Nietzsche
Vérité et mensonge au sens extra-moral
p. 282-287



Qu’est-ce donc que la vérité? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées, et ornées par la poésie et par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu’on ne considère plus désormais comme telles mais seulement comme du métal. Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer les métaphores usuelles; donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. À vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment de la manière qu’on vient d’indiquer, se conformant à des coutumes centenaires... et c’est même par cette inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de la vérité. À éprouver ce sentiment d’être obligé de désigner une chose comme rouge, une autre comme froide, une troisième comme muette, s’amorce un élan moral qui s’oriente vers la vérité, et, par opposition au menteur à qui personne n’accorde foi et que tous excluent, l’homme se persuade de la dignité, de la fiabilité et de l’utilité de la vérité. En tant qu’être raisonnable, il soumet alors son comportement au pouvoir des abstractions; il n’a plus à souffrir d’être emporté par des impressions soudaines et des intuitions, il généralise d’abord toutes ces impressions en des concepts plus froids et plus exsangues afin d’y rattacher la conduite de sa vie et de son action. Tout ce qui élève l’homme au- dessus de l’animal dépend de cette capacité de faire disparaître les métaphores intuitives dans un schéma, autrement dit de dissoudre une image dans un concept. Dans le domaine de ces schémas, il est possible de réussir ce à quoi on ne pouvait jamais parvenir soumis qu’on était aux premières impressions intuitives : à édifier une pyramide logique ordonnée selon des divisions et des degrés, à instaurer un nouveau monde de lois, de préséances, de subordinations et de délimitations, qui s’oppose dès lors à l’autre monde, le monde intuitif des premières impressions, comme étant mieux établi, plus général, mieux connu, plus humain, et, pour cette raison, comme une instance régulatrice et impérative. Tandis que toute métaphore de l’intuition est particulière et n’a pas sa pareille, qu’elle sait donc toujours échapper à toute classification, le grand édifice des concepts présente la stricte régularité d’un columbarium romain, et de cet édifice émanent dans la logique cette rigueur et cette froideur qui sont le propre des mathématiques. Qui est imprégné de cette froideur aura peine à croire que même le concept — dur comme l’os et cubique comme un dé, comme lui interchangeable — finisse par n’être cependant que le résidu d'une métaphore, et que l’illusion propre à une transposition esthétique d’une excitation, images, si elle n’est pas la mère, soit cependant la grand-mère d’un tel concept. Mais dans ce jeu de dés des concepts, on appelle « vérité » le fait d’utiliser chaque dé selon sa désignation, de compter exactement ses points, de former des rubriques correctes et de ne jamais pécher contre l’ordonnance des divisions et contre la série ordonnée des classifications. De même que les Romains et les Étrusques ont divisé le ciel selon des lignes mathématiques strictes et ont assigné cet espace ainsi délimité comme un templum à un dieu, tout peuple possède ainsi un ciel conceptuel semblable et qui le surplombe; l’exigence de la vérité signifie alors pour lui que tout concept, à l’instar d’un dieu, ne soit cherché que dans sa sphère propre. On peut bien sur ce point admirer l’homme pour le puissant génie de l’architecture qu’il est : il réussit à ériger un dôme conceptuel infiniment compliqué sur des fondations mouvantes, en quelque sorte sur de l’eau courante. À vrai dire, pour trouver un point d’appui sur de telles fondations, il ne peut s’agir que d’une construction semblable aux toiles d’araignée, si fine qu’elle peut suivre le courant du flot qui l’emporte, si résistante qu’elle ne peut être dispersée au gré du vent. En tant que génie de l’architecture, l’homme surpasse de beaucoup l’abeille : celle-ci construit avec la cire qu’elle récolte dans la nature, l’homme avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il est obligé de fabriquer par ses seuls moyens. L’homme est en cela bien digne d’être admiré— mais non pour son instinct de vérité, ou la connaissance pure des choses. Si quelqu’un dissimule quelque chose derrière un buisson, puis le cherche à cet endroit précis et finit par le trouver, il n’y