Montesquieu, Lettres persanes
la "r思olution sociologique"


 

On trouve le texte int使ral des Lettres persanes en ligne et il est 思idemment utile de lire le livre en entier.

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Voici les extraits n残essaires pour analyser ce que Caillois appelle "la r思olution sociologique"

 

Pouvoirs politiques et religieux en France


 

Lettre XXIV.

 

Rica Ibben.

 

A Smyrne.

 

       Nous sommes Paris depuis un mois, et nous avons toujours 師 dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit log, qu'on ait trouv les gens qui on est adress, et qu'on se soit pourvu des choses n残essaires, qui manquent toutes la fois.

       Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habit仔s que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville b液ie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extr仁ement peupl仔; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.

       Tu ne le croirais pas peut-腎re, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent mieux partie de leur machine que les Fran溝is; ils courent, ils volent: les voitures lentes d'Asie, le pas r使l de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait ce train, et qui vais souvent pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chr師ien: car encore passe qu'on m'残labousse depuis les pieds jusqu' la t腎e; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je re腔is r使uli俊ement et p屍iodiquement. Un homme qui vient apr峻 moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre c冲 me remet soudain o le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus bris que si j'avais fait dix lieues.

       Ne crois pas que je puisse, quant pr市ent, te parler fond des mマurs et des coutumes europ仔nnes: je n'en ai moi-m仁e qu'une l使俊e id仔, et je n'ai eu peine que le temps de m'師onner.

       Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanit de ses sujets, plus in姿uisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient pay仔s, ses places munies, et ses flottes 子uip仔s.

       D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit m仁e de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'残us dans son tr市or et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu' leur persuader qu'un 残u en vaut deux, et il le croient. S'il a une guerre difficile soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu' leur mettre dans la t腎e qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussit冲 convaincus. Il va m仁e jusqu' leur faire croire qu'il les gu屍it de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.

       Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'師onner: il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins ma杯re de son esprit qu'il l'est lui-m仁e de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: tant冲 il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette esp縦e.

       Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles de croyance. IL y a deux ans qu'il lui envoya un grand 残rit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y 師ait contenu. Il r志ssit l'使ard du prince, qui se soumit aussit冲, et donna l'exemple ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se r思olt俊ent, et dirent qu'ils ne voulaient rien croire de tout ce qui 師ait dans cet 残rit. Ce sont les femmes qui ont 師 les motrices de toute cette r思olte qui divise toute la cour, tout le royaume et toutes les familles. Cette constitution leur d伺end de lire un livre que tous les chr師iens disent avoir 師 apport du ciel: c'est proprement leur Alcoran. Les femmes, indign仔s de l'outrage fait leur sexe, soul竣ent tout contre la constitution: elles ont mis les hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privil夙e. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait 師 instruit des principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une cr斬tion inf屍ieure la n冲re, et que nos proph春es nous disent qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles se m人ent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?

       J'ai ou raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances les croire.

       On dit que, pendant qu'il faisait la guerre ses voisins, qui s'師aient tous ligu市 contre lui, il avait dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouraient; on ajoute qu'il les a cherch市 pendant plus de trente ans, et que, malgr les soins infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouv市. On dirait qu'ils existent en g始屍al, et qu'ils ne sont plus rien en particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas 師 assez mod屍 envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le g始ie et le destin sont au-dessus du sien.

       Je continuerai t'残rire, et je t'apprendrai des choses bien 四oign仔s du caract俊e et du g始ie persan. C'est bien la m仁e terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays o je vis, et ceux du pays o tu es, sont des hommes bien diff屍ents.

 

       De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.

 

 

 

 

LETTRE XXIX.

 

RICA ヒ IBBEN.

 

A Smyrne.

