MONTAIGNE
ESSAIS


Ce document contient des extraits de l'ensemble des Essais dans l'ordre des textes, extraits choisis en fonction de la notion d'œuvre. Les citations latines apparaissent toujours en français, en italiques. Ou bien le texte du chapitre est complet, et dans ce cas il ne comporte pas de guillemets, ou bien il y a seulement quelques extraits du chapitre, et en ce cas chaque extrait est entre guillemets.

                                            "Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait.                                     Livre consubstantiel à son auteur. D'une occupation                                             propre. Membre de ma vie. Non d'une occupation, et fin,                                         tierce et étrangère comme tous autres livres." II, 18.

Au Lecteur

    C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus entière et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de Mars mil cinq cent quatre vingts.

Livre I






4. Comment l’âme décharge ses passions sur des objets faux quand les vrais lui défaillent
    « Mais nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit. »


8. De l’oisiveté

    Comme nous voyons des terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assujettir et employer à certaines semences, pour notre service. Et comme nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d'une autre semence : Ainsi est-il des esprits. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par-là, dans le vague champ des imaginations,
    Ainsi dans un vase d’airain la lumière tremblante de l’eau reflétant le soleil ou l'image de la lune brillante, voltige loin alentour, jaillit dans les airs et va frapper les lambris des hauts plafonds.
    Et n'est folie ni rêverie, qu'ils ne produisent en cette agitation,
    Comme des rêves de malade, se forment de vaines images.
    L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd : car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu, que d'être partout.
    Qui habite partout, Maxime, n'habite nulle part.
    Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré autant que je pourrais, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie, il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s'entretenir soi-même, et s'arrêter et rasseoir en soi : ce que j'espérais qu'il pût meshui [alors] faire plus aisément, devenu avec le temps plus pesant, et plus mûr. Mais je trouve,
    L'oisiveté rend toujours l'esprit instable
que au rebours, faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus d'affaire à soi même, qu'il n'en prenait pour autrui ; et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'étrangeté, j'ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps lui en faire honte à lui-même.


10. Du parler prompt ou tardif
    Onc (jamais) ne furent à tous toutes grâces données.
    Aussi voyons nous qu'au don d'éloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dit, le « boute-hors » si aisé, qu'à chaque bout de champ ils sont prêts ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu'élaboré et prémédité. Comme on donne des règles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps, selon l'avantage de ce qu'elles ont le plus beau, si j'avais à conseiller de même, en ces deux divers avantages de l'éloquence, de laquelle il semble en notre siècle que les prêcheurs et les avocats fassent principale profession, le tardif serait mieux prêcheur, ce me semble, et l'autre mieux avocat : parce que la charge de celui-là donne autant qu'il lui plaît de loisir pour se préparer, et puis sa carrière se passe d'un fil et d'une suite, sans interruption, là où les commodités de l'avocat le pressent à toute heure de mettre en lice, et les réponses improuvues [imprévues] de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il lui faut sur le champ prendre nouveau parti. Si est-ce qu'à l'entrevue du Pape Clément et du Roi François à Marseille, il advint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourri au barreau, en grande réputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main pourpensée [méditée], voire, à ce qu'on dit, apportée de Paris toute prête, le jour même qu'elle devait être prononcée, le Pape se craignant qu'on lui tint propos qui peut offenser les ambassadeurs des autres princes, qui étaient autour de lui, manda au Roi l'argument qui lui semblait être le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celui sur lequel Monsieur Poyet s'était travaillé ; de façon que sa harangue demeurait inutile, et lui en fallait promptement refaire un autre. Mais, s'en sentant incapable, il fallut que Monsieur le cardinal du Bellay en prit la charge.
    La part de l'Avocat est plus difficile que celle du Prêcheur, et nous trouvons pourtant, ce m'est avis, plus de passables Avocats que Prêcheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit d'avoir son opération prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l'avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se préparer, et celui aussi à qui le loisir ne donne avantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d'étrangeté. On récite de Severus Cassius qu'il disait mieux sans y avoir pensé ; qu'il devait plus à la fortune qu'à sa diligence ; qu'il lui venait à profit d'être troublé en parlant, et que ses adversaires craignaient de le piquer, de peur que la colère ne lui fit redoubler son éloquence. Je connais, par expérience, cette condition de nature, qui ne peut soutenir une véhémente préméditation et laborieuse. Si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns ouvrages qu'ils puent l'huile et la lampe, pour certaine âpreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la sollicitude de bien faire, et cette contention de l'âme trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt et l'empêche, ainsi qu'il advient à l'eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoi je parle, il y a quant et quant [en même temps] aussi cela, qu'elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop âpre), elle veut être non pas secouée, mais sollicitée ; elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L'agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droit que moi. L'occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tire plus de mon esprit que je n'y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi. Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits, s'il y peut avoir choix où il n'y a point de prix [si on peut faire une distinction entre des choses sans valeur].
    Ceci m'advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement. J'aurai élancé quelque subtilité en écrivant. (J'entends bien : mornée [émoussée] pour un autre, affilée pour moi. Laissons toutes ces honnêtetés. Cela se dit par chacun selon sa force). Je l'ai si bien perdue que je ne sais ce que j’ai voulu dire ; et l'a l'étranger découverte parfois avant moi. Si je portais le rasoir partout où cela m'advient, je me déferais tout. Le rencontre [le hasard] m'en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celui du midi ; et me fera étonner de mon hésitation.


