Nietzsche
Par delà bien et mal, § 34


    Quel que soit le point de vue philosophique que l’on adopte aujourd’hui : de tout endroit, c’est encore le caractère erroné du monde dans lequel nous croyons vivre qui constitue ce que notre œil peut saisir de plus assuré et de plus ferme : — Nous trouvons quantité de raisons qui aimeraient nous inciter à faire des suppositions au sujet d’un principe de tromperie situé dans l’« essence des choses ». Mais celui qui rend notre pensée même, donc l’« esprit » responsable de la fausseté du monde — échappatoire honorable où s’engage tout advocatus dei conscient ou inconscient — : celui qui tient ce monde, avec l’espace, le temps, la forme, le mouvement, pour une déduction fausse : celui-là aurait à tout le moins une bonne raison d’apprendre enfin à se méfier de toute pensée : ne nous aurait-elle pas, jusqu’à présent, joué le plus grand des tours ? et quelle garantie aurions-nous qu’elle ne continuera pas à faire ce qu’elle a toujours fait ? Pour le dire le plus sérieusement du monde : l’innocence des penseurs a quelque chose de touchant, qui force le respect, elle qui, aujourd’hui encore, leur permet de s’avancer face à la conscience en la priant de leur répondre honnêtement : par exemple à la question de savoir si elle est « réelle », pourquoi au juste elle envoie aussi résolument promener le monde extérieur, et à bien d’autres questions du même ordre. Croire à des « certitudes immédiates » est une naïveté morale qui nous fait honneur, à nous philosophes : mais — nous avons désormais le devoir de ne plus être des hommes « seulement moraux » ! La morale mise à part, cette croyance est une stupidité qui ne nous fait guère honneur. La méfiance perpétuellement sur le qui-vive peut bien, dans la vie sociale, passer pour un signe de « mauvais caractère » et par conséquent être mise au nombre des choses imprudentes : qu’est-ce qui ici, devrait nous empêcher, ici, entre nous, par-delà le monde social avec son oui et son non, — d’être imprudents et de dire : le philosophe a finalement droit au « mauvais caractère », pour avoir toujours été jusqu’à présent l’être le mieux abusé de la terre, — il a aujourd’hui le devoir de se méfier, de lorgner de l’œil le plus méchant depuis tous les abîmes du soupçon. — Qu’on me pardonne de donner à cette plaisanterie un tour sombre et grimaçant : c’est que moi-même, précisément, j’ai depuis bien longtemps appris à considérer autrement, à apprécier autrement le fait de tromper et d’être trompé, et je tiens prêtes à tout le moins quelques bourrades pour la rage aveugle avec laquelle les philosophes se refusent à être trompés. Pourquoi pas ? Que la vérité vaille plus que l’apparence, ce n’est rien de plus qu’un préjugé moral ; c’est même la supposition la plus mal prouvée au monde. Qu’on se l’avoue donc : il n’y aurait absolument aucune vie si elle ne reposait sur des appréciations perspectivistes et des apparences ; et si l’on voulait, avec l’enthousiasme vertueux et la balourdise de bien des philosophes, abolir complètement le « monde apparent », eh bien, à supposer que vous en soyez capables, — dans ce cas du moins, il ne resterait rien non plus de votre « vérité » ! Après tout, qu’est-ce qui nous force de manière générale à admettre qu’il existe une opposition d’essence entre « vrai » et « faux »  ? Ne suffit-il pas d’admettre des degrés d’apparence et comme des ombres et des tonalités générales plus claires et plus sombres de l’apparence, — différentes valeurs*, pour parler le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne — ne pourrait-il pas être une fiction? Et à celui qui demande : mais la fiction implique un auteur? —, ne pourrait-on pas répondre tout net : pourquoi ? Ce « implique » ne ferait-il pas également partie de la fiction ? N’est-il donc pas permis d’être enfin un peu ironique à l’égard du sujet, ainsi qu’à l’égard du prédicat et de l’objet ? Le philosophe ne serait-il pas en droit de s’élever au- dessus de la foi en la grammaire ? Les gouvernantes ont toute notre estime : mais ne serait-il pas grand temps pour la philosophie de renier la foi des gouvernantes ? —


Trad. P. Wotling, GF, p. 85-87