 

       Le pape est le chef des chr師iens. C'est une vielle idole qu'on encense par habitude. Il 師ait autrefois redoutable aux princes m仁es, car il les d姿osait aussi facilement que nos magnifiques sultans d姿osent les rois d'Irimette et de G姉rgie. Mais on ne le craint plus. Il se dit successeur d'un des premiers chr師iens, qu'on appelle saint Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des tr市ors immenses et un grand pays sous sa domination.

       Les 思尋ues sont des gens de loi qui lui sont subordonn市, et ont sous son autorit deux fonctions bien diff屍entes. Quand ils sont assembl市, ils font, comme lui, des articles de foi; quand ils sont en particulier, ils n'ont gu俊e d'autre fonction que de dispenser d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chr師ienne est charg仔 d'une infinit de pratiques tr峻 difficiles; et, comme on a jug qu'il est moins ais de remplir ses devoirs que d'avoir des 思尋ues qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilit publique: ainsi, si on ne veut pas faire de rahmazan, si on ne veut pas s'assujettir aux formalit市 des mariages, si on veut rompre ses vマux, si on veut se marier contre les d伺enses de la loi, quelquefois m仁e si on veut revenir contre son serment, on va l'思尋ue ou au pape, qui donne aussit冲 la dispense.

       Les 思尋ues ne font pas des articles de foi de leur propre mouvement. Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui soul竣ent entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse disputer longtemps, et la guerre dure jusqu' ce qu'une d残ision vienne la terminer.

       Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de royaume o il y ait eu tant de guerres civiles que dans celui du Christ.

      Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d'abord appel市 h屍師iques. Chaque h屍市ie a son nom, qui est, pour ceux qui y sont engag市, comme le mot de ralliement. Mais n'est h屍師ique qui ne veut: il n'y a qu' partager le diff屍end par la moiti, et donner une distinction ceux qui accusent d'h屍市ie; et, quelle que soit la distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.

       Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: car j'ai ou dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui n'entendent point raillerie, et qui font br柩er un homme comme de la paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-l, heureux celui qui a toujours pri Dieu avec de petits grains de bois la main, qui a port sur lui deux morceaux de drap attach市 deux rubans, et qui a 師 quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! Sans cela un pauvre diable est bien embarrass. Quand il jurerait comme un pa鋲n qu'il est orthodoxe, on pourrait bien ne pas demeurer d'accord des qualit市, et le br柩er comme h屍師ique: il aurait beau donner sa distinction; point de distinction; il serait en cendres avant que l'on e柎 seulement pens l'残outer.

       Les autres juges pr市ument qu'un accus est innocent: ceux-ci le pr市ument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour r夙le de se d師erminer du c冲 de la rigueur: apparemment parce qu'ils croient les hommes mauvais; mais, d'un autre c冲, ils en ont si bonne opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils re腔ivent le t士oignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise vie, de ceux qui exercent une profession inf盈e. Ils font dans leur sentence un petit compliment ceux qui sont rev腎us d'une chemise de soufre, et leur disent qu'ils sont bien f営h市 de les voir si mal habill市, qu'ils sont doux et qu'ils abhorrent le sang, et sont au d市espoir de les avoir condamn市; mais, pour se consoler, ils confisquent tous les biens de ces malheureux leur profit.

       Heureuse la terre qui est habit仔 par les enfants des proph春es! Ces tristes spectacles y sont inconnus. La sainte religion que les anges y ont apport仔 se d伺end par sa v屍it m仁e; elle n'a point besoin de ces moyens violents pour se maintenir.

 

       A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712

 

 

 

 

LETTRE XXXVII.

 

USBEK ヒ IBBEN.

 

A Smyrne.

 

       Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps r使n. On dit qu'il poss重e un tr峻 haut degr le talent de se faire ob司r: il gouverne avec le m仁e g始ie sa famille, sa cour, son 師at. On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux: tant il fait cas de la politique orientale.

