus l’Olympien. Le père des hommes et des dieux fut le premier à parler. Son cœur était préoccupé par le noble Égisthe, l’homme que le célèbre Oreste, le fils d’Agamemnon, avait assassiné. Songeant à lui, Zeus s’adressa aux immortels et dit :

— Quelle honte, cette manière qu’ont les mortels de toujours accuser les dieux ! Nous sommes, affirment-ils, l’unique cause de leurs malheurs, alors qu’eux-mêmes, par leur folie, forcent souvent le destin et engendrent leurs propres souffrances. Voyez Égisthe aujourd’hui : forçant le destin, il a volé la femme de l’Atride et assassiné le mari à son retour. Il n’ignorait pourtant pas qu’il précipitait ainsi le jour de sa mort : nous l’avions prévenu en lui envoyant Hermès, le messager éblouissant. « Ne tue pas Agamemnon et ne poursuis pas son épouse car Oreste, son fils, se vengera dès qu’il aura grandi et qu’il voudra sa terre », l’avait averti Hermès, mais Égisthe ne fut pas convaincu par ces conseils bienveillants et aujourd’hui il paie le prix de tous ses crimes.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, lui répondit :

— Ô notre père à tous, fils de Cronos, souverain suprême, Égisthe a péri sous des coups légitimes et je souhaite que périssent de même tous ceux qui agiraient ainsi. Mais mon cœur à moi est déchiré par le prudent Ulysse, victime si longtemps d’un malheureux destin et qui continue de souffrir, loin des siens, sur une île cernée par les flots, qui est le nombril de la mer. C’est une île boisée, où vit une déesse, une fille d’Atlas, cet esprit funeste, qui connaît toutes les profondeurs marines et soutient les immenses colonnes séparant la terre et le ciel. Sa fille retient le malheureux Ulysse qui se lamente jour et nuit. Inlassablement, par de douces et séduisantes paroles, elle tente de le charmer pour lui faire oublier Ithaque. Mais lui, qui voudrait apercevoir ne serait-ce qu’un peu de fumée s’élevant de sa terre, il désire la mort. Ton cœur n’est-il pas ému, roi de l’Olympe ? Ulysse n’a-t-il pas, près des navires argiens, gagné tes faveurs par tous ses sacrifices dans la vaste plaine de Troie ? Pourquoi lui es-tu si hostile, ô Zeus ?

Zeus, l’assembleur de nuages, lui répondit ainsi :

— Mon enfant, quelle parole a franchi tes lèvres ! Comment pourrais-je oublier cet Ulysse semblable aux dieux, qui surpasse tous les mortels par son intelligence et qui a offert plus de sacrifices aux dieux immortels, habitants du vaste ciel, que nul autre ? C’est Poséidon, le maître des terres, qui s’acharne dans sa colère à cause du Cyclope dont Ulysse a crevé l’œil, le divin Polyphème, le plus fort de tous les Cyclopes. Il fut enfanté par la nymphe Thoossa, la fille de Phorcys, roi de la mer infertile. Elle s’était unie à Poséidon dans ses grottes profondes. Depuis lors, Poséidon qui fait trembler la terre, sans tuer Ulysse, l’égare loin de son île. Mais, allons, nous tous ici présents, réfléchissons à son retour, afin qu’il rentre dans sa patrie. Poséidon abandonnera son courroux car il ne pourra tenir tête à tous les dieux immortels, s’il est seul contre tous.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, lui répondit :

— Père de nous tous, fils de Cronos, souverain suprême, si vraiment il plaît désormais aux dieux bienheureux que le sage Ulysse retourne enfin chez lui, envoyons donc Hermès, le messager éblouissant, dans l’île d’Ogygie, annoncer sans retard à la nymphe aux belles boucles notre décision sans appel : le retour du courageux Ulysse. Il doit rentrer ! Quant à moi, j’irai à Ithaque, afin de stimuler son fils et d’instiller de la force dans son cœur pour qu’il convoque en assemblée les Achéens aux longs cheveux et interdise sa maison à tous les prétendants qui massacrent jour après jour ses troupeaux de moutons et ses bœufs dodelinants aux cornes torsadées. Je l’enverrai ensuite à Sparte et à Pylos la sablonneuse, s’informer du retour de son père bien-aimé. Il entendra peut-être des nouvelles et se fera une bonne réputation parmi les hommes.

 

 

 

 

 

 

Les conseils d’Athéna à Télémaque [Chant I, 96-323]

 

À ces mots, Athéna mit à ses pieds ses superbes sandales, divines, tout en or, qui la portent sur les eaux et la terre sans limite, aussi vite que le souffle du vent. Elle saisit sa lance solide à la pointe de bronze — une lance lourde, longue, massive, dont elle transperce les rangs des héros qui éveillent sa colère, elle, la fille du plus puissant des dieux. Elle fondit ensuite des cimes de l’Olympe jusqu’à la terre d’Ithaque et se posta devant le palais d’Ulysse, sur le seuil de la cour. Dans sa main, elle tenait sa lance de bronze et elle avait l’apparence d’un étranger, Mentès, le chef des Taphiens. Elle trouva là les orgueilleux prétendants. Ils s’amusaient à jouer aux dés devant les portes, vautrés sur les peaux des bœufs qu’ils avaient tués. Autour d’eux s’agitaient des hérauts et des serviteurs agiles ; les uns mêlaient le vin et l’eau dans des cratères, les autres lavaient les tables avec des éponges poreuses et les disposaient, d’autres encore partageaient les morceaux de viande.

Bien avant tout le monde, Télémaque beau comme un dieu la vit. Il était assis parmi les prétendants, le cœur tourmenté, et voyait en pensée son noble père. Si seulement il pouvait surgir, disperser les prétendants dans le palais, regagner son honneur et régner à nouveau sur sa propre maison ! Télémaque rêvait à cela, au milieu des prétendants, quand il aperçut Athéna. Il se dirigea aussitôt vers elle car son cœur avait honte qu’un étranger attende longtemps à la porte. Il s’approcha, lui prit la main droite, lui retira sa lance de bronze et lui adressa ces paroles ailées :

— Salut, étranger ! Chez nous tu seras accueilli en ami. Quand tu auras dîné, tu nous raconteras ce qui t’amène.

Sur ces mots, il précéda Pallas Athéna qui le suivit. Quand ils furent à l’intérieur de la haute demeure, il s’en alla poser la lance contre une colonne, dans un râtelier poli où se dressaient de nombreuses lances du valeureux Ulysse. Il escorta la déesse vers un fauteuil qu’il recouvrit d’un beau tissu de lin. C’était un siège richement ouvragé avec un tabouret pour les pieds. Pour lui-même, il approcha une chaise basse polychrome, en restant loin des prétendants, par crainte que l’hôte indisposé par leur vacarme ne soit dégoûté d’un repas partagé avec des hommes si arrogants ; il voulait aussi l’interroger sur son père disparu. Une servante apporta bientôt de l’eau dans une belle aiguière d’or et la versa dans un bassin d’argent pour qu’ils se rincent les mains. Puis elle approcha une table bien polie. Une digne intendante apporta le pain et le disposa devant eux avec des mets nombreux, leur offrant tout ce qu’elle avait en réserve. Un serviteur leur présenta des plats de viandes variées et posa près d’eux des coupes en or. Un héraut venait fréquemment leur verser du vin.

Les fiers prétendants firent leur entrée. Ils s’assirent côte à côte sur des chaises et des fauteuils. Les hérauts leur versèrent de l’eau sur les mains, les servantes apportèrent des corbeilles pleines de pain tandis que de jeunes garçons remplissaient les cratères à ras bord. Les convives tendirent les mains vers les plats présentés devant eux. Quand les prétendants eurent satisfait leur désir de nourriture et de boisson, ils songèrent à d’autres plaisirs, au chant et à la danse qui couronnent les festins. Un héraut mit une somptueuse cithare dans les mains de Phémios, obligé de jouer malgré lui devant les prétendants. S’accompagnant de son instrument, il commença son chant mélodieux. Télémaque aussitôt pencha la tête vers la déesse dont les yeux étincellent et lui parla tout bas pour que les autres n’entendent pas :

— Cher hôte, me tiendras-tu rigueur de ce que je vais dire ? Voilà à quoi ces hommes passent leur temps, la cithare et le chant. Rien de plus facile puisqu’ils dévorent impunément les ressources d’un autre — un homme dont les os blanchis pourrissent sûrement sous la pluie quelque part, abandonnés sur la terre ferme ou ballottés par la houle. S’ils le voyaient de retour à Ithaque, il n’en est pas un qui ne donnerait toutes ses richesses en or et ses habits brodés pour avoir des pieds plus rapides. Mais Ulysse a péri par un triste destin et rien ne pourra nous consoler, même si un habitant de la terre nous annonce qu’il reviendra un jour. Nous ne verrons jamais le jour de son retour. Mais assez ! À toi de parler et réponds-moi franchement. Qui es-tu et d’où viens-tu ? Où sont ta ville et tes parents ? Sur quel navire es-tu arrivé ? Comment des marins t’ont-ils conduit à Ithaque ? Qui prétendaient-ils être ? J’imagine que tu n’es pas venu ici à pied ! Et dis-moi encore ceci en toute vérité afin que je ne l’ignore pas : est-ce la première fois que tu viens ou bien es-tu un hôte de mon père ? Beaucoup de gens fréquentaient notre maison car mon père voyageait souvent parmi les hommes.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, lui dit à son tour :

— Eh bien, je te dirai tout avec sincérité. Je réponds au nom de Mentès, fils du vaillant Anchialos, et je suis le chef des Taphiens qui aiment leurs rames. J’ai abordé ici, comme tu le vois, avec navire et équipage, alors que je voguais sur la mer sombre comme le vin vers des contrées où l’on parle une autre langue. Nous allons chercher du cuivre à Témésé et y livrer du fer brillant. Mon navire mouille près des champs, à l’écart de la ville, dans l’anse de Rhéitron, au pied du Néïon boisé. Ton père et moi sommes fiers d’avoir été accueillis l’un chez l’autre depuis la nuit des temps. Tu peux aller le vérifier auprès du vieux héros Laërte — on dit qu’il ne descend plus à la ville mais qu’il endure ses souffrances seul, retiré à la campagne, avec une vieille servante qui lui apporte à manger et à boire lorsque ses membres sont las d’avoir arpenté les coteaux de son vignoble. Je suis venu parce j’avais entendu dire que ton père était de retour dans son pays. Mais les dieux entravent toujours son passage. Le divin Ulysse n’a pas encore disparu de la terre : il est vivant et prisonnier quelque part sur la vaste mer, dans une île cernée par les flots. Des hommes cruels et sauvages le retiennent contre son gré. Je vais d’ailleurs te faire une prophétie ; les immortels l’ont placée dans mon cœur. Elle s’accomplira, je crois, bien que je ne sois ni devin ni expert dans le vol des oiseaux : Ulysse ne restera plus longtemps éloigné de sa chère patrie, même s’il est attaché par des chaînes en fer. Il imaginera un moyen de rentrer, lui qui n’est jamais à court de stratagèmes. Mais allons, à ton tour de parler et de répondre sincèrement. Es-tu bien le fils d’Ulysse ? Tu es si grand ! Tu lui ressembles étrangement : la même tête, les mêmes beaux yeux. Nous passions beaucoup de temps ensemble avant qu’il ne parte pour Troie, où se rendirent aussi, sur leurs navires profonds, les meilleurs des Argiens. Depuis lors, nous ne nous sommes jamais revus.

Le sage Télémaque lui répondit :

— Eh bien, je te parlerai avec une grande sincérité. Ma mère me dit que je suis le fils d’Ulysse, c’est vrai, mais moi je n’en suis pas sûr : personne, par lui-même, ne peut vraiment savoir qui lui a donné la vie. Ah ! si seulement j’avais été le fils d’un homme heureux, gagné par la vieillesse sur ses propres terres ! Désormais on dit de moi que je suis né du plus infortuné des mortels — voilà la réponse puisque tu me le demandes.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, lui dit à son tour :

— Non, Télémaque, les dieux n’ont pas souhaité que ta famille soit privée de renom dans l’avenir, puisque Pénélope a enfanté un fils tel que toi. Mais parle et réponds-moi sincèrement : quel est ce festin, et cette grande réunion ? Quel rôle y as-tu ? Est-ce une fête ou une noce ? Ce n’est sûrement pas un banquet où chacun apporte sa part ! Ces hommes-là me semblent festoyer avec une arrogance bien insolente dans ton palais. Toute personne sensée qui serait témoin de leur inconduite s’en indignerait.

Le sage Télémaque répondit :

— Eh bien, mon hôte, puisque tu poses la question et insistes : cette demeure fut jadis prospère et magnifique, aussi longtemps que l’homme dont tu as parlé vivait encore ici, chez lui. Mais les dieux désormais en ont décidé autrement et méditent de sinistres projets. Ils ont fait de lui le plus obscur de tous les hommes. Je ne me lamenterais pas autant sur sa mort s’il était tombé au combat en terre troyenne, avec ses compagnons, ou s’il était mort dans les bras de ses amis, une fois la guerre terminée. Alors, tous les Achéens réunis lui auraient élevé un tombeau et il aurait acquis une gloire immense et durable pour son fils. Mais voilà, les Harpyies  l’ont emporté sans gloire. Il a disparu loin des regards, sans témoins, ne me laissant que du chagrin et des larmes. Et je ne me lamente plus seulement à cause de lui : les dieux ont inventé d’autres malheurs pour m’accabler. Tous ceux qui règnent sur les îles environnantes, Doulichion, Samé, Zacynthe la boisée, et tous ceux qui commandent dans la rocailleuse Ithaque, tous convoitent ma mère et ruinent ma maison. Ma mère ne peut ni refuser un mariage odieux ni mettre fin à leurs poursuites. Leurs festins saignent à blanc ma maison et sous peu, tu verras, c’est moi qu’ils saigneront.

Indignée, Pallas Athéna lui rétorqua :

— Ah ! malheureux ! comme tu as besoin d’Ulysse ! Il est absent depuis trop longtemps. Il lèverait la main sur ces prétendants impudents, lui ! Si seulement il apparaissait maintenant, debout, aux portes du palais, avec son casque, son bouclier et deux javelots, tel que je le vis pour la première fois chez nous, buvant et se réjouissant au retour d’Éphyre, où il avait rendu visite à Ilos, le fils de Merméros ! Il était parti là-bas sur son vaisseau rapide, à la recherche d’un poison mortel pour en enduire ses flèches aux pointes de bronze. Ilos le lui refusa, par crainte des dieux immortels, mais mon père, qui l’aimait tant, le lui procura. Si Ulysse apparaissait aujourd’hui au milieu des prétendants, leur destin à tous serait soudain abrégé et leurs noces auraient un goût amer. Toutefois, cela ne dépend que des dieux qu’il revienne ou non et punisse les prétendants ici, dans sa propre demeure. Quant à toi, je t’engage à réfléchir à la manière de les chasser du palais. Et maintenant écoute-moi bien et tiens compte de mes propos : demain matin, convoque en assemblée tous les chefs de l’île, fais-leur un discours et prends les dieux à témoin. Ordonne aux prétendants de se disperser : que chacun rentre chez lui. Pour ta mère, si elle souhaite se marier, qu’elle retourne au palais de son père, c’est un homme puissant. Ses parents arrangeront son mariage et lui prépareront une belle dot, digne d’une fille tant aimée. Et toi, je te donnerai un conseil avisé, en espérant que tu le suives : équipe un navire de vingt rameurs, le meilleur de tous, et pars en quête de nouvelles de ton père qui est absent depuis si longtemps. Peut-être qu’un mortel te parlera de lui ou que tu entendras une rumeur venue de Zeus lui-même — ce sont les rumeurs qui propagent le mieux les nouvelles auprès des hommes. D’abord, tu iras à Pylos, où tu interrogeras le divin Nestor ; de là, tu te rendras à Sparte, chez le blond Ménélas : de tous les Achéens aux cuirasses de bronze, il est revenu le dernier. Si tu apprends que ton père est en vie, qu’il est sur le chemin du retour, résiste encore un an, malgré l’épuisement. Si tu apprends qu’il est mort, qu’il n’est plus de ce monde, reviens aussitôt dans ta patrie bien-aimée pour lui élever un tombeau et y célébrer de grandes funérailles, avec tous les honneurs qui lui sont dus, et donne ta mère à un nouvel époux. Une fois ces devoirs accomplis, il faudra que tu réfléchisses, dans ton âme et dans ton cœur, à la manière de tuer les prétendants dans ton palais : la ruse ou l’affrontement ouvert, tu as le choix. Tu ne dois plus te contenter d’enfantillages ; tu as passé l’âge ! N’as-tu pas entendu la gloire acquise par le divin Oreste auprès de tous les hommes lorsqu’il a tué Égisthe le meurtrier aux inventions perfides, qui avait assassiné son illustre père ? À ton tour, mon ami — car je te vois très beau et très grand —, sois courageux afin que les générations futures chantent aussi tes louanges. Je vais maintenant retourner à mon vaisseau rapide, auprès de mes compagnons qui s’impatientent sans doute d’une si longue attente. Réfléchis à tout cela en toi-même et tiens compte de mes paroles.

Le sage Télémaque lui dit alors :

— Mon hôte, je le ferai. Tu me donnes des conseils bienveillants, comme un père à son fils, et jamais je ne les oublierai. Mais reste encore un peu, malgré ta hâte de partir : après t’être baigné et diverti, tu regagneras ton navire, le cœur joyeux, en emportant un beau présent — un cadeau précieux et magnifique comme les amis accueillants en offrent à leurs hôtes.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, lui répondit alors :

— Non, ne me retiens plus maintenant ; je suis pressée de partir. Le présent que ton cœur veut m’offrir, tu me le donneras à mon retour, pour que je l’emporte chez moi. Et choisis-le somptueux car le mien ne sera pas moins beau !

À ces mots, la déesse Athéna dont les yeux étincellent disparut en s’envolant au loin comme un oiseau. Elle avait rempli le cœur de Télémaque de force et de courage et ravivé le souvenir de son père. En y songeant, le jeune homme fut frappé de stupeur : c’était un dieu, il le savait.

 

 

 

 

 

 

Télémaque à Pylos, chez Nestor [Chant III, 1-129]

 

Le soleil quitta le royaume splendide des eaux et s’élança dans le ciel de bronze pour apparaître aux immortels et aux mortels sur la terre qui produit le grain. Le navire atteignit Pylos, la citadelle bien bâtie de Nélée. Les Pyliens accomplissaient des sacrifices sur le rivage : ils immolaient des taureaux noirs en l’honneur de Poséidon, le dieu aux cheveux outremer qui fait trembler la terre. Ils étaient assis en neuf groupes de cinq cents hommes chacun. Chaque groupe tenait prêts neuf taureaux. Tandis qu’ils goûtaient les entrailles et brûlaient les cuisses des victimes, Télémaque et son équipage arrivèrent droit sur la côte. Ils levèrent et carguèrent les voiles du navire équilibré, jetèrent l’ancre puis débarquèrent. Télémaque descendit le dernier. Athéna l’avait précédé. La déesse dont les yeux étincellent lui parla la première :

— Télémaque, ne sois pas timide, même un seul instant ! Tu as traversé la mer pour avoir des nouvelles de ton père, découvrir où la terre le recèle et quel a été son destin. Courage ! Va dès maintenant trouver Nestor, le dompteur de chevaux, pour que nous sachions les secrets qu’il cache dans sa poitrine. Tu dois le supplier de révéler la vérité. Il ne mentira pas car il est bien trop sage.

Le sage Télémaque lui répliqua :

— Mais comment m’approcher de lui, Mentor, comment l’aborder ? Je n’ai pas encore l’expérience des discours réfléchis. En outre, il est toujours embarrassant pour un jeune homme de questionner un homme plus âgé.

Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, le rassura :

— Télémaque, tu sentiras de toi-même certaines des paroles qu’il conviendra de dire et les autres, une divinité te les soufflera. Que je sache, tu n’es pas né et tu n’as pas grandi contre la volonté des dieux !

À ces mots, Pallas Athéna le précéda d’un pas rapide et Télémaque marcha sur ses traces. Ils arrivèrent à l’endroit où les Pyliens étaient rassemblés en masse. Nestor était assis avec ses fils ; ses compagnons préparaient le festin, faisaient rôtir les viandes et les enfilaient sur les broches. Dès qu’ils virent les étrangers, ils accoururent en foule à leur rencontre, leur prirent les mains en signe de bienvenue et les invitèrent à s’asseoir. Pisistrate, le fils de Nestor, s’était approché le premier : il les prit tous les deux par la main et les fit asseoir pour le festin sur des fourrures moelleuses étendues sur le sable, près de son frère Thrasymède et de son père. Il leur servit des parts d’entrailles et leur versa du vin dans une coupe en or. Il la tendit respectueusement à Athéna, la fille de Zeus qui porte l’égide, et lui dit :

— Adresse une prière au roi Poséidon, étranger, car c’est au milieu d’un banquet en son honneur que vous êtes arrivés. Lorsque tu auras accompli les libations et les prières d’usage, transmets la coupe remplie de vin doux comme le miel à ton compagnon pour qu’il fasse une libation. Lui aussi, j’imagine, adresse des prières aux immortels car tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que toi, il doit avoir mon âge, aussi te donnerai-je la coupe en premier.

À ces mots, Pisistrate plaça dans ses mains une coupe de vin doux. Athéna apprécia la conduite de ce jeune homme avisé et respectueux parce qu’il lui avait donné la coupe d’or en premier. Elle adressa aussitôt de nombreuses prières au roi Poséidon.

— Écoute-moi, Poséidon, seigneur de la mer qui embrasse la terre, et ne refuse pas d’exaucer nos vœux en réponse à nos prières. Tout d’abord, à Nestor et à ses fils, accorde la gloire. Ensuite, tous ces Pyliens, récompense-les généreusement pour leur magnifique hécatombe. Enfin, Poséidon, fais en sorte que Télémaque et moi nous rentrions chez nous en ayant accompli la mission pour laquelle nous sommes venus ici sur notre vaisseau rapide et noir.

Elle prononça ces prières et elle les satisfit toutes elle-même. Puis elle tendit la coupe à deux anses à Télémaque. Le fils chéri d’Ulysse fit la même prière. Quand les morceaux de choix furent grillés et qu’on les eut retirés du feu, on distribua les portions et l’on prit part au festin magnifique. Quand tous eurent satisfait leur désir de nourriture et de boisson, Nestor, le vénérable conducteur de chars, prit enfin la parole :

— Le moment est venu d’interroger nos hôtes et de découvrir qui ils sont puisqu’ils sont maintenant rassasiés. Étrangers, qui êtes-vous ? D’où venez-vous par les chemins de la mer ? Est-ce une affaire qui vous amène ou bien errez-vous sur les vagues sans but, comme les pirates qui voguent à l’aventure, risquant leur vie pour ravager les pays étrangers ?

Le sage Télémaque lui répondit avec moins de timidité, car Athéna lui avait insufflé de l’assurance dans le cœur pour qu’il interroge Nestor sur son père disparu et qu’il acquière une bonne réputation parmi les hommes :

— Ô Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Achéens, tu nous demandes d’où nous sommes ? Je vais te le dire, sans rien omettre. Nous sommes venus d’Ithaque, au pied du mont Néïon. L’affaire qui nous amène ici n’est pas officielle mais personnelle. Je suis à la recherche d’échos lointains de mon père, le divin Ulysse à l’âme courageuse qui, dit-on, combattit jadis à tes côtés pour dévaster la cité des Troyens. Tous les autres guerriers qui partirent là-bas combattre les Troyens, nous savons où ils ont trouvé leur triste fin ; mais lui, le fils de Cronos a même rendu sa mort obscure. Personne ne peut nous dire où il est mort, s’il a péri sur terre, abattu par des ennemis, ou s’il est mort en mer, au milieu des flots d’Amphitrite. C’est pourquoi je suis venu à tes genoux te supplier de me raconter sa fin cruelle si tu l’as vue de tes propres yeux ou si tu l’as entendu raconter par un autre voyageur. Sa mère a enfanté en lui le plus malheureux de tous les hommes. Ne me ménage pas par pudeur ou par pitié : raconte-moi tout en détail, quoi que tu aies vu. Je t’en supplie, si jamais mon père, le noble Ulysse, a accompli pour toi une action ou une parole qu’il t’avait promise, en terre troyenne où vous avez tant souffert, souviens-t’en maintenant pour moi et dis-moi la vérité.

Nestor, le vénérable conducteur de chars, lui répondit alors :

— Mon ami, tu réveilles le souvenir des malheurs que nous avons endurés dans cette terre lointaine, nous les fils des Achéens au courage indomptable : tous les combats livrés à bord de nos navires sur la mer embrumée tandis que nous errions à la recherche d’un butin sous la conduite d’Achille et toutes les batailles menées autour de la grande cité du roi Priam ! Là-bas périrent les plus valeureux d’entre nous : là-bas gît Ajax le belliqueux ; là-bas gît Achille aussi ; là-bas gît Patrocle, dont les conseils égalent ceux des dieux ; là-bas gît mon fils bien-aimé, le vaillant et parfait Antiloque, qui excelle à la course et au combat. Mais nous avons souffert bien d’autres maux. Quel mortel pourrait tous les raconter ? Même si tu restais ici cinq ou six ans pour m’interroger sur toutes les souffrances que les divins Achéens ont endurées là-bas, tu te lasserais avant la fin et tu rentrerais dans ta patrie. Pendant neuf ans, nous les avons encerclés en ourdissant leur ruine par des pièges multiples. Ce n’est qu’après toutes ces années que le fils de Cronos nous accorda la victoire. Là-bas personne n’aurait voulu mesurer son intelligence à celle d’Ulysse tellement il était supérieur pour inventer des ruses de toutes sortes — ton père, oui, si vraiment tu es son fils. Je suis saisi de stupeur en te voyant : tes discours sont pareils aux siens et l’on n’imaginerait pas qu’un homme aussi jeune parle avec autant d’assurance. Pendant tout le temps de la guerre, Ulysse et moi ne fûmes jamais en désaccord dans les assemblées ni au conseil : c’est d’une même voix et d’un même cœur que nous conseillions les Argiens avec prudence et réflexion pour assurer la victoire.

 

 

 

 

 

 

Télémaque à Sparte, chez Ménélas [Chant IV, 59-122 et 137-186]

 

Le blond Ménélas leur souhaita la bienvenue et leur dit :

— Servez-vous de nourriture et réjouissez-vous ! Quand vous aurez goûté à ce repas, nous vous demanderons qui vous êtes. En tout cas, la lignée de vos parents n’a pas dépéri avec vous : vous devez être de la race des rois qui portent le sceptre et sont issus de Zeus. Des hommes sans noblesse n’auraient pas engendré des fils tels que vous.

À ces mots, il leur servit de ses mains le filet bien juteux d’un bœuf rôti, le meilleur morceau, qu’on lui avait donné en signe d’honneur. Ils tendirent les mains vers les mets délicieux présentés devant eux. Quand ils eurent satisfait leur désir de nourriture et de boisson, Télémaque pencha la tête vers Pisistrate et lui dit tout bas pour que les autres n’entendent pas :

— Regarde, fils de Nestor, ami cher à mon cœur, l’éclat du bronze dans ce palais où résonnent les sons, celui de l’or, de l’ambre, de l’argent et de l’ivoire ! La cour de Zeus dans l’Olympe doit ressembler à cette demeure ! Tant de merveilles ! Je suis saisi d’admiration devant pareil spectacle.

Le blond Ménélas entendit ses propos et leur adressa ces paroles ailées :

— Chers enfants, aucun mortel ne peut rivaliser avec Zeus car ses demeures sont immortelles et ses richesses aussi. Parmi les hommes, il en est peu, voire aucun, dont les richesses égalent les miennes. Croyez-moi, j’ai beaucoup souffert et voyagé longtemps pour les rapporter sur mes navires et revenir ici, huit ans après mon départ. Mes errances m’ont conduit à Chypre et en Phénicie, chez les Égyptiens et chez les Éthiopiens, chez les Sidoniens et les Érembes et même jusqu’en Libye où les agneaux naissent avec des cornes. Là-bas, les brebis mettent bas trois fois l’an : les rois et les bergers ne manquent jamais de fromage, de viande et de lait délicieux car toute l’année les brebis regorgent de lait. Mais tandis que je voyageais dans ces contrées lointaines en y amassant des fortunes, un étranger assassina mon frère, en traître et par surprise, grâce à la ruse complice d’une épouse criminelle : je n’éprouve  aucune joie à régner sur ces richesses. Vous avez certainement entendu mon histoire de la bouche de vos pères, quels qu’ils soient : j’ai enduré mainte épreuve et perdu une demeure bien établie, remplie de richesses innombrables. Si seulement j’étais resté dans ma maison avec ne serait-ce qu’un tiers de mes biens et s’ils étaient toujours en vie, les guerriers qui tombèrent pendant toutes ces années dans la vaste plaine de Troie, loin d’Argos et de ses chevaux ! Je reste souvent assis dans ce palais à gémir et à pleurer tous mes compagnons — parfois je laisse mon cœur s’abandonner au chagrin, parfois je cesse mes plaintes car l’on se lasse vite des frissons de la douleur — mais dans mon désespoir, je pleure un homme plus que tous les autres, un homme dont le souvenir m’ôte l’appétit et le sommeil : aucun des Achéens n’a accompli autant d’exploits ni enduré autant de peines qu’Ulysse. Son destin était de souffrir et le mien d’éprouver une douleur inconsolable à cause de lui. Il a disparu depuis si longtemps que nous ignorons même s’il est vivant ou mort. Ils doivent le pleurer aussi le vieux Laërte, la sage Pénélope et Télémaque le fils qu’il a laissé nouveau-né dans son palais.