20. Que philosopher c’est apprendre à mourir
    « Ce que j’ai à faire avant de mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fût-ce d’une heure. »
    « Je veux qu’on agisse et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut et que la mort me trouve plantant mes choux mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »


21. De la force de l’imagination
    « Les discours sont à moi, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’expérience : Chacun y peut joindre ses exemples  Et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est, vu le nombre et variété des accidents. Si je ne comme bien, qu’un autre comme pour moi. Aussi en l’étude que je traite, de nos mœurs et mouvements les témoignages fabuleux, pourvu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c’est toujours un tour de l’humaine capacité duquel je suis utilement avisé par ce récit. Je le vois et en fais mon profit également en ombre que en corps. Et aux diverses leçon qu’ont souvent les histoires, je prends à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable. Il y a des auteurs desquels la fin c’est dire les événements. La mienne, si j’y savais avenir serait dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux écoles de supposer des similitudes quand ils n’en ont point. »
    « Je tiens moins hasardeux d’écrire les choses passées que présentes : d’autant que l’écrivain n’a à rendre compte que d’une vérité empruntée. »


25. Du pédantisme
    « Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vide. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain et le portent au bec sans le tâter, pour en faire becquée à leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. »


26. De l’institution des enfants, à Madame Diane de Foix, Comtesse de Gurson
    « Quant aux facultés naturelles qui sont en moi, de quoi c'est ici l'essai, je les sens fléchir sous la charge : Mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tâtons, chancelant, bronchant et choppant, et quand je suis allé le plus avant que je puis si ne me suis-je aucunement satisfait ; je vois encore du pays au-delà, mais d'une vue trouble et en nuage, que je ne puis démêler. Et, entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantaisie et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il fait souvent, de rencontrer de fortune dans les bons auteurs ces mêmes lieux que j'ai entrepris de traiter, comme je viens de faire chez Plutarque tout présentement son discours de la force de l'imagination, à me reconnaître, au prix de ces gens-là, si faible et si chétif, si pesant et si endormi, je me fais pitié ou dédain à moi-même. […]Et laisse, ce néanmoins, mes inventions ainsi faibles et basses, comme je ai produites, sans en replâtrer et recoudre les défauts cette comparaison m'y a découverts. »
    « De faire ce que j'ai découvert d'aucuns, se couvrir des armes d'autrui, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts, conduire son dessein, comme il est aisé aux savants en une matière commune, sous les inventions anciennes rapiécées par ci par là ; à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premièrement injustice et lâcheté, que, n'ayant rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se présenter par une valeur étrangère, et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquérir l'ignorante approbation du vulgaire, se décrier envers les gens d'entendement qui hochent du nez notre incrustation empruntée, desquels seuls la louange a du poids. De ma part, il n'est rien que je veuille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. »
    « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel qui est est tout leur, ce n’est plus ni thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien : à savoir son jugement. »
    « Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. »