       J'ai 師udi son caract俊e, et j'y ai trouv des contradictions qu'il m'est impossible de r市oudre: par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans, et une ma杯resse qui en a quatre-vingts; il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est occup depuis le matin jusqu'au soir qu' faire parler de lui; il aime les troph仔s et les victoires, mais il craint autant de voir un bon g始屍al la t腎e de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre la t腎e d'une arm仔 ennemie. Il n'est, je crois, jamais arriv qu' lui d'腎re en m仁e temps combl de plus de richesses qu'un prince n'en saurait esp屍er, et accabl d'une pauvret qu'un particulier ne pourrait soutenir.

       Il aime gratifier ceux qui le servent; mais il paie aussi lib屍alement les assiduit市, ou plut冲 l'oisivet de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines: souvent il pr伺俊e un homme qui le d市habille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met table, un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles: il ne croit pas que la grandeur souveraine doive 腎re g刃仔 dans la distribution des gr営es; et, sans examiner si celui qu'il comble de biens est homme de m屍ite, il croit que son choix va le rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension un homme qui avait fui des lieues, et un beau gouvernement un autre qui en avait fui quatre.

       Il est magnifique, surtout dans ses b液iments: il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les tr冢es se renversent; ses arm仔s sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi in姿uisables.

 

       A Paris, le 7 de la lune de Maharran, 1713.

 

 

 

 

Lettre sur le th脂tre


Lettre XXVIII.

 

Rica ***.

 

       Je vis hier une chose assez singuli俊e, quoique elle se passe tous les jours Paris.

       Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'apr峻-d馬仔, et va jouer une esp縦e de sc熟e que j'ai entendu appeler com仕ie. Le grand mouvement est sur une estrade, qu'on nomme le th脂tre. Aux deux c冲市 on voit, dans de petits r仕uits, qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui jouent ensemble des sc熟es muettes, peu pr峻 comme celles qui sont en usage en notre Perse.

       Tant冲 c'est une amante afflig仔 qui exprime sa langueur; tant冲 une autre, avec des yeux vifs et un air passionn, d思ore des yeux son amant, qui la regarde de m仁e: toutes les passions sont peintes sur les visages, et exprim仔s avec une 四oquence qui n'en est que plus vive pour 腎re muette. L les acteurs ne paraissent qu' demi-corps, et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui sont en haut sur le th脂tre, et ces derniers rient leur tour de ceux qui sont en bas.

       Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques jeunes gens, qu'on prend pour cet effet dans un 曳e peu avanc pour soutenir la fatigue. Ils sont oblig市 d'腎re partout; ils passent par des endroits qu'eux seuls connaissent, montent avec une adresse surprenante d'師age en 師age; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils plongent pour ainsi dire; on les perd, ils reparaissent; souvent ils quittent le lieu de la sc熟e, et vont jouer dans un autre. On en voit m仁e qui, par un prodige qu'on n'aurait os esp屍er de leurs b子uilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend des salles o l'on joue une com仕ie particuli俊e: on commence par des r思屍ences, on continue par des embrassades. On dit que la connaissance la plus l使俊e met un homme en droit d'en 師ouffer un autre: il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit que les princesses qui y r夙nent ne sont point cruelles; et si on excepte deux ou trois heures par jour, o elles sont assez sauvages, on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est une ivresse qui les quitte ais士ent.

       Tout ce que je te dis ici se passe peu pr峻 de m仁e dans un autre endroit qu'on nomme l'Op屍a: toute la diff屍ence est que l'on parle l'un, et chante l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la loge o se d市habillait une des principales actrices. Nous f芭es si bien connaissance, que le lendemain je re講s d'elle cette lettre:

 