Ainsi parla-t-il. Télémaque sentit monter en lui le désir de pleurer son père. Des larmes coulèrent de ses paupières jusqu’au sol quand il entendit prononcer son nom et il releva sa tunique de laine pourpre devant ses yeux. Ménélas le remarqua mais ne savait s’il devait le laisser parler de son père de lui-même ou l’interroger le premier et le sonder pas à pas.

Tandis qu’il hésitait dans son esprit et dans son cœur, Hélène sortit de sa grande chambre parfumée, aussi resplendissante qu’Artémis, l’archère aux flèches d’or. […] Elle interrogea aussitôt son époux :

— Savons-nous, Ménélas issu de Zeus, qui sont ces hommes arrivés dans notre maison ? Dois-je dissimuler la vérité ou la dire ? Mon cœur m’ordonne de parler : je n’ai jamais vu pareille ressemblance, ni chez un homme ni chez une femme — et j’en suis stupéfaite. Cet étranger n’est-il pas comme le fils du magnanime Ulysse, le jeune Télémaque que son illustre père abandonna dans son palais juste après sa naissance, lorsque tous les Achéens partirent sous les murailles de Troie à cause de moi, chienne que j’étais, pour mener une guerre audacieuse ?

Le blond Ménélas lui répondit :

— Moi aussi, chère épouse, je remarque maintenant cette ressemblance : Ulysse avait les mêmes pieds, les mêmes mains, le même regard dans les yeux, les mêmes cheveux. Et à l’instant, lorsque j’évoquais le souvenir d’Ulysse et que je racontais combien de souffrances et de malheurs il avait endurés à cause de moi, ce jeune homme a versé des larmes amères et caché ses yeux derrière sa tunique pourpre.

Pisistrate, le fils de Nestor, prit alors la parole :

— Roi Ménélas, fils d’Atrée, issu de Zeus, chef de peuples, il est bien le fils de ce héros, comme tu le dis. Mais il est réservé et aurait honte, pour sa première visite ici, de proférer de grands discours devant toi, que nous écoutons parler comme un dieu. Nestor, le vénérable conducteur de chars, m’a chargé de l’escorter car Télémaque désirait te parler pour que tu lui apportes des conseils ou de l’aide. Un fils souffre beaucoup dans son palais lorsque son père est absent et que personne ne vient à son secours. Ainsi de Télémaque : son père est absent et il n’a personne chez lui pour le préserver du malheur.

Le blond Ménélas lui répondit :

— Ciel ! c’est donc vrai ! Le fils de mon plus cher ami, qui a traversé tant d’épreuves à cause de moi, est ici, dans ma maison ! À son retour, je m’étais promis de lui réserver un accueil plus grandiose qu’à tous les autres Argiens, si Zeus l’Olympien dont la voix porte loin nous accordait à tous les deux de rentrer sains et saufs sur nos vaisseaux rapides. Je l’aurais invité à venir habiter une ville d’Argos, je lui aurais construit un palais et je l’aurais fait venir d’Ithaque avec ses biens, son enfant et tout son peuple. J’aurais fait évacuer une des cités qui m’entourent et sur lesquelles je règne. Vivant ici, dans le même pays, nous nous serions fréquemment retrouvés. Heureux et aimés l’un de l’autre, rien n’aurait pu nous séparer avant que l’ombre noire de la mort nous enveloppe. Mais un dieu devait envier notre bonheur et il a privé ce malheureux, et lui seul, du retour.

Ainsi parla-t-il, et il fit monter en chacun le désir de sangloter. Hélène l’Argienne, la fille de Zeus, fondit en larmes, Télémaque pleura aussi, ainsi que Ménélas le fils d’Atrée, et même le fils de Nestor qui ne pouvait retenir ses larmes.

 

 

 

La grotte de Calypso [Chant V, 44-115 et 149-227]

 

Hermès, le messager des dieux, mit à ses pieds ses superbes sandales, divines, tout en or, qui le portent sur les eaux et la terre sans limite, aussi vite que le souffle du vent. Il prit la baguette avec laquelle il ferme, par un charme magique, les yeux des hommes qu’il veut endormir ou réveille ceux qui dorment. La baguette en main, le messager éblouissant prit son envol. Il se posa sur la Piérie et du haut des cimes éthérées il piqua vers la mer puis effleura les vagues, semblable au goéland qui pêche le poisson dans les replis terribles de la mer infertile et plonge ses ailes au plumage épais dans l’eau salée. Pareil à cet oiseau, Hermès était porté sur les flots infinis. Quand il eut atteint l’île très lointaine, il sortit de la mer violacée et marcha sur la terre ferme ; il alla jusqu’à la vaste grotte où habitait la nymphe aux belles boucles. Il la trouva à l’intérieur. Un grand feu flambait dans le foyer et toute l’île embaumait de l’odeur du cèdre qui se fend bien et du thuya se consumant. À l’intérieur, Calypso chantait d’une voix harmonieuse tandis qu’elle allait et venait devant sa toile munie d’une navette en or. Un bois luxuriant avait poussé autour de la grotte, aunes, peupliers et cyprès parfumés ; des oiseaux aux longues ailes y nichaient, des chouettes, des éperviers et des corneilles marines au bec allongé, qui se nourrissent de la mer. Sur les bords de la grotte profonde, une treille vigoureuse avait poussé et fleurissait en grappes. Quatre fontaines en ligne versaient leur eau limpide, l’une à côté de l’autre, avant que leurs cours ne divergent. De tendres prairies s’étendaient alentour, parsemées d’ache et de violettes. En ce lieu, même un immortel aurait eu les yeux ébahis et le cœur rempli de joie. Hermès, le messager éblouissant, se tenait là, admiratif. Lorsqu’il eut assez contemplé ce spectacle, il pénétra prestement dans la vaste grotte. Quand elle le vit en face, Calypso, la sublime déesse, ne manqua pas de le reconnaître car les dieux immortels ne sont jamais inconnus les uns aux autres, même quand ils vivent dans des demeures éloignées. Quant au magnanime Ulysse, Hermès ne le trouva pas dans la grotte : il pleurait, assis sur le rivage où il avait coutume, le cœur déchiré par les larmes, les gémissements et les souffrances, de fixer la mer infertile à travers l’écran de ses larmes. Calypso, la sublime déesse, interrogea Hermès qu’elle avait fait asseoir sur un fauteuil étincelant :

— Pourquoi es-tu venu à moi, Hermès à la baguette en or, hôte vénérable et bienvenu ? Tes visites, jusqu’à présent, n’ont guère été fréquentes. Dis ce que tu désires ; je m’empresserai de l’accomplir, si c’est en mon pouvoir et si c’est une demande que l’on peut exaucer.

À ces mots, la déesse plaça une table près de lui, la couvrit d’ambroisie et prépara le nectar vermeil. Le messager des dieux buvait et mangeait. Quand il eut dîné et fut repu de nourriture, il lui répondit par ces mots :

— D’immortelle à immortel, tu m’interroges sur ma venue : je te répondrai par un discours sincère puisque tu m’y invites. C’est Zeus qui m’a envoyé ici, contre mon gré. Qui traverserait volontairement de telles étendues d’eau salée ? Pas une ville à l’horizon où les mortels offrent aux dieux des sacrifices et des hécatombes de choix. Mais il est impossible pour un dieu de négliger ou d’annuler la volonté de Zeus qui porte l’égide. Il dit qu’un homme séjourne auprès de toi, le plus infortuné de tous les guerriers qui ont combattu neuf ans autour de la ville de Priam et sont repartis chez eux après avoir pillé la cité la dixième année. Lors de leur voyage de retour, ils ont offensé Athéna qui souleva contre eux une tempête funeste et des vagues immenses. Tous ses compagnons périrent là, mais lui le vent et les courants le firent aborder sur cette île. Aujourd’hui, Zeus t’ordonne de le faire partir au plus vite : son destin n’est pas de mourir ici, loin des siens. La destinée veut qu’il revoie ses proches et rentre dans sa haute demeure, sur la terre de ses pères.

 

La nymphe majestueuse alla trouver le magnanime Ulysse, ses oreilles résonnaient encore des ordres de Zeus. Elle le trouva assis sur le rivage, les yeux toujours baignés de larmes ; sa douce vie se consumait à pleurer sur son retour, depuis que la nymphe avait cessé de lui plaire. Il n’en passait pas moins toutes ses nuits, forcé, dans la grotte profonde, étendu sans désir auprès d’elle qui le désirait. Mais le jour, il s’asseyait sur les rochers ou sur le sable et, le cœur déchiré par le chagrin, les gémissements et les souffrances, il fixait la mer infertile à travers l’écran de ses larmes. La sublime déesse s’approcha et lui dit :

— Malheureux Ulysse, cesse de te lamenter ici plus longtemps et de laisser ta vie s’écouler car je consens désormais à te laisser partir. Va donc couper de longues planches et, avec des outils de bronze, bâtis-toi un large radeau et couvre-le d’un pont pour qu’il te porte sur la mer embrumée. J’y mettrai des provisions de pain et d’eau et du vin rouge qui réjouit le cœur, pour t’épargner la faim ; je te fournirai des vêtements et t’enverrai un vent arrière pour que tu parviennes sain et sauf dans la terre de tes pères, si du moins les dieux qui occupent le vaste ciel en décident ainsi : ils sont plus puissants que moi pour concevoir et accomplir.

Ainsi parla-t-elle, mais le divin Ulysse, qui avait enduré mille épreuves, frissonna et lui adressa ces paroles ailées :

— Toi, déesse, tu médites autre chose que mon départ : tu m’engages à traverser sur un radeau le gouffre immense de la mer, tellement redoutable et périlleux que même les navires les plus profilés et les plus rapides ne peuvent le traverser, même si Zeus leur envoie un vent favorable. Je refuse de monter sur un radeau contre ton gré, déesse ! À moins que tu ne me jures par un serment solennel que tu ne trameras pas contre moi quelque nouveau malheur.

Ainsi parla-t-il. Calypso, la sublime déesse, sourit ; elle le caressa de la main et lui adressa ces paroles :

— Pas de doute, tu es un coquin, non dépourvu d’esprit il est vrai, pour oser dire des choses pareilles ! J’en prends la terre à témoin ainsi que la voûte céleste et l’eau tumultueuse du Styx, puisque tel est le serment le plus solennel et le plus redoutable pour les dieux bienheureux : je ne tramerai pas contre toi de nouveau malheur. Mes suggestions et mes conseils sont ceux-là mêmes que je méditerais pour moi-même si ma situation l’exigeait. Mes intentions sont justes et je n’ai pas, moi, dans la poitrine un cœur de fer mais un cœur plein de pitié.

À ces mots, la sublime déesse le précéda d’un pas rapide et Ulysse marcha sur ses traces. Ils parvinrent tous deux à la grotte profonde, la déesse et l’homme. Ulysse s’assit sur le fauteuil qu’Hermès avait quitté. La nymphe plaça près de lui toutes les nourritures et les boissons que consomment les mortels. Elle prit place en face du divin Ulysse et des servantes lui présentèrent du nectar et de l’ambroisie. Ils tendirent les mains vers les mets présentés devant eux. Quand ils eurent apaisé leur faim et leur soif, Calypso, la sublime déesse, reprit la parole :

— Noble fils de Laërte, Ulysse aux mille stratagèmes, tu souhaites donc t’en aller sur-le-champ et regagner ta demeure sur ton île bien-aimée ? Eh bien, bon voyage, malgré tout ! Si tu savais combien de malheurs le sort te fera endurer avant que tu n’atteignes ta patrie, tu resterais ici avec moi, tu habiterais cette demeure et tu deviendrais immortel, quel que soit ton désir de revoir ton épouse à laquelle tu penses à chaque instant de chaque jour. Pourtant, je pense ne lui être inférieure ni par la prestance ni par la beauté. Comment une mortelle pourrait-elle rivaliser avec une déesse ?

Ulysse aux mille ruses lui répondit ceci :

— Auguste déesse, ne t’irrite pas contre moi à ce propos. Tout cela je le sais aussi bien que toi : la sage Pénélope est moins éblouissante à regarder que toi, tant pour la beauté que pour la stature. Elle n’est qu’une mortelle ; toi tu es immortelle et tu ne vieillis pas. Malgré cela, je souhaite et je désire à chaque instant rentrer chez moi et voir le jour de mon retour. Si jamais l’un des dieux veut à nouveau m’anéantir sur la mer sombre comme le vin, je l’endurerai, car j’ai dans la poitrine un cœur capable de supporter les épreuves. J’ai déjà traversé tant de malheurs et tant de souffrances, en mer et à la guerre, ce ne sera qu’un malheur de plus !

Ainsi parla-t-il. Le soleil se couchait et l’obscurité survint ; tous deux se retirèrent à l’abri dans la grotte profonde et goûtèrent aux plaisirs de l’amour sans se quitter.

 

 

 

 

Le radeau d’Ulysse [Chant V, 262-332, 441-457 et 462-493]

 

Le quatrième jour arriva et tout était prêt. Le cinquième jour, la divine Calypso assista au départ d’Ulysse, après l’avoir baigné et revêtu de vêtements parfumés. Sur le radeau, la déesse mit une outre de vin noir et une autre plus grande remplie d’eau. Elle ajouta un sac de provisions, qui contenait toutes sortes de mets délicieux. Puis elle fit souffler une brise chaude et légère. Tout joyeux, le divin Ulysse déploya sa voile dans le vent. Assis au gouvernail, il dirigeait son radeau avec art. Le sommeil ne fermait jamais ses paupières : il surveillait les Pléiades, le Bouvier qui se couche tard et l’Ourse, que l’on nomme aussi le Chariot — elle tourne toujours sur elle-même en observant Orion et, seule d’entre toutes les constellations, ne se baigne jamais dans les eaux de l’Océan. Calypso, la sublime déesse, l’avait en effet engagé à naviguer en laissant toujours l’Ourse à main gauche. Il vogua sur la mer dix-sept jours. Le dix-huitième, les montagnes boisées du pays des Phéaciens apparurent : la terre était toute proche et ressemblait à un bouclier sur la mer embrumée.

Mais Poséidon, le dieu puissant qui fait trembler la terre, le remarqua de loin, depuis les montagnes des Solymes. Il revenait de chez les Éthiopiens lorsqu’il aperçut Ulysse naviguant sur les flots. La colère redoubla dans son cœur et, secouant la tête, il se dit à lui-même :

— Malheur ! Les dieux ont dû changer leur décision au sujet d’Ulysse pendant que j’étais chez les Éthiopiens ! Il se trouve désormais près de la terre des Phéaciens, où le destin veut qu’il échappe aux malheurs extrêmes qui le poursuivent. Malgré tout, je vais le persécuter davantage.

Sur ces mots, il rassembla les nuages, saisit son trident des deux mains et démonta la mer ; il déchaîna les souffles furieux de tous les vents à la fois et recouvrit la terre et la mer de nuages. La nuit était soudain tombée du ciel. L’Euros, le Notos, le Zéphyr féroce et le Borée né dans les cimes éthérées s’abattirent en même temps et soulevèrent les vagues. Ulysse sentit ses genoux et son cœur se dérober ; il gémit et dit à son cœur magnanime :

— Malheureux que je suis ! Que va-t-il m’arriver pour finir ? Je crains que la déesse n’ait dit vrai en tout : sur la mer, a-t-elle prévenu, avant de rentrer dans ma patrie, je serais noyé sous un déluge de souffrances. Et voilà que toutes ses paroles s’accomplissent : Zeus a enveloppé le vaste ciel de ces nuages, démonté la mer et déchaîné les souffles furieux de tous les vents. Ma mort est imminente. Trois et quatre fois heureux les guerriers danaens qui ont péri jadis dans la plaine de Troie en servant les Atrides. Que n’ai-je moi-même trouvé la mort et suivi le destin le jour où des armées de Troyens lancèrent contre moi leurs javelots aux pointes de bronze autour du cadavre d’Achille ! J’aurais au moins obtenu des funérailles et les Achéens auraient propagé ma gloire ; au lieu de cela, mon destin est de périr d’une mort pitoyable.

Alors qu’Ulysse tenait ces propos, une vague immense s’abattit sur lui, avec une force inouïe, et le radeau partit en vrille. Ulysse tomba à l’eau, loin du radeau, ses mains avaient lâché le gouvernail ; le mât se fendit en deux sous la force de la tempête unissant tous les vents ; la voile et la vergue s’écrasèrent dans la mer, au loin. Le choc de la vague fit disparaître Ulysse sous la surface un long moment. Impossible de remonter rapidement : ses vêtements l’entraînaient vers le fond, ceux-là mêmes que lui avait offerts la divine Calypso. Il émergea enfin et recracha l’eau amère, la tête ruisselante. Malgré l’épuisement, il n’oublia pas le radeau. Il se jeta dans les vagues et réussit à l’agripper puis s’assit au milieu, échappant de justesse à la mort. La houle l’entraînait çà et là, au gré des courants, comme lorsque le Borée d’automne balaie des chardons à travers la plaine et qu’ils s’accrochent les uns aux autres. C’est ainsi que les vents ballottaient le radeau, çà et là sur les flots ; tantôt le Notos le jetait au Borée, tantôt l’Euros laissait au Zéphyr le soin de lui donner la chasse.

 

[Ulysse est emporté par la tempête. La déesse marine Ino le prend en pitié et lui offre un voile magique pour le sauver de la mort. La tempête redouble et disloque le radeau d’Ulysse. Il dérive deux jours et deux nuits sur une poutre puis atteint une côte où les récifs manquent de le déchiqueter et l’empêchent d’aborder.]

 

Il parvint à la nage à l’embouchure d’un fleuve paisible, qui lui parut l’endroit le plus propice : il était abrité du vent et les roches étaient lisses. Il reconnut les eaux d’un fleuve et pria dans son cœur :

— Écoute-moi, roi de ces eaux, qui que tu sois. Je viens à toi après t’avoir invoqué mainte fois ; je fuis la mer et les menaces de Poséidon. Même les dieux immortels respectent l’homme errant qui se présente comme je me présente à ton courant et à tes genoux, après avoir tant souffert. Aie pitié, mon roi ; je me glorifie d’être ton suppliant.

Ainsi parla-t-il et aussitôt le dieu suspendit son courant et retint ses vagues ; il pacifia son cours devant Ulysse et lui permit d’atteindre le rivage sain et sauf dans l’embouchure du fleuve. Alors il laissa ses genoux fléchir et ses robustes mains retomber : la mer avait vaincu son cœur. Tout son corps était enflé ; l’eau salée lui ruisselait de la bouche et du nez ; il gisait sans souffle, sans voix, sans force ; une terrible fatigue l’avait envahi. Quant il eut retrouvé son souffle et qu’il eut rassemblé ses forces dans son cœur […] il sortit de l’eau, se coucha dans les roseaux et embrassa la terre qui produit le grain ; puis il gémit et dit à son cœur magnanime :

— Malheureux que je suis ! Que vais-je devenir ? Quel sera mon sort ? Si je passe une nuit inquiète à veiller près du fleuve, je crains que la gelée néfaste et la rosée humide ne profitent ensemble de ma faiblesse pour achever de me faire rendre l’âme. La brise qui monte d’un fleuve au petit matin est glaciale. Si je gravis la colline pour atteindre le bois ombragé et que je m’endors dans les épais taillis — si toutefois le froid et la fatigue me quittaient enfin et qu’un doux sommeil m’envahissait —, j’ai peur de devenir la proie et la victime des bêtes sauvages.

Il réfléchit et ce dernier parti lui parut le meilleur. Il marcha donc pour atteindre le bois. Il découvrit non loin de l’eau un endroit en surplomb. Il se glissa sous deux jeunes arbres qui poussaient à partir des mêmes racines : l’un était un olivier sauvage, l’autre un olivier greffé. Rien ne pénétrait là, ni la force des vents qui soufflent un air humide, ni le soleil brillant qui darde ses rayons, ni la pluie qui transperce de part en part, tant ces deux arbrisseaux avaient poussé serrés en entremêlant leurs branches. Ulysse se tapit là-dessous et amoncela de ses deux mains un vaste lit : il y avait là un tas de feuilles mortes si grand qu’on aurait pu en couvrir deux hommes, voire trois, même au plus fort d’un hiver rigoureux. À la vue de ces feuilles, le divin Ulysse qui avait traversé mille épreuves avait été rempli de joie. Il se coucha au milieu des feuilles et s’en recouvrit tout entier. Comme l’homme qui, privé de voisins, a caché un tison dans la cendre noire, tout au bout de son champ, pour conserver la semence du feu et n’avoir pas à chercher ailleurs de quoi le rallumer, ainsi Ulysse se couvrit de feuilles mortes. Athéna lui versa le sommeil sur les yeux pour chasser au plus vite sa pénible fatigue ; et le sommeil enveloppa ses paupières chéries.

 

 

Nausicaa [Chant VI, 1-250]

 

Ainsi dormait dans cet abri le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves, accablé par le sommeil et la fatigue. Athéna, pendant ce temps, se rendait dans le pays et la cité des Phéaciens. Ceux-ci avaient habité jadis dans la vaste Hypérie, non loin des Cyclopes, ces créatures arrogantes qui les dépouillaient continuellement et les surpassaient par la force. Nausithoos, leur roi semblable à un dieu, leur avait fait quitter ces contrées pour les conduire jusqu’en Schérie, où ils s’étaient fixés, loin des hommes industrieux. Il avait fait édifier un rempart autour de la cité, construire des maisons, élever des temples aux dieux et diviser les parcelles à cultiver ; mais il était depuis longtemps descendu chez Hadès, dompté par le destin et c’est Alcinoos qui régnait désormais, inspiré par la sagesse des dieux. Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, se dirigea vers sa maison pour préparer le retour du magnanime Ulysse. Elle alla vers la chambre richement décorée où se reposait une jeune fille, qui égalait les déesses par sa prestance et sa beauté : c’était Nausicaa, la fille du magnanime Alcinoos. Près d’elle dormaient deux suivantes, qui tenaient leur beauté des Grâces, chacune d’un côté de l’entrée. Les deux portes brillantes étaient closes. Comme un souffle de vent, la déesse s’élança vers le lit de la jeune fille ; elle se tint au-dessus de sa tête et lui fit un discours, en prenant les traits de la fille de Dymas, l’habile navigateur, une jeune fille de son âge et chère à son cœur. Imitant l’apparence de celle-ci, Athéna lui dit :

— Nausicaa, pourquoi ta mère a-t-elle engendré une fille si négligente ? Tes habits chatoyants sont posés là, sans aucun soin, et ton mariage approche ! Il te faudra porter de beaux vêtements et en procurer d’aussi beaux à ceux de ton cortège. C’est ainsi que l’on acquiert une bonne renommée et que l’on rend heureux son père et son auguste mère. Allons donc laver ces habits dès que l’aurore paraîtra — j’irai avec toi pour t’aider, le travail ira vite — car tu ne resteras plus longtemps sans époux. Tu as déjà des prétendants dans tout le pays, les plus nobles de tous les Phéaciens, issus de la même lignée que toi. Va demander à ton illustre père de faire préparer avant l’aurore des mules et un chariot pour porter tes ceintures, tes robes et tes tissus chatoyants. Il est préférable d’y aller ainsi qu’à pied car les bassins sont loin de la cité.

Sur ces mots, Athéna dont les yeux étincellent s’élança vers l’Olympe où la demeure des dieux, dit-on, est éternelle : elle n’est pas secouée par les vents, jamais mouillée par la pluie et la neige ne l’atteint pas. Un air pur y règne sans un nuage, dans une clarté blanche qui s’étend à perte de vue. Les dieux bienheureux y vivent dans une félicité perpétuelle. C’est là que repartit la déesse dont les yeux étincellent quand elle eut transmis sa suggestion à la jeune fille.

L’Aurore se leva bientôt sur son trône somptueux et réveilla Nausicaa la bien vêtue. Elle s’étonna aussitôt de son rêve et traversa le palais pour l’annoncer à ses parents, son père et sa mère bien-aimés. Elle les trouva dans la maison. Sa mère était assise près du foyer avec ses suivantes ; elle filait une quenouille teintée de pourpre marine. Son père allait sortir pour retrouver les rois illustres quand elle le rencontra : il était appelé au conseil par les nobles Phéaciens. Nausicaa s’approcha tout près de son père bien-aimé et lui dit :

— Papa chéri, ne voudrais-tu pas me faire préparer un chariot élevé, avec de belles roues, pour que j’emporte au fleuve, afin de les laver, mes beaux vêtements salis. Toi aussi, quand tu es au conseil avec les princes, il convient que tu portes des vêtements propres. Et tu as cinq fils chéris qui sont nés au palais : deux d’entre eux sont mariés mais les trois autres sont des célibataires gaillards et ils réclament toujours des vêtements fraîchement lavés pour aller danser. Je dois penser à tout cela.

Elle parla ainsi car elle rougissait de nommer les plaisirs du mariage devant son père bien-aimé mais il devinait tout et répondit par ce discours :

— Mon enfant, je ne te refuse ni mules ni quoi que ce soit. Pars ! Les serviteurs vont t’apprêter un chariot à belles roues muni de ses ridelles.

À ces mots, il donna ses ordres aux serviteurs et ceux-ci obéirent. À l’extérieur du palais, ils préparèrent un chariot léger, amenèrent les mules sous le joug et les attelèrent au chariot à belles roues. La jeune fille descendit de sa chambre ses habits chatoyants et les déposa dans le chariot bien poli. Sa mère plaça dans une corbeille des mets variés qui réjouissent le cœur ainsi que d’autres provisions puis elle remplit de vin une outre en peau de chèvre. Quand Nausicaa fut montée sur le chariot, sa mère lui tendit une fiole d’or remplie d’huile fluide pour qu’elle s’en frotte après le bain ainsi que ses suivantes. Nausicaa prit le fouet et les rênes brillantes et fouetta les mules pour les faire partir. Les sabots des deux mules résonnèrent et elles s’élancèrent vivement, emportant les vêtements et Nausicaa qui ne partait pas seule : ses suivantes l’accompagnaient à pied.

Lorsque les jeunes filles arrivèrent près du cours splendide du fleuve où se trouvent les bassins toujours pleins — une eau limpide et claire y jaillit, capable de purifier même les choses les plus sales —, elles dételèrent d’abord les mules. Ensuite, elles les poussèrent le long du fleuve tourbillonnant pour qu’elles paissent l’herbe douce comme le miel. Puis, elles enlevèrent le linge du chariot, et, les bras chargés, le déposèrent dans l’eau profonde et le foulèrent dans les trous d’eau en rivalisant de vitesse. Quand les vêtements furent parfaitement lavés, elles les étendirent en ligne sur le rivage, là où la mer avait charrié les cailloux les plus propres sur la terre ferme. Ensuite elles se baignèrent et s’enduisirent d’huile grasse, puis elles prirent leur repas près des berges du fleuve en attendant que l’éclat du soleil fasse sécher les habits. Quand elles furent toutes rassasiées de nourriture, elles quittèrent leurs voiles et jouèrent à la balle.

Nausicaa aux bras blancs menait le chant. Telle Artémis l’archère qui parcourt les montagnes, le Taygète escarpé ou l’Érymanthe, à la poursuite des sangliers et des biches rapides en compagnie des nymphes agrestes, les filles de Zeus le porte-égide, qui partagent ses jeux — et Léto exulte dans son cœur car Artémis dépasse de la tête et du front toutes les nymphes et on la reconnaît aisément, même si toutes sont belles —, ainsi cette jeune vierge indomptée brillait-elle parmi ses suivantes.

Il était bientôt l’heure de rentrer, on s’apprêtait à atteler les mules et à plier les beaux habits lorsque Athéna, la déesse dont les yeux étincellent, eut une nouvelle idée : qu’Ulysse s’éveille et voie la jeune fille aux beaux yeux qui le conduirait à la ville des Phéaciens. La princesse jeta alors la balle vers l’une des suivantes ; elle manqua la suivante mais envoya la balle dans un profond tourbillon. Elles poussèrent toutes de grands cris. Le divin Ulysse se réveilla en sursaut et se redressa ; son esprit et son cœur s’interrogeaient :

— Malheureux que je suis ! Sur la terre de quels mortels suis-je maintenant parvenu ? Sont-ils violents, sauvages, injustes ou aiment-ils les étrangers et craignent-ils les dieux ? Des cris perçants de jeunes filles ont retenti autour de moi, des cris de nymphes qui hantent les cimes escarpées des montagnes, les sources des fleuves et les vertes prairies. Serais-je près d’un lieu où l’on parle un langage humain ? Je vais en faire l’expérience et le voir de mes propres yeux.