28. De l’amitié
    « Considérant la conduite de la besogne d'un peintre que j'ai, il m'a pris envie de l'ensuivre. il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroi, pour y loger un tableau élaboré de toute sa suffisance ; Et le vide tout autour, il le remplit de grotesques, qui sont peintures fantasques, n'ayant grâce qu'en la variété et étrangeté. Que sont-ce ici aussi, à la vérité, que grotesques et corps monstrueux, rapiécés de divers membres, sans certaine figure, n'ayant ordre, suite ni proportion que fortuite ? »


30. De la modération
    « Comme si nous avions l’attouchement infect, nous corrompons par notre maniement les choses qui d’elles-mêmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu’elle deviendra vicieuse : si nous l’embrassons d’un désir trop âpre et violent. »


37. Du jeune Caton
    « Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon ce que je suis : J’en crois aisément des choses diverses à moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n'y oblige pas le monde, comme chacun fait ; et crois et conçois mille contraires façons de vie ; et, au rebours du commun, reçois plus facilement la différence que la ressemblance en nous. Je décharge tant qu'on veut un autre être de mes conditions et principes, et le considère simplement en lui-même, sans relation : l'étoffant sur son propre modèle. Pour n'être continent, je ne laisse d'avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capucins, et de bien trouver l'air de leur train ; je m'insinue, par imagination, fort bien en leur place. »


39. De la solitude
    « Il faut avoir femme, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende. Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En cette-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien, de nous à nous-mêmes, et si privé, que nulle accointance ou communication étrangère y trouve place. »
    « C’est assez vécu pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie : Ramenons à nous et à notre aise nos pensées et nos intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite, elle nous empêche assez sans y mêler d’autres entreprises. […] Il faut dénouer ces obligations si fortes, et meshui aimer ceci et cela, mais n’épouser rien que soi. […] La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi »


50. De Democritus et Heraclitus
    « Le jugement est un outil à tous sujets, et se mêle partout. À cette cause, aux essais que j'en fais là, j'y emploie toute sorte d'occasion. Si c'est un sujet que je n'entende point, à cela même je l'essaye, sondant le gué de bien loin, Et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive : Et cette reconnaissance de ne pouvoir passer outre, c'est un trait de son effet, voire de ceux de quoi il se vante le plus. Tantôt, à un sujet vain et de néant, j'essaye voir s'il trouvera de quoi lui donner corps, et de quoi l'appuyer et étançonner. Tantôt, je le promène à un sujet noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouver de soi, le chemin en étant si frayé qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autrui. Là il fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure, et de mille sentiers il dit que cettui-ci ou celui-là, a été le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument. Ils me sont également bons. Et ne desseigne jamais de les produire entiers. Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui promettent de nous le faire voir. De cent membres et visages qu'a chaque chose, j'en prends un tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, et parfois à pincer jusques à l'os. J'y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je sais. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hasarderais de traiter à fond quelque matière, si je me connaissais moins. Semant ici un mot, ici un autre — Échantillons dépris de leur pièce, écartés — sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d'en faire bon. Ni de m'y tenir moi-même, sans varier quand il me plaît. Et me rendre au doute et incertitude et à ma maîtresse forme, qui est l'ignorance. »


56. Des prières
    « Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses, à débattre aux écoles, Non pour établir la vérité, mais pour la chercher. Et les soumet au jugement de ceux à qui il touche de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées. Également m’en sera acceptable et utile la condamnation comme l’approbation. Et pourtant me remettant toujours à l’autorité de leur censure, qui peut tout sur moi, je me mêle ainsi témérairement à toute sorte de propos comme ici. »



Livre II






1. De l’inconstance de nos actions
    « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant que nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où il se couche. Ce que nous avons à cette heure proposé nous le changeons tantôt, et tantôt encore retournons sur nos pas, ce n’est que branle et inconstance,
    Nous sommes mus comme des marionnettes de bois par des cordes qui nous sont étrangères.
    Nous n’allons pas, on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse […]
    Nous flottons entre divers avis : nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment. »
    « Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclination, mais en outre, je me remue et me trouble moi-même par l’instabilité de ma posture : et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. Je donne à mon âme, tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contrariétés s’y trouvent, selon quelque tour et en quelque façon. Honteux insolent, chaste luxurieux, bavard taciturne, laborieux délicat, ingénieux hébété, chagrin débonnaire, menteur véritable, savant ignorant et libéral et avare et prodigue, tout cela, je le vois en moi aucunement, selon que je me vire : et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire et en son jugement même, cette volubilité et discordance. Je n’ai rien à dire de moi entièrement, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange. Distingo est le plus universel membre de ma Logique. »
    « Nous sommes tous de lopins, et d’une contexture si informe et diverse que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu.  Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui.»