       "Monsieur,

       Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours 師 la plus vertueuse actrice de l'Op屍a. Il y a sept ou huit mois, que j'師ais dans la loge o vous me v杯es hier; comme je m'habillais en pr腎resse de Diane, un jeune abb vint m'y trouver; et, sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai beau exag屍er le sacrifice que je lui ai fait, il se met rire, et me soutient qu'il m'a trouv仔 tr峻 profane. Cependant je suis si grosse, que je n'ose plus me pr市enter sur le th脂tre: car je suis, sur le chapitre de l'honneur, d'une d四icatesse inconcevable; et je soutiens toujours qu' une fille bien n仔 il est plus facile de faire perdre la vertu que la modestie. Avec cette d四icatesse, vous jugez bien que ce jeune abb n'e柎 jamais r志ssi, s'il ne m'avait promis de se marier avec moi: un motif si l使itime me fit passer sur les petites formalit市 ordinaires, et commencer par o j'aurais d finir. Mais, puisque son infid四it m'a d市honor仔, je ne veux plus vivre l'Op屍a, o, entre vous et moi, l'on ne me donne gu俊e de quoi vivre: car, pr市ent que j'avance en 曳e, et que je perds du c冲 des charmes, ma pension, qui est toujours la m仁e, semble diminuer tous les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisait un cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'師ais Ispahan, ma fortune serait aussit冲 faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-l, vous auriez l'avantage de faire du bien une fille qui, par sa vertu et sa conduite, ne se rendrait pas indigne de vos bont市. Je suis..."

 

       De Paris, le 2 de la lune de Chaval, 1712

 

Lettre sur lユh冪ital des Quinze-Vingt



LETTRE XXXII.

 

RICA ヒ ***.

 

       J'allai l'autre jour voir une maison o l'on entretient environ trois cents personnes assez pauvrement. J'eus bient冲 fait, car l'使lise ni les b液iments ne m屍itent pas d'腎re regard市. Ceux qui sont dans cette maison 師aient assez gais; plusieurs d'entre eux jouaient aux cartes, ou d'autres jeux que je ne connais point. Comme je sortais, un de ces hommes sortait aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin du Marais, qui est le quartier le plus 四oign de Paris: J'y vais, me dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena merveille, me tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et des voitures. Nous 師ions pr峻 d'arriver, quand la curiosit me prit. Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrais-je point savoir qui vous 腎es? Je suis aveugle, monsieur, me r姿ondit-il. Comment! lui dis-je, vous 腎es aveugle! Et que ne priiez-vous cet honn腎e homme qui jouait aux cartes avec vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me r姿ondit-il: il y a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette maison o vous m'avez trouv. Mais il faut que je vous quitte: voil la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule; j'entre dans cette 使lise, o, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens qu'ils ne m'embarrasseront.

 

       A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712

 



Les mマurs des Persans ; les descriptions du s屍ail dユUsbek

 

 


LETTRE II.

 

USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.

 

A son s屍ail d'Ispahan.

 

       Tu es le gardien fid粛e des plus belles femmes de Perse; je t'ai confi ce que j'avais dans le monde de plus cher: tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce d姿冲 pr残ieux de mon cマur, il se repose, et jouit d'une s残urit enti俊e. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes que tu gardes voulaient sortir de leur devoir, tu leur en ferais perdre l'esp屍ance. Tu es le fl斬u du vice et la colonne de la fid四it.

       Tu leur commandes, et leur ob司s. Tu ex残utes aveugl士ent toutes leurs volont市, et leur fais ex残uter de m仁e les lois du s屍ail; tu trouves de la gloire leur rendre les services les plus vils; tu te soumets avec respect et avec crainte leurs ordres l使itimes; tu les sers comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu commandes en ma杯re comme moi-m仁e, quand tu crains le rel営hement des lois de la pudeur et de la modestie.

       Souviens-toi toujours du n斬nt d'o je t'ai fait sortir, lorsque tu 師ais le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place, et te confier les d四ices de mon cマur: tiens-toi dans un profond abaissement aupr峻 de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur en m仁e temps sentir leur extr仁e d姿endance. Procure-leur tous les plaisirs qui peuvent 腎re innocents; trompe leurs inqui師udes; amuse-les par la musique, les danses, les boissons d四icieuses; persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller la campagne, tu peux les y mener; mais fais faire main basse sur tous les hommes qui se pr市enteront devant elles. Exhorte-les la propret, qui est l'image de la nettet de l'盈e; parle-leur quelquefois de moi. Je voudrais les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent. Adieu.