Sur ces mots, le divin Ulysse se glissa hors des buissons puis de sa main robuste il cassa une branche feuillue dans l’épais taillis afin d’en envelopper son corps et de couvrir son sexe. Il s’avança, comme un lion des montagnes, sûr de sa force, qui progresse dans la pluie et le vent, une flamme dans les yeux : il part chasser les bœufs ou les brebis et poursuivre les biches sauvages et son estomac le pousse à s’aventurer jusqu’aux enceintes des maisons pour attaquer les troupeaux. Ainsi Ulysse s’apprêtait à se mêler à des jeunes filles aux belles boucles, malgré sa nudité, poussé par la nécessité. Son apparition les terrifia. L’eau de mer l’avait abîmé. Elles s’enfuirent épouvantées et s’éparpillèrent sur les berges avancées. Seule la fille d’Alcinoos ne bougea pas car Athéna avait insufflé du courage dans son cœur et enlevé toute crainte de ses membres. Elle se tint en face de lui. Ulysse hésitait : devait-il enlacer les genoux de la jeune fille aux beaux yeux pour la supplier ou rester loin d’elle et l’implorer par des paroles douces, dans l’espoir qu’elle lui indique la ville et lui donne des vêtements ? Il jugea que le meilleur parti était de l’implorer par de douces paroles en se tenant à distance, de peur qu’elle ne s’offense en son cœur s’il lui prenait les genoux. Aussitôt il lui fit un discours apaisant et habile :

— Je suis à tes genoux, ma reine, que tu sois déesse ou mortelle. Si tu es une déesse, l’une de ceux qui occupent le vaste ciel, c’est à Artémis, la fille du grand Zeus, que selon moi tu ressembles le plus par la beauté, la taille et la prestance. Si tu es l’une des mortels qui habitent sur la terre, trois fois heureux tes parents, ton père et ton auguste mère, et trois fois heureux tes frères. J’imagine que leur cœur doit toujours rayonner de joie grâce à toi, lorsqu’ils voient cette jeune pousse entrer dans la danse. Mais le plus heureux de tous, bien avant tous les autres, sera celui qui l’emportera par ses présents de noces et t’emmènera dans sa maison. Jamais encore mes yeux n’ont vu pareille créature mortelle, ni homme ni femme. Je suis saisi de stupeur en te voyant. À Délos, un jour — car je me suis aussi rendu là-bas, suivi par un peuple nombreux, pour un voyage qui allait m’apporter de funestes chagrins —, j’ai vu quelque chose de semblable près de l’autel d’Apollon : une jeune pousse de palmier en pleine croissance. Lorsque je la vis, mon cœur resta plongé dans une longue extase car jamais aussi bel arbre n’avait surgi de terre. Aujourd’hui, femme, c’est devant toi que je suis saisi d’admiration et de stupeur, de crainte aussi, car je redoute terriblement de toucher tes genoux. Ma peine est cruelle. Hier, après vingt jours, j’ai échappé à la mer sombre comme le vin. Jusque-là, sans répit, les flots et les tempêtes impétueuses m’ont ballotté depuis que j’ai quitté l’île d’Ogygie. Maintenant une divinité m’a fait échoir ici, sans doute pour m’infliger de nouveaux malheurs sur cette terre. Je ne crois pas qu’ils soient près de prendre fin : avant cela, les dieux en auront provoqué de nombreux autres. Aie pitié, reine ! C’est vers toi la première que je suis venu après avoir enduré toutes ces souffrances. Je ne connais personne d’autre parmi les hommes qui occupent cette cité et cette terre. Indique-moi le chemin de la ville et donne-moi un lambeau de tissu quelconque dont je puisse me couvrir : tu avais peut-être une housse pour tes vêtements en arrivant ici. Puissent les dieux t’accorder tout ce que ton cœur désire : un époux, une maison et une entente durable. Il n’est rien de plus précieux ni de meilleur que cela, lorsqu’un homme et une femme vivent sous le même toit en parfaite harmonie. Ils font le désespoir des jaloux mais la joie de leurs amis. Et eux-mêmes en tirent leur plus grande gloire.

Nausicaa aux bras blancs lui fit cette réponse :

— Étranger, tu sembles n’être ni méchant ni fou : sache que c’est Zeus l’Olympien qui distribue le bonheur parmi les hommes, les bons et les mauvais, selon son bon vouloir. Il t’a sans doute imposé ces souffrances ; à toi de les endurer malgré tout. Et puisque maintenant tu es venu sur notre terre et dans notre cité, tu ne manqueras ni de vêtements ni de tout ce qu’il convient d’offrir à un malheureux suppliant lorsqu’il se présente. Je t’indiquerai le chemin de la ville et je te dirai le nom de ce peuple. Ce sont les Phéaciens qui vivent dans cette cité et sur cette terre ; quant à moi, je suis la fille du magnanime Alcinoos sur lequel reposent la puissance et la force des Phéaciens.

À ces mots elle donna ses ordres aux suivantes aux belles boucles :

— Arrêtez-vous, mes compagnes ! Jusqu’où la vue d’un homme vous fait-elle fuir ? Vous n’imaginez tout de même pas que c’est un ennemi ? Il n’est pas encore né et n’est pas près de naître celui qui viendra sur la terre des Phéaciens apporter l’hostilité car nous sommes aimés des dieux. Nous vivons à l’écart, sur la mer démontée, aux limites du monde et nul mortel ne vient se mêler à nous. Cet homme n’est qu’un naufragé malheureux, qui s’est égaré sur nos côtes : il convient maintenant de prendre soin de lui. Tous les étrangers et les mendiants, tous, viennent de Zeus ; un don, même petit, est bienvenu. Allons, suivantes, offrez à l’étranger nourriture et boisson puis baignez-le dans le fleuve, à l’abri du vent.

Ainsi parla-t-elle et toutes s’arrêtèrent et s’encouragèrent mutuellement. Elles firent asseoir Ulysse dans un endroit abrité, comme l’avait ordonné Nausicaa, la fille du magnanime Alcinoos. Elles posèrent près de lui un manteau et une tunique en guise de vêtements ; elles lui donnèrent la fiole d’or remplie d’huile fluide et l’invitèrent à se baigner dans le courant du fleuve. C’est alors que le divin Ulysse leur dit :

— Suivantes, restez où vous êtes, ne vous approchez pas, afin que je puisse, tout seul, rincer le sel qui couvre mes épaules et enduire mon corps d’huile. Cela fait bien longtemps qu’une huile n’a pas touché ma peau ! Mais je ne me baignerai pas devant vous car j’ai honte de me montrer nu au milieu de jeunes filles aux belles boucles.

Ainsi parla-t-il ; elles s’éloignèrent et allèrent retrouver la princesse. Alors le divin Ulysse lava dans l’eau du fleuve le sel qui couvrait son dos et ses larges épaules et essuya de sa tête l’écume de la mer infertile. Quand il se fut tout entier lavé, frotté d’huile, et qu’il eut revêtu les habits que la vierge indomptée lui avait procurés, Athéna, la fille de Zeus, le rendit plus beau à voir et plus fort ; de sa tête elle fit descendre une chevelure bouclée, pareille à la fleur de jacinthe. Comme lorsqu’un artisan coule de l’or sur de l’argent, un artisan habile, à qui Héphaïstos et Pallas Athéna ont enseigné tous les arts, et qu’il exécute des ouvrages pleins de grâce, ainsi la déesse lui versa la grâce sur la tête et les épaules. Il alla s’asseoir à l’écart, sur le rivage, resplendissant de grâce et de beauté. La jeune fille le contemplait ; elle dit alors à ses suivantes aux belles boucles :

— Écoutez-moi, compagnes aux bras blancs. Je dois vous dire ceci : ce ne peut être contre la volonté unanime des maîtres de l’Olympe que cet homme arrive dans le pays des Phéaciens semblables aux dieux. Tout à l’heure, il me semblait hideux mais maintenant il ressemble aux dieux qui occupent le vaste ciel. Si seulement je pouvais donner le nom d’époux à un homme tel que lui ! S’il habitait ici ! et qu’il souhaite y rester ! Assez ! Suivantes, donnez à l’étranger nourriture et boisson.

Ainsi parla-t-elle. Les suivantes écoutèrent chacune de ses paroles et obéirent. Elles placèrent près d’Ulysse nourriture et boisson. Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves but et mangea avidement, lui qui était privé de nourriture depuis longtemps.

 

 

 

 

 

Le palais d’Alcinoos [Chant VII, 81-132]

 

Ulysse allait pénétrer dans l’illustre palais d’Alcinoos. Il s’arrêta, le cœur battant, bien avant de franchir le seuil de bronze : un rayonnement, pareil à celui du soleil ou de la lune, émanait de la haute demeure du magnanime Alcinoos. Les murs qui partaient depuis le seuil jusqu’à la pièce la plus reculée, étaient en bronze recouvert d’un émail bleu comme le lapis ; des portes d’or protégeaient la solide demeure ; sur le seuil de bronze, les montants étaient tout en argent ; le linteau était en argent et l’anneau en or. De part et d’autre de l’entrée se dressaient des chiens en or et en argent qu’Héphaïstos avait façonnés avec art pour garder le palais du roi des Phéaciens : ils étaient immortels et ne vieillissaient jamais. À l’intérieur, de chaque côté, des sièges étaient fixés au mur, depuis le seuil jusqu’à la pièce la plus reculée ; ils étaient recouverts de tissus vaporeux, merveilleusement tissés par des doigts féminins. C’est là que s’asseyaient les princes phéaciens pour boire et pour manger car ils vivaient dans une abondance éternelle. Des éphèbes en or, debout sur leurs piédestaux massifs, brandissaient des torches flamboyantes pour éclairer de nuit la salle et les convives. Cinquante femmes esclaves vivaient dans le palais : les unes broyaient le grain jaune sur la meule ; d’autres tissaient ou tournaient le fuseau, en s’agitant comme les feuilles d’un grand peuplier ; de l’huile fluide s’égouttait des tissus sur les lisses. Autant les hommes phéaciens surpassent tous les autres dans l’art de faire voguer sur la mer les vaisseaux rapides, autant leurs femmes excellent dans l’art du tissage. Athéna leur a accordé l’habileté des mains et la noblesse d’esprit. À l’extérieur de la cour, près des portes, se trouve un grand verger de quatre arpents, entouré d’une haie. Là poussent de grands arbres luxuriants, des poiriers, des grenadiers, des pommiers aux fruits éclatants, des figuiers sucrés et des oliviers vigoureux. Leurs fruits ne s’abîment jamais et ne font défaut ni en été ni en hiver ; le Zéphyr par sa brise en fait naître de nouveaux tandis que mûrissent les anciens : la poire mûrit sur la poire, la pomme sur la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue. À côté, est plantée une vigne chargée de fruits ; ici on sèche les raisins en plein soleil sur un sol plat, là on les vendange et ailleurs on les foule. Dans les premières rangées, certaines grappes commencent à bourgeonner alors que d’autres virent déjà au violet. La dernière rangée de ceps jouxte les plates-bandes variées d’un potager qui resplendit toute l’année. Deux sources jaillissent dans ce verger : l’une irrigue tout le jardin, l’autre coule en sens inverse, sous le seuil de la cour jusqu’au palais où tous les citoyens viennent chercher l’eau. Tels étaient les splendides présents des dieux au roi Alcinoos.

 

 

 

 

 

 

Le banquet chez les Phéaciens [Chant VIII, 454-586]

 

Quand les esclaves eurent baigné Ulysse, qu’elles l’eurent frotté d’huile puis revêtu d’un manteau et d’une tunique, il sortit du bain et rejoignit les hommes pour boire le vin. Nausicaa dont la beauté vient des dieux se tenait là, près d’un large pilier. Elle regardait Ulysse avec admiration, les yeux fixés sur les siens, et elle lui adressa ces paroles ailées :

— Adieu, étranger ! Quand tu seras de retour dans ta patrie, ne m’oublie pas car c’est à moi la première que tu dois d’être en vie.

Ulysse aux milles ruses lui répondit par ces mots :

— Nausicaa, fille du magnanime Alcinoos, puisse Zeus, l’époux tonnant d’Héra, m’accorder de rentrer chez moi et de voir le jour de mon retour. Et là-bas je t’adresserai des prières comme à un dieu jusqu’à la fin de mes jours car c’est toi qui m’as rendu à la vie, jeune fille.

À ces mots il alla s’asseoir sur un fauteuil près du roi Alcinoos. On servait les parts de viande et l’on diluait le vin. Le héraut s’approcha ; il guidait le fidèle aède aveugle, Démodocos, révéré par tout le peuple, et le fit asseoir au milieu des convives, en l’adossant à une large colonne. Ulysse aux mille ruses appela le héraut tout en découpant un beau morceau de chair entourée de graisse fondante du dos d’un sanglier aux défenses blanches sur lequel il restait beaucoup de viande :

— Héraut, prends cette part et porte-la à Démodocos pour qu’il la mange ; je veux le saluer malgré mon chagrin. Tous les hommes qui vivent sur la terre doivent honorer et respecter les aèdes car la Muse leur a enseigné le chant et elle aime la race des aèdes.

Ainsi parla-t-il et le héraut prit la viande et la mit dans les mains du héros Démodocos qui en éprouva de la joie. Tous tendirent alors les mains vers les mets délicieux présentés devant eux. Quand ils eurent satisfait leur désir de nourriture et de boisson, Ulysse aux mille ruses s’adressa à Démodocos :

— Démodocos, c’est toi, entre tous les mortels, que je vénère le plus. La Muse fille de Zeus a dû t’instruire, à moins que ce ne soit Apollon lui-même. Tu chantes parfaitement, dans l’ordre où c’est arrivé, le destin des Achéens, leurs exploits, leurs souffrances, toutes les épreuves traversées, comme si tu y avais assisté toi-même, ou l’avais entendu raconter par un témoin. Mais maintenant, change de thème et chante la construction du cheval de bois, celui qu’Épéios édifia avec l’aide d’Athéna, et qu’Ulysse introduisit un jour dans la citadelle pour tromper l’ennemi, rempli d’hommes qui ravagèrent Ilion. Si tu me chantes cela comme il convient, je raconterai à tous les hommes qu’un dieu bienveillant t’a accordé le don de chanter sous l’inspiration des dieux.

Ainsi parla-t-il et l’aède inspiré par le dieu commença. Il émit son chant, en prenant le récit au moment où une partie des Argiens avait embarqué sur les navires aux bancs solides et s’éloignait après avoir incendié leurs tentes, tandis que d’autres, sous la conduite de l’illustre Ulysse, se trouvaient en plein cœur de la ville troyenne, cachés à l’intérieur du cheval, que les Troyens avaient eux-mêmes tiré dans la citadelle. Le cheval restait là dressé, tandis que les Troyens assis autour de lui débattaient sans pouvoir se décider. Trois avis les divisaient : soit fendre le bois creux avec le bronze impitoyable, soit hisser le cheval sur la falaise et le jeter d’en haut sur les rochers, soit le laisser là, comme une offrande géante pour apaiser les dieux. Et c’est ce dernier choix qui allait prévaloir car c’était leur destin de périr quand leur ville abriterait dans ses murs un immense cheval de bois où les meilleurs des guerriers argiens attendaient pour apporter le massacre et la mort aux Troyens. L’aède chantait maintenant comment les fils des Achéens jaillirent du cheval et, quittant les flancs creux de leur piège, mirent la ville à sac. Il chanta aussi comment ils ravagèrent la citadelle, par petites bandes, et comment Ulysse se rendit aussitôt, tel Arès, à la maison de Déiphobe en compagnie du divin Ménélas. C’est là, disait l’aède, qu’Ulysse avait livré le plus redoutable combat qu’il ait jamais osé, et qu’il avait fini par vaincre, grâce au secours d’Athéna au grand cœur.

Voilà ce que chantait l’illustre aède. Le cœur d’Ulysse fondait et de ses paupières les larmes s’écoulaient sur ses joues. Comme une femme pleure et se jette sur le corps de son cher époux tombé au combat devant sa cité et son peuple pour protéger sa ville et ses enfants du jour fatal — sous ses yeux il agonise, saisi de convulsions ; elle le serre dans ses bras et crie de douleur mais derrière elle, les vainqueurs frappent de leurs lances son dos et ses épaules, et l’emmènent en captivité endurer peine et souffrance et ses joues sont ravagées par le plus pitoyable chagrin — de même des yeux d’Ulysse coulaient des larmes pitoyables. À toute l’assistance pourtant il put dissimuler ses pleurs ; seul Alcinoos le remarqua et le comprit car, assis près d’Ulysse, il entendit ses longs sanglots. Il s’adressa aussitôt aux Phéaciens qui aiment leurs rames :

— Écoutez-moi, conseillers et chefs des Phéaciens ! Que Démodocos repose maintenant sa lyre mélodieuse car son chant ne charme pas autant tous ceux qui l’écoutent. Depuis que nous avons commencé le festin et que le divin aède a entonné son chant, notre hôte n’a jamais cessé de pleurer et de gémir : il faut qu’un grand chagrin ait envahi son cœur. Qu’on arrête donc le chant afin que tous nous puissions nous réjouir également, les hôtes comme leur invité ! Ce sera beaucoup mieux, car c’est en l’honneur de notre hôte que nous avons préparé tout cela, son départ et les présents d’amitié que nous lui avons donnés avec affection. Il faut traiter les étrangers et les suppliants comme des frères, même l’homme le moins intelligent sait cela. Mais à ton tour, mon ami, ne cache rien et réponds-moi sans faux-fuyants. Rien ne vaut la franchise ! Dis-moi le nom que t’ont donné chez toi ta mère, ton père, tes concitoyens et les voisins qui vivent alentour. Car il n’est pas un homme sur terre qui soit sans nom. Noble ou de basse condition, dès qu’il est né, ses parents lui donnent toujours un nom. Dis-moi aussi ton pays, ton peuple et ta ville afin que nos navires t’y reconduisent, guidés par leur intelligence. Les Phéaciens n’ont ni pilotes ni gouvernails comme en ont les autres bateaux : ce sont nos navires qui d’eux-mêmes devinent les intentions et les pensées des hommes et qui connaissent les villes et les champs verdoyants du monde entier. Ils franchissent avec rapidité le gouffre de la mer, enveloppés d’un manteau de brume et de nuages, sans jamais craindre l’avarie ou le naufrage. Jadis, mon père Nausithoos avait l’habitude de raconter que Poséidon était en colère contre nous parce que nous étions d’infaillibles passeurs pour tous les hommes. Il disait qu’un jour, au retour de l’un de nos navires bien bâtis sur la mer embrumée, Poséidon le fracasserait et encerclerait notre cité d’une immense montagne qui la dissimulerait. Telles étaient les paroles du vieux roi et le dieu les accomplira, peut-être, ou les laissera sans suite, selon son bon plaisir. Allons, dis-moi ceci et parle sincèrement : où tes errances t’ont-elles mené, dans quels pays as-tu abordé ? Parle-moi des hommes et de leurs cités bien peuplées, ceux qui sont violents, sauvages, injustes, ceux qui aiment les étrangers et redoutent les dieux. Et dis-moi aussi pourquoi tu pleures et tu gémis lorsque tu entends raconter le sort des Argiens et de la ville de Troie. Tout cela est l’œuvre des dieux : ils ont tissé la mort dans la trame des vies humaines afin qu’en naisse une chanson pour les hommes à venir. Quelqu’un de ta famille est-il tombé devant Troie, un homme brave, un beau-frère, un beau-père, qui sont les parents les plus proches après son propre sang et sa propre famille ? Ou bien était-ce un compagnon cher à ton cœur, un homme fiable et loyal ? Car un compagnon plein de sagesse n’est pas moins précieux qu’un frère.

 

 

 

 

Ciconiens et Lotophages [Chant IX, 1-104]

 

Ulysse aux mille ruses lui répondit ainsi :

— Seigneur Alcinoos, gloire de tout ce peuple, quel bonheur d’écouter un aède comme lui : il chante comme un dieu ! Pour moi il n’est rien de plus beau que les moments où le peuple partage une joie collective et où les convives, assis en rangs dans le palais, écoutent chanter l’aède tandis que près d’eux les tables sont couvertes de pain et de viandes et qu’un échanson puise du vin dans un cratère pour le verser dans les coupes. Mon cœur aime cela plus que tout. Mais voilà que tu as décidé de m’interroger sur mes terribles souffrances et d’augmenter encore ma tristesse et mon chagrin. Par où dois-je débuter et par où dois-je finir, moi à qui les divinités célestes ont infligé tant de peines ? Je commencerai par vous dire mon nom, pour que vous le sachiez tous et que, si j’échappe à la mort, je puisse vous offrir l’hospitalité, bien que je demeure très loin d’ici. Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses variées sont bien connues de tous les hommes et dont la gloire s’élève jusqu’au ciel. J’habite Ithaque, l’île située au couchant et dominée par une superbe montagne, le Nérite aux feuillages qui tremblent dans le vent. Autour d’elle, les îles habitées sont nombreuses et très proches les unes des autres : Doulichion, Samé et Zacynthe la boisée. Ithaque est la moins haute de toutes et la plus proche du couchant ; les autres sont tournées vers l’aurore et le soleil levant. Elle est aride mais nourrit bien ses jeunes gens et il n’est rien de plus doux à mes yeux que cette terre. La divine Calypso m’a retenu près d’elle, dans ses grottes profondes, pour que je devienne son époux. L’artificieuse Circé m’a elle aussi retenu dans son palais afin que je devienne son époux. Mais jamais, au fond de moi, mon cœur n’y a consenti. Car il n’est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille, même quand il habite une riche demeure située loin de chez lui, en terre étrangère. Allons, je vais te raconter mon voyage de retour et tous les malheurs que m’a infligés Zeus après mon départ de Troie.

En quittant Troie, le vent me fit aborder au pays des Ciconiens, à Ismaros. Je pillai la ville et massacrai tous les habitants. Les femmes et les richesses immenses, on en fit un partage équitable pour que personne ne reparte lésé. J’ordonnai alors à mes compagnons de fuir à toutes jambes mais ces fous ne m’obéirent pas. Il y avait là trop de vin à boire, trop de brebis à égorger et trop de bœufs dodelinants aux cornes torsadées. Or pendant ce temps, les Ciconiens qui avaient pris la fuite avaient appelé d’autres Ciconiens, des voisins, plus nombreux et plus braves, qui habitaient à l’intérieur des terres et qui savaient combattre à cheval aussi bien qu’à pied. Ils arrivèrent à l’aube, aussi nombreux que les feuilles et les fleurs au printemps. Zeus nous réservait un destin funeste, à nous, misérables qui avions déjà subi des malheurs innombrables. On se rangea en ordre de bataille et le combat se déroula près des navires rapides. De part et d’autre on frappait avec des lances de bronze. Tant que dura l’aurore et que le jour sacré se leva, nous résistâmes et nous les repoussâmes malgré leur supériorité. Mais quand le soleil se mit à décliner, les Ciconiens firent céder les Achéens et les vainquirent. Chaque navire perdit six compagnons aux belles jambières. Les autres échappèrent à la mort et au destin. Nous reprîmes la mer, heureux d’avoir échappé à la mort mais le cœur affligé par la disparition de nos chers compagnons. Je ne laissai pas nos vaisseaux qui tanguaient sur les flots s’éloigner sans qu’on ait crié trois fois le nom de chacun des hommes qui avaient péri dans la plaine, massacrés par les Ciconiens. Cependant, Zeus, l’assembleur de nuages, fit souffler contre notre flotte le Borée en violentes rafales. Il recouvrit la terre et la mer de nuages. La nuit était soudain tombée du ciel. Les vaisseaux dérivaient et la violence du vent déchirait nos voiles en lambeaux. Par peur de la mort, nous descendîmes les voiles et tirâmes les navires sur le rivage le plus proche. Nous y restâmes étendus deux nuits et deux jours entiers, le cœur meurtri par la fatigue et les souffrances. Lorsque l’Aurore aux belles boucles fit naître le troisième jour, nous hissâmes les voiles et reprîmes nos places, laissant le vent et les pilotes guider les navires. Et je serais rentré sain et sauf dans ma patrie si les forts courants et le souffle du Borée ne m’avaient fait dévier au passage du cap Malée en m’éloignant de Cythère. Pendant neuf jours, je fus emporté par les vents périlleux sur la mer poissonneuse. Le dixième jour, nous accostâmes sur la terre des Lotophages qui mangent la fleur du lotus. Nous débarquâmes, puisâmes de l’eau et les hommes mangèrent en vitesse près des vaisseaux rapides. Quand nous eûmes apaisé notre faim et notre soif, j’envoyai deux hommes et un messager en éclaireurs pour qu’ils découvrent qui vivait sur cette terre et si ses habitants mangeaient du pain. Ils partirent aussitôt et se mêlèrent aux Lotophages, les habitants du lieu. Ces Lotophages ne destinaient pas nos compagnons à la mort mais ils leur firent goûter le lotus. Ceux qui avaient mangé le fruit doux comme le miel du lotus ne voulaient plus rapporter les nouvelles ni rentrer. Ils souhaitaient rester là, parmi les Lotophages, pour cueillir le lotus en oubliant le retour. Je dus les ramener de force, ¬malgré leurs pleurs, et les attacher sous les bancs de nos profonds navires. Puis, j’ordonnai à tous mes autres compagnons bien-aimés d’embarquer sans attendre, afin d’éviter que l’un d’eux ne mange du lotus et n’oublie le retour. Ils montèrent à bord aussitôt, s’assirent sur leurs bancs à la file et frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Nous reprîmes la mer, le cœur triste.

 

 

 

 

 

 

Le Cyclope [Chant IX, 105-196 et 216-566]

 

Nous atteignîmes ensuite la terre des Cyclopes, des brutes sans lois qui s’en remettent aux dieux immortels et ne plantent jamais de leurs mains ni ne labourent la terre. Chez eux, tout pousse sans semence et sans labour : le froment, l’orge et la vigne dont les grappes sont gonflées par les pluies de Zeus. Ils n’ont ni assemblées où délibérer ni lois. Ils vivent dans des cavernes profondes, au sommet de montagnes escarpées. Chacun impose sa loi à ses femmes et à ses enfants ; personne ne se mêle des affaires des autres. Une petite île se trouve au large du port des Cyclopes, ni trop près ni trop loin. Elle est couverte de bois où les chèvres sauvages prolifèrent car elles n’ont pas à craindre la venue des hommes, et les chasseurs, qui s’épuisent à parcourir les forêts au sommet des montagnes, n’y viennent pas non plus. Cette île est donc dépourvue de troupeaux et de cultures ; dépourvue de semences et de labour, elle reste privée d’habitants et ne nourrit que des chèvres bêlantes. Les Cyclopes n’ont pas de navires aux flancs écarlates, ni de constructeurs capables de leur bâtir de solides vaisseaux en bois pour transporter les marchandises, aller vers les cités des hommes — c’est ainsi que les hommes, eux, se rendent d’un pays à l’autre, en traversant la mer — et rendre cette île opulente. Car elle n’est pas stérile et pourrait produire des fruits en toute saison. On y trouve des prairies humides et grasses, près des rivages de la mer blanchie par l’écume où les vignes seraient éternelles. Il serait facile de labourer les terres de l’intérieur et, la saison venue, de récolter une moisson abondante car le sol y est très fertile. Une rade abritée forme un excellent port où les amarres, les ancres et les cordages sont inutiles, et dans lequel les navigateurs peuvent séjourner longtemps, jusqu’à ce que leur cœur les incite au départ et que les vents se lèvent. Au fond du port coule une eau limpide : une source jaillit dans une grotte cernée de peupliers. Nous mouillâmes en ce lieu. Un dieu nous guidait à travers la nuit noire. On n’apercevait rien : l’obscurité enveloppait nos navires et la lune ne brillait pas dans le ciel, cachée par les nuages. L’île était demeurée invisible à tous, de même que les vagues immenses qui roulaient vers le rivage, jusqu’à ce que nos solides navires aient touché terre. Nous abordâmes et repliâmes toutes les voiles, puis nous descendîmes sur le rivage et nous nous endormîmes au bord de l’eau en attendant l’Aurore divine.

Quand apparut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, nous parcourûmes l’île, remplis d’admiration. Les Nymphes, filles de Zeus qui porte l’égide, firent lever les chèvres des montagnes afin que mes compagnons puissent déjeuner. Nous allâmes chercher sur les navires nos arcs bien tendus et nos javelots au long manche et, répartis en trois groupes, nous partîmes à la chasse. Un dieu nous offrit des proies en abondance. Douze navires me suivaient : chaque navire eut droit à douze chèvres et j’en prélevai dix pour moi tout seul. Toute la journée, jusqu’au soleil couchant, nous restâmes assis à nous régaler de viandes copieuses et de vin délicieux. Le vin rouge que transportaient nos navires n’était pas épuisé : il en restait encore car chacun de nous avait rempli plusieurs amphores lors de la prise de la ville des Ciconiens. Nos regards étaient tournés vers la terre des Cyclopes. Ils étaient tout près, on voyait leur fumée, on entendait leurs cris et ceux de leurs brebis et de leurs chèvres. Quand le soleil se coucha et que l’obscurité survint, nous nous endormîmes au bord de l’eau. Lorsque apparut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, je rassemblai tous les hommes et dis :

— Restez ici, chers compagnons. Je pars en reconnaissance avec mon navire et mes guerriers pour savoir qui sont ces hommes, s’ils sont violents, farouches, injustes, ou bien s’ils aiment les étrangers et craignent les dieux.