6. De l'exercitation
    « Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je contrerôle et étudie que moi. Et si j’étudie autre chose, c’est pour soudain le coucher sur moi, ou en moi pour mieux dire. Et ne me semble point faillir si comme il se fait des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fais part de ce que j’ai appris en cette-ci, quoique je ne me contente guère du progrès que j’y ai fait. Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il testonner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. »
    « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi mais selon son voisin, selon la science d’un autre, non selon la sienne. »
    « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas soit haut, indifféremment. Si je me semblais bon et sage, ou près de là, je l’entonnerais à pleine tête. De dire moins de soi qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie. Se payer de moins qu’on ne vaut, c’est lâcheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s’aide de la fausseté, et la vérité n’est jamais matière d’erreur. De dire de soi plus qu’il n’y en a, ce n’est pas toujours présomption, c’est encore souvent sottise. »


8. De l’affection des pères aux enfants
    « C’est une humeur mélancolique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin et la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’étais jeté, qui m’a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’un dessein farouche et extravagant. Il n’y a rien aussi en cette besogne digne d’être remarqué que cette bizarrerie, car à un sujet si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n’eût su donner façon qui mérite qu’on en fasse compte. »



10. Des Livres
    « Je ne fais point de doute qu’il ne m’advienne souvent de parler de choses qui sont mieux traitées chez les maitres du métier, et plus véritablement. C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles, et nullement des acquises, et qui me surprendra d’ignorance, il ne fera rien contre moi, car à peine répondrai-je à autre de mes discours, qui en m’en réponds point à moi — ni n’en suis satisfait. Qui sera en cherche de science, si la pêche où elle se loge : il n’est rien de quoi je fasse moins de profession. Ce sont ici mes fantaisies, par lesquelles je ne tâche point à donner à connaître les choses, mais moi, elles me seront à l’aventure connues un jour, ou l’ont autrefois été, selon que la fortune m’a pu porter sur les lieux où elles étaient éclaircies. Mais il ne m’en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle rétention. Ainsi je ne pleuvis aucune certitude, si ce n’est de faire connaître jusques à quel point monte, pour cette heure la connaissance que j’en ai. Qu’on ne s’attende pas aux matières, mais à la façon que j’y donne. Qu’on voie en ce que j’emprunte si j’ai su choisir de quoi rehausser mon propos. Car je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire. — Tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m’en fusse chargé deux fois autant. Ils sont tous, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et anciens qu’ils me semblent se nommer assez sans moi. Ès raisons et inventions que je transplante en mon solage et confondu aux miennes, j’ai escient omis parfois d’en marquer l’auteur pour tenir en bride la témérité de ces sentences hâtives qui se jettent sur toute sorte d’écrits — notamment jeunes écrits d’hommes encore vivants, et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler et qui semble convaincre la conception et le dessein, vulgaire de même. Je veux qu’ils donnent nasarde à Plutarque sur mon nez et qu’ils s’échaudent à injurier Sénèque en moi. Il faut musser ma faiblesse sur ces grands crédits. J’aimerais quelqu’un qui me sache déplumer. Je dis par clarté de jugement et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moi qui à faute de mémoire demeure court tous les coups à les trier par connaissance de nation, sait très bien sentir, à mesurer ma portée, que mon terroir n’est aucunement capable d’aucune fleurs trop riches que j’y trouve semées, et que tous les fruits de mon cru ne les sauraient payer. De ceci suis-je tenu de répondre si je m’empêche moi-même, s’il y a de la vanité et vice, en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne sois capable de sentir en me les représentant. Car il échappe souvent des fautes à nos yeux, mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir apercevoir lorsqu’un autre nous les découvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles — voire la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande à ranger mes pièces que la fortune. À même que mes rêveries se présentent, je les entasse, tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles trainent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu’il est. Je me laisse aller comme je me trouve. […) Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement, ou si j’étudie, je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre […] Les difficultés que je rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles. Je les laisse là — après leur avoir fait une charge ou deux. »
    « Je dis librement mon avis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l’aventure ma suffisance, et que je tiens aucunement être de ma juridiction. Ce que j’en opine, c’est aussi pour déclarer la mesure de ma vue, non la mesure des choses. »