 

       De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711

 

 

 

LETTRE XLVII.

 

ZACHI ヒ USBEK.

 

A Paris.

 

       J'ai une grande nouvelle t'apprendre: je me suis r残oncili仔 avec Z姿his; le s屍ail, partag entre nous, s'est r志ni. Il ne manque que toi dans ces lieux, o la paix r夙ne: viens, mon cher Usbek, viens y faire triompher l'amour.

       Je donnai Z姿his un grand festin, o ta m俊e, tes femmes et tes principales concubines furent invit仔s; tes tantes et plusieurs de tes cousines s'y trouv俊ent aussi; elles 師aient venues cheval, couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.

       Le lendemain nous part芭es pour la campagne, o nous esp屍ions 腎re plus libres; nous mont盈es sur nos chameaux, et nous nous m芭es quatre dans chaque loge. Comme la partie avait 師 faite brusquement, nous n'e枸es pas le temps d'envoyer la ronde annoncer le courouc; mais le premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre pr残aution: car il joignit la toile qui nous emp芯hait d'腎re vues un rideau si 姿ais, que nous ne pouvions absolument voir personne.

       Quand nous f枸es arriv仔s cette rivi俊e qu'il faut traverser, chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une bo杯e, et se fit porter dans le bateau; car on nous dit que la rivi俊e 師ait pleine de monde. Un curieux, qui s'approcha trop pr峻 du lieu o nous 師ions enferm仔s, re講t un coup mortel qui lui 冲a pour jamais la lumi俊e du jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le m仁e sort; et tes fid粛es eunuques sacrifi俊ent ton honneur et au n冲re ces deux infortun市.

       Mais 残oute le reste de nos aventures. Quand nous f枸es au milieu du fleuve, un vent si imp師ueux s'四eva et un nuage si affreux couvrit les airs, que nos matelots commenc俊ent d市esp屍er. Effray仔s de ce p屍il, nous nous 思anou芭es presque toutes. Je me souviens que j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns disaient qu'il fallait nous avertir du p屍il et nous tirer de notre prison; mais leur chef soutint toujours qu'il mourrait plut冲 que de souffrir que son ma杯re f柎 ainsi d市honor, et qu'il enfoncerait un poignard dans le sein de celui qui ferait des propositions si hardies. Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi d市habill仔, pour me secourir: mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit rentrer dans l'endroit d'o elle 師ait sortie. Pour lors je m'思anouis, et ne revins moi que lorsque le p屍il fut pass.

       Que les voyages sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont expos市 qu'aux dangers qui menacent leur vie, et nous sommes tous les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.

 

       Du s屍ail de Fatm, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.

 

 

LETTRE CLXI.

 

ROXANE ヒ USBEK.

 

A Paris.

 

       Oui, je t'ai tromp; j'ai s仕uit tes eunuques; je me suis jou仔 de ta jalousie; et j'ai su de ton affreux s屍ail faire un lieu de d四ices et de plaisirs.

       Je vais mourir; le poison va couler dans mes veines: car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait la vie n'est plus? Je meurs; mais mon ombre s'envole bien accompagn仔: je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacril夙es, qui ont r姿andu le plus beau sang du monde.

       Comment as-tu pens que je fusse assez cr仕ule, pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes d市irs? Non: j'ai pu vivre dans la servitude; mais j'ai toujours 師 libre: j'ai r伺orm tes lois sur celles de la nature; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'ind姿endance.

       Tu devrais me rendre gr営es encore du sacrifice que je t'ai fait; de ce que je me suis abaiss仔 jusqu' te para杯re fid粛e; de ce que j'ai l営hement gard dans mon cマur ce que j'aurais d faire para杯re toute la terre; enfin de ce que j'ai profan la vertu en souffrant qu'on appel液 de ce nom ma soumission tes fantaisies.