Sur ces mots, je montai à bord et donnai l’ordre à mes compagnons d’embarquer à leur tour et de larguer les amarres. Ils montèrent à bord aussitôt, s’assirent sur leurs bancs à la file et frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Lorsque nous abordâmes sur cette terre toute proche, nous aperçûmes sur le rivage, non loin de l’eau, une grande caverne ombragée de lauriers. Elle servait d’étable à de nombreux troupeaux de chèvres et de brebis. Une cour avait été construite avec des pierres bien enfoncées dans le sol, de grands pins et des chênes à la cime chevelue. C’était la demeure d’un géant, qui faisait paître le bétail tout seul, au loin. Il ne fréquentait pas les autres et restait à l’écart, ignorant les lois. C’était un monstre extraordinaire : il ne ressemblait pas à un homme qui mange du pain mais au sommet boisé d’une montagne qui se détache des autres cimes.

J’ordonnai à mes chers compagnons de rester près du navire et de monter la garde. Je choisis les douze meilleurs et partis avec eux. J’emportais avec moi une outre pleine d’un vin sombre et délicieux.

 

Nous arrivâmes rapidement à la grotte mais son occupant ne s’y trouvait pas. Il faisait paître ses troupeaux dans un beau pâturage. Nous entrâmes dans la caverne, contemplant chaque chose avec admiration. Les claies étaient pleines de fromages, les étables remplies d’agneaux et de chevreaux, répartis selon leur âge : les vieilles bêtes étaient d’un côté, les moins âgées d’un autre, et les plus jeunes encore ailleurs. Vases, seaux, bassines, tout ce qu’il utilisait pour la traite était fait avec art et débordait de petit-lait. Mes compagnons me supplièrent de prendre quelques fromages et de repartir sans attendre, en capturant au passage des agneaux et des chevreaux avant de reprendre la mer. Mais je n’écoutai pas leur conseil. Cela aurait été beaucoup plus sage mais je voulais le voir en personne et savoir s’il m’offrirait les présents de l’hospitalité. Son apparition ne devait pas réjouir mes compagnons.

Nous allumâmes un feu pour faire des sacrifices puis nous prîmes quelques fromages, les mangeâmes et attendîmes son retour du pâturage, assis dans la caverne. Il portait une lourde charge de bois sec pour préparer son repas et la jeta à l’entrée dans un grand fracas. Effrayés, nous nous précipitâmes au fond de la caverne. Il poussa alors dans la grotte son bétail bien gras, du moins les femelles qu’il voulait traire, et laissa les mâles, les béliers et les boucs, à l’extérieur de sa profonde bergerie. Il souleva ensuite une énorme pierre pour fermer la grotte. Vingt-deux chariots solides à quatre roues n’auraient pas réussi à la faire bouger du sol tellement ce morceau de roche était grand. Il s’assit et se mit à traire avec soin les brebis et les chèvres bêlantes, puis il plaça un agneau sous chaque mère. Il fit aussitôt cailler la moitié de son lait blanc et le déposa dans des corbeilles tressées. Il versa le reste dans des vases pour le boire et s’en servir au souper. Il avait terminé promptement ses travaux et allumait le feu lorsqu’il nous aperçut et nous demanda :

— Étrangers, qui êtes-vous ? D’où venez-vous par les chemins de la mer ? Est-ce une affaire qui vous amène ou bien errez-vous sur les vagues sans but, comme les pirates qui voguent à l’aventure, risquant leur vie et ravageant les pays étrangers ?

Ainsi parla-t-il et notre cœur s’arrêta ; nous étions terrifiés par sa voix caverneuse et son corps monstrueux. Je lui répondis malgré tout par ces mots :

— Nous sommes des Achéens qui revenons de Troie et que les vents ont égarés dans l’immensité marine. Alors que nous rentrions chez nous, nous avons changé de route et suivi des chemins étranges. C’était sans doute la volonté de Zeus. Nous sommes fiers d’être les hommes d’Agamemnon, le fils d’Atrée, dont la gloire est sans égale sous le ciel, tant est grande la ville qu’il a dévastée et nombreux les peuples qu’il a vaincus. Quant à nous, nous sommes venus nous incliner à tes genoux, dans l’espoir que tu nous offres l’hospitalité ou quelque autre présent, comme il est d’usage envers les étrangers. Respecte les dieux, ami, nous sommes tes suppliants. Zeus protège les suppliants et les étrangers, Zeus l’hospitalier, qui accompagne les vénérables étrangers.

Je lui parlai ainsi et ce cœur cruel me répondit aussitôt :

— Étranger, tu dois être fou ou venir de très loin pour me conseiller de redouter les dieux et d’éviter leur colère ! Nous, les Cyclopes, nous ne nous soucions ni de Zeus qui porte l’égide ni des dieux bienheureux car nous sommes beaucoup plus puissants qu’eux. Et je n’épargnerais ni tes compagnons ni toi par peur de la colère de Zeus si mon cœur ne m’y invitait pas. Mais, dis-moi, en arrivant ici, où as-tu laissé ton navire bien bâti ? Est-ce au bout de l’île ou près d’ici ? Je voudrais savoir.

Il dit cela pour m’éprouver mais j’étais trop expérimenté pour tomber dans le piège et je lui fis cette réponse rusée :

— Poséidon, qui fait trembler la terre, a brisé mon navire en le fracassant contre des rochers à l’extrémité de votre île. Il l’a fait approcher d’un promontoire et le vent soufflant de la mer l’y a poussé. Avec les compagnons que tu vois ici, j’ai échappé de peu à une mort brutale.

Je parlai ainsi mais ce cœur cruel ne répondit rien. Il s’élança les mains grandes ouvertes vers mes compagnons, en saisit deux et les assomma contre le sol comme deux chiots. Leur cervelle coulait et mouillait la terre. Il les dépeça membre par membre et prépara son dîner, puis il les avala comme un lion des montagnes, ne laissant rien, ni entrailles, ni chair, ni os remplis de moelle. À la vue de ces actes cruels, nous levâmes les bras vers Zeus, les yeux en larmes et le cœur affligé. Quand le Cyclope eut rempli sa grande panse de chair humaine et bu du lait pur pour faire descendre le tout, il s’allongea dans la caverne, au milieu de ses bêtes. Moi, je songeai en mon cœur magnanime à m’approcher de lui, à tirer mon épée qui pendait le long de ma cuisse et à le frapper à la poitrine, au-dessus du foie, en tâtant l’endroit de ma main. Mais une autre pensée me retint : nous aurions nous aussi péri dans cette caverne d’une mort assurée car nous n’aurions pas pu, avec nos mains nues, écarter la pierre énorme qu’il avait placée devant la grande entrée. Nous attendîmes donc l’Aurore divine en gémissant.

Quand parut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, il ralluma le feu et se mit à traire avec soin ses magnifiques brebis, puis il plaça un agneau sous chacune. Une fois ses tâches terminées, il saisit à nouveau deux de mes hommes et prépara son repas. Quand il eut bien mangé, il poussa son bétail gras hors de la caverne, enleva sans peine la grande pierre qui obstruait l’entrée et la replaça aussitôt, comme un chasseur referme son carquois. Le Cyclope dirigea ses troupeaux vers la montagne en faisant grand bruit tandis que je restais dans la caverne à ruminer des pensées funestes. Allais-je pouvoir me venger et Athéna m’accorderait-elle la gloire ? Voici le plan qui me parut le meilleur : une immense massue gisait près de l’étable du Cyclope, faite en bois d’olivier encore vert ; il l’avait coupée pour s’en servir lorsqu’elle aurait séché. Vu sa longueur et sa largeur, elle nous semblait aussi grande que le mât d’un vaisseau noir à vingt rameurs, un large bateau de transport capable de franchir le gouffre de la mer. Je m’en approchai, en coupai la longueur d’une brasse puis l’apportai à mes compagnons en leur donnant l’ordre de l’équarrir. Ils l’égalisèrent tandis que je me penchais pour en affiler l’extrémité avant de la faire durcir en la passant dans une flamme ardente. Je la cachai bien en la dissimulant sous le fumier répandu en abondance sur tout le sol de la caverne. J’ordonnai aux hommes de tirer au sort qui aurait l’audace de soulever avec moi le pieu et de l’enfoncer dans l’œil du Cyclope quand un doux sommeil l’aurait envahi. Les quatre hommes tirés au sort furent les quatre que j’aurais choisis moi-même et j’étais le cinquième. Il revint à la nuit tombée, conduisant ses bêtes à la belle toison et il les fit toutes entrer dans la vaste caverne, sans en laisser une au-dehors — était-ce un pressentiment ou la volonté d’un dieu ? Il souleva l’immense roche et la remit en place puis il s’assit et entreprit de traire avec soin les brebis et les chèvres bêlantes. Pour finir, il plaça un petit sous chacune. Quand il eut terminé sa tâche, il saisit à nouveau deux de mes compagnons et prépara son dîner. Je m’approchai alors et dis au Cyclope, une coupe de vin sombre dans les mains :

— Tiens, Cyclope, bois du vin pour digérer ton repas de chair humaine, et tu sauras ce que contenait notre navire. Je t’en apportais pour faire une libation, espérant que tu aurais pitié de moi et que tu me laisserais rentrer chez moi ; mais ta fureur est insupportable. Insensé, comment un mortel pourrait-il te rendre visite après cela ? Tu as violé toutes les règles.

À ces mots, il saisit la coupe et la but d’un trait. Le doux breuvage lui procura un plaisir immense ; il m’en redemanda :

— Encore ! N’hésite pas et dis-moi tout de suite quel est ton nom, vite, afin que je t’offre un présent d’hospitalité qui te réjouisse. La terre fertile produit aussi du vin chez les Cyclopes et la pluie de Zeus fait croître des vignes à belles grappes mais ce que tu me donnes c’est une fontaine de nectar et d’ambroisie.

Ainsi parla-t-il et je lui versai à nouveau du vin sombre. Trois fois je lui en présentai et trois fois il le but, le pauvre sot. Quand le vin lui fut monté à la tête, je lui adressai ces paroles mielleuses :

— Cyclope, tu me demandes mon illustre nom ? Eh bien, je vais te le dire, mais n’oublie pas le présent que tu m’as promis. Mon nom est Personne. Ma mère, mon père et tous mes compagnons m’appellent Personne.

Il me répondit aussitôt de son cœur impitoyable :

— Je mangerai Personne en dernier, après ses compagnons, quand j’aurai mangé tous les autres. Voilà le présent que je te fais !

Sur ces mots, il bascula en arrière et tomba sur le dos, son cou épais penché d’un côté. Le sommeil qui dompte tout s’empara de lui ; du vin mêlé de lambeaux de chair humaine s’échappait de son gosier et il vomissait, abruti par l’ivresse. J’enfonçai alors le pieu sous la cendre épaisse jusqu’à ce qu’il soit brûlant et encourageai de la voix tous mes compagnons afin que personne ne recule saisi par la peur. Quand la branche d’olivier fut sur le point de prendre feu, quoique verte, et qu’elle rougeoya intensément, je la retirai du feu et l’approchai du Cyclope. Mes compagnons m’entourèrent. Une divinité nous insuffla une audace inouïe. Alors, ils soulevèrent le pieu d’olivier et plantèrent son extrémité pointue dans l’œil du Cyclope tandis que moi, je m’appuyais dessus de tout mon poids et le faisais pivoter, comme lorsqu’un homme perce une poutre de navire avec une vrille et que d’autres, sous lui, la saisissent de part et d’autre avec une courroie et la font tourner sans cesse. Ainsi, nous faisions tourner le pieu rougi au feu dans l’œil du Cyclope et du sang jaillissait tout autour du bois fumant. La vapeur lui ébouillantait la paupière et le sourcil, son œil se consumait et la racine de l’œil grésillait. Comme lorsqu’un forgeron plonge dans l’eau froide une hache ou une cognée rougeoyante pour la durcir et qu’elle siffle, car c’est ainsi que naît la force du fer, ainsi son œil grésillait autour du pieu d’olivier. Il émit une plainte atroce qui fit résonner tous les rochers alentour et, terrorisés, nous prîmes la fuite. Il retira le pieu sanguinolent de son œil puis, des deux mains, il le jeta loin de lui, fou de douleur. Il appela au secours les Cyclopes qui vivaient près de là, dans des cavernes, sur les collines battues par les vents. Entendant ses cris, ils accoururent de tous côtés et, se tenant autour de la caverne, lui demandèrent ce qui le tourmentait :

— Que t’est-il arrivé, Polyphème, pour que tu cries ainsi, au milieu de la nuit, et que tu nous empêches de dormir ? Un mortel disperserait-il ton bétail contre ta volonté ? Essaie-t-on de te tuer, par la ruse ou par la force ?

Le robuste Polyphème leur répondit de l’intérieur de sa caverne :

— Personne, mes amis, Personne me tue par la ruse et non par la force !

Ils lui rétorquèrent alors ces paroles ailées :

— Si tu es tout seul et que personne ne te fait violence, ce doit être une maladie envoyée par le grand Zeus : il est impossible de l’éviter mais adresse une prière à notre père, le seigneur Poséidon.

Sur ces mots, ils s’éloignèrent et moi, je riais sous cape de voir que mon nom et mon subterfuge parfait les avaient tous trompés. Le Cyclope qui gémissait et souffrait atrocement chercha à tâtons la roche et l’ôta de l’entrée. Il s’assit sur le seuil, les bras tendus, dans l’espoir d’attraper au passage l’un de nous si nous sortions au milieu des moutons. Il pensait peut-être que j’étais si naïf ! Je réfléchissais à la meilleure stratégie — allais-je trouver un moyen de nous faire échapper à la mort, mes compagnons et moi ? Mon esprit tramait des ruses et des plans de toutes sortes, comme dans tous les instants où la vie est en jeu. Le danger était terrible et menaçant. Voici l’idée qui me parut la meilleure : il y avait là des béliers bien gras, à l’épaisse toison, beaux et grands, dont la laine était sombre comme la violette. Je les attachai en silence avec des joncs flexibles sur lesquels dormait le Cyclope, ce monstre sans loi. Je liai les béliers trois par trois, celui du milieu portait un homme tandis que les deux autres, de chaque côté, servaient à le protéger. Chaque homme était donc porté par trois béliers. Et moi ? Comme il restait un bélier qui était de loin le plus gros de tout le troupeau, je le saisis par le dos, me glissai sous son ventre velu et, les mains fermement agrippées, je restai là suspendu à sa toison moelleuse, le cœur patient. Nous attendîmes l’Aurore divine en gémissant.

Quand parut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, les béliers s’élancèrent hors de la caverne, vers les pâturages, tandis que les brebis qui n’avaient pas été traites bêlaient dans les enclos, les mamelles prêtes à éclater. Leur maître, torturé par une vive douleur, tâtait le dos de chaque bête qui s’arrêtait devant lui mais le fou ne remarqua pas que mes hommes étaient accrochés sous la poitrine de ses moutons laineux. Dernier du troupeau, le gros bélier s’avança, alourdi par sa toison et par moi avec mes mille ruses. Le robuste Polyphème le caressa et lui dit :

— Cher bélier, pourquoi es-tu le dernier du troupeau à quitter la caverne ? Jadis, tu n’étais jamais à la traîne et tu étais le premier à t’élancer avec ardeur pour aller brouter les tendres fleurs des prés ; tu étais le premier arrivé près du courant des rivières ; et le premier, le soir, à vouloir rentrer à l’étable. Et maintenant te voilà le dernier de tous ! Regretterais-tu l’œil de ton maître ? Un homme malfaisant, aidé de ses compagnons perfides, l’a crevé après avoir terrassé mon esprit par le vin. C’est Personne, dont je dis bien haut qu’il n’a pas encore échappé à la mort. Ah ! si seulement tu pensais comme moi et si tu pouvais parler et me dire où il se cache pour éviter ma colère ! Je l’écraserais contre le sol, sa cervelle éclabousserait la caverne et je serais soulagé des maux que m’a fait endurer ce vaurien de Personne.

À ces mots, il poussa le bélier au-dehors. Quand nous fûmes parvenus à quelque distance de la caverne et de l’étable, je me détachai le premier de mon bélier puis je déliai mes compagnons. Sans cesser de nous retourner, nous pressâmes devant nous les bêtes bien grasses et alertes jusqu’au navire. Nos chers compagnons furent heureux de nous revoir, nous qui avions échappé à la mort, mais ils pleuraient les disparus en gémissant. Je les arrêtai net et d’un froncement de sourcils interdis à chacun de verser des larmes. Je leur donnai l’ordre de charger au plus vite tout le bétail à la belle toison et de gagner le large. Ils embarquèrent aussitôt, prirent place sur leurs bancs et, assis à la file, ils frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Une fois au large, à la distance où la voix porte encore jusqu’à la côte, j’adressai au Cyclope ces paroles injurieuses :

— Ce ne sont pas les compagnons d’un lâche que tu as dévorés dans ta caverne profonde avec une violence de brute. Tes crimes devaient se retourner contre toi, monstre cruel, car tu as osé manger tes hôtes dans ta propre demeure. Voilà pourquoi Zeus et les autres dieux t’ont puni !

Je parlai ainsi et sa rage redoubla dans son cœur. Il arracha la cime d’une haute montagne et la lança si loin qu’elle tomba juste devant la proue sombre de notre navire. Le rocher fit enfler la mer, une immense vague reflua et projeta notre embarcation vers la terre ferme et la força vers le rivage. Je saisis une longue perche pour la repousser et j’encourageai mes compagnons d’un signe de la tête et les exhortai à s’arc-bouter sur leurs rames pour éviter la catastrophe. Ils se penchèrent en avant et forcèrent sur leurs rames. Quand nous eûmes laissé derrière nous une distance deux fois plus grande que la première fois, j’interpellai à nouveau le Cyclope. Mes compagnons autour de moi tentaient de me retenir l’un après l’autre avec des paroles apaisantes :

— Insensé, pourquoi provoquer pareil sauvage ? Avec ce rocher qu’il a jeté dans la mer, il nous a fait revenir vers la terre ferme et nous avons cru mourir sur le coup. S’il entend l’un de nous parler ou murmurer, il fracassera nos têtes et les poutres du navire avec un rocher pointu : il peut lancer très loin !

Ainsi parlaient-ils mais sans persuader mon cœur magnanime. Je revins à la charge avec ces mots :

— Cyclope, si jamais un mortel t’interroge sur ton hideuse cécité, dis-lui que c’est Ulysse, le destructeur de cités, qui t’a ôté la vue, Ulysse fils de Laërte et habitant d’Ithaque.

Je dis ces mots et il me répondit par ce discours et ces lamentations :

— Ah ! Malheur ! L’ancienne prophétie s’est accomplie ! Il y avait jadis ici un devin, le grand et noble Thélème fils d’Euryme, qui excellait dans l’art de la divination et qui passa ses vieux jours parmi les Cyclopes en prédisant l’avenir. Il m’a annoncé que tout cela se produirait, que la main d’Ulysse me priverait de la vue. Je m’attendais depuis à voir surgir un être grand et beau, investi d’une force extraordinaire ; et voilà que c’est un minuscule minable de rien du tout qui m’a ôté la vue après m’avoir terrassé par le vin. Allez, reviens, Ulysse, je t’offrirai mes beaux présents et je presserai le dieu qui fait trembler la terre de t’accorder le retour puisque je suis son fils et qu’il se flatte d’être mon père. Lui seul me guérira, s’il le veut, et nul autre parmi les dieux bienheureux et les mortels.

À ces mots, je lui répliquai :

— Ah ! si seulement je pouvais te priver du souffle et de la vie et t’expédier au royaume d’Hadès aussi sûrement que personne, pas même le dieu qui fait trembler la terre ne guérira ton œil.

Je parlai ainsi et lui se mit à prier le seigneur Poséidon en tendant les mains vers le ciel étoilé :

— Écoute-moi, Poséidon aux cheveux outremer, dieu des flots qui entourent la terre ! Si je suis bien ton fils et que tu te glorifies d’être mon père, alors accorde-moi qu’Ulysse, le destructeur de cités, le fils de Laërte, habitant d’Ithaque, ne rentre pas chez lui. Et si jamais son destin est de revoir ses proches et de regagner sa demeure bien bâtie dans la terre de ses pères, qu’il y parvienne vieux et misérable, privé de tous ses compagnons, à bord d’un navire étranger, et qu’il trouve le malheur régnant dans sa demeure.

Telles furent ses prières et le dieu aux cheveux outremer l’entendit. Il souleva une nouvelle roche — bien plus grande encore —, la fit tournoyer et la lança de toutes ses forces. Elle tomba juste derrière notre vaisseau à la proue bleu marine, manquant de peu le bout du gouvernail. Le rocher fit enfler la mer et la vague nous propulsa jusqu’à la terre. Quand nous atteignîmes l’île où mouillaient côte à côte les autres navires solides, nos compagnons étaient assis autour de la rade et nous attendaient en se lamentant ; nous tirâmes le navire sur le sable et nous débarquâmes sur le rivage. Puis, nous sortîmes du navire profond le troupeau du Cyclope et nous le répartîmes équitablement pour que personne ne reparte lésé. Quant au grand bélier, mes compagnons aux belles jambières qui faisaient le partage me l’attribuèrent, en plus du reste, à moi seul. Je le sacrifiai sur la grève à Zeus, le fils de Cronos, dieu des sombres nuages qui règne sur le monde, et fis brûler les cuisses. Mais Zeus dédaigna mon offrande ; il méditait les moyens d’anéantir tous nos navires solides ainsi que mes chers compagnons. Tout le jour, jusqu’au soleil couchant, nous restâmes assis à festoyer de viandes abondantes et de vin délicieux. Quand le soleil se coucha et que l’obscurité survint, nous nous endormîmes au bord de l’eau. Quand parut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, j’encourageai mes compagnons et leur donnai l’ordre d’embarquer et de larguer les amarres. Ils montèrent aussitôt à bord et, assis sur les bancs à la file, ils frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Et de là nous reprîmes la mer, heureux d’avoir échappé à la mort, mais le cœur affligé par la perte de nos chers compagnons.

 

 

 

 

Éole et les Lestrygons [Chant X, 1-139]

 

Nous atteignîmes ensuite l’île d’Éolie où vivait Éole, le fils d’Hippotas, cher aux dieux immortels : c’est une île flottante, entourée d’un rempart de bronze indestructible et d’une falaise lisse qui se dresse à pic au-dessus de la mer. Douze enfants avaient vu le jour dans son palais, six filles et six garçons, tous à la fleur de l’âge. Il donna ses filles pour épouses à ses fils. Assis près de leur père chéri et de leur mère bien-aimée, ils festoient perpétuellement, entourés de mets d’une variété infinie. Le jour, le fumet des viandes rôties embaume le palais qui retentit du son plaintif des flûtes tandis que la nuit, chacun dort auprès de son épouse vénérable, sur des tapis et des lits sculptés. Nous arrivâmes donc à la ville et entrâmes dans leur somptueux palais. Pendant un mois entier, Éole m’accueillit en ami et me pressa de questions sur Ilion, les navires des Argiens et le retour des Achéens. Je lui racontai tout fidèlement. Ensuite, lorsque je voulus me mettre en route et que je l’engageai à me laisser partir, il ne me refusa rien et prépara mon départ. Il me donna une outre qu’il avait faite avec la peau d’un bœuf de neuf ans et il y enferma le souffle des vents mugissants, car le fils de Cronos l’a fait maître des vents : il peut les apaiser ou les déchaîner à son gré. Il attacha l’outre dans notre profond navire avec une chaîne d’argent brillante afin que pas un souffle ne s’en échappe. Pour moi, il laissa toutefois sortir la brise du Zéphyr afin qu’il porte nos navires. Mais son plan allait échouer avant la fin et nous allions précipiter notre perte par notre propre folie. Pendant neuf jours et neuf nuits, nous naviguâmes sans relâche. Le dixième jour, la terre de nos pères était en vue. Nous pouvions même distinguer des hommes qui attisaient leurs feux tant la côte était proche. C’est alors qu’un doux ¬sommeil gagna mon corps épuisé d’avoir sans cesse dirigé le gouvernail — je ne le confiais jamais à aucun de mes compagnons afin d’accélérer notre retour vers la terre de nos pères. Mes compagnons se mirent à discuter entre eux et affirmèrent que je rapportais chez moi de l’or et de l’argent, présents du magnanime Éole, le fils d’Hippotas. Chacun disait en regardant son voisin :

— Ah ! comme il est aimé et estimé de tous les hommes dont il a visité la ville ou le pays !

— Il rapporte de Troie une magnifique part de butin alors que nous, qui avons parcouru le même chemin, nous revenons chez nous les mains vides.

— Et voilà qu’Éole lui a donné ce présent comme une faveur amicale !

— Voyons vite ce que renferme ce sac, combien d’or et d’argent !

Ainsi parlaient-ils et cette funeste suggestion gagna l’accord de tous. Ils délièrent l’outre et tous les vents s’en échappèrent. Aussitôt une tempête s’abattit sur eux et les entraîna au large, malgré leurs larmes, loin de la terre de leurs pères. Je m’éveillai en sursaut et me demandai si je devais me jeter du navire et périr dans les flots ou endurer cela en silence et rester parmi les vivants. J’endurai et restai ; le visage couvert, je m’étendis dans le navire. Le déchaînement terrible des vents emportait de nouveau notre flotte vers l’île d’Éolie, tandis que mes compagnons gémissaient. Nous débarquâmes sur la terre ferme et nous puisâmes de l’eau puis, sans tarder, mes compagnons prirent un repas près des vaisseaux rapides. Quand nous eûmes absorbé nourriture et boisson, je pris avec moi un messager et deux compagnons et me rendis au splendide palais d’Éole. Je le trouvai attablé auprès de sa femme et de ses enfants. Nous entrâmes dans le palais et nous nous assîmes sur le seuil, près de la porte, mais ceux-ci, stupéfaits de nous voir, me lancèrent ces questions :

— Comment es-tu revenu, Ulysse ? Quelle divinité maléfique s’est attaquée à toi ? Nous avions pourtant préparé ton départ avec soin pour que tu regagnes ta patrie et ton palais, ou tout endroit où il te plairait d’aller.

Ainsi parlèrent-ils et je leur répondis, le cœur affligé :

— Je suis la victime de mes mauvais compagnons et d’un sommeil fatal. Remédiez à tout cela, mes amis, c’est en votre pouvoir.

Je dis ces mots pour les apitoyer par de douces paroles, mais ils restèrent silencieux et le père me répondit par ce discours :

— Quitte cette île en vitesse, toi la plus vile des créatures vivantes ! Il m’est interdit d’aider ou de reconduire l’homme qui est haï par les dieux bienheureux. Va-t’en, puisque tu es venu ici haï par les immortels !

Sur ces mots il me chassa de son palais, malgré mes plaintes profondes. De là nous reprîmes la mer, le cœur affligé. Le moral des hommes était affaibli par leurs pénibles efforts pour ramer : à cause de notre propre folie, aucun vent favorable ne se levait plus. Pendant six jours et six nuits, nous naviguâmes sans répit ; le septième jour, nous atteignîmes la citadelle perchée de Lamos, la ville des Lestrygons à la vaste muraille, où le berger qui rentre appelle un autre berger qui sort à son tour. Un homme qui ne dormirait pas pourrait y gagner un double salaire, l’un en menant paître les bœufs, l’autre en gardant les moutons blancs car les chemins du jour et de la nuit se suivent de près. Nous entrâmes dans un port magnifique, encerclé de très hautes falaises qui entourent toute la rade et sont prolongées de deux caps se faisant face qui en rétrécissent l’entrée. C’est là que relâchèrent les navires recourbés de tous mes compagnons. Ils les attachèrent les uns aux autres dans le port profond : aucune vague ne troublait jamais sa surface, ni petite ni grande, mais un calme scintillant régnait tout autour.