a pas grand lieu de se glorifier de cette recherche et de cette découverte. Mais c’est pourtant ce qui se passe lors de la recherche et de la découverte de la « vérité » dans le domaine que délimite la raison. Lorsque je donne la définition du mammifère et qu’après avoir examiné un chameau je déclare : voici un mammifère, une vérité a certes bien été mise au jour, mais sa valeur est limitée ; je veux dire par là qu’elle est anthropomorphique de part en part et qu’elle ne contient aucun point qui fût « vrai en soi », réel et universel, indépendamment de l’homme. Celui qui est à la recherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde dans l’homme; il lutte pour parvenir à une compréhension du monde en tant que chose humaine, et conquiert dans le meilleur des cas le sentiment d’une assimilation. Semblable à l’astrologue aux yeux de qui les étoiles sont au service des hommes et en rapport avec leur bonheur ou leur malheur, un tel chercheur considère le monde entier comme lié aux hommes, comme l’écho toujours déformé d’une voix originelle, celle de l’homme, et comme la copie multipliée et diversifiée d’une image originelle, celle de l’homme. Sa méthode consiste en ceci : prendre l’homme comme mesure de toutes choses ; mais ainsi, il part de l’erreur qui consiste à croire que les choses lui seraient données immédiatement en tant que purs objets. Il oublie donc que les métaphores originelles de l’intuition sont des métaphores, et les prend pour les choses mêmes.

C’est seulement l’oubli de ce monde primitif des métaphores, c’est seulement le durcissement et la sclérose d’un flot d’images qui surgissait à l’origine comme un torrent bouillonnant de la capacité originelle de l’imagination humaine, c’est seulement la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table sont des vérités en soi, bref c’est seulement le fait que l’homme oublie qu’il est un sujet et certes un sujet agissant en créateur et en artiste qui lui permet de vivre en bénéficiant de quelque paix, de quelque sécurité et de quelque logique. S’il pouvait un instant franchir ne serait-ce que les murs de cette croyance qui l’emprisonne, c’en serait aussitôt fait de sa « conscience de soi ». Il lui en coûte déjà assez de reconnaître à quel point l’insecte ou l’oiseau perçoivent un monde tout autre que celui de l’homme, et de s’avouer que la question de savoir laquelle des deux perceptions est la plus juste est tout à fait absurde puisque y répondre nécessiterait d’abord qu’on les mesurât selon le critère de la perception juste, c’est-à-dire selon un critère dont on ne dispose pas. Mais il me semble avant tout que la perception juste — ce qui signifierait l’expression adéquate d’un objet dans le sujet — est une absurdité pleine de contradictions : car entre deux sphères absolument distinctes comme le sujet et l’objet, il n’y a aucun lien de causalité, aucune exactitude, aucune expression possibles, mais tout au plus un rapport esthétique, c’est-à-dire à mon sens une transposition approximative, une traduction balbutiante dans une langue tout à fait étrangère. Mais cela nécessite en tout cas une sphère intermédiaire et une force auxiliaire où la création et la découverte puissent s’opérer librement. Le mot phénomène recèle bien des séductions, c’est pourquoi j’évite de l’employer le plus possible car il n’est pas vrai que l’essence des choses se manifeste dans le monde empirique. Un peintre qui serait manchot et voudrait exprimer par le chant le tableau qu’il projette de peindre en dira toujours bien plus en passant d’une sphère à l’autre que n’en révèle le monde empirique sur l’essence des choses. Et même la relation entre une excitation nerveuse et l’image produite n’est en soi rien de nécessaire ; mais si précisément cette même image est reproduite des millions de fois et si de nombreuses générations d’hommes se la lèguent, enfin surtout si elle apparaît à l’ensemble de l’humanité chaque fois à la même occasion, elle finit par acquérir, pour l’homme, la même signification que si elle était l’unique image nécessaire, et que si cette relation entre l’excitation nerveuse d’origine et l’image produite était une relation de stricte causalité. De même, un rêve éternellement recommencé serait éprouvé et jugé absolument comme une réalité. Mais le durcissement et la sclérose d’une métaphore ne donnent absolument aucune garantie quant à la nécessité et à la légitimation exclusive de cette métaphore.