       Tu 師ais 師onn de ne point trouver en moi les transports de l'amour: si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouv toute la violence de la haine.

       Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire qu'un cマur comme le mien t'師ait soumis. Nous 師ions tous deux heureux; tu me croyais tromp仔, et je te trompais.

       Ce langage, sans doute, te para杯 nouveau. Serait-il possible qu'apr峻 t'avoir accabl de douleurs, je te for溝sse encore d'admirer mon courage? Mais c'en est fait, le poison me consume, ma force m'abandonne; la plume me tombe des mains; je sens affaiblir jusqu' ma haine; je me meurs.

 

       Du s屍ail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1, 1720.

 

 

Relire la lumi俊e de cette lettre (la derni俊e du livre), une lettre bien ant屍ieure dユUsbek Roxane :


Lettre XXVI.

 

Usbek Roxane.

 

Au s屍ail d'Ispahan.

 

       Que vous 腎es heureuse, Roxane, d'腎re dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats empoisonn市 o l'on ne conna杯 ni la pudeur ni la vertu! Que vous 腎es heureuse! Vous vivez dans mon s屍ail comme dans le s史our de l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les humains; vous vous trouver avec joie dans une heureuse impuissance de faillir; jamais homme ne vous a souill仔 de ses regards lascifs: votre beau-p俊e m仁e, dans la libert des festins, n'a jamais vu votre belle bouche: vous n'avez jamais manqu de vous attacher un bandeau sacr pour la couvrir. Heureuse Roxane, quand vous avez 師 la campagne, vous avez toujours eu des eunuques, qui ont march devant vous, pour donner la mort tous les t士屍aires qui n'ont pas fui votre vue. Moi-m仁e, qui le ciel vous a donn仔 pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me rendre ma杯re de ce tr市or, que vous d伺endiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les premiers jours de notre mariage, de ne pas vous voir! Et quelle impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas; vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstin市 d'une pudeur alarm仔: vous me confondiez avec tous ces hommes qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour o je vous perdis parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous d屍ob俊ent mes recherches? Vous souvient-il de cet autre o, voyant vos larmes impuissantes, vous employ液es l'autorit de votre m俊e pour arr腎er les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les ressources vous manqu俊ent, de celles que vous trouv液es dans votre courage? Vous m杯es le poignard la main, et mena拷tes d'immoler un 姿oux qui vous aimait, s'il continuait exiger de vous ce que vous ch屍issiez plus que votre 姿oux m仁e. Deux mois se pass俊ent dans ce combat de l'amour et de la vertu. Vous pouss液es trop loin vos chastes scrupules: vous ne vous rend杯es pas m仁e apr峻 avoir 師 vaincue; vous d伺end杯es jusqu' la derni俊e extr士it une virginit mourante: vous me regard液es comme un ennemi qui vous avait fait un outrage; non pas comme un 姿oux qui vous avait aim仔; vous f柎es plus de trois mois que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus semblait me reprocher l'avantage que j'avais pris. Je n'avais pas m仁e une possession tranquille; vous me d屍obiez tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces gr営es; et j'師ais enivr des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.

       Si vous aviez 師 四ev仔 dans ce pays-ci, vous n'auriez pas 師 si troubl仔: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se pr市entent devant les hommes visage d残ouvert, comme si elles voulaient demander leur d伺aite; elles les cherchent de leurs regards; elles les voient dans les mosqu仔s, les promenades, chez elles m仁e; l'usage de se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette noble simplicit et de cette aimable pudeur qui r夙ne parmi vous, on voit une impudence brutale laquelle il est impossible de s'accoutumer.

       Oui, Roxane, si vous 師iez ici, vous vous sentiriez outrag仔 dans l'affreuse ignominie o votre sexe est descendu; vous fuiriez ces abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, o vous trouvez l'innocence, o vous 腎es s柮e de vous-m仁e, o nul p屍il ne vous fait trembler, o enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de perdre jamais l'amour que vous me devez.