Je fus le seul à laisser mon navire noir à l’extérieur, juste à l’entrée du port, en l’amarrant à la falaise avec un câble. J’escaladai les rochers jusqu’à un point d’observation et m’y postai. On ne distinguait aucune trace du travail des bœufs ni des hommes mais de la fumée s’élevait de cette terre. J’envoyai donc des compagnons en éclaireurs pour découvrir qui habitait ce pays et si c’était des hommes mangeurs de pain. Je choisis deux hommes auxquels j’adjoignis un messager. Ils débarquèrent et suivirent une route aplanie par laquelle les chariots transportaient vers la ville le bois des montagnes escarpées. Devant les murs de la ville, ils rencontrèrent une jeune fille qui puisait de l’eau : c’était la robuste fille du Lestrygon Antiphate. Elle était descendue vers la fontaine aux eaux limpides d’Artacie d’où l’on remontait l’eau pour la ville. Mes compagnons s’approchèrent et lui demandèrent qui était le roi de ce pays et sur quels peuples il régnait. Elle leur indiqua aussitôt la haute demeure de son père. Quand ils pénétrèrent dans le somptueux palais, ils virent sa femme, aussi grande qu’un pic montagneux, et ils en furent horrifiés. Elle appela sur-le-champ l’illustre Antiphate, son époux, qui revint de la place publique et leur prépara une mort terrible. Il saisit l’un de mes compagnons pour en faire son repas, tandis que les deux autres prenaient la fuite et regagnaient les navires. Antiphate poussa un cri qui retentit dans toute la ville et les robustes Lestrygons accoururent en foule de tous côtés. Ils ressemblaient moins à des hommes qu’à des géants. Ils lançaient des morceaux de rochers détachés de la falaise, qu’un homme aurait eu de la peine à soulever. Une rumeur épouvantable d’hommes mourants et de navires brisés s’éleva de la mer. Les Lestrygons transpercèrent mes compagnons comme de simples poissons et repartirent avec leur triste festin. Pendant qu’ils massacraient les équipages dans la rade profonde, je tirai mon épée qui pendait sur ma cuisse et tranchai les câbles de mon navire à la proue bleu marine. J’encourageai aussitôt mes compagnons et leur donnai l’ordre de s’arc-bouter sur leurs rames pour échapper à la catastrophe. Ils soulevèrent tous ensemble les flots avec leurs rames, terrifiés par la mort et, à notre grande joie, le navire s’échappa vers le large en évitant les rochers qui pleuvaient du ciel. Tous les autres, piégés ensemble, périrent sans pouvoir fuir.

De là nous reprîmes la mer, heureux d’avoir échappé à la mort, mais le cœur affligé par la perte de nos chers compagnons. Nous atteignîmes ensuite l’île d’Aiaié où habitait Circé aux belles boucles, une déesse redoutable à la voix de femme, et sœur du terrible Æètès. Tous deux sont enfants du Soleil qui éclaire les mortels et de Persé, leur mère, qui est fille de l’Océan.

 

 

 

 

 

 

 

Circé [Chant X, 190-399]

 

Quand apparut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, je réunis les hommes en assemblée et leur dis à tous :

— Écoutez mes paroles, chers compagnons, malgré vos souffrances. Nous ignorons la direction des ténèbres et celle de l’aurore, nous ignorons où le soleil qui éclaire les hommes descend sous la terre et où il reparaît, mais réfléchissons vite à un plan, s’il en reste encore un. Pour ma part je n’en suis pas certain. Je suis monté sur un promontoire escarpé et j’ai découvert une île autour de laquelle la mer sans limite forme une couronne : l’île elle-même est basse et j’ai vu de la fumée s’élever de l’intérieur, à travers une épaisse forêt.

Je leur parlai ainsi et leur cœur se brisa au souvenir de la cruauté du Lestrygon Antiphate et de la violence du Cyclope magnanime, mangeur de chair humaine. Ils poussèrent des cris perçants et pleurèrent abondamment mais leurs plaintes ne servaient à rien. Je divisai mes compagnons aux belles jambières en deux groupes et désignai un chef pour chacun : je pris la tête du premier et Euryloque au visage de dieu celle du second. Nous agitâmes aussitôt les sort dans un casque de bronze et c’est le sort du magnanime Euryloque qui fut tiré. Il se mit en marche avec ses vingt-deux compagnons en larmes et nous qui restions derrière étions aussi en pleurs. Dans un vallon au milieu des bois, ils trouvèrent la demeure de Circé, construite en pierres polies sur une hauteur dégagée. Des loups des montagnes et des lions habitaient tout autour ; elle les avait ensorcelés elle-même avec ses drogues maléfiques. Ils n’attaquèrent pas mes hommes, mais se dressaient sur leurs pattes arrière en faisant frétiller leurs longues queues. Comme les chiens qui tournent autour de leur maître en agitant la queue lorsqu’il rentre d’un repas, excités par ce qu’il leur rapporte, ainsi les lions et les loups griffus encerclaient mes compagnons en agitant la queue. À la vue de ces monstres féroces, ils prirent peur et se réfugièrent devant les portes de la déesse aux belles boucles. À l’intérieur, ils entendaient Circé chanter d’une voix mélodieuse tandis qu’elle allait et venait à sa toile sublime — un de ces ouvrages resplendissants de finesse et de grâce qui sont le secret des déesses. Politès, le meneur de guerriers, le compagnon que j’aimais et respectais le plus, leur fit ce discours :

— Mes amis, quelqu’un tisse à l’intérieur une toile immense en chantant d’une voix délicieuse. Tout le sol en résonne. Femme ou déesse ? Appelons sans plus tarder !

À ces mots, ils appelèrent en criant. Elle sortit aussitôt et ouvrit ses portes étincelantes. Elle les invita à l’intérieur et tous la suivirent, sans se méfier. Euryloque seul resta en arrière, il avait flairé le piège. Elle les fit entrer, leur offrit des fauteuils et des chaises et leur prépara une mixture de fromage, de farine d’orge et de miel nouveau dilués dans du vin de Pramnos, mais elle y mélangea aussi des drogues néfastes pour leur ôter tout souvenir de leur patrie. Elle leur servit sa potion et, dès qu’ils l’eurent avalée, elle leur donna des coups de baguette et les enferma dans sa porcherie. Des porcs, voilà ce qu’ils étaient devenus : tête, grognements, soies sur le corps, ils en avait toute l’apparence mais ils avaient conservé leur intelligence humaine. Circé les enferma malgré leurs gémissements et leur jeta en pâture des glands de hêtre et de chêne et des cornouilles, la nourriture habituelle des porcs qui se vautrent par terre.

Aussitôt, Euryloque revint au vaisseau rapide et noir pour nous annoncer la nouvelle du sort cruel qu’avaient subi nos chers compagnons. Mais, malgré ses efforts, pas un mot ne sortait de sa bouche. La douleur qui l’avait frappé était trop immense ; ses yeux se remplissaient de larmes et son cœur débordait de chagrin. Nous l’assaillîmes de questions, stupéfaits, et il finit par nous raconter la disparition de ses compagnons :

— Nous avons traversé la forêt, comme tu l’avais ordonné, illustre Ulysse, et nous avons trouvé dans un vallon une magnifique demeure construite en pierres polies sur une hauteur dégagée. Là, nous entendîmes quelqu’un aller et venir à l’intérieur devant une grande toile en chantant d’une voix mélodieuse. Était-ce une femme ou une déesse ? Les compagnons appelèrent en criant. Elle sortit aussitôt, ouvrit ses portes étincelantes et nous invita. Tous la suivirent, sans se méfier, mais moi je restai en arrière, ayant flairé le piège. Ils ont disparu tous ensemble, aucun n’a reparu ; pourtant je suis resté assis longtemps à les guetter.

Ainsi parla-t-il. Je passai aussitôt autour de mes épaules ma grande épée en bronze cloutée d’argent ainsi que mon arc et je le pressai de me conduire par le même chemin. Mais il m’entoura les genoux des deux bras et m’implora en gémissant avec ces paroles ailées :

— Ne m’oblige pas à y retourner, enfant de Zeus ! Laisse-moi ici ! Toi non plus tu n’en reviendras pas, je le sais, et tu ne ramèneras aucun de nos compagnons ! Fuyons au plus vite avec ceux qui restent. Nous pouvons encore éviter le jour fatal.

Il dit cela mais je lui répondis :

— Euryloque, reste ici. Mange et bois en sécurité près du vaisseau noir. Moi j’y vais. Il le faut.

Sur ces mots, je quittai le navire et la mer pour monter à l’intérieur de l’île. Je venais de traverser le vallon sacré et j’approchais de la grande demeure de Circé aux mille philtres lorsque Hermès à la baguette en or apparut devant moi, sur le chemin de la maison, sous les traits d’un jeune homme plein de grâce dont le visage se couvre du premier duvet. Il me saisit la main et me dit :

— Où vas-tu, malheureux, tout seul sur ces collines, dans des contrées que tu ne connais pas ? Tes compagnons sont enfermés là-dedans, dans la maison de Circé, comme des cochons dans leur tanière obscure. Viens-tu pour les délivrer ? Je t’avertis, tu n’en ressortiras pas et tu resteras enfermé là avec les autres. Mais je peux te délivrer de ce danger et te sauver. Tiens ! prends cette herbe magique et emporte-la avec toi dans la demeure de Circé. Son pouvoir te préservera du jour fatal. Je vais te révéler tous les desseins maléfiques de Circé : elle te préparera une potion dans laquelle elle jettera des drogues. Elle ne réussira pas à t’ensorceler car cette herbe magique l’en empêchera. Écoute bien chacun de mes conseils : lorsque Circé t’aura frappé de sa baguette, tire ton épée pointue qui pend le long de ta cuisse et précipite-toi sur elle, comme si tu voulais la transpercer. Elle sera effrayée et t’invitera à partager son lit. Ne songe pas un instant à refuser sa couche — c’est une déesse — si tu veux qu’elle délivre tes compagnons et qu’elle prenne soin de toi. Demande-lui de te jurer par le serment solennel des dieux bienheureux qu’elle ne tramera pas contre toi quelque nouveau malheur, de peur qu’elle ne t’enlève ta force et ta virilité quand tu seras dénudé.

À ces mots, le messager éblouissant me tendit l’herbe magique qu’il avait arrachée de la terre. Il m’expliqua son pouvoir. Sa racine était noire et sa fleur blanche comme le lait et les dieux l’appellent « moly ». Il est très difficile pour les mortels de la déraciner mais les dieux sont tout-puissants.

Hermès repartit alors vers les cimes de l’Olympe, en survolant l’île boisée. Quant à moi, je me rendis à la demeure de Circé, le cœur tourmenté par mille pensées. Devant les portes de la déesse aux belles boucles, je m’arrêtai et appelai. Elle sortit aussitôt, ouvrit ses portes étincelantes et m’invita à l’intérieur. Je la suivis la mort dans l’âme. Elle me fit entrer et asseoir sur un fauteuil à clous d’argent. C’était un siège magnifique, richement ouvragé, muni d’un tabouret pour que je repose mes pieds. Elle me prépara sa potion dans une coupe en or et y jeta sa drogue, la traîtresse. Elle me la servit, je la bus d’un trait mais le charme n’agit pas. Elle me frappa de sa baguette en prononçant ces mots :

— Va tout de suite dans la porcherie te coucher près de tes compagnons !

Ainsi parla-t-elle mais j’avais tiré mon épée pointue qui pendait le long de ma cuisse et je me précipitai sur elle comme si je voulais la transpercer. Elle poussa un grand cri et s’effondra à mes genoux. Elle me dit en gémissant ces paroles ailées :

— Qui es-tu et d’où viens-tu ? Où sont ta cité et ta famille ? Quel prodige ! Tu as bu mon philtre mais tu n’as pas été ensorcelé ! Jamais un homme n’a résisté à cette potion quand elle a franchi ses lèvres et qu’il l’a avalée, jamais. Mais toi, tu es habité d’un esprit insensible à la magie ! Tu dois être Ulysse, l’homme aux mille tours… Hermès, le messager éblouissant à la baguette d’or, me disait toujours qu’il viendrait cet Ulysse, à son retour de Troie, sur un vaisseau rapide et noir. Remets ton épée dans son fourreau et montons nous coucher ensemble afin que les charmes de l’amour nous donnent confiance l’un en l’autre.

Ainsi parla-t-elle mais je lui répondis :

— Ô Circé, comment peux-tu m’inviter à faire preuve de douceur envers toi ? Toi qui as transformé mes compagnons en cochons, dans ton propre palais, et qui élabores des ruses contre moi ici même ! Tu m’invites à aller dans ta chambre et à monter dans ton lit pour mieux m’enlever ma force et ma virilité lorsque je serai nu ! Je refuse ! À moins que tu n’acceptes de faire le serment solennel que tu ne trameras pas contre moi quelque nouveau malheur.

Je lui dis cela et elle fit aussitôt le serment que je lui demandais. Quand elle eut juré et terminé le serment, alors, enfin, je montai dans le lit sublime de Circé.

Pendant ce temps, les servantes s’activaient dans le palais. Elles étaient quatre au service de la déesse, enfants des sources, des bois et des fleuves sacrés qui coulent vers la mer. L’une recouvrait les fauteuils de draps de lin et jetait par-dessus de belles étoffes pourpres ; la deuxième disposait devant les sièges des tables d’argent sur lesquelles elle plaçait des corbeilles en or ; la troisième diluait un vin délicieux et doux comme le miel dans un cratère d’argent et distribuait des coupes en or ; la quatrième apportait de l’eau et allumait un feu sous un grand trépied où l’eau était mise à chauffer. Quand l’eau frémit dans le bronze luisant, elle me conduisit au bain, fit tiédir délicieusement l’eau du grand chaudron et me la versa sur la tête et les épaules jusqu’à ce que disparaisse de mes membres la fatigue qui accable le cœur. Quand elle m’eut baigné et frotté d’huile fluide, elle me vêtit d’une tunique et d’un beau manteau, puis me fit entrer dans la pièce et asseoir sur un fauteuil à clous d’argent, un siège magnifique et richement ouvragé, muni d’un tabouret pour les pieds. Une servante apporta de l’eau qu’elle versa d’une belle aiguière d’or dans un bassin d’argent pour que je me rince les mains. Elle approcha ensuite une table brillante. Une digne intendante apporta le pain et le disposa devant moi avec des mets nombreux, m’offrant tout ce qu’elle avait en réserve. Circé m’invita à manger mais mon cœur n’en avait pas envie. Je restais immobile, l’esprit ailleurs, prévoyant de nouveaux malheurs. Quand elle vit que je ne faisais pas un geste vers la nourriture et que j’étais absorbé par un puissant chagrin, elle vint près de moi et me dit ces paroles ailées :

— Ulysse, pourquoi restes-tu là, comme un muet, à te ronger le cœur, sans toucher à la nourriture et à la boisson ? Tu soupçonnes une autre ruse ? Tu n’as pourtant rien à redouter : je viens de te faire un serment qui me lie.

Ainsi parla-t-elle mais je lui répondis :

— Ô Circé, quel homme droit endurerait de manger et de boire avant d’avoir délivré ses compagnons et de les avoir revus de ses yeux ? Si tu m’invites à manger et à boire sans arrière-pensée, délivre-les, afin que je voie de mes yeux mes compagnons bien-aimés.

Je dis ces paroles. Circé traversa la grande salle et sortit, sa baguette à la main. Elle ouvrit les portes de la porcherie et en fit sortir mes compagnons qui ressemblaient à des porcs de neuf ans. Ils se tinrent en face d’elle. Elle passa parmi eux pour appliquer sur chacun un nouvel onguent magique. Les soies qui avaient poussé sous l’effet de la première drogue maléfique offerte par l’auguste Circé tombèrent soudain de leurs membres. Ils redevinrent des hommes, plus jeunes, beaucoup plus beaux et plus grands qu’auparavant. Ils me reconnurent aussitôt et chacun me prit la main. Le désir de pleurer s’empara de chacun et la demeure entière retentit de l’écho de nos sanglots. La déesse elle-même était émue.

 

 

 

 

 

[Ulysse et ses compagnons acceptent l’invitation de Circé et séjournent dans l’île. Ils festoient du matin au soir. Après une année passée ainsi, les compagnons incitent Ulysse à quitter sa divine compagne et à penser au retour. Circé  informe Ulysse qu’avant de rentrer à Ithaque, ils devront entreprendre un voyage au pays des morts pour aller consulter le devin Tirésias. Elle leur donne toutes les indications nécessaires pour ce voyage périlleux. Avant le départ, Elpénor, un compagnon d’Ulysse, se tue en tombant du toit.]

 

 

 

 

 

Dialogue avec les morts [Chant XI, 1-224]

 

Nous descendîmes jusqu’au navire, sur le rivage, et nous le tirâmes d’abord dans l’eau divine, avant de placer le mât et les voiles dans sa coque noire, d’y charger les bêtes et d’embarquer à notre tour, affligés et pleurant à chaudes larmes. Derrière le vaisseau à la proue bleu marine, Circé aux belles boucles, la déesse redoutable qui parle d’une voix de femme, nous envoya un compagnon efficace : un vent favorable qui gonflait nos voiles. Quand tous les équipements furent à bord, nous nous assîmes ; le vent et le pilote se chargeaient de guider le navire. Toute la journée les voiles restèrent tendues et le bateau fendit les flots ; puis le soleil plongea vers la mer et tous les chemins s’assombrirent.

Le navire parvint aux limites de l’Océan dont le cours est profond. On trouve là le peuple et la cité des hommes cimmériens, qui sont enveloppés de brouillard et de nuages ; jamais le Soleil aux rayons éclatants ne les aperçoit, ni quand il monte vers le ciel étoilé, ni quand il inverse sa course et redescend vers la terre. Une nuit funeste recouvre ces malheureux mortels. À notre arrivée, nous abordâmes et nous fîmes sortir les bêtes du navire. Ensuite, nous suivîmes le cours de l’Océan jusqu’au lieu que Circé avait indiqué.

Là, Périmède et Euryloque tinrent les victimes tandis que moi, je tirais mon glaive acéré qui pendait le long de ma cuisse et creusais une fosse longue et large d’une coudée. Je versai autour une libation pour tous les morts, d’abord de lait et de miel, puis de vin doux et enfin, la troisième fois, d’eau ; je répandis de la farine blanche. J’implorai mainte fois les têtes évanescentes des morts en faisant le vœu qu’à mon retour à Ithaque, je sacrifierais dans mon palais une vache stérile, la plus belle de toutes, que je remplirais un bûcher de trésors, et que pour le seul Tirésias j’immolerais spécialement un bélier tout noir, le plus beau de nos troupeaux. Après avoir supplié les nations des morts par mes vœux et mes prières, je saisis les bêtes et les égorgeai au-dessus de la fosse. Un sang noir s’en écoulait. Du fond de l’Érèbe arrivèrent en foule les âmes des morts : jeunes filles, jeunes gens, vieillards accablés par les souffrances, jeunes vierges tendres au cœur attristé par un chagrin récent. Il y avait là aussi une multitude d’hommes transpercés par des lances à la pointe de bronze, des guerriers victimes d’Arès encore vêtus de leur armure ensanglantée. Par centaines, ils se pressaient de tous côtés autour de la fosse dans une clameur prodigieuse. Une terreur blême me gagnait. J’encourageai alors mes compagnons et leur donnai l’ordre d’écorcher les bêtes qui gisaient devant nous, égorgées par le bronze cruel, de les brûler et d’adresser des prières aux dieux, au puissant Hadès et à la terrible Perséphone. Moi-même, je tirai mon épée pointue de ma cuisse et je restai assis là, pour empêcher les têtes évanescentes des morts de s’approcher du sang, avant que j’aie interrogé Tirésias.

La première à se présenter fut l’âme d’Elpénor, mon compagnon. Il n’avait pas encore été enseveli sous la terre aux larges voies : nous avions abandonné son corps dans le palais de Circé, sans sépulture et sans larmes, parce qu’une autre tâche nous appelait. Je pleurai à sa vue ; mon cœur fut pris de pitié et je lui dis ces paroles ailées :

— Elpénor, comment es-tu parvenu jusqu’aux ténèbres souterraines ? Tu es arrivé plus vite à pied que moi sur mon vaisseau noir.

Je parlai ainsi et il me répondit en se lamentant par ce discours :

— Divin fils de Laërte, Ulysse aux mille ruses, la volonté funeste d’une divinité et un excès de vin m’ont égaré. Je m’étais couché dans le palais de Circé mais au lieu de songer à revenir sur mes pas pour descendre par le grand escalier, je chutai du toit, la tête la première, mon cou se brisa au niveau des vertèbres et mon âme descendit chez Hadès. Et maintenant je te supplie, au nom de ceux que tu as laissés derrière toi, loin d’ici, au nom de ton épouse et de ton père qui t’a élevé quand tu étais petit, et de Télémaque, que tu as laissé seul dans ton palais. Je sais qu’en quittant la demeure d’Hadès, tu arrêteras dans l’île d’Aiaié ton navire bien bâti. Alors, une fois là-bas, je te supplie, ô roi, de te souvenir de moi ; de ne pas repartir au loin en m’abandonnant, privé de larmes et de sépulture, afin que je n’attire pas sur toi la colère des dieux. Je te supplie de me brûler avec mon armure et mes armes et de m’élever un tombeau sur le bord de la mer blanchie par l’écume — le tombeau d’un homme malheureux — pour que les hommes du futur aient connaissance de mon sort ; accomplis cela pour moi et plante sur ma tombe la rame avec laquelle je ramais de mon vivant, lorsque mes compagnons m’entouraient.

Ainsi parla-t-il et je lui répondis par ces mots :

— Tout cela, mon malheureux ami, je l’accomplirai ; je le ferai pour toi.

Nous échangions ces paroles sinistres, assis l’un en face de l’autre, moi d’un côté, tenant mon glaive au-dessus du sang, le fantôme de mon compagnon de l’autre, parlant abondamment.

Et vint soudain l’âme de ma mère, morte désormais, Anticlée, la fille du magnanime Autolycos, que j’avais laissée vivante à mon départ pour la ville sacrée d’Ilion. Je pleurai à sa vue et mon cœur se remplit de pitié mais, malgré ma peine extrême, je ne la laissai pas s’approcher du sang avant d’avoir interrogé Tirésias.

Elle vint enfin, l’âme du Thébain Tirésias, munie d’un sceptre d’or. Il me reconnut et me dit :

— Divin fils de Laërte, Ulysse aux mille ruses, pourquoi es-tu venu, ô malheureux, abandonnant la lumière du soleil afin de voir les morts et ce pays sans joie ? Éloigne-toi de la fosse, écarte ton glaive acéré, que je puisse boire du sang et te dire des vérités.

Ainsi parla-t-il. Je me reculai et rentrai dans son fourreau mon épée cloutée d’argent. Quand il eut bu le sang noir, le devin infaillible m’adressa ces paroles :

— Un retour aussi doux que le miel, voilà ce que tu cherches, illustre Ulysse, mais un dieu te le rendra difficile : je ne pense pas que tu puisses échapper au dieu qui fait trembler la terre, son cœur est rempli de ressentiment contre toi, il enrage parce que tu as ôté la vue à son fils chéri. Malgré cela, malgré toutes les souffrances, vous pourriez rentrer chez vous si seulement tu voulais retenir tes désirs et ceux de tes compagnons dès que ton vaisseau bien bâti et rescapé de la mer violacée aura abordé dans l’île de Trinacie. Quand vous aurez trouvé les vaches qui paissent et les grasses brebis du Soleil qui voit tout et entend tout, si tu laisses ses troupeaux indemnes et que tu penses au retour, vous pourrez encore gagner Ithaque, malgré les épreuves. Mais si tu leur fais du mal, je te prédis que tu perdras à la fois ton navire et tes compagnons, et si jamais tu en réchappes toi-même, tu ne regagneras ta patrie que vieux et misérable, privé de tous tes compagnons, à bord d’un navire étranger ; tu trouveras le malheur régnant dans ta maison, des hommes arrogants qui engloutissent ton bien tout en courtisant ta divine épouse qu’ils couvrent de présents pour obtenir sa main. Assurément, à ton retour, tu leur feras payer leurs actes violents. Mais quand tu auras tué les prétendants dans ton palais, par la ruse ou, sans te cacher, par le bronze acéré, alors pars à nouveau en emportant avec toi une rame profilée, jusqu’à ce que tu arrives chez des hommes qui ne connaissent pas la mer, qui ne salent jamais leur nourriture et qui ignorent aussi les navires aux flancs écarlates et les rames profilées qui permettent aux bateaux de voler sur les eaux. Je vais te dire un signe très clair, que tu ne pourras pas manquer : lorsque tu croiseras un autre voyageur qui appellera la rame que tu portes sur ton épaule lustrée un fléau pour battre les épis, alors plante en terre ta rame profilée et offre de beaux sacrifices à Poséidon, le seigneur de la mer — un bélier, un taureau et un sanglier qui monte les truies ; retourne ensuite chez toi et offre des hécatombes sacrées aux dieux immortels qui occupent le vaste ciel, sans en omettre un seul. La mort viendra te chercher loin de la mer, une mort infiniment douce, qui t’emportera accablé par une vieillesse opulente ; autour de toi les peuples seront heureux. C’est la vérité que je te dis.

Ainsi parla-t-il et je lui répondis :

— Tirésias, ce sont sûrement les dieux eux-mêmes qui m’ont tissé ce destin. Mais dis-moi encore une chose, et parle sincèrement : je vois ici l’âme de ma mère qui est morte. Elle est assise en silence près du sang et n’ose pas regarder son fils en face ni lui adresser la parole. Dis-moi, ô tout-puissant, comment pourrait-elle reconnaître que c’est bien moi ?

Je l’interrogeai et il me dit aussitôt :

— Ma réponse sera simple et facile à comprendre : tous les morts que tu laisseras approcher du sang te diront la vérité ; ceux que tu écarteras repartiront d’où ils sont venus.

À ces mots, l’âme du seigneur Tirésias rentra dans la demeure d’Hadès. Il avait exposé ses prophéties mais moi je me tins là sans bouger, jusqu’à ce que ma mère se présente et boive le sang noir. Elle me reconnut aussitôt et me dit en se lamentant ces paroles ailées :

— Mon enfant, comment es-tu descendu dans les té¬nèbres souterraines alors que tu es en vie ? Il est difficile aux vivants de voir ces lieux. De grands fleuves nous séparent, des courants redoutables, et d’abord l’Océan qu’il est im¬pos¬sible de traverser à pied, il faut un navire bien bâti. Arrives-tu seulement d’Ilion, après avoir erré longtemps sur ton navire, avec tes compagnons ? N’es-tu pas encore re¬tourné à Ithaque ? N’as-tu pas vu ton épouse, dans ton palais ?

Ainsi parla-t-elle et je lui répondis :

— Ma chère mère, c’est la nécessité qui m’a fait descendre dans la demeure d’Hadès ; je devais consulter l’âme du Thébain Tirésias. Je n’ai pas encore approché de l’Achaïe, je n’ai pas encore foulé notre terre, j’erre toujours sans cesser de souffrir depuis que j’ai suivi le divin Agamemnon vers Ilion aux beaux chevaux, pour combattre les Troyens. Mais dis-moi ceci et parle sincèrement : comment la mort impitoyable t’a-t-elle domptée ? Par une longue maladie ? Ou est-ce Artémis l’archère qui s’est approchée et t’a fait mourir de ses douces flèches ? Et parle-moi de mon père et de mon fils que j’ai laissés en partant. Mon pouvoir, en jouissent-ils encore ou est-il passé aux mains de quelque autre homme ? Pensent-ils que je ne reviendrai plus ? Dis-moi encore la décision et les projets de mon épouse : est-elle toujours auprès de notre fils, préservant tout comme avant, ou déjà mariée au meilleur des Achéens ?

Je dis cela et ma vénérable mère me répondit aussitôt :

— Oui, elle attend dans ton palais, admirable de pa¬tience et d’endurance, mais ses jours et ses nuits misérables se consument à pleurer, sans répit. Personne encore n’a pris ton beau pouvoir ; Télémaque régit en paix tes domaines et festoie dans des banquets publics, comme il convient à celui qui rend la justice, car tout le monde l’invite. Quant à ton père, il reste dans ses champs et ne descend plus à la ville. Pour dormir il n’a ni lit, ni couvertures, ni tapis chatoyants : en hiver, il dort dans la maison avec les esclaves, dans la cendre près du feu, le corps enveloppé de haillons ; quand viennent l’été et l’automne qui donne les fruits, il fait son lit sur le sol, en jetant çà et là sur les coteaux de sa vigne des brassées de feuilles mortes. Il y reste étendu, désespéré, et aggrave son immense chagrin en songeant à ton triste destin ; et la vieillesse l’accable. C’est comme cela que je suis morte, moi aussi, et que j’ai suivi mon destin. L’Archère aux yeux perçants ne m’a pas assaillie dans le palais et tuée de ses douces flèches. Aucune maladie, de celles qui privent les membres de vie par un dépérissement odieux, ne m’a emportée. Non, c’est le désir de ta présence, de tes conseils, mon illustre Ulysse, de la gentillesse de ton cœur doux comme le miel qui m’ont ôté la vie.

Tandis qu’elle disait ces paroles, moi je me demandais comment étreindre l’âme de ma mère morte. Trois fois je m’élançai vers elle, le cœur impatient de la serrer dans mes bras, trois fois elle m’échappa, s’envolant comme une ombre ou comme un songe. Chaque fois, une douleur plus aiguë me transperçait le cœur. Je lui dis ces paroles ailées :

— Ma mère, pourquoi t’échappes-tu quand je désire t’étreindre ? Même ici, dans la demeure d’Hadès, nous pourrions nous enlacer tendrement et partager le plaisir glaçant de pleurer ensemble. N’es-tu qu’un simulacre que l’admirable Perséphone m’a envoyé pour me faire souffrir et pleurer davantage ?

Je dis ces mots et elle me répondit aussitôt :

— Oh ! mon enfant, le plus malheureux des mortels, Perséphone, la fille de Zeus, ne se joue pas de toi : telle est la condition des mortels après leur mort. Les nerfs ne tiennent plus la chair et les os. La violence du feu qui s’embrase les réduit en cendres dès que la vie a quitté les os blancs et l’âme, comme un songe, s’envole et disparaît. Mais hâte-toi de regagner la lumière et retiens tout cela pour le raconter un jour à ton épouse.

