Nietzsche
Le Gai savoir
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    La conscience de l’apparence.
— Dans quelle situation merveilleuse et inédite, et en même temps terrible et ironique je me sens, avec ma connaissance, à l’égard de l’ensemble de l’existence! J’ai découvert quant à moi que l’ancienne humanité et animalité, voire même que l’ensemble de l’ère primitive et du passé de tout être sensible, continue à poétiser en moi, continue à aimer, continue à haïr, continue à tirer des conclusions, — je me suis soudain réveillé au beau milieu de ce rêve, mais seulement pour prendre conscience que je suis en train de rêver, et que je dois continuer a rêver si je ne veux pas périr : tout comme le somnambule doit continuer à rêver pour ne pas s’écraser au sol. Qu’est-ce pour moi à présent que l’« apparence » ! Certainement pas le contraire d’une quelconque essence, — que puis-je énoncer d’une quelconque essence sinon les seuls prédicats de son apparence! Certainement pas un masque mort que l’on pourrait plaquer sur un X inconnu, et tout aussi bien lui ôter ! L’apparence, c’est pour moi cela même qui agit et qui vit, qui pousse la dérision de soi-même jusqu’à me faire sentir que tout est ici apparence, feu follet, danse des esprits et rien de plus, — que parmi tous ces rêveurs, moi aussi, l’« homme de connaissance », je danse ma propre danse, que l’homme de connaissance est un moyen de faire durer la danse terrestre, et qu’il fait partie en cela des grands intendants des fêtes de l’existence, que l’enchaînement et la liaison sublimes de toutes les connaissances sont et seront peut-être le suprême moyen de maintenir l’universalité de la rêverie et la toute-intelligibilité mutuelle de tous ces rêveurs, et par là justement de prolonger la durée du rêve.
Trad. P. Wotling, GF, p. 107-108