12. Apologie de Raymond Sebond
    « Considérons donc pour cette heure l’homme seul, sans secours étranger, armé seulement de ses armes, et dépourvu de la grâce et connaissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. »
    « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et quant et quant la plus orgueilleuse »
    « Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole. […] La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. […] Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doute du sens de cette syllabe : Hoc! »
    « Jusques à quel point de présomption et d’insolence ne portons-nous notre aveuglement et notre bêtise ? »
    « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris, il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe, et si ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous assurer aux galeries qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à jour, encore qu’elles soient de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions si elle était à terre. J’ai souvent essayé cela en nos montagnes de deçà — et si, suis de ceux qui ne s’effraient que médiocrement de telles choses — que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur et tremblement de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que je ne fusse du tout au bord, et n’eusse su choir si je ne me fusse porté à escient au danger. »
    « J’en ai vu qui ne pouvaient ouïr ronger un os sous leur table, sans perdre patience, et n’est guère homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer »
    « Ceux qui ont apparié notre vie à un songe ont eu de la raison, à l’aventure plus qu’ils ne pensaient : Quand nous songeons, notre âme vit, agit, exerce toutes ses facultés, ne plus ne moins que quand elle veille. »
    « Si les sens sont nos premiers juges, ce ne sont pas les nôtres qu’il faut seuls appeler au conseil, car en cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droits que nous. »
    « Pour juger des apparences que nous recevons des sujets, il nous faudrait un instrument judicatoire, pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration, pour vérifier la démonstration un instrument — nous voilà au rouet. »
    « Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que tout humaine nature est toujours au milieu entre le naitre et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. »
    « “ô vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité.” Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que de l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. […] Il s’élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main, il s’élèvera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soulever par les moyens purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque, de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. »


14. Comment notre esprit s’empêche soi-même
    C'est une plaisante imagination, de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envies. Car il est indubitable qu'il ne prendra jamais parti, d'autant que l'application et le choix porte inéqualité de prix, et qui nous logerait entre la bouteille et le jambon, avec égal appétit de boire et de manger, il n'y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim. Pour pourvoir à cet inconvénient, les Stoïciens, quand on leur demande d'où vient en notre âme l'élection de deux choses indifférentes, et qui fait que d'un grand nombre d'écus nous en prenions plutôt l'un que l'autre, étant tous pareils, et n'y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence — répondent que ce mouvement de l'âme est extraordinaire et déréglé, venant en nous d'une impulsion étrangère, accidentale et fortuite. Il se pourrait dire, ce me semble, plutôt, que aucune chose ne se présente à nous où il n'y ait quelque différence, pour légère qu'elle soit, et que, ou à la vue ou à l'attouchement, il y a toujours quelque plus qui nous attire, quoi que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui présupposera une ficelle également forte partout, il est impossible de toute impossibilité qu'elle rompe ; car par où voulez-vous que la faucée commence ? et de rompre partout ensemble, il n'est pas en nature. Qui joindrait encore à ceci les propositions Géométriques qui concluent, par la certitude de leurs démonstrations, le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonférence, et qui trouvent deux lignes s'approchant  sans cesse l'une de l'autre et ne se pouvant jamais joindre, et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effet sont si opposites, en tirerait à l'aventure quelque argument pour secourir ce mot hardi de Pline, la seule certitude, c’est qu’il n’y a rien de certain, et que rien n’est plus misérable et plus orgueilleux que l’homme.