 

 

 

 

 

Charybde et Scylla [Chant XII, 153-259]

 

Quand le soleil se coucha et que l’obscurité survint, mes compagnons se couchèrent près des amarres des navires. Mais Circé me prit par la main et m’entraîna à l’écart de mes chers compagnons. Elle se coucha à mes côtés et m’interrogea en détail sur notre voyage. Et moi, je lui racontai tout fidèlement. Puis l’auguste Circé m’adressa ces paroles :

— Tout a donc été accompli. Et maintenant, écoute bien ce que j’ai à te dire. Un dieu te le rappellera en personne. D’abord, tu atteindras l’île des Sirènes qui charment tous les hommes qui viennent vers elles. Pour tout homme imprudent qui s’en approche trop et entend le son de leur voix, plus de retour chez lui, plus d’épouse à ses côtés, plus de jeunes enfants qui se réjouissent de le revoir ! Car les Sirènes le charment de leur chant mélodieux, allongées dans leurs prairies. Autour d’elles, des amas d’os humains se décomposent enrobés de chairs qui pourrissent. Vogue sans t’arrêter et pense à boucher les oreilles de tes compagnons avec de la cire amollie pour que personne n’entende ; mais si toi tu veux les entendre, qu’ils te lient les mains et les pieds et qu’ils t’attachent debout contre le mât en passant les cordes tout autour pour que tu puisses écouter le chant des Sirènes à plaisir. Si tu supplies tes compagnons ou leur ordonnes de te délier, qu’ils t’attachent avec des cordes plus nombreuses et plus serrées. Quand tes compagnons auront dépassé l’île des Sirènes à la rame, je ne peux pas te dire exactement quelle route tu devras prendre : il te faudra choisir par toi-même. Mais je peux te décrire l’un et l’autre chemin. D’un côté se dressent des falaises saillantes et contre elles viennent rugir les déferlantes d’Amphitrite aux yeux bleus. Les dieux bienheureux les appellent les Roches Errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir, pas même les colombes timides qui portent l’ambroisie à Zeus, le père. Les rochers en prélèvent toujours une et le père doit sans cesse en envoyer une autre pour compléter le nombre. Aucun navire humain n’a réussi à venir dans ces parages et à s’en échapper car les planches des vaisseaux et les corps des marins sont emportés par les vagues et les tourbillons de feu dévastateurs. Un seul navire, un vaisseau de haute mer, a pu franchir ces écueils, c’est le fameux Argo qui ¬revenait de chez Aiétes. Et il se serait brisé contre ces rochers géants si Héra ne l’avait fait traverser car elle aimait Jason. De l’autre côté se dressent deux énormes rochers : l’un touche le vaste ciel de sa cime pointue et disparaît dans de sombres nuages qui ne se dissipent jamais — l’air pur n’entoure jamais son sommet, ni en été ni en automne. Un mortel ne pourrait pas le gravir, même s’il avait dix paires de mains et dix paires de pieds, car la roche est trop lisse et ressemble à une pierre polie. À mi-hauteur du rocher se trouve une caverne perdue dans la brume, orientée vers le couchant, en direction de l’Érèbe. C’est dans sa direction que vous devez diriger votre vaisseau profond, illustre Ulysse. Même un jeune archer qui décocherait une flèche rapide depuis son navire n’atteindrait pas la grotte creuse. C’est là que vit Scylla, aux rugissements terribles. Sa voix n’est guère plus forte que celle d’une jeune lionne qui vient de naître mais c’est un monstre funeste, je te l’assure. Personne ne pourrait se réjouir de la voir, pas même un dieu qui la rencontrerait. Elle a douze jambes qui s’agitent et six cous interminables. Chaque cou est surmonté d’une tête horrible pourvue de trois rangées de dents, serrées et très nombreuses, pleines des ombres de la mort. Elle est plongée jusqu’à la taille dans la caverne creuse mais ses têtes jaillissent hors du terrible gouffre et fouillent les abords du récif pour pêcher les dauphins, les chiens de mer ou toute autre créature encore plus grande qu’elle peut attraper, parmi celles que nourrit Amphitrite qui gronde. Aucun marin ne peut se vanter d’avoir échappé à Scylla sans pertes car chacune de ses têtes arrache un homme aux navires à la proue bleu marine et le fait disparaître aussitôt. L’autre rocher est moins haut, tu verras, bien qu’ils soient côte à côte et tu pourrais l’atteindre d’une flèche. À son sommet pousse un grand figuier, aux feuilles vigoureuses. En dessous, la divine Charybde engloutit les flots noirs. Trois fois par jour elle recrache l’eau et trois fois par jour elle l’engloutit. C’est terrible ! Puisse-tu ne pas te trouver là quand elle l’engloutira car même le dieu qui fait trembler la terre ne pourra te tirer du désastre. Il vaut mieux serrer Scylla de près — la longer et la dépasser — car il est préférable de perdre six compagnons que de les perdre tous à la fois.

Ainsi parla-t-elle et je lui répondis :

— Oui, oui, mais dis-moi la vérité maintenant, déesse : ne puis-je éviter la mortelle Charybde et repousser Scylla quand elle me ravira mes compagnons ?

Je dis ces mots et la sublime déesse me répondit aussitôt :

— Malheureux ! Les actions guerrières et les fatigues du combat occupent donc encore ta pensée ! Ne céderas-tu jamais, même aux dieux immortels ? Scylla n’est pas une mortelle : c’est une calamité immortelle, redoutable, sauvage et cruelle : aucune possibilité d’attaque, aucune de défense. La meilleure stratégie est la fuite ! Car si tu ralentis pour t’armer près de la falaise, je crains qu’elle ne jaillisse une seconde fois avec ses six têtes et n’emporte à nouveau autant d’hommes. Tu dois donner à ton navire le plus de vitesse possible et invoquer Crataïs, la mère de Scylla : elle a engendré ce fléau pour les mortels, elle peut l’empêcher d’attaquer une seconde fois.

Tu aborderas ensuite dans l’île de Thrinacie où paissent les nombreuses vaches et les grasses brebis du Soleil : sept troupeaux de vaches et autant de brebis et chaque troupeau a cinquante têtes. Ces bêtes ne se reproduisent pas mais elles ne meurent jamais. Leurs bergères sont des déesses, deux nymphes aux belles boucles, Phaétuse et Lampétie, qu’engendra Hypérion avec la divine Nééra. Leur auguste mère les nourrit et les éleva toutes les deux et les établit au loin dans l’île de Thrinacie pour qu’elles gardent les brebis de leur père et ses vaches aux cornes torsadées. Si tu les laisses indemnes et que tu penses au retour, vous pourrez peut-être encore regagner Ithaque, malgré les souffrances. Mais si tu leur fais du mal, je te prédis que tu perdras à la fois ton navire et tes compagnons, et si jamais tu en réchappes toi-même, tu ne regagneras ta patrie que vieux et misérable, privé de tous tes compagnons.

Ainsi parla-t-elle et l’Aurore au trône d’or se leva. Circé, la sublime déesse, s’en alla à travers l’île, tandis que moi j’allai vers le navire pour inciter mes compagnons à embarquer et à larguer les amarres. Ils montèrent à bord aussitôt, s’assirent sur leurs bancs à la file et frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Derrière le vaisseau à la proue bleu marine, Circé aux belles boucles, la déesse redoutable qui parle d’une voix de femme, nous envoya un compagnon efficace : un vent favorable qui gonflait nos voiles. Quand tous les équipements à bord furent en place, nous nous assîmes ; le vent et le pilote se chargeaient de guider le navire. Je pris la parole au milieu de mes compagnons, le cœur triste :

— Mes amis, il n’est pas juste que seuls un ou deux d’entre nous connaissent les prophéties de la divine Circé. Je vais vous les révéler afin qu’en toute lucidité nous mourions ou luttions contre la mort et le destin pour leur échapper. Elle nous avertit d’abord d’éviter le chant des mélodieuses Sirènes et leurs prairies fleuries. Moi seul, selon elle, pourrai écouter leurs voix mais il faut que vous m’attachiez pour que je sois incapable de bouger et que je reste debout, plaqué contre le mât par des cordes solides. Et si je vous supplie ou vous ordonne de me délier, alors attachez-moi avec plus de cordes encore.

Pendant que je révélais ainsi chaque détail à mes compagnons, notre navire bien bâti arriva promptement près de l’île des Sirènes, poussé par un vent favorable. Mais soudain le vent tomba et ce fut le calme plat ; une divinité avait apaisé les flots. Mes compagnons se levèrent, roulèrent la voile et la rangèrent dans le profond navire, puis, assis sur leurs bancs, ils firent blanchir les flots avec leurs rames de sapin poli. Quant à moi, avec mon glaive acéré, je coupai en petits morceaux une grosse boule de cire d’abeilles et les malaxai de mes mains puissantes ; la cire se réchauffait vite, grâce à la grande force que j’exerçais et à l’éclat du Soleil, le royal Hypérion. J’en mis successivement dans les oreilles de tous mes compagnons. Eux me lièrent les mains et les pieds puis m’attachèrent debout contre le mât en passant les cordes autour du mât puis, assis à la file, ils frappèrent de leurs rames en cadence les flots blanchis par l’écume. Nous étions à la distance où porte un cri, lancés à toute allure, lorsque les Sirènes s’aperçurent qu’un vaisseau rapide les frôlait et entonnèrent leur chant clair :

— Viens donc nous rejoindre, illustre Ulysse, grande gloire des Achéens, arrête ton navire, écoute nos voix. Jamais navigateur n’a continué plus loin sur son vaisseau noir sans avoir écouté les sons mélodieux qui sortent de nos bouches ; celui qui s’attarde ici repart charmé et plus savant. Nous savons tous les maux que dans la vaste Troie les Argiens et les Troyens ont endurés par la volonté des dieux et nous savons tout ce qui survient sur la terre nourricière.

Ainsi parlaient-elles en diffusant leur voix sublime, et mon cœur ne désirait qu’une chose : les écouter plus longtemps. D’un froncement de sourcils, je demandai à mes compagnons de me délier mais ils s’arc-boutaient et ramaient de plus belle. Périmède et Euryloque bondirent aussitôt pour m’attacher avec des liens plus nombreux et plus serrés. Quand les Sirènes furent derrière nous, et qu’on n’entendit plus ni leur voix ni leur chant, mes fidèles compagnons ôtèrent vite la cire dont j’avais bouché leurs oreilles et me libérèrent de mes liens.

À peine avions-nous quitté l’île, que j’aperçus de la fumée et d’énormes vagues accompagnées d’un grondement. Mes compagnons terrifiés laissèrent échapper leurs rames qui s’entrechoquèrent dans le courant. Le navire fut stoppé net car ils n’appuyaient plus sur les rames allongées. Je parcourus le bateau pour stimuler mes compagnons par des paroles réconfortantes en m’arrêtant près de chaque homme :

— Mes amis, nous ne sommes pas des novices face aux dangers. Celui qui se présente maintenant n’est pas plus redoutable que lorsque le Cyclope nous enferma dans sa caverne de sa force brutale. Et pourtant, même de là, nous avons réussi à nous échapper, grâce à ma bravoure, mon sang-froid et ma présence d’esprit. Je suis sûr qu’un jour ce danger lui aussi ne sera plus qu’un souvenir. Allons, maintenant, agissons tous selon mes ordres ! Vous les rameurs, restez assis sur vos bancs et frappez de vos rames la mer et ses profonds remous, dans l’espoir que Zeus nous accorde de les franchir et d’en sortir vivants. Et pour toi pilote, voici mon ordre — et veille à le graver dans ton cœur puisque tu diriges le gouvernail de notre profond navire : maintiens-nous à distance de cette fumée et de ces vagues et mets le cap droit sur l’écueil pour éviter que le bateau ne soit entraîné contre ta volonté et que tu nous précipites vers la catastrophe.

Je dis ces mots et ils obéirent aussitôt à mes ordres. Je ne mentionnai plus Scylla — une calamité imparable — de peur de voir mes compagnons épouvantés lâcher leurs rames et aller se terrer les uns contre les autres à l’intérieur du navire. C’est alors que j’oubliai la difficile recommandation de Circé qui m’avait exhorté à ne pas m’armer : je revêtis mon armure illustre et saisis deux longs javelots puis m’avançai à l’avant du pont, afin de guetter la première apparition de Scylla dans son rocher, qui devait causer le malheur de mes compagnons. Je ne pus l’apercevoir nulle part et mes yeux s’épuisèrent à scruter sans relâche les abords du récif embrumé.

Nous traversâmes en gémissant le détroit : d’un côté Scylla, de l’autre la divine Charybde qui aspirait avec un bruit terrible l’eau salée de la mer. Quand elle la vomissait, l’eau secouée bouillonnait comme un chaudron sur un grand feu et l’écume jaillissante retombait sur le sommet des deux rochers. Mais lorsqu’elle engloutissait les flots salés, on ne voyait qu’un tourbillon à l’intérieur, et les alentours du rocher retentissaient d’un horrible vacarme. Au fond, on apercevait la terre et le bleu sombre du sable. Une terreur blême s’empara des hommes. Redoutant la mort, nous fixions tous le récif quand soudain Scylla arracha du navire six de mes compagnons, les six meilleurs par l’agilité et la force. Tournant les yeux vers le vaisseau rapide et vers mes compagnons, j’aperçus les pieds et les mains des six hommes emportés dans les airs, loin au-dessus de nous. Ils criaient et hurlaient mon nom pour la dernière fois, le cœur terrorisé. Comme lorsqu’un pêcheur, sur un rocher en surplomb, fait descendre ses appâts pour piéger les petits poissons et lance dans la mer avec sa longue canne la corne d’un bœuf des champs, puis jette sa prise encore palpitante hors de l’eau, ainsi ils étaient emportés vers les rochers tout palpitants ; Scylla les dévorait à l’entrée de sa caverne tandis qu’ils hurlaient et tendaient les mains vers moi dans leur lutte désespérée. De tout ce que j’ai enduré dans mon exploration des chemins de la mer, ce fut le spectacle le plus pitoyable dont mes yeux furent témoins.

 

 

 

 

 

 

Les vaches du Soleil [Chant XII, 260-453]

 

Quand nous eûmes fui les deux rochers, la terrible Charybde et Scylla, nous arrivâmes bientôt dans l’île parfaite du Soleil, où le divin Hypérion gardait ses belles vaches au large front et ses troupeaux de vigoureux moutons. J’étais encore en mer, sur mon vaisseau noir, lorsque j’entendis les vaches mugir dans leurs enclos et les brebis bêler. Les paroles du devin aveugle, le Thébain Tirésias, et celles de Circé, l’habitante d’Aiaié, qui m’avait recommandé mainte fois d’éviter l’île du Soleil qui réjouit les mortels, me revinrent en mémoire. Je m’adressai donc à mes compagnons, le cœur accablé de chagrin :

— Écoutez mes propos, chers compagnons, malgré vos souffrances, je vais vous dévoiler les prophéties de Tirésias et de Circé, l’habitante d’Aiaié qui m’a recommandé mainte fois d’éviter l’île du Soleil qui réjouit les mortels : le pire des malheurs nous y attend, disaient-ils. Il faut la dépasser sans y arrêter notre sombre navire !

Je parlai ainsi et mes mots leur brisèrent le cœur. Euryloque me répondit aussitôt par ce discours amer :

— Tu es cruel, Ulysse. Ta force est supérieure à la nôtre et tes membres ne sont jamais fatigués. Tu dois avoir un corps en fer pour empêcher tes compagnons épuisés par l’effort et le manque de sommeil de débarquer à terre. Juste là, sur cette île baignée par les flots, nous pourrions préparer un repas savoureux et toi, tu nous demandes, malgré notre état, de poursuivre notre errance jusqu’au bout de la nuit rapide, en nous égarant loin de ces côtes, au milieu de la mer embrumée. C’est de nuit que se lèvent les vents violents qui détruisent les navires. Comment pourrait-on échapper à une mort brutale si survenait soudain une forte tempête déchaînée par le Notos ou le Zéphyr au souffle violent qui sont capables de briser un navire contre la volonté des dieux souverains. Non, obéissons plutôt à la nuit noire et préparons notre dîner en restant près du vaisseau rapide. Dès l’aurore, nous embarquerons et gagnerons le large.

Ainsi parla Euryloque, et tous les compagnons approuvèrent. Je compris alors qu’une divinité préparait notre perte. Je m’adressai à lui par ces paroles ailées :

— Euryloque, vous me forcez la main car je suis seul. Soit ! Mais faites-moi tous maintenant un serment solennel : si nous trouvons un troupeau de vaches ou de brebis nombreuses, jurez que personne, aveuglé par un orgueil fatal, ne tuera ni vache ni brebis. Contentez-vous de manger paisiblement la nourriture que l’immortelle Circé nous a donnée.

Je dis cela et ils firent aussitôt le serment que je leur demandais. Quand ils eurent juré et terminé le serment, nous mouillâmes le navire bien bâti dans une anse profonde près d’une source d’eau douce. Mes compagnons débarquèrent et préparèrent habilement le repas. Après avoir apaisé leur désir de manger et de boire, ils versèrent des larmes au souvenir des chers compagnons que Scylla avait arrachés du navire profond et dévorés vivants. Ils pleuraient encore quand un doux sommeil les envahit. Mais lorsque vint le dernier tiers de la nuit, comme la position des astres avait changé dans le ciel, Zeus, l’assembleur de nuages, fit souffler le vent en rafales et souleva une violente tempête. Il recouvrit la terre et la mer de nuages. La nuit était soudain tombée du ciel. Quand apparut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, nous tirâmes le navire dans une grotte abritée où les nymphes ont l’habitude de siéger et de danser gracieusement. Je réunis une assemblée et m’adressai à tous les hommes :

— Mes amis, nous avons de quoi boire et manger dans notre vaisseau rapide ; évitons donc de toucher aux vaches de peur d’avoir à en souffrir. Ce sont les vaches et les vigoureuses brebis d’un dieu redoutable : le Soleil qui voit tout et entend tout.

Je leur tins ce discours et leur noble cœur fut convaincu. Mais pendant un mois entier, le Notos souffla sans répit ; aucun autre vent ne se leva, hormis l’Euros et le Notos. Tant qu’ils eurent du pain et du vin rouge, les hommes ne touchèrent pas aux bêtes — ils tenaient à la vie. Lorsque toutes les provisions du navire furent épuisées, et que les hommes se mirent à chasser des proies par nécessité, des poissons, des oiseaux, tout ce qui leur tombait sous la main, avec des hameçons crochus, car leur ventre était torturé par la faim, je montai vers l’intérieur de l’île pour adresser des prières aux dieux, dans l’espoir que l’un d’eux me montre le chemin du retour. Quand j’eus traversé l’île et que je fus hors de vue de mes compagnons, je me lavai les mains dans un endroit abrité du vent et j’implorai tous les dieux qui occupent l’Olympe mais ils se contentèrent de verser un doux sommeil sur mes paupières. Pendant ce temps, Euryloque faisait part à mes compagnons d’un funeste projet :

— Écoutez mes propos, mes amis, malgré toutes vos souffrances. Toute mort est odieuse aux malheureux mortels mais mourir de faim et subir ainsi son destin, c’est la plus pitoyable de toutes. Menons plutôt à l’écart les plus belles vaches du Soleil et sacrifions-les aux immortels qui occupent le vaste ciel. Si jamais nous regagnons Ithaque, la terre de nos pères, nous bâtirons aussitôt un temple magnifique au Soleil Hypérion et nous y déposerons une profusion de belles offrandes. Et si le dieu est en colère à cause de ses vaches aux cornes droites, s’il veut anéantir notre navire et que les autres dieux y consentent, je préfère mourir rapidement en aspirant une vague qu’agoniser longtemps sur une île déserte.

Ainsi parla Euryloque, et tous les compagnons l’approuvèrent. Aussitôt ils menèrent à l’écart les plus belles bêtes du Soleil — les belles vaches aux cornes torsadées et au large front paissaient non loin des navires à la proue bleu marine. Ils formèrent un cercle autour d’elles et adressèrent leurs prières aux dieux. Ils cueillirent les jeunes feuilles d’un haut chêne à la cime chevelue car il ne restait plus d’orge blanche sur le navire aux bancs solides. Quand ils eurent prié, égorgé puis écorché les bêtes, ils coupèrent les cuisses, les enveloppèrent d’une double couche de graisse et les couvrirent de morceaux de chair crue. Ils n’avaient pas de vin pour arroser les victimes dans les flammes : ils firent des libations d’eau et grillèrent toutes les entrailles. Quand les cuisses furent entièrement consumées et qu’ils eurent goûté les entrailles, ils coupèrent les autres chairs en morceaux et les enfilèrent sur des broches. C’est alors que le doux sommeil délaissa mes paupières. Je me mis en marche pour redescendre vers le navire rapide et le bord de la mer. En chemin, comme je m’approchais du vaisseau recourbé, une suave odeur de graisse grillée me parvint. Je gémis et criai vers les dieux immortels :

— Zeus père et vous tous, dieux bienheureux qui ne mourez jamais, c’est pour ma perte que vous m’avez endormi d’un sommeil fatal tandis que mes compagnons restés seuls préparaient cette action monstrueuse.

Rapide comme l’éclair, Lampétie au long voile alla prévenir le Soleil Hypérion que nous avions tué ses troupeaux. Il s’adressa aussitôt aux immortels, le cœur courroucé.

— Zeus père et vous tous, dieux bienheureux qui ne mourez jamais, châtiez-les tous les compagnons d’Ulysse, fils de Laërte, qui ont tué mes troupeaux : je les regardais avec bonheur lorsque je montais vers le ciel étoilé et lorsque je quittais les cieux pour redescendre vers la terre. S’ils ne me paient pas une juste rétribution pour mes bêtes, je descendrai chez Hadès briller parmi les morts.

Zeus qui assemble les nuages lui répondit par ces mots :

— Soleil, continue de briller chez les dieux immortels et les hommes mortels sur la terre qui produit le grain. Quant à ceux-là, je frapperai bientôt leur navire rapide de ma foudre éclatante et je le fracasserai en plein milieu de la mer sombre comme le vin.

J’ai appris cela de la bouche de Calypso à la belle chevelure ; elle disait le tenir d’Hermès, le messager éblouissant. Quand j’eus gagné le navire et la mer, je pris à partie les hommes un par un mais nous ne pûmes trouver aucun remède. Les vaches étaient déjà mortes. Peu après, les dieux firent apparaître des prodiges : les peaux rampaient, la viande, cuite et crue, mugissait sur les broches et l’on entendait une voix semblable au cri des vaches. Six jours durant, mes très chers compagnons festoyèrent avec les plus belles vaches du Soleil qu’ils avaient menées à l’écart. Quand Zeus, le fils de Cronos, fit naître le septième jour, le vent tomba et la tempête cessa. Nous embarquâmes aussitôt et gagnâmes le large, après avoir dressé le mât et hissé les voiles blanches. Nous avions laissé l’île dans notre sillage, à l’horizon aucune terre n’était en vue, rien que le ciel et la mer, lorsque Zeus, le fils de Cronos, plaça un nuage sombre au-dessus de notre profond navire. La mer s’obscurcit et le bateau ne continua pas longtemps sa course. Soudain se leva le Zéphyr rugissant qui déchaîna un ouragan ; la violence du vent brisa les deux câbles du mât. Il s’effondra vers l’arrière et tous les agrès se répandirent dans la cale. Le mât s’écroula sur la poupe ; il heurta la tête du pilote et broya en même temps tous les os de sa tête. Tel un plongeur, il tomba du pont et son âme vaillante abandonna ses os. Zeus lança ensemble le tonnerre et la foudre contre le navire ; il se mit à tourner en vrille, frappé par les éclairs, et se remplit de soufre. Mes compagnons tombèrent à la mer. Pareils à des corneilles, ils étaient portés par les flots autour du vaisseau noir. Un dieu les privait du retour.

Quant à moi, je marchai en tous sens sur le navire, jusqu’à ce qu’une déferlante sépare les flancs du bateau de la quille. Les vagues emportèrent la quille, le mât se disloqua, mais une courroie en peau de bœuf y restait attachée. Je la saisis et j’attachai ensemble la quille et le mât, puis, assis sur ce radeau de fortune, je fus emporté par les vents funestes.

Enfin, le Zéphyr tomba et la tempête cessa. Mais le Notos surgit aussitôt et mon cœur s’emplit de douleur car j’allais devoir passer à nouveau devant la cruelle Charybde. Toute la nuit je fus ballotté sur les flots et, au soleil levant, j’atteignis le rocher de Scylla et les tourbillons de la terrible Charybde. Elle engloutissait l’eau salée de la mer ; je me dressai pour atteindre le grand figuier, le saisis et m’y accrochai comme une chauve-souris. Impossible de poser mes pieds sur un appui solide. Impossible de monter. Les racines étaient trop loin, les branches trop espacées, des branches longues et hautes, qui ombrageaient Charybde. Je restai là sans bouger, attendant qu’elle revomisse la quille et le mât. Comme je les espérais ! Ils apparurent enfin, mais tard, à l’heure où se lève pour aller dîner le juge qui a réglé de nombreuses querelles entre plaideurs. C’est à cette heure tardive que les planches émergèrent de Charybde. Aussitôt, je lâchai pieds et mains pour me laisser tomber et je me fracassai dans les vagues, à côté des longues planches. Je me hissai dessus et ramai des deux mains. Le père des hommes et des dieux ne laissa pas Scylla me remarquer. Autrement, je n’aurais pu éviter une mort immédiate.

Pendant neuf jours, les flots me portèrent. La dixième nuit, les dieux me firent aborder sur Ogygie, l’île où vit Calypso aux belles boucles, la redoutable déesse à la voix de femme. Elle m’aima et prit soin de moi. Mais pourquoi te raconter cela à nouveau ? Hier seulement, dans ta demeure, je vous l’ai conté, à toi et à ta généreuse épouse. Je déteste raconter de nouveau une histoire déjà clairement exposée.

 

 

 

Le retour à Ithaque [Chant XIII, 1-125]

 

Ulysse avait terminé son histoire. Les Phéaciens se ¬taisaient, sans voix ; ils étaient subjugués dans l’obscurité de la grande salle du palais. Alcinoos prit enfin la parole et dit :

— Ulysse, puisque tu es venu dans ma haute demeure aux sols de bronze, tu rentreras, je te le dis, sans errances nouvelles, malgré tes souffrances passées. Quant à vous tous qui, chaque jour, buvez le vin brûlant des anciens et écoutez chanter l’aède dans ma demeure, je vous adresse cette demande : on a déjà déposé pour notre hôte, dans un coffre poli, des vêtements, de l’or ouvragé et tous les autres présents que les conseillers des Phéaciens ont apportés ici. Ajoutons à cela un grand trépied et un chaudron par personne. Nous nous rembourserons en faisant une collecte auprès du peuple car il serait difficile pour un seul homme d’offrir des cadeaux aussi généreux.

Ainsi parla Alcinoos et son discours fut approuvé. Chacun rentra dormir chez lui mais aussitôt qu’apparut l’Aurore aux doigts de roses, la fille du matin, ils coururent au navire pour y porter le bronze des guerriers. Le tout-puissant Alcinoos monta lui-même à bord et rangea les présents sous les bancs, pour éviter qu’ils ne gênent les rameurs quand ils forceraient sur les rames. Ils retournèrent ensuite chez Alcinoos préparer le festin d’adieu.

En leur honneur, le roi tout-puissant sacrifia un bœuf à Zeus, le fils de Cronos, dieu des sombres nuages, qui règne sur le monde. Quand ils eurent brûlé les cuisses, ils prirent part au festin magnifique dans la joie, en écoutant chanter l’aède Démodocos que révérait ce peuple. Mais Ulysse ne cessait de tourner la tête vers le soleil éclatant, impatient de le voir se coucher, car il ne songeait qu’à partir. Tel l’homme qui attend le repas du soir tandis que ses bœufs sombres comme le vin tirent toute la journée la charrue solide dans le champ, et qui se réjouit de voir la lumière du soleil décliner pour rentrer dîner et dont les genoux faiblissent sur le chemin du retour, ainsi Ulysse se réjouissait de voir la lumière du soleil décliner. Il prit le premier la parole devant les Phéaciens qui aiment les rames et son discours s’adressait surtout à Alcinoos :

— Puissant Alcinoos, gloire de tout ce peuple, versez vos libations puis reconduisez-moi sain et sauf. Je vous fais mes adieux. Vous avez accompli tous les souhaits de mon cœur, un départ sous bonne escorte et ces présents amicaux. Puissent les dieux de l’Olympe faire qu’ils me rendent heureux. Puissé-je trouver dans ma demeure une épouse irréprochable et les miens en bonne santé. Et vous, mes amis qui restez ici, puissiez-vous rendre heureux vos femmes et vos enfants. Que les dieux vous accordent l’excellence en toutes choses et que le malheur épargne votre peuple.

Ainsi parla-t-il. Tous louèrent ses paroles et souhaitèrent qu’on laisse partir l’hôte qui avait si bien parlé. Alors le roi Alcinoos dit à son héraut :

— Pontonoos, fais le mélange dans le cratère et sers le vin à tous les convives dans la salle, pour que l’on adresse les prières à Zeus et que l’on puisse reconduire notre hôte vers sa patrie.