Tout homme familier de telles considérations a évidemment éprouvé une méfiance profonde à l’égard de tout idéalisme de ce type, chaque fois qu’il s’est bien clairement persuadé de la logique, de l’universalité et de l’infaillibilité éternelles des lois de la nature, et il en a tiré cette conclusion : là tout est si certain, si élaboré, si infini, si réglé, si dépourvu de faille, aussi loin que portent non regards — grâce au télescope vers les hauteurs du monde, grâce au microscope vers ses profondeurs. La science aura toujours matière à exploiter ce puits avec profit, et tout ce qu’elle aura trouvé concordera sans se contredire. Combien peu cela ressemble à un produit de l’imagination, car s’il en était ainsi, il faudrait pourtant bien que quelque pur! l’illusion et l’irréalité qui lui sont propres se révèlent. Ce contre quoi il faut d’abord dire ceci : si nous avions chacun de notre côté une perception sensible de nature différente, nous ne pourrions nous-même percevoir que tantôt comme un oiseau, tantôt comme un ver de terre, tantôt comme une plante; ou bien si l’un de nous percevait une excitation visuelle comme rouge, si l’autre la percevait comme bleue et si même, pour un troisième, c’était une excitation auditive, personne ne dirait que la nature est ainsi réglée par des lois, mais on ne la concevrait au contraire que comme une construction hautement subjective. Ensuite : qu’est-ce d’ailleurs pour nous qu’une loi de la nature? Elle ne nous est pas connue en soi, mais seulement dans ses effets, c’est à-dire dans ses relations à d’autres lois de la nature qui, à leur tour, ne nous sont connues qu’en tant que relations. Donc toutes ces relations ne font jamais que renvoyer les unes aux autres et nous sont absolument incompréhensibles quant à leur essence. Seul ce que nous y mettons, le temps et l’espace, c’est-à-dire des rapports de successifs et des nombres, nous en est réellement connu. Mais tout ce qui précisément nous étonne dans les lois de la nature, qui réclame notre analyse et qui pourrait nous porter à la méfiance envers cet idéalisme, ne réside précisément que dans la seule rigueur mathématique, dans la seule inviolabilité des représentations du temps et de l’espace, et pas ailleurs. Or nous produisons celles-ci en nous et nous les projetons hors de nous selon la même nécessité qui pousse, l’araignée à tisser sa toile. Si nous sommes contraints à ne concevoir toutes choses que sous de telles formes, il n’y a plus rien alors d’étonnant à ce que nous ne saisissions vraiment dans les choses que justement ces mêmes formes. En effet, elles impliquent toutes nécessairement les lois du nombre, et le nombre est justement ce qu’il y a de plus étonnant dans les choses. Toute présence de lois qui nous en impose tant, dans le cours des astres et dans le processus chimique, coïncide au fond avec ces propriétés que nous adjoignons nous-mêmes aux choses de telle sorte qu’ainsi nous nous en imposons à nous-mêmes. Il en résulte sans aucun doute que cette création artistique de métaphores, qui marque en nous l’origine de toute perception, présuppose déjà ces formes où par voie de conséquence elle s’effectue. C’est seulement la persistance immuable de ces formes originelles qui explique la possibilité qui permettra ensuite de construire un édifice conceptuel en s’appuyant à nouveau sur les métaphores elles-mêmes. Cet édifice est en effet une réplique des rapports de temps, d’espace et de nombre, reconstruite sur la base des métaphores.