Nietzsche
Le Gai savoir
Préface, 4

 

Enfin, pour ne pas passer sous silence ce qui est vraiment essentiel : on revient régénéré de tels abîmes, d’une aussi dure consomption, de la consomption du lourd soupçon, en ayant fait peau neuve, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus fin de la joie, avec une langue plus délicate pour toutes les bonnes choses, avec des sens plus joyeux, avec une seconde et plus dangereuse innocence dans la joie, à la fois plus enfant et cent fois plus raffiné qu’on ne l’a jamais été auparavant. Oh, quelle répugnance nous inspire désormais la jouissance, la jouissance grossière, lourde, sombre, telle que la comprennent les jouisseurs, nos « cultivés », nos riches et nos dirigeants! Avec quelle méchanceté nous écoutons désormais le gros tintamarre de foire au son duquel l’« homme cultivé » de nos grandes villes se laisse aujourd’hui violer par l’art, le livre et la musique pour atteindre aux « jouissances spirituelles », avec le concours de boissons spiritueuses ! Que le cri théâtral de la passion nous fait à présent mal aux oreilles, qu’ils sont devenus étrangers à notre goût, tout ce tumulte romantique et ce méli-mélo des sens qu’aime la plèbe cultivée, avec ses aspirations au sublime, à l’élevé, au biscornu ! Non, lorsque nous avons encore besoin d’un art, nous qui guérissons, c’est d’un autre art — d’un art espiègle, léger, fugace, divinement serein, divinement artificiel qui telle une flamme claire s’élève en flamboyant dans un ciel sans nuages ! Et surtout : un art pour artistes, seulement pour artistes ! Nous nous entendons mieux, après coup, à ce qui en est la première et nécessaire condition, la gaieté d’esprit, toute gaieté d'esprit, mes amis! comme artistes aussi — : j’aimerais en faire la démonstration. Il y a une chose que nous ne savons aujourd’hui que trop bien, nous hommes de savoir : oh comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ne pas savoir, comme artistes! Et pour ce qui est de notre avenir : il n’y a guère de chance pour qu’on nous trouve sur les traces de ces adolescents égyptiens qui, la nuit, font des temples des endroits peu sûrs, enlacent les statues, et veulent dévoiler, découvrir, exposer au grand jour absolument tout ce qu’on a de bonnes raisons de tenir caché. Non, ce mauvais goût, cette volonté de vérité, de « vérité à tout prix», cette démence d’adolescent dans l’amour de la vérité — nous fait horreur: nous avons trop d’expérience, nous sommes trop sérieux, trop joyeux, trop brûlés, trop profonds pour cela... Nous ne croyons plus que la vérité reste vérité si on lui ôte ses voiles; nous avons trop vécu pour croire à cela. C’est pour nous une question de décence aujourd’hui que de ne pas vouloir tout voir dans sa nudité, de ne pas vouloir se mêler de tout, de ne pas tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout? », demandait une petite fille à sa mère : « mais je trouve cela inconvenant » — avis aux philosophes! On devrait tenir en plus haute estime la pudeur avec laquelle la nature s’est cachée derrière des énigmes et des incertitudes chamarrées. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a de bonnes raisons de ne pas laisser voir ses raisons? Peut-être son nom est-il, pour parler grec, Baubo?... Oh ces Grecs ! Ils s’y connaissaient, pour ce qui est de vivre : chose pour laquelle il est nécessaire de s’arrêter courageusement à la surface, au pli, à la peau, d’adorer l'apparence, de croire aux formes, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence! Ces Grecs étaient superficiels... par profondeur ! Et n’est-ce pas il cela justement que nous revenons, nous casse-cou de l’esprit, nous qui avons escaladé le plus haut et le plus dangereux sommet de la pensée contemporaine et avons de là-haut regardé tout autour, nous qui avons de là-haut regardé en bas? En cela, ne sommes-nous pas justement — des Grecs? Adorateurs des formes, des sons, des mots? Et pour ce justement — artistes ?


Trad. P. Wotlling