Il dit cela et Pontonoos dilua le vin doux comme le miel puis en offrit tour à tour à chacun. Ils firent leurs libations aux dieux bienheureux qui occupent le vaste ciel sans quitter leur place. Le divin Ulysse se leva de son siège. Dans les mains d’Arété, il mit la coupe à deux anses et il lui adressa ces paroles ailées :

— Que ton bonheur perdure, ô reine, jusqu’à la vieil¬lesse et la mort, qui sont le lot des mortels. Je vais partir mais sois heureuse dans cette demeure auprès de tes enfants, de ton peuple et du roi Alcinoos.

À ces mots, le divin Ulysse franchit le seuil. Le roi ¬Alcinoos envoya un héraut pour l’accompagner jusqu’au vaisseau rapide sur le bord de la mer. Arété dépêcha trois esclaves : l’une tenait un manteau tout propre et une tunique, la deuxième avait ordre de porter le coffre massif et la dernière apportait le pain et le vin rouge.

Quand ils arrivèrent au navire, sur le rivage, aussitôt les nobles jeunes gens qui allaient escorter Ulysse s’emparèrent des présents, de la boisson et des vivres et les placèrent dans le profond navire. Ensuite ils étendirent un tapis et un drap de lin sur le pont, près de la poupe, afin que leur passager puisse dormir d’un sommeil profond. Ulysse monta à bord et s’étendit en silence. Les rameurs s’assirent sur leurs bancs à la file et détachèrent l’amarre de la pierre percée. Penchés en arrière, ils soulevaient les flots de leurs coups de rame tandis qu’un doux sommeil tombait sur les paupières d’Ulysse, un sommeil profond et bienheureux, très semblable à la mort. Comme dans la plaine les quatre étalons d’un attelage jaillissent tous ensemble sous les claquements du fouet et parcourent leur trajet à toute allure en faisant de grands bonds, ainsi se soulevait la poupe du navire, et dans son sillage, l’étendue sombre de la mer retentissait en bouillonnant. Le navire volait sur les flots, sans heurt et sans danger ; même l’épervier, le plus vif des oiseaux, ne l’aurait pas suivi. Ainsi le bateau volait en fendant les vagues, emportant un homme qui possédait la sagesse des dieux et qui avait éprouvé jadis mille souffrances dans son cœur à braver les combats des hommes et les flots démontés ; il dormait maintenant en paix, dans l’oubli des épreuves passées.

Au moment où se leva l’étoile la plus brillante, qui annonce la première la lumière de l’Aurore, la fille du matin, le navire de haute mer atteignait l’île.

Dans le pays d’Ithaque se trouve un port nommé d’après Phorcys, le vieillard de la mer : deux falaises escarpées s’avancent vers la mer face à face et s’abaissent dans la rade. Elles arrêtent les vagues immenses déchaînées par les vents violents et à l’intérieur les navires aux belles planches peuvent rester sans amarre quand ils sont au mouillage. À la tête du port se dresse un olivier feuillu et près de lui s’ouvre une grotte accueillante et ombragée, dédiée aux nymphes que l’on appelle les Naïades. À l’intérieur on peut voir des cratères et des amphores de pierre où les abeilles font leur miel, de longs métiers en pierre sur lesquels les nymphes tissent des étoffes teintes de la pourpre marine — un spectacle merveilleux pour les yeux — et des sources intarissables. La grotte a deux entrées : l’une ouverte au vent du nord où peuvent descendre les hommes, l’autre exposée au vent du sud, qui est sacrée. Les hommes ne peuvent l’emprunter ; c’est le chemin des immortels.

Les rameurs phéaciens pénétrèrent dans ce port qu’ils connaissaient déjà. Le navire s’échoua sur le sable jusqu’à mi-longueur, porté par l’élan rapide imprimé par les rameurs. Ils débarquèrent sur la terre ferme. Ils soulevèrent d’abord Ulysse hors du profond navire, avec le drap de lin et le tapis chatoyant, et le déposèrent sur le sable, toujours terrassé par le sommeil. Ils sortirent ensuite les présents que les nobles Phéaciens lui avaient donnés lors de son départ, grâce aux soins d’Athéna au grand cœur. Ils les posèrent tous ensemble au pied de l’olivier, pour éviter qu’un passant ne les dérobe avant qu’Ulysse se réveille. Puis ils s’en retournèrent chez eux.

 

 

 

 

 

 

Ulysse et Télémaque [Chant XVI, 156-307]

 

Athéna s’approcha ; elle avait pris l’apparence d’une femme, belle, grande et experte dans l’art du tissage. Elle s’arrêta aux portes de la cabane et se montra à Ulysse. Télémaque ne la vit pas et ne sentit pas sa présence — les dieux ne se montrent pas à tous les hommes. En plus d’Ulysse, les chiens l’aperçurent ; ils n’aboyèrent pas mais s’enfuirent, apeurés, de l’autre côté de la ferme en grognant. Elle fit un signe des sourcils et le divin Ulysse le remarqua. Il sortit de la pièce, longea le grand mur de la cour et se tint devant elle. Athéna lui dit alors :

— Noble fils de Laërte, Ulysse aux mille stratagèmes, le moment est venu de dire la vérité à ton fils. Ne lui cache rien, afin que tous les deux vous puissiez comploter la mort et le destin fatal des prétendants et vous rendre à la ville. Je ne resterai pas longtemps loin de vous car je brûle de me battre !

À ces mots, Athéna le toucha de sa baguette en or. Elle couvrit sa poitrine d’un manteau immaculé et d’une belle tunique. Elle le rendit plus grand et plus jeune. Il retrouva son teint sombre, ses joues se remplirent, une barbe noire apparut autour de son menton. La tâche accomplie, la déesse repartit. Ulysse retourna dans la cabane. Son fils le contempla avec stupeur. Effrayé, il détourna les yeux — c’était sans doute un dieu — et prononça ces paroles ailées :

— Étranger, tu es un autre homme ! Tes vêtements ont changé, ton corps n’est plus le même qu’à l’instant. Tu dois être l’un des dieux qui occupent le vaste ciel ! Montre-toi propice et nous t’offrirons des sacrifices qui te plairont et des cadeaux en or bien ouvragés. Épargne-nous, je t’en supplie !

Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves lui répondit alors :

— Non, je ne suis pas un dieu. Pourquoi me confonds-tu avec les immortels ? Je suis ton père, celui à cause duquel tu pleures et souffres tous les jours, en subissant la violence des hommes.

À ces mots, il embrassa son fils et les larmes coulèrent le long de ses joues et tombèrent sur le sol. Il les avait toujours retenues jusque-là. Télémaque, incrédule — il n’était pas encore convaincu que cet homme était son père —, lui adressa de nouveau la parole et lui dit :

— Non ! Tu n’es pas Ulysse, tu n’es pas mon père ! Tu n’es qu’une divinité qui me charme afin d’accroître encore ma tristesse et mon chagrin. Un mortel serait incapable d’opérer de tels prodiges par ses propres moyens, à moins qu’un dieu n’intervienne et le rajeunisse ou le vieillisse par sa simple volonté. Tu étais un vieillard vêtu de haillons il y a un instant et soudain tu ressembles aux dieux qui occupent le vaste ciel !

Ulysse aux mille ruses lui répondit :

— Télémaque, il ne convient pas, quand ton père est dans cette cabane, que tu l’accueilles avec trop d’étonnement et de surprise. Il ne viendra pas d’autre Ulysse ici. C’est moi, je suis ici : au prix d’innombrables malheurs et de longues errances, je suis revenu dans ma patrie, vingt ans après mon départ. Ma métamorphose est l’œuvre d’Athéna la belliqueuse : elle a le pouvoir de me transformer à sa guise, tantôt je deviens un mendiant, tantôt un homme jeune, le corps vêtu de beaux habits. Il n’est rien de plus facile pour les dieux qui occupent le vaste ciel que de glorifier un mortel ou de l’abaisser.

À ces mots, Ulysse s’assit et Télémaque serra dans ses bras son noble père en sanglotant et en versant des larmes. Le désir de pleurer était monté en chacun. Ils pleurèrent en poussant plus de gémissements que les oiseaux de proie — les aigles ou les vautours aux serres recourbées — auxquels des paysans ont volé leurs petits avant qu’ils soient capables de voler. Ainsi les deux hommes laissaient-ils couler sous leurs paupières des larmes attendries. Le soleil se serait couché avant que leurs sanglots ne cessent si Télémaque n’avait soudain demandé à son père :

— Sur quel navire, cher père, des marins t’ont-ils conduit ici, à Ithaque ? Qui prétendaient-ils être ? Car j’imagine que tu n’es pas venu ici à pied !

Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves lui dit à son tour :

— Eh bien, mon enfant, je vais te dire la vérité. Les Phéaciens m’ont amené ici, ces illustres marins qui reconduisent tous les hommes échoués sur leurs côtes. Ils m’ont fait traverser la mer sur un vaisseau rapide et m’ont déposé, endormi, sur le rivage d’Ithaque, en me laissant des cadeaux étincelants, des monceaux de bronze, d’or et d’étoffes tissées. Tous ces présents sont à l’abri dans une grotte, selon la volonté des dieux. Et moi je suis venu ici sous l’inspiration d’Athéna afin que nous nous concertions sur le massacre de nos ennemis. Compte donc maintenant les prétendants et fais-en la liste complète afin que je sache combien ils sont et qui ils sont. J’évaluerai la situation et je déciderai ensuite, en bon stratège, si nous pouvons les affronter tous les deux ou s’il nous faudra chercher du renfort.

Le sage Télémaque lui répondit :

— Ô mon père ! Toute ma vie j’ai entendu parler de ta gloire immense, de ta combativité à la guerre et de ta sagesse au conseil, mais ce que tu viens de dire me dépasse. L’étonnement me saisit. Comment deux hommes seuls pourraient-ils lutter contre des adversaires si nombreux et si braves ? Car les prétendants ne sont pas juste une dizaine, ni même une vingtaine, ils sont bien plus nombreux. Je vais te dire le nombre exact… De Doulichion, ils sont cinquante-deux jeunes gens de l’élite, avec six serviteurs ; de Samé, vingt-quatre ; de Zacynthe, vingt Achéens et d’Ithaque, douze, les douze plus nobles. Médon le héraut les accompagne, ainsi qu’un divin aède et deux serviteurs experts dans l’art de découper les viandes. Si nous nous trouvons face à tous ces hommes dans le palais, je crains que ta vengeance ne prenne une tournure bien amère et fatale pour toi. Réfléchis, tu vas peut-être songer à un renfort qui soit disposé à nous venir en aide.

Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves lui fit cette réponse :

— Je vais t’en citer deux. Sois attentif et écoute-moi bien : selon toi, Athéna aidée de Zeus le père suffira-t-elle pour nous aider ? Ou dois-je trouver d’autres renforts ?

Le sage Télémaque lui dit à son tour :

— Ce sont de bons renforts ceux que tu as cités, je l’admets, même du haut de leurs nuages car ils règnent sur tous les hommes et sur les dieux immortels !

Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves lui répondit :

— Ces deux-là ne resteront pas longtemps à l’écart de la mêlée à l’instant où la force d’Arès penchera en notre faveur ou en celle des prétendants. Mais en attendant, retourne dès l’aube à la maison et mêle-toi aux orgueilleux prétendants. Le porcher me conduira à la ville plus tard, sous les traits d’un vieux mendiant misérable. Et si l’on m’insulte dans la maison, ton cœur devra endurer que l’on me traite mal. Même s’ils me traînent par les pieds à travers le palais jusqu’à la porte ou s’ils me jettent des projectiles, force-toi à supporter ce spectacle. Tu peux toujours les exhorter à cesser leurs folies et les en détourner par des paroles douces comme le miel. Ces hommes n’écouteront pas car le jour de leur mort est arrivé. Autre chose, et retiens-la bien : quand Athéna aux mille conseils m’avertira, je te ferai un signe de la tête. Dès que tu l’auras vu, enlève toutes les armes belliqueuses qui se trouvent dans la grande salle du palais et va les déposer au fond de la chambre à l’étage. N’oublie pas de tromper les prétendants par de belles paroles quand ils t’interrogeront en cherchant les armes : « Je les ai rangées ailleurs, loin de la fumée car elles ne ressemblaient plus à celles laissées jadis par Ulysse à son départ pour Troie. Elles ont été abîmées par les vapeurs du feu. En outre le fils de Cronos m’a suggéré de les déplacer pour une autre raison : si jamais une querelle s’élève entre vous quand vous avez trop bu, vous risquez de vous blesser les uns les autres et de déshonorer le festin et votre demande en mariage, car le fer attire l’homme. » Garde juste deux épées pour nous, deux javelots et deux boucliers en cuir de bœuf à portée de main pour que nous puissions les saisir rapidement. Pour le reste, Pallas Athéna et Zeus l’ingénieux se chargeront de tromper les prétendants. Je vais te dire une dernière chose et retiens-la bien : si tu es véritablement mon fils, né de notre sang, ne révèle à personne qu’Ulysse est de retour. Ni Laërte, ni le porcher, ni les serviteurs, ni Pénélope elle-même ne doivent l’apprendre. Nous seuls, toi et moi, nous vérifierons les dispositions des servantes et nous éprouverons peut-être aussi certains des hommes pour voir lesquels nous respectent et nous craignent et lesquels ne se soucient pas de nous et te méprisent parce que tu es si jeune.

 

 

 

 

 

 

 

La ruse de Pénélope [Chant XIX, 51-212]

 

Ulysse resta dans la grande salle à méditer la mort des prétendants, avec le concours d’Athéna. La prudente Pénélope sortit de sa chambre, aussi resplendissante qu’Artémis ou qu’Aphrodite la déesse dorée. Pour elle, on tira près du feu son fauteuil favori, incrusté d’ivoire et d’argent. Icmalios, l’artisan qui l’avait fabriqué jadis, avait ajouté un tabouret qui faisait partie du siège. Une grande fourrure était jetée dessus. La prudente Pénélope s’assit et les servantes aux bras blancs entrèrent dans la grande salle. Elles emportèrent les restes de nourriture, les tables et les coupes dans lesquelles avaient bu les princes arrogants. Elles répandirent par terre les cendres des brasiers et elles y entassèrent de nouvelles bûches pour éclairer et réchauffer la pièce. Mélantho s’en prit une seconde fois à Ulysse :

— Étranger, tu es toujours là ! Vas-tu continuer toute la nuit de nous importuner en allant et venant dans la maison et en épiant les femmes ? Dehors, misérable ! Contente-toi du dîner que tu as reçu ou tu seras bientôt expulsé à coups de tison.

Ulysse aux mille ruses lui jeta un regard noir et lui dit :

— Insensée ! pourquoi me tombes-tu dessus avec tant de hargne ? Est-ce parce que je suis sale et vêtu de haillons et que je mendie à travers le pays ? C’est la nécessité qui m’y pousse, comme tous les mendiants et vagabonds. Jadis moi aussi j’ai habité parmi les hommes une maison qui m’appartenait et j’étais un homme riche dans une demeure opulente, et souvent je donnais à un vagabond comme moi, quel qu’il soit et quels que soient les besoins qui l’avaient amené à ma porte. Je possédais des bataillons d’esclaves et tout ce grâce à quoi un homme vit bien et a la réputation d’être riche. Mais Zeus, le fils de Cronos, a tout réduit à néant. C’était sa volonté, sans doute. À ton tour prends garde, femme, que tu ne perdes un jour la beauté qui te distingue des autres servantes, que ta maîtresse ne soit en colère contre toi et te punisse ou qu’Ulysse ne revienne : car l’espoir n’est pas perdu. Mais s’il est bien mort et qu’il ne doive plus revenir, son fils est là, qui lui ressemble déjà grâce à la volonté d’Apollon, son fils Télémaque. Rien ne lui échappe de l’inconduite des femmes du palais car il n’est plus un enfant.

Ainsi parla-t-il et la prudente Pénélope l’entendit. Elle s’en prit à la servante et lui dit :

— Chienne effrontée ! insolente ! Rien de ta conduite inadmissible ne m’échappe à moi en tout cas et tu le paieras de ta vie ! Tu savais pourtant — tu l’avais entendu de ma bouche — que je souhaitais interroger ici, dans mon palais, cet étranger sur mon époux car je suis accablée de désespoir.

Elle se tourna ensuite vers Eurynomé l’intendante et lui adressa ce discours :

— Eurynomé, apporte-nous un siège recouvert d’une fourrure pour que notre hôte puisse s’asseoir et me raconte son histoire et m’écouter aussi car je veux l’interroger.

Ainsi parla-t-elle et l’intendante apporta promptement un siège bien poli, le mit en place et y jeta une fourrure. Le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves s’assit sur le siège et la prudente Pénélope ouvrit leur conversation :

— Étranger, je te demanderai d’abord ceci : qui es-tu et d’où viens-tu ? Où sont ta cité et ta famille ?

Ulysse aux mille ruses lui répondit alors :

— Ô femme, aucun mortel sur la terre sans limite ne pourrait te critiquer. Ta gloire s’élève jusqu’au ciel, comme celle d’un roi parfait : un roi qui craint les dieux, règne sur un peuple nombreux et brave, et pratique la justice. Grâce à son bon gouvernement la terre noire produit du froment et de l’orge, les arbres sont chargés de fruits, les brebis mettent bas des agneaux robustes et la mer donne du poisson. Le peuple prospère sous son règne. Dans ta maison, tu peux donc m’interroger sur tout ce qu’il te plaît mais ne me demande pas ma famille et ma patrie, de peur que mon cœur ne déborde de chagrin en se souvenant. J’ai connu tous les malheurs. Mais il ne faut pas rester assis à sangloter et à gémir dans la maison d’autrui : il est mauvais de se lamenter sans jamais s’arrêter et l’une des servantes, ou toi-même, pourrait me reprocher de me noyer dans les larmes parce que mon esprit est noyé dans le vin.

La prudente Pénélope lui répondit ensuite :

— Étranger, ma valeur, ma beauté et ma prestance, les immortels les ont détruites le jour où les Argiens ont embarqué pour Ilion et que mon époux, Ulysse, est parti avec eux. S’il pouvait revenir et prendre soin de ma vie, ma gloire serait plus grande et plus belle qu’avant. Pour l’heure, ma vie n’est que tourments car les dieux m’ont envoyé trop de maux. Tous les princes qui dominent les îles environnantes, Doulichion, Samé et Zacynthe la boisée, et ceux qui vivent sur la claire Ithaque elle-même me poursuivent contre mon gré et ruinent ma maison. Voilà pourquoi je ne m’occupe ni des étrangers ni des suppliants ni des hérauts qui sont en mission officielle, mais je regrette Ulysse et mon cœur se consume. Ils tentent de hâter le mariage tandis que moi je trame des ruses. Un dieu m’a d’abord inspiré l’idée de dresser un grand métier dans le palais et de tisser une toile très fine et très grande. Je leur ai aussitôt annoncé : « Jeunes gens, puisque le divin Ulysse est mort, ne hâtez pas le mariage et attendez que j’aie achevé cette toile — je ne voudrais pas que mon tissage soit vain : ce sera le linceul du héros Laërte, le jour où le destin fatal de la mort impitoyable l’aura abattu. Les femmes d’Ithaque me blâmeraient s’il gisait sans linceul, lui qui a possédé de grandes richesses. » Je parlai ainsi et leur cœur empli de fierté se laissa persuader. Le jour, je tissais la grande toile, la nuit je la défaisais à la lumière des torches. Pendant trois ans je réussis à les tromper et à les persuader mais quand vint la quatrième année, tandis que les mois se consumaient et que les jours passaient, renseignés par mes servantes, ces chiennes impudentes, ils me surprirent en survenant à l’improviste et me reprochèrent violemment ma conduite. Je dus ainsi finir ma toile, contre mon gré, forcée. Désormais, je ne peux plus fuir le mariage ni inventer de nouvelle ruse. Mes parents me pressent de me marier et mon fils est excédé par ces hommes qui dévorent nos biens. Il a compris car c’est déjà un homme capable de gouverner sa maison. Et Zeus pourrait lui accorder la gloire… Mais dis-moi malgré tout qui tu es, d’où tu viens. Tu n’es pas sorti d’un chêne, comme dans les vieilles histoires, ni d’un rocher !

Ulysse aux mille ruses lui répondit alors :

— Ô femme vénérable d’Ulysse, fils de Laërte, ne cesseras-tu donc jamais de m’interroger sur ma lignée ? Eh bien je te la dirai, mais tu vas m’infliger des souffrances plus nombreuses que celles qui m’accablent déjà : c’est le lot de ceux qui restent éloignés de leur patrie aussi longtemps que moi et qui errent à travers d’innombrables villes humaines le cœur en peine. Mais je vais tout de même répondre à tes questions. Il existe une terre appelée la Crète au milieu de la mer sombre comme le vin ; elle est belle et fertile, entourée par les flots. On y trouve des milliers d’hommes — plus que l’on ne saurait compter — et quatre-vingt-dix cités. Les langues s’y mêlent les unes aux autres car elle est peuplée d’Achéens, de Crétois de naissance, hommes au cœur magnanime, de Cydoniens, de Doriens divisés en trois tribus et de divins Pélasges. De toutes leurs cités, la plus grande est Cnossos, où Minos, qui avait commerce avec le grand Zeus, régna neuf ans. Il était le père de mon père, le généreux Deucalion. Outre moi, Deucalion engendra le roi Idoménée. Celui-ci partit pour Ilion sur ses vaisseaux recourbés aux côtés des Atrides. Mon illustre nom est Æthon ; j’étais le cadet, mon frère était l’aîné et le plus valeureux. C’est à Cnossos que je vis Ulysse et que je lui offris les présents de l’hospitalité. La violence du vent l’avait éloigné du cap Malée et dirigé sur les côtes crétoises alors qu’il naviguait vers Troie. Il mouilla à Amnisos, où se trouve la grotte d’Ilythie, dans un port agité, échappant de justesse à la tempête. Il monta aussitôt à la ville et demanda Idoménée. Il disait être son hôte, très cher et respecté. Mais dix ou onze jours s’étaient déjà levés depuis qu’Idoménée était parti vers Ilion sur ses vaisseaux recourbés. Je conduisis donc Ulysse dans ma demeure et lui offris l’hospitalité et lui fis bon accueil grâce aux ressources abondantes qui se trouvaient dans ma maison. À lui et à tous les compagnons qui le suivaient, je donnai de la farine d’orge et du vin flamboyant, que j’avais prélevés auprès du peuple, ainsi que des bœufs à sacrifier, afin de contenter leur cœur. Pendant douze jours, les Achéens restèrent chez nous. Le Borée déchaîné, attisé sans doute par une divinité hostile, les ¬retenait là et empêchait quiconque de se tenir debout sur le sol. Le treizième jour, le vent tomba et ils gagnèrent le large.

Ses propos n’étaient qu’un tissu de mensonges mais il leur donnait l’apparence de la vérité. En l’écoutant, Pénélope versait des larmes et son visage se liquéfiait. Comme la neige fond sur les hautes montagnes — la neige qui tombe avec le Zéphyr et fond avec l’Euros — et va gonfler le cours des fleuves, ainsi fondaient les belles joues de Pénélope en larmes qui pleurait son époux, l’homme assis à côté d’elle. Ulysse avait le cœur ému par les sanglots de sa femme mais sous ses paupières, ses yeux demeuraient aussi impassibles que s’ils étaient faits de corne ou de fer. Pour préserver sa ruse il enfouissait ses larmes.

 

 

 

 

 

La cicatrice d’Ulysse [Chant XIX, 350-395 et 467-507]

 

La prudente Pénélope lui dit à son tour :

— Cher hôte, jamais encore, parmi tant d’étrangers venus de pays lointains, un homme aussi sensé que toi n’a pénétré dans ma demeure : tous tes propos sont empreints de sagesse et de prudence. J’ai une vieille servante, dont le cœur est toujours soucieux, qui a tendrement nourri et choyé mon malheureux époux et l’a pris dans ses bras dès que sa mère l’a mis au monde. C’est elle qui te lavera les pieds, malgré sa grande fatigue. Allons, sage Euryclée, lève-toi et viens le laver, ton maître a le même âge que lui. Ulysse doit avoir des pieds et des mains comme les siens maintenant car les mortels vieillissent vite dans le malheur.

Ainsi parla-t-elle et la vieille femme cacha son visage dans ses mains. Elle pleurait à chaudes larmes et s’écria en gémissant :

— Ulysse ! mon enfant ! je suis impuissante pour t’aider ! Zeus t’a pris en haine plus que tous les mortels alors que ton cœur respectait tous les dieux. Aucun homme n’a immolé pour Zeus, le dieu de la foudre, autant de cuisses bien grasses et d’hécatombes de choix que toi, qui le suppliais de te faire parvenir à la vieillesse pour que tu puisses élever ton fils promis à la gloire. Et voilà que c’est toi seul qu’il a privé du jour de son retour… Étranger, je suppose que les femmes ont dû le railler lui aussi, dans les pays lointains, quand il arrivait dans d’illustres demeures, comme toutes ces chiennes ici se moquent de toi. Pour éviter leurs railleries et leurs insultes, tu refuses qu’elles te baignent et c’est à moi que la fille d’Icarios, la sage Pénélope, l’a demandé. Je te laverai les pieds volontiers. Je le ferai autant pour Pénélope que pour toi, car mon cœur est troublé. Écoute bien ce que je vais te dire : nombreux sont les étrangers venus de loin qui sont arrivés ici mais je n’ai encore jamais vu deux hommes se ressembler autant que toi tu ressembles à Ulysse par la prestance, la voix et les pieds.

Ulysse aux mille ruses lui répondit alors :

— Vieille femme, c’est ce que disent tous ceux qui nous ont vu l’un et l’autre ; que la ressemblance entre nous est troublante, comme tu le dis toi-même, avec justesse.

Ainsi parla-t-il et la vieille femme prit un chaudron brillant dont elle se servait pour baigner les pieds ; elle y versa de l’eau froide en abondance avant d’y ajouter de l’eau chaude. Ulysse s’était assis près du feu mais il tourna aussitôt le dos à la lumière, saisi d’une soudaine frayeur : en prenant sa jambe, elle allait reconnaître sa cicatrice et la vérité serait dévoilée. La nourrice s’approcha et se mit à baigner son maître. Aussitôt, elle reconnut la cicatrice — la vieille blessure qu’un sanglier aux défenses blanches lui avait infligée alors qu’il allait au Parnasse pour voir Autolycos, le noble père de sa mère, et ses fils. [...] Elle lâcha son pied, sa jambe retomba dans le chaudron, le cuivre retentit et le chaudron se renversa. L’eau se répandit sur le sol. La joie et la douleur saisirent son cœur au même instant ; ses yeux se remplirent de larmes ; sa voix s’étrangla dans sa gorge. Elle toucha le menton d’Ulysse et lui murmura :

— Oui, tu es bien Ulysse ! Mon cher enfant ! Et moi qui ne t’avais pas reconnu avant de toucher le corps de mon maître !

Elle parlait à Ulysse les yeux tournés vers Pénélope car elle était impatiente de lui révéler que son époux chéri était dans la maison ; mais Pénélope ne pouvait ni croiser son regard ni comprendre parce que Athéna avait détourné son attention. Ulysse saisit de la main droite le cou de la vieille femme et de l’autre il l’attira à lui et chuchota :

— Nourrice, veux-tu ma mort ? C’est pourtant toi qui m’as nourri à ton sein. Je suis de retour, enfin, dans la terre de mes pères, après avoir enduré pendant vingt ans d’innombrables souffrances. Maintenant que tu sais et qu’un dieu a éclairé ton cœur, garde le silence ! Personne d’autre au palais ne doit l’apprendre. Sinon, je t’avertis — et je le mettrai à exécution —, si un dieu offre un jour les fiers prétendants à ma vengeance, bien que tu sois ma nourrice, je ne t’épargnerai pas lorsque je massacrerai toutes les autres esclaves du palais.

La sage Euryclée lui répondit alors :

— Mon enfant, quelle parole a franchi tes lèvres ! Tu me connais : je suis inébranlable et inflexible. Je serai aussi ferme que la pierre ou le fer. Mais laisse-moi te dire autre chose, et ne l’oublie pas : si un dieu offre à ta vengeance ces fiers prétendants, alors je te donnerai la liste des femmes du palais qui te sont déloyales et de celles qui ne sont pas coupables.

Ulysse aux mille ruses lui rétorqua ceci :

— Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu ? Ce n’est pas nécessaire. Je les reconnaîtrai bien moi-même et je jugerai chacune. Non, garde cela pour toi et remets-t’en aux dieux.

Ainsi parla-t-il et la vieille femme traversa la grande salle pour aller chercher de l’eau pour ses pieds car tout le premier bain s’était répandu. Quand il fut lavé et frotté d’huile, Ulysse tira à nouveau sa chaise près du feu pour se réchauffer, tout en cachant sa cicatrice sous ses haillons.

