Nietzsche
Fragments posthumes




 

405

Dieu a créé l'homme heureux, oisif, innocent et immortel ; notre vie réelle est une existence fausse, déchue, pécheresse, un châtiment… La douleur, la lutte, le travail, la mort deviennent des objections, des points d'interrogation posés à la vie, des choses contre nature qui ne doivent point durer, auxquelles il faut des remèdes, et ces remèdes on les a…

L'humanité depuis Adam jusqu'à nous, s'est toujours trouvée dans un état anormal ; Dieu même a donné son fils pour le péché d'Adam, pour mettre un terme à cet état anormal ; le caractère naturel de la vie est d'être une malédiction ; le Christ restitue à celui qui croit en lui son état normal ; il le rend heureux, oisif et innocent. Mais la terre ne s'est pas mise à porter du fruit sans travail ; les femmes n'enfantent point sans douleur ; la maladie n'a pas cessé ; les croyants les plus sincères sont aussi mal partagés que les pires mécréants. La seule chose que l'Église ait affirmé, — et ce sont des affirmations incontrôlables — c'est que l'homme est délivré de la mort et du péché. « Il est affranchi du péché » non de son fait, non par une lutte rigoureuse, mais racheté par un acte rédempteur — donc parfait, innocent, paradisiaque…

La vraie vie n'est qu'une croyance (c'est-à-dire une façon de se tromper soi-même, une folie). Toute l'existence réelle, de lutte et de combat, pleine de lumière et de ténèbres, n'est qu'une existence fausse et mauvaise ; le devoir est de s'en affranchir. « L'homme innocent, oisif, immortel, heureux », c'est cette conception du bien suprême qu'il faut avant tout critiquer. Pourquoi la faute, le travail, la mort, la douleur (et chrétiennement parlant, la connaissance) sont-ils opposés au bien suprême ? Paresseux concepts chrétiens : la « béatitude », « l'innocence », « l'immortalité ».

 

406.

On ne devrait jamais pardonner au christianisme d'avoir détruit des hommes comme Pascal. Il ne faudra jamais cesser de combattre dans le christianisme cette volonté de briser les âmes les plus fortes et les plus nobles. Il ne faudra pas avoir de trêve que l'on n'ait abattu cette idole encore : l'idéal de l'homme tel que le christianisme l'a inventé, ses exigences à l'égard de l'homme, son non  et son oui relativement à l'homme. Tout cet absurde résidu de fable chrétienne, ces toiles d'araignée des concepts, cette théologie, ne nous importent guère ; ce serait mille fois plus absurde que nous ne lèverions pas le petit doigt pour l'abattre. Mais nous combattons cet idéal dont la beauté morbide et la séduction féminine, l'éloquence calomnieuse et insinuante, flattent toutes les lâchetés et les vanité des âmes lasses — et les plus fortes ont des heures de lassitude — comme si tout ce qui peut paraître le plus utile et le plus désirable dans de pareils états, la confiance, la candeur, la simplicité, la patience, l'amour du prochain, la résignation, la soumission à Dieu, une sorte de désarmement, de répudiation du moi propre, était en soi ce qu'il y a de plus utile et de plus souhaitable; comme si ce modeste avorton d'âme, ce vertueux animal moyen, ce mouton docile qu'est l'homme, non seulement avait la prééminence sur la race d'hommes plus forte, plus méchante, plus avide, plus téméraire, plus prodigue, et de ce fait cent fois plus exposée, mais encore comme s'il était l'idéal, le but, la norme, pour l'homme en général, le bien suprême.

L'institution d'un pareil idéal a été jusqu'à présent pour l'homme la plus sinistre de ses tentations ; car elle menaçait de mort les exceptions plus vigoureuses et les réussites humaines, grâce auxquelles progressait la volonté de puissance et de croissance du type humain tout entier ; ces valeurs devaient miner à la racine la croissance de ces hommes supérieurs qui acceptaient librement, à cause de leurs ambitions et de leurs tâches supérieures, une vie plus dangereuses (en termes d'économie sociale : élévation des frais d'entreprise en même temps que des probabilités d'échec.) Ce que nous attaquons dans le christianisme ? C'est qu'il veuille briser les forts, décourager leur courage, utiliser leurs heures mauvaises et leurs lassitudes, transformer en inquiétude et en tourment de conscience leur fière assurance ; c'est qu'il sache empoisonner et infecter les instincts nobles, jusqu'à ce que leur force et leur volonté de puissance se retournent contre elles-mêmes, jusqu'à ce que les forts périssent des excès de leur mépris d'eux-mêmes et des mauvais traitements qu'ils s'infligent : horrible désastre dont Pascal est le plus illustre exemple.