       Quand vous relevez l'残lat de votre teint par les plus belles couleurs; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus pr残ieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits; quand vous cherchez vous distinguer de vos compagnes par les gr営es de la danse et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les miens, que vous vous insinuez dans mon cマur par des paroles douces et flatteuses, je ne saurais, Roxane, douter de votre amour.

       Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elle prennent de leurs personne, le d市ir continuel de plaire qui les occupe, sont autant de t営hes faites leur vertu et d'outrages leurs 姿oux.

       Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite devrait le faire croire, et qu'elles portent la d暫auche cet exc峻 horrible, qui fait fr士ir, de violer absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez abandonn仔s pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans leur cマur un certain caract俊e de vertu qui y est grav, que la naissance donne et que l'仕ucation affaiblit, mais ne d師ruit pas. Elles peuvent bien se rel営her des devoirs ext屍ieurs que la pudeur exige; mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se r思olte. Aussi, quand nous vous enfermons si 師roitement, que nous vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous g刃ons si fort vos d市irs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions la derni俊e infid四it, mais c'est que nous savons que la puret ne saurait 腎re trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.

        Je vous plains, Roxane. Votre chastet, si longtemps 姿rouv仔, m屍itait un 姿oux qui ne vous e柎 jamais quitt仔, et qui p柎 lui-m仁e r姿rimer les d市irs que votre seule vertu sait soumettre.

 

       De Paris, le 7 de la lune de Rh使eb,1712.


 

 

Les raisons du voyage dユUsbek


 

LETTRE PREMIERE.

 

USBEK ヒ SON AMI RUSTAN.

 

A ISPAHAN.

 

       Nous n'avons s史ourn qu'un jour Com. Lorsque nous e枸es fait nos d思otions sur le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze proph春es, nous nous rem芭es en chemin, et hier, vingt-cinqui塾e jour de notre d姿art d'Ispahan, nous arriv盈es Tauris.

       Rica et moi sommes peut-腎re les premiers, parmi les Persans, que l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renonc aux douceurs d'une vie tranquille, pour aller chercher laborieusement la sagesse.

       Nous sommes n市 dans un royaume florissant; mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances, et que la lumi俊e orientale d柎 seule nous 残lairer.

       Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; ne me flatte point: je ne compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre Erzeron, o je s史ournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois assur qu'en quelque lieu du monde o je sois, tu as un ami fid粛e.

 

       De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.

 

 

LETTRE VIII.

 

USBEK ヒ SON AMI RUSTAN.

 

A Ispahan.

 

       Ta lettre m'a 師 rendue Erzeron, o je suis. Je m'師ais bien dout que mon d姿art ferait du bruit: je ne m'en suis point mis en peine: que veux-tu que je suive, la prudence de mes ennemis, ou la mienne?

       Je parus la cour d峻 ma plus tendre jeunesse; je puis le dire, mon cマur ne s'y corrompit point: je formai m仁e un grand dessein, j'osai y 腎re vertueux. D峻 que je connus le vice, je m'en 四oignai; mais je m'en approchai ensuite pour le d士asquer. Je portai la v屍it jusqu'au pied du tr冢e: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je d残oncertai la flatterie, et j'師onnai en m仁e temps les adorateurs et l'idole.

       Mais quand je vis que ma sinc屍it m'avait fait des ennemis; je m'師ais attir la jalousie des ministres sans avoir la faveur du prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenais plus que par une faible vertu, je r市olus de la quitter. Je feignis un grand attachement pour les sciences; et, force de feindre, il me vint r仔llement. Je ne me m人ai plus d'aucunes affaires, et je me retirai dans une maison de campagne. Mais ce parti m仁e avait ses inconv始ients: je restais toujours expos la malice de mes ennemis, et je m'師ais presque 冲 les moyens de m'en garantir. Quelques avis secrets me firent penser moi s屍ieusement: je r市olus de m'exiler de ma patrie, et ma retraite m仁e de la cour m'en fournit un motif plausible. J'allai au roi; je lui marquai l'envie que j'avais de m'instruire dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai qu'il pourrait tirer de l'utilit de mes voyages: je trouvai gr営e devant ses yeux; je partis, et je d屍obai une victime mes ennemis.

