Montesquieu,
De l'Esprit des lois
Le principe de la monarchie (livre III)


 

Chapitre V. Que la vertu n'est point le principe du gouvernement monarchique

 

Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec le moins de vertu qu'elle peut; comme, dans les plus belles machines, l'art emploie aussi peu de mou­ve­ments, de forces et de roues qu'il est possible.

L'État subsiste indépendamment de l'amour pour la patrie, du désir de la vraie gloi­re, du renoncement à soi-même, du sacrifice de ses plus chers intérêts, et de tou­tes ces vertus héroïques que nous trouvons dans les anciens, et dont nous avons seule­ment entendu parler.

Les lois y tiennent la place de toutes ces vertus, dont on n'a aucun besoin; l'État vous en dispense: une action qui se fait sans bruit, y est en quelque façon sans consé­quence.

Quoique tous les crimes soient publics par leur nature, on distingue pourtant les crimes véritablement publics d'avec les crimes privés, ainsi appelés, parce qu'ils of­fen­sent plus un particulier, que la société entière.

Or, dans les républiques, les crimes privés sont plus publics, c'est-à-dire choquent plus la constitution de l'État, que les particuliers; et, dans les monarchies, les crimes publics sont plus privés, c'est-à-dire choquent plus les fortunes particulières que la constitution de l'État même.

Je supplie qu'on ne s'offense pas de ce que j'ai dit; je parle après toutes les his­toires. Je sais très bien qu'il n'est pas rare qu'il y ait des princes vertueux; mais je dis que, dans une monarchie, il est très difficile que le peuple le soit [1].

Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour des monar­ques; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous les pays sur le miséra­ble caractère des courtisans : ce ne sont point des choses de spéculation, mais d'une triste expérience.

L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans tra­vail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espé­rance de ses faiblesses, et plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or il est très malaisé que la plupart des principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes.

Que si, dans le peuple, il se trouve quelque malheureux honnête homme [2], le car­di­nal de Richelieu, dans son Testament politique, insinue qu'un monarque doit se gar­der de s'en servir [3]. Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouver­ne­ment! Certainement elle n'en est point exclue; mais elle n'en est pas le ressort.


 

Chapitre VI. Comment on supplée à la vertu dans le gouvernement monarchique

 

Je me hâte, et je marche à grands pas, afin qu'on ne croie pas que je fasse une sati­re du gouvernement monarchique. Non; s'il manque d'un ressort, il en a un autre: L'HONNEUR, c'est-à-dire le préjugé de chaque personne et de chaque condition, prend la place de la vertu politique dont j'ai parlé, et la représente partout. Il y peut inspirer les plus belles actions; il peut, joint à la force des lois, conduire au but du gouvernement comme la vertu même.

Ainsi, dans les monarchies bien réglées, tout le monde sera à peu près bon ci­toyen, et on trouvera rarement quelqu'un qui soit homme de bien; car, pour être homme de bien [4], il faut avoir intention de l'être [5], et aimer l'État moins pour soi que pour lui-même.

 

 

Chapitre VII. Du principe de la monarchie


Le gouvernement monarchique suppose, comme nous avons dit, des prééminen­ces, des rangs, et même une noblesse d'origine. La nature de l'honneur est de deman­der des préférences et des distinctions; il est donc, par la chose même, placé dans ce gouvernement.

L'ambition est pernicieuse dans une république. Elle a de bons effets dans la mo­nar­chie; elle donne la vie à ce gouvernement; et on y a cet avantage, qu'elle n'y est pas dangereuse, parce qu'elle y peut être sans cesse réprimée.

Vous diriez qu'il en est comme du système de l'univers, où il y a une force qui éloi­gne sans cesse du centre tous les corps, et une force de pesanteur qui les y ramè­ne. L'honneur fait mouvoir toutes les parties du corps politique; il les lie par son action même; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers.

Il est vrai que, philosophiquement parlant, c'est un honneur faux qui conduit tou­tes les parties de l'État; mais cet honneur faux est aussi utile au public, que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l'avoir.

Et n'est-ce pas beaucoup d'obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles, et qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions?

 



[1]     Je parle ici de la vertu politique, qui est la vertu morale, dans le sens qu'elle se dirige au bien géné­ral, fort pou des vertus morales particulières, et point du tout de cette vertu qui a du rapport aux vérités révélées. On verra bien ceci au liv. V, chap. II.

[2]     Entendez ceci dans le sens de la note précédente.

[3]     Il ne faut pas, y est-il dit, se servir des gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles.

[4]     Ce mot, homme de bien, ne s'entend ici que dans un sens politique.

[5]     Voyez la note a de la page 119.