 

 

 

 

 

Le concours de l’arc [Chant XXI,[ 67-139 et 393-434]

 

Pénélope fit ce discours aux prétendants qui l’entouraient :

— Écoutez-moi, orgueilleux prétendants ! Vous occupez cette maison nuit et jour pour manger et pour boire, tandis que le maître est absent depuis des années. La seule excuse que vous avez pu alléguer à votre conduite, c’est le désir de m’épouser et de faire de moi votre femme. Eh bien venez, prétendants, la lutte est ouverte et le prix du concours est devant vous ! Je vais vous donner l’arc du divin Ulysse. Celui dont les mains tendront l’arc sans effort et dont la flèche traversera les douze haches, cet homme-là je le suivrai et pour lui je quitterai cette maison où je suis arrivée jeune épouse, cette demeure magnifique et opulente dont je me souviendrai toujours, jusque dans mes rêves.

À ces mots, elle demanda à Eumée, le divin porcher, de préparer pour les prétendants l’arc et le fer étincelant. Eumée les prit et les disposa en pleurant ; le bouvier versa des larmes lui aussi à la vue de l’arc de son maître. Antinoos les agonit d’injures en ces termes :

— Paysans ignares, vous êtes incapables de voir plus loin que le jour présent. Misérables ! Pourquoi pleurnichez-vous ? Vous troublez le cœur de cette femme qui est plongée dans la douleur depuis qu’elle a perdu son époux bien-aimé. Asseyez-vous et mangez en silence ou bien allez pleurer dehors ! Et laissez l’arc ici, ce concours décisif entre les prétendants. Car je parie qu’il ne sera pas facile à tendre cet arc bien poli. Parmi tous ceux qui sont ici, il n’est personne qui égale Ulysse. Je l’ai vu de mes yeux, je m’en souviens encore, même si je n’étais alors qu’un petit enfant.

Ainsi parlait Antinoos mais, dans sa poitrine, son cœur espérait qu’il réussirait à tendre la corde de l’arc et à lancer la flèche à travers les haches de fer. Or il allait être le premier à goûter la flèche décochée par les mains du parfait Ulysse, qu’il outrageait, vautré dans son palais, en incitant tous ses compagnons à l’insulter aussi.

Le divin et puissant Télémaque prit la parole à son tour :

— Hélas ! Zeus, le fils de Cronos, m’a fait perdre la raison : ma chère mère, malgré sa grande sagesse, affirme qu’elle va en suivre un autre et qu’elle quittera cette demeure, et moi je ris et je m’amuse comme un fou. Allez, prétendants, à vous de jouer : le prix du concours est une femme comme il n’en existe pas aujourd’hui ni sur la terre d’Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni à Argos, ni à Mycènes, ni même à Ithaque, ni sur le continent noir. Mais vous le savez assez vous-mêmes ! Qu’ai-je besoin de faire l’éloge de ma mère ? Allez-y, ne retardez plus le moment par de vaines excuses, n’évitez pas plus longtemps de tendre l’arc. Nous verrons qui l’emportera. D’ailleurs, je vais moi-même m’y essayer. Si je réussis à tendre la corde et à envoyer la flèche à travers les pièces de fer, je serai moins chagriné de voir ma mère quitter ce palais pour suivre un nouvel époux puisqu’elle laissera derrière elle un fils capable de manier les beaux instruments de concours de son père !

À ces mots, il se leva vivement, rejeta de ses épaules son manteau rouge et défit de son cou la lanière de son glaive acéré. D’abord il planta les haches, dans un long sillon ; il les aligna au cordeau puis il tassa la terre autour de chacune. Tous furent stupéfaits de voir qu’il les disposait si habilement, lui qui ne les avait jamais vues auparavant. Il se plaça sur le seuil et essaya l’arc ; trois fois il fit vibrer la corde, dans son désir de la tendre ; trois fois il relâcha son effort espérant toujours dans son cœur qu’il réussirait et qu’il ferait traverser à la flèche toutes les pièces de fer. Et il allait y parvenir, comme il tirait de toutes ses forces pour la quatrième fois, lorsque Ulysse lui fit un signe négatif de la tête et réprima son ardeur. Le divin et puissant Télémaque dit alors :

— Malheur à moi ! Resterai-je toute ma vie une mauviette sans forces ou suis-je encore trop jeune pour faire confiance à mes mains si je dois me venger d’un homme qui m’a offensé le premier ? Allez, à votre tour, vous qui êtes plus forts que moi, essayez l’arc et achevons ce concours.

À ces mots, il posa l’arc à terre en l’adossant contre les portes brillantes et bien jointives et il reposa la flèche contre le bel anneau. Puis il retourna s’asseoir sur le siège qu’il avait quitté.

 

 

[Les prétendants essaient de tendre l’arc mais ils échouent l’un après l’autre. Le mendiant demande alors à essayer. Les prétendants l’insultent mais Pénélope intervient en sa faveur. Télémaque envoie sa mère dans sa chambre puis l’arc est présenté au mendiant.]

 

 

Ulysse était déjà en train de manier l’arc. Il le tournait et le retournait, l’examinant de tous côtés, car il redoutait que les vers n’en aient rongé la corne pendant que le maître était absent. Un prétendant regardait vers son voisin et lui disait :

— Cet homme est un amateur d’arcs ! Il s’y connaît ! Il en a peut-être de semblables dans sa propre maison à moins qu’il n’ait envie d’en réaliser un, pour le tourner et le retourner comme cela dans ses mains, ce vagabond expert en méfaits.

Un autre de ces jeunes prétentieux disait :

— Je lui souhaite un bonheur à la hauteur de sa réussite avec cet arc !

Ainsi médisaient les prétendants mais dès qu’Ulysse aux mille ruses eut soupesé le grand arc et l’eut observé en détail — comme un homme expert dans l’art de la cithare et du chant qui tend aisément une corde autour d’une cheville nouvelle en attachant des deux côtés le boyau de mouton torsadé —, il tendit l’arc avec une facilité extrême. Puis, le prenant dans sa main droite, il essaya la corde, qui rendit un beau son, semblable au cri de l’hirondelle. Les prétendants éprouvèrent une vive douleur et tous changèrent de couleur. Zeus tonna violemment ; ses signes étaient clairs. Le divin Ulysse qui avait enduré mille souffrances se réjouit qu’enfin le fils de Cronos aux conseils tortueux lui ait envoyé un présage. Il saisit une flèche rapide, posée près de lui sur la table ; toutes les autres, auxquelles les convives allaient bientôt goûter, étaient restées au fond du carquois. Il la maintint contre la courbure de l’arc et tira le nerf et l’encoche de la flèche puis, visant tout droit et sans quitter son siège, il la décocha. Elle ne manqua aucune des haches, du premier trou jusqu’au dernier, et ressortit après les avoir traversées toutes. Il dit alors à Télémaque :

— Télémaque, l’étranger assis dans ton palais ne t’a pas fait honte. Regarde, je n’ai pas manqué la cible et je n’ai pas fait beaucoup d’efforts pour tendre l’arc. Ma force n’est pas aussi diminuée que le suggéraient les railleries de ces prétendants insolents. Mais l’heure est venue de servir aux Achéens le plat de résistance, tant qu’il fait encore jour, puis de nous divertir autrement, par le chant et la cithare qui couronnent tout festin.

À ces mots, il fit un signe de la tête et Télémaque, le fils bien-aimé du divin Ulysse, se munit de son glaive acéré, empoigna sa lance et se posta près du siège de son père, armé de bronze étincelant.

 

 

 

Le massacre des prétendants [Chant XXII, 1-98]

 

Ulysse aux mille ruses se défit de ses haillons et bondit sur le large seuil en tenant l’arc et le carquois rempli de flèches. Il déversa les traits rapides à ses pieds et dit aux prétendants :

— Ce concours décisif est fini. Et maintenant, une autre cible que nul n’a encore touchée. Voyons si je l’atteindrai et si Apollon m’accordera cette gloire.

À ces mots, il décocha contre Antinoos une flèche qui le transperça juste au moment où il s’apprêtait à soulever une belle coupe d’or à deux anses. Il la tenait entre ses mains, ses lèvres allaient goûter le vin, son cœur ne songeait pas à la mort. Qui pouvait imaginer qu’un homme seul, parmi tant de convives, aussi fort soit-il, lui préparait une mort si terrible et une destinée si noire ? La flèche d’Ulysse l’atteignit à la gorge et la pointe traversa de part en part son tendre cou. Il chancela, la coupe tomba de ses mains dès qu’il reçut la flèche et d’épais jets de sang coulèrent de ses narines. D’un coup de pied il écarta sa table et renversa la nourriture ; le pain et les viandes furent souillés. Les prétendants poussèrent des hurlements quand ils virent Antinoos au sol ; ils jaillirent de leurs sièges et s’élancèrent dans la grande salle, parcourant du regard tous les murs bien bâtis. Pas de bouclier en vue, ni de lance solide. Ils laissèrent éclater leur colère contre Ulysse :

— Étranger, c’est pour ton malheur que tu as pris un homme pour cible !

— Le jeu est fini pour toi, il n’y en aura pas d’autre.

— Ta mort est proche, tu n’y échapperas pas !

— Tu viens de tuer le meilleur des jeunes gens d’Ithaque.

— Ce sont les vautours qui dévoreront ton cadavre, ici même !

Tous parlaient ainsi frénétiquement car chacun imaginait qu’Ulysse avait tué Antinoos sans le vouloir. Ces fous ne voyaient pas que la mort les tenait déjà dans ses rets eux aussi. Ulysse aux mille ruses les regarda avec colère et dit :

— Chiens ! vous ne pensiez plus que j’allais revenir de chez les Troyens : vous avez saigné ma maison, forcé mes esclaves à coucher avec vous et poursuivi mon épouse alors que j’étais toujours vivant, sans redouter les dieux qui occupent le vaste ciel ni craindre qu’un jour survienne une vengeance humaine. Mais, la mort vous tient déjà dans ses rets.

Ainsi parla-t-il et une terreur blême s’empara d’eux. Chacun cherchait du regard une issue pour échapper à une mort imminente. Eurymaque fut le seul à répondre :

— Si tu es vraiment Ulysse d’Ithaque, enfin de retour, tu as raison d’accuser ces hommes pour tout ce qu’ils ont commis, avec un orgueil insensé, aussi bien dans le palais que dans les champs. Mais il est déjà étendu mort celui qui est la cause de tout : Antinoos ! C’est lui qui est à l’origine de ces actes, moins par désir ou besoin du mariage, que parce qu’il avait d’autres projets en tête : le fils de Cronos l’a empêché de les mener à bien mais il voulait régner lui-même sur le peuple d’Ithaque aux belles maisons après avoir tué ton fils dans une embuscade. Maintenant il a été tué, et c’est justice. Mais toi, tu dois épargner ton propre peuple, et plus tard, pour t’apaiser, nous te dédommagerons en prélevant sur le peuple l’équivalent de tout ce qui a été bu et mangé dans le palais et nous t’apporterons chacun la valeur de vingt bœufs en bronze et en or jusqu’à ce que ton cœur soit guéri. Auparavant, nul ne peut te blâmer d’être en colère.

Ulysse aux mille ruses lui jeta un regard furieux et lui dit :

— Non, Eurymaque ! Même si vous me donniez en paiement toutes les richesses de vos pères, toutes les vôtres et que vous y ajoutiez une manne tombée du ciel, même alors mes mains n’arrêteraient pas le massacre, avant que les prétendants aient payé toutes leurs insolences. Désormais c’est à vous de choisir : le combat ouvert ou la fuite, si tant est qu’il soit possible d’échapper à la mort et au destin ! Mais je doute qu’un seul d’entre vous puisse échapper à une mort terrible !

Ainsi parla-t-il et leurs genoux et leur cœur se dérobèrent. Eurymaque prit la parole une seconde fois et leur dit :

— Mes amis ! Cet homme ne retiendra pas ses mains invincibles. Maintenant qu’il s’est emparé de l’arc poli et du carquois, il tirera ses flèches depuis le seuil luisant jusqu’à ce qu’il nous ait tous massacrés. Eh bien, songeons à nous battre ! Tirez vos épées et protégez-vous de ses flèches qui hâtent le destin en vous cachant derrière les tables. Puis, en rangs serrés, chargeons-le pour essayer de le déloger du seuil et de la sortie et courons à travers la ville pour donner l’alarme le plus vite possible. Cet homme aurait alors bientôt tiré sa dernière flèche.

À ces mots, il tira son épée de bronze acérée des deux côtés et s’élança sur Ulysse en poussant un hurlement terrifiant. Au même instant, le divin Ulysse lui décocha une flèche dans la poitrine, près du sein, qui le transperça jusqu’au foie. Eurymaque lâcha son épée et s’effondra en arrière en culbutant par-dessus la table ; la nourriture et la coupe à deux anses se renversèrent par terre. Son front heurta le sol tandis qu’il expirait. Ses deux pieds eurent un dernier sursaut et firent bouger son fauteuil, puis les ténèbres se répandirent sur ses yeux.

Amphinomos à son tour s’élança sur le glorieux Ulysse en le chargeant de face. Il tira son glaive acéré, dans l’espoir qu’Ulysse s’écarte de la porte, mais Télémaque, plus rapide, le frappa par-derrière de sa lance à la pointe de bronze entre les deux épaules et lui transperça la poitrine. Il s’écrasa bruyamment, sa tête heurta le sol. Télémaque se recula aussitôt, en laissant sa longue lance plantée dans le corps d’Amphinomos, car il avait très peur qu’un prétendant ne surgisse et ne l’empale sur son épée pendant qu’il retirerait la lance ou ne le frappe quand il serait penché.

 

 

 

 

La reconnaissance d’Ulysse par Pénélope [Chant XXIII, 1-217, 225-240 et 289-309]

 

La vieille nourrice monta dans les étages en poussant des cris de joie pour annoncer à sa maîtresse que son époux bien-aimé se trouvait dans le palais. Ses genoux avaient retrouvé leur vigueur et ses pieds leur vitesse. Elle se pencha au-dessus de la tête de Pénélope et lui dit ces paroles :

— Réveille-toi, Pénélope, mon enfant. Il faut que tu voies de tes propres yeux ce que tu espères chaque jour : Ulysse est revenu ! Il est ici, dans la maison, après une si longue absence ! Il a tué les prétendants pleins d’orgueil qui ruinaient sa maison, dévoraient ses biens et maltraitaient son fils !

La prudente Pénélope lui répondit :

— Nourrice chérie, les dieux t’ont rendue folle. Car ils ont le pouvoir de rendre fou l’homme le plus sensé et de mettre sur la voie de la sagesse le simple d’esprit. Ce sont eux qui ont troublé ta raison ; jusqu’ici pourtant tu étais saine d’esprit. Pourquoi te moques-tu de moi en disant ces mensonges alors que mon cœur souffre tant ? Pourquoi m’arraches-tu au délicieux sommeil qui m’avait enchaînée en recouvrant mes paupières ? Je n’avais pas dormi ainsi depuis qu’Ulysse est parti pour voir cette ville de malheur, dont le nom est maudit. Allons, descends maintenant et retourne dans la grande salle. Si une autre de mes femmes était venue ici et m’avait réveillée pour m’annoncer pareilles sornettes, je l’aurais aussitôt renvoyée dans ses quartiers, sans ménagement. En ceci du moins ta vieillesse t’aura été utile !

Euryclée, la chère nourrice, lui répondit :

— Je ne me moque pas de toi, chère enfant. Ulysse est vraiment revenu, il est dans la maison, comme je te le dis : c’est l’étranger que tous traitaient avec mépris dans le palais. Télémaque, lui, savait depuis longtemps qu’il était ici mais il a eu la prudence de ne pas révéler les plans de son père afin qu’il se venge des violences de ces hommes insolents.

Ainsi parla-t-elle et Pénélope se réjouit. Elle s’élança hors de son lit et serra dans ses bras la vieille femme. Elle fondit en larmes et dit à la nourrice ces paroles ailées :

— S’il te plaît, chère nourrice, dis-moi tout : est-il vraiment déjà dans la maison, comme tu le dis ? Comment a-t-il levé la main sur ces prétendants impudents ? Il était seul alors qu’eux sont toujours en bande dans le palais.

La chère nourrice Euryclée lui dit à son tour :

— Je n’ai rien vu, je n’ai rien demandé, mais j’ai entendu les gémissements de ceux qu’il massacrait. Quant à nous, terrifiées, nous sommes restées assises au fond de notre chambre close, derrière les portes bien fermées, jusqu’à ce que Télémaque m’appelle de la salle, comme son père le lui avait ordonné. Je découvris ensuite Ulysse au milieu des cadavres ; ils gisaient tout autour de lui sur le sol inébranlable, empilés les uns sur les autres. Cela t’aurait fait chaud au cœur de le voir maculé de sang et de poussière, tel un lion. Les corps sont maintenant tous entassés aux portes de la cour. Après avoir allumé un grand feu, il purifie la magnifique demeure avec du soufre et il m’a envoyée te chercher. Suis-moi vite afin que vos cœurs puissent retrouver le chemin de la joie après avoir souffert tant de malheurs. Ton souhait est enfin exaucé, après toutes ces années : il est en vie, il est revenu dans son foyer et il vous a retrouvés, toi et son fils, dans le palais. Et les prétendants qui ont si mal agi envers lui, il s’en est vengé dans sa propre maison.

La prudente Pénélope lui répondit :

— Chère nourrice, ne laisse pas encore éclater ta joie. Tu sais combien sa vue nous réjouirait tous dans le palais, surtout moi et le fils que nous avons engendré tous les deux. Mais ton récit ne peut être vrai, comme tu le dis : c’est l’un des immortels qui aura tué les fiers prétendants, indigné par leurs crimes et leur orgueil intolérable. Ils ne respectaient aucun homme sur la terre ; bon ou mauvais, quel que soit celui qu’ils rencontraient, ils le traitaient avec mépris. Ils ne doivent leur sort funeste qu’à leur propre folie outrancière. Quant à Ulysse, il a vu disparaître l’espoir du retour loin de l’Achaïe, et lui-même a disparu.

La chère nourrice Euryclée lui répondit alors :

— Mon enfant, quelle parole a franchi tes lèvres ! Ton époux, qui est ici, à l’intérieur du palais, près du foyer, tu viens de dire qu’il ne reviendrait jamais ! Ton cœur est toujours incrédule. Mais je vais te donner une autre preuve évidente : la cicatrice que lui a faite jadis un sanglier avec sa défense blanche. Je l’ai remarquée en lavant ses pieds et je voulais te le dire mais il m’en a empêchée, dans sa grande sagesse, en plaquant ses mains sur ma bouche. Suis-moi ! Je mets ma propre vie en gage et si je t’ai trompée, tu me tueras de la plus atroce des morts.

La prudente Pénélope lui répondit ensuite :

— Chère nourrice, il t’est difficile de comprendre les desseins des dieux immortels, malgré ta grande sagesse. Mais allons néanmoins retrouver mon fils afin que je voie les cadavres des prétendants et celui qui les a tués.

À ces mots, elle descendit de l’étage supérieur. Son cœur hésitait beaucoup : devait-elle interroger son époux bien-aimé en se tenant à distance ou s’approcher de lui, prendre sa tête et ses mains et les baiser ? Elle entra, elle franchit le seuil de pierre et elle s’assit en face d’Ulysse, dans la lueur du foyer, près du mur opposé ; Ulysse était assis près d’une haute colonne, les yeux baissés : il attendait que sa vaillante épouse lui dise quelque chose quand ses yeux se poseraient sur lui. Elle demeura longtemps silencieuse. Son cœur était saisi de stupeur ; en le dévisageant, tantôt elle reconnaissait Ulysse, tantôt elle ne voyait que ses haillons de mendiant et doutait. Télémaque lui adressa ces paroles de reproche :

— Ma mère, ma méchante mère au cœur inflexible, pourquoi te tiens-tu si loin de mon père et ne viens-tu pas t’asseoir auprès de lui pour t’adresser à lui par des paroles et l’interroger ? Aucune autre femme n’aurait le cœur assez endurci pour ne pas s’approcher de son époux qui reviendrait dans sa patrie, après vingt ans de souffrances et de peines. Ton cœur est toujours plus dur que la pierre !

La prudente Pénélope lui répondit :

— Mon enfant, mon cœur, dans ma poitrine, est saisi par la surprise et je suis incapable de parler, de poser une question ou de le regarder en face. Mais s’il est vraiment Ulysse, s’il est enfin de retour, nous nous reconnaîtrons tous les deux mieux encore car il existe entre nous des signes qui sont ignorés de tous et connus de nous seuls.

Ainsi parla-t-elle et le divin Ulysse qui avait enduré mille épreuves eut un sourire. Il dit aussitôt à Télémaque ces paroles ailées :

— Télémaque, laisse ta mère m’éprouver ici même. Bientôt elle me reconnaîtra sans hésitation. Maintenant, parce que je suis sale et vêtu de mauvais habits, elle me méprise et n’admet pas que je suis son époux. Mais toi et moi, il faut que nous réfléchissions à la meilleure manière d’agir. Car quiconque dans son pays tue un homme, même si celui-ci ne laisse pas derrière lui de nombreuses personnes pour le venger, doit partir en exil et quitter sa famille et sa patrie. Or nous, nous avons tué les piliers de la cité, les meilleurs jeunes gens d’Ithaque. Je t’engage à y penser.

Le sage Télémaque lui fit à son tour cette réponse :

— C’est à toi de considérer cela, père chéri, car on dit que ton intelligence est inégalée parmi les hommes et qu’aucun mortel ne peut rivaliser avec toi. Mais nous te suivrons, pleins d’ardeur, et je ne pense pas que le courage nous fasse défaut, aussi longtemps du moins que nous en aurons la force.

Ulysse aux mille ruses lui répondit :

— Je vais te dire le plan qui me paraît le meilleur. D’abord, baignez-vous et mettez des tuniques propres et dites aux servantes du palais de revêtir leurs beaux habits. Ensuite, que le divin aède prenne sa lyre au son clair et nous entraîne dans une danse enjouée : en l’entendant, les passants et les voisins penseront que c’est une noce. La nouvelle du massacre des prétendants ne doit pas se répandre à travers la ville avant que nous nous soyons échappés vers nos terres et nos vergers fertiles. Là nous examinerons les ressources que Zeus nous présentera.

Ainsi parla-t-il. Tous l’écoutèrent attentivement et obéirent. D’abord ils se baignèrent et revêtirent leur tunique, les femmes se parèrent, puis le divin aède prit sa lyre recourbée et inspira à tous le désir de la douce musique et des danses parfaites. La grande salle résonna bientôt des pas des danseurs et des femmes à la belle ceinture. Tous ceux qui entendaient le bruit de l’extérieur disaient :

— Quelqu’un a sûrement épousé la reine aux mille prétendants. La malheureuse ! Elle n’a pas eu le cœur de garder jusqu’à la fin la grande demeure de son époux légitime, en attendant qu’il revienne.

Voilà ce qu’on racontait, sans savoir ce qui était arrivé. Pendant ce temps, le magnanime Ulysse était rentré chez lui. L’intendante Eurynomé le baigna, le frotta d’huile et le revêtit d’un beau manteau et d’une tunique. Athéna répandit ensuite généreusement la beauté sur sa tête : elle le rendit plus beau à voir et plus fort et fit descendre de sa tête une chevelure bouclée, pareille à la fleur de jacinthe. Comme lorsqu’un artisan coule de l’or sur de l’argent, un artisan habile, à qui Héphaïstos et Pallas Athéna ont enseigné tous les arts, et qu’il exécute des ouvrages pleins de grâce, ainsi lui versa-t-elle la grâce sur la tête et les épaules. Il sortit du bain avec le corps d’un dieu et retourna s’asseoir sur le siège qu’il avait quitté, en face de son épouse. Il lui fit ce discours :

— Insensée ! Jamais les habitants de l’Olympe n’ont donné à une femme délicate un cœur plus sec. Aucune autre femme n’aurait le cœur assez endurci pour ne pas s’approcher de son époux qui reviendrait dans sa patrie, après vingt ans de souffrances et de peines. Mais allons, nourrice, dresse-moi un lit que je dorme seul. C’est un cœur de fer qu’elle a dans la poitrine.

La prudente Pénélope dit à son tour :

— Insensé ! Je ne suis ni orgueilleuse, ni méprisante, ni trop admirative ; et je sais très bien comment tu étais lorsque tu as quitté Ithaque sur ton navire aux longues rames. Mais viens, Euryclée, prépare le lit solide à l’extérieur de la chambre nuptiale qu’il a construite lui-même. Transportes-y le lit puis prépare une couche en y jetant des fourrures, des couvertures et des étoffes chatoyantes.

Elle parlait ainsi pour mettre son époux à l’épreuve. Ulysse laissa éclater sa colère et dit à sa fidèle épouse :

— Femme, tu viens de prononcer une parole qui me brise le cœur ! Qui a pu déplacer mon lit ? Ce serait difficile même pour un homme très habile ; à moins qu’un dieu ne soit venu en personne car s’il le voulait il pourrait le déplacer facilement. Mais aucun homme vivant, même dans la force de la jeunesse, ne pourrait le faire bouger aisément. Car ce lit ouvragé a dans sa construction une particularité remarquable et c’est moi qui l’ai construit, et aucun autre. Un tronc d’olivier à longues feuilles avait poussé dans l’enceinte de la cour ; il était vigoureux, florissant, épais comme une colonne. Je construisis la chambre autour de lui, avec des pierres bien jointives ; je la recouvris soigneusement et j’ajoutai des portes bien ajustées et solidement fixées. Ensuite, j’élaguai la chevelure de l’olivier aux longues feuilles, je coupai le tronc près de la racine, je le polis parfaitement avec du bronze et je l’alignai au cordeau pour en faire le pied du lit. Je le perçai de part en part avec une vrille. À partir de ce pied, je façonnai le reste du lit et quand il fut bien poli, je l’incrustai d’or, d’argent et d’ivoire. Enfin, je tendis à l’intérieur des courroies en cuir de bœuf d’un pourpre éclatant. Voilà le signe que je te donne. Mais j’ignore, femme, si mon lit est encore à sa place ou si un autre homme l’a déplacé en coupant l’olivier à sa base.

Ainsi parla-t-il et Pénélope sentit ses genoux et son cœur se dérober : elle avait reconnu les signes indubitables qu’Ulysse lui avait indiqués. Elle fondit en larmes et se précipita vers lui. Elle jeta ses mains autour du cou d’Ulysse, lui embrassa le visage et lui dit :

— Ulysse, ne sois pas en colère contre moi, toi qui as toujours été le plus sage des hommes. Ce sont les dieux qui nous ont apporté le malheur : ils étaient jaloux de nous voir jouir de la jeunesse et arriver au seuil de la vieillesse toujours l’un près de l’autre. Ne te fâche pas contre moi maintenant, ne sois pas indigné que je ne t’aie pas embrassé tout de suite, dès que je t’ai vu. Dans ma poitrine, mon cœur craignait toujours qu’un mortel ne vienne ici pour me tromper par ses discours ; ils sont nombreux à méditer des manœuvres malhonnêtes. […] Mais désormais, puisque tu as exposé ces preuves évidentes — les détails de notre lit qu’aucun mortel n’avait vu, hormis toi et moi, et une seule servante, Actoris, que mon père m’a donnée quand je suis venue ici et qui gardait pour nous les portes de notre chambre bien bâtie — tu as fléchi mon cœur, mon cœur si inflexible !

Ainsi parla-t-elle et ses mots augmentèrent en Ulysse le désir de gémir. Et il pleura, en tenant dans ses bras son épouse bien-aimée et fidèle. Comme la vue de la terre remplit de joie les naufragés lorsque Poséidon a brisé en haute mer leur navire bien bâti, en le ballottant au gré des vents et des vagues, et que seuls quelques-uns regagnent sains et saufs la terre ferme à la nage, le corps couvert d’écume, et montent avec bonheur sur le rivage, rescapés du désastre : ainsi Pénélope éprouvait de la joie en contemplant son époux et elle ne pouvait détacher ses bras blancs de son cou.

 

Pendant ce temps, Eurynomé et la nourrice préparaient le lit à la lumière des torches flamboyantes en le couvrant de tissus moelleux. Quand elles eurent en toute hâte apprêté le lit solide, la vieille Euryclée retourna dans sa chambre pour se coucher ; Eurynomé, la femme de chambre, munie d’un flambeau, précéda les deux époux jusqu’à leur lit et quand elle les eut conduits dans leur chambre, elle se retira. Ils retrouvèrent avec joie le rite de leur ancien lit. Télémaque, le bouvier et le porcher reposèrent leurs pieds qui dansaient et demandèrent aux femmes de s’arrêter aussi puis ils se couchèrent dans les salles obscures du palais.

Quand les deux époux eurent joui des plaisirs de l’amour, ils se livrèrent aux plaisirs de la parole en se contant l’un à l’autre leur histoire. Elle, divine entre toutes les femmes, racontait ses souffrances dans le palais à voir la foule odieuse des prétendants immoler à cause d’elle de nombreux bœufs et de grasses brebis et puiser sans cesse du vin dans les amphores. Le noble Ulysse racontait tous les malheurs qu’il avait infligés aux hommes et tous ceux qu’il avait lui-même subis. Elle prenait plaisir à l’écouter et le sommeil ne tomba sur ses paupières que lorsqu’il eut raconté toute son histoire.