       Voil, Rustan, le v屍itable motif de mon voyage. Laisse parler Ispahan; ne me d伺ends que devant ceux qui m'aiment. Laisse mes ennemis leurs interpr師ations malignes: je suis trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me puissent faire.

       On parle de moi pr市ent: peut-腎re ne serai-je que trop oubli, et que mes amis... Non, Rustan, je ne veux point me livrer cette triste pens仔: je leur serai toujours cher; je compte sur leur fid四it, comme sur la tienne.

 

       D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

 

 

 

  Lettre sur le r冤e des Parlements


 

LETTRE CXL.

 

Rica Usbek.

 

ヒ ***.

 

       Le parlement de Paris vient d'腎re rel使u dans une petite ville qu'on appelle Pontoise. Le conseil lui a envoy enregistrer ou approuver une d残laration qui le d市honore; et il l'a enregistr仔 d'une mani俊e qui d市honore le conseil.

       On menace d'un pareil traitement quelques parlements du royaume.

       Ces compagnies sont toujours odieuses: elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes v屍it市; et pendant qu'une foule de courtisans leur repr市entent sans cesse un peuple heureux sous leur gouvernement, elles viennent d士entir la flatterie, et apporter au pied du tr冢e les g士issements et les larmes dont elles sont d姿ositaires.

       C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la v屍it, lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes: ils doivent bien penser que ceux qui le font y sont contraints, et qu'ils ne se r市oudraient jamais faire des d士arches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les font, s'ils n'y 師aient forc市 par leur devoir, leur respect, et m仁e leur amour.

 

       De Paris, le 21 de la lune de Gemmadi I, 1720.

 

 

 Observation et observateur


 

LETTRE LIX.

 

RICA ヒ USBEK.

 

A ***.

 

       J'師ais l'autre jour dans une maison o il y avait un cercle de gens de toute esp縦e: je trouvai la conversation occup仔 par deux vieilles femmes, qui avaient en vain travaill tout le matin se rajeunir. Il faut avouer, disait une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui sont bien diff屍ents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils 師aient polis, gracieux, complaisants; mais pr市ent je les trouve d'une brutalit insupportable. Tout est chang, dit pour lors un homme qui paraissait accabl de goutte, le temps n'est plus comme il 師ait: il y a quarante ans, tout le monde se portait bien, on marchait, on 師ait gai, on ne demandait qu' rire et danser; pr市ent tout le monde est d'une tristesse insupportable. Un moment apr峻, la conversation tourna du c冲 de la politique. Morbleu! dit un vieux seigneur, l'フat n'est plus gouvern, trouvez-moi pr市ent un ministre comme Monsieur Colbert. Je le connaissais beaucoup ce Monsieur Colbert; il 師ait de mes amis, il me faisait toujours payer de mes pensions avant qui que ce f柎: le bel ordre qu'il y avait dans les finances! tout le monde 師ait son aise; mais aujourd'hui je suis ruin. Monsieur, dit pour lors un eccl市iastique, vous parlez l du temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisait alors pour d師ruire l'h屍市ie? Et comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un autre homme qui n'avait point encore parl. La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un l'oreille: cet homme est charm de l'仕it, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il re講t cent coups de b液on pour ne le pas violer.

       Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-m仁es. Je ne suis pas surpris que les N夙res peignent le diable d'une blancheur 暫louissante, et leurs dieux noirs comme du charbon; que la V始us de certains peuples ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous les idol液res aient repr市ent leurs dieux avec une figure humaine, et leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien que si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois c冲市.

       Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est--dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer directement pour mod粛es de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse.

 

       De Paris, le 14 de la lune de Saphar, 1714.