17. De la présomption
    « La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat notre présomption et vanité, quand elle reconnaît de bonne foi son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. »
    « Mais, pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu’aucun autre s'estime moins, voire qu’aucun autre m'estime moins, que ce que je m'estime. Je me tiens de la commune sorte, sauf en ce que je m'en tiens : coupable des défectuosités plus basses et populaires, mais non désavouées, non excusées, et ne me prise seulement que de ce que je sais mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse en moi superficiellement par la trahison de ma complexion, et n'a point de corps qui comparaisse à la vue de mon jugement : j'en suis arrosé, mais non pas teint. Car, à la vérité, quant aux effets de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est jamais parti de moi chose qui me remplît. Et l'approbation d'autrui ne me paye pas. J’ai le goût tendre et difficile, et notamment en mon endroit. Je me désavoue sans cesse et me sens partout flotter et fléchir de faiblesse. Je n'ai rien du mien de quoi satisfaire mon jugement. J’ai la vue assez claire et réglée ; mais, à l'ouvrer, elle se trouble.
»
    « Je feuillette les livres, je ne les étudie pas. Ce qui m’en demeure, c’est chose que je ne reconnais plus être d’autrui : C’est cela seulement de quoi mon jugement a fait son profit. »
    « L’incertitude de mon jugement est si également balancée en la plupart des occurrences que je compromettrais volontiers à la décision du sort et des dés. »
    « La raison humaine est un glaive double et dangereux. »
    « Cette capacité de trier le vrai, quelle qu’elle soit en moi, et cette humeur libre, de n’assujettir aisément ma créance, je la dois principalement à moi, car les plus fermes imaginations que j’aie, et générales, sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec moi, elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d’une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite ; depuis je les ai établies et fortifiées par l’autorité d’autrui, et par les sains discours des anciens, auxquels je me suis rencontré conforme en jugement : ceux-là m’en ont assuré la prise, et m’en ont donné la jouissance et possession plus entière »


18. Du démentir
    « Voire mais on me dira que ce dessein de se servir de soi pour sujet à écrire serait excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur réputation, auraient donné quelque désir de leur connaissance. Il est certain ; je l'avoue ; et sais bien que, pour voir un homme de la commune façon,  à peine qu'un artisan lève les yeux de sa besogne, là où, pour voir un personnage grand et signalé arriver en une ville, les ouvroirs et les boutiques s'abandonnent. Il messied à tout autre de se faire connaitre qu'à celui qui a de quoi se faire imiter, et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron. César et Xénophon ont eu de quoi fonder et fermir leur narration en la grandeur de leurs faits, comme en une base juste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers journaux du grand Alexandre, les commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres avaient laissé de leurs gestes. De telles gens, on aime et étudie les figures, en cuivre même et en pierre.
    Cette remontrance est très vraie, mais elle ne me touche que bien peu.
    Je ne lis mes textes à personne, si ce n’est à mes amis, et encore, à leur demande ; je ne le fais pas n’importe où, ni devant n’importe quoi. Il y a tant de gens qui liraient leurs œuvres en plein forum, ou dans les établissements de bains !
Je ne dresse pas ici une statue à planter au carrefour d'une ville, ou dans une Église, ou place publique,
    Mon but à moi, n’est pas d’enfler mon livre de sornettes ampoulées […] Nous parlons entre nous.
     C'est pour le coin d'une librairie, et pour en amuser un  voisin, un parent, un ami, qui aura plaisir à me r’accointer et re-pratiquer en cette image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux pour y avoir trouvé le sujet digne et riche ; moi, au rebours, pour l'avoir trouvé si stérile et si maigre qu'il n'y peut échoir soupçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'autrui ; des miennes, je donne peu à juger à cause de leur nihilité. […]
     Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait. Livre consubstantiel à son auteur. D'une occupation propre. Membre de ma vie. Non d'une occupation, et fin, tierce et étrangère comme tous autres livres. Ai-je perdu mon temps de m'être rendu compte de moi si continuellement, si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ni ne se pénètrent, comme celui qui en fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force. Les plus délicieux plaisirs, si se digèrent-ils au dedans, fuient à laisser trace de soi, et fuient la vue non seulement du peuple, mais d'un autre. Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses — et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nature nous a étrennés d'une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. J'écoute à mes rêveries par ce que j’ai à les enrôler.
»


37. De la ressemblance des enfants aux pères
    « Ce fagotage de tant de diverses pièces se fait en cette condition, que je n'y mets la main que lors qu'une trop lâche oisiveté me presse, et non ailleurs que chez moi. Ainsi il s'est bâti à diverses poses et intervalles, comme les occasions me détiennent ailleurs parfois plusieurs mois. Au demeurant, je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes ; oui à l'aventure quelque mot, mais pour diversifier, non pour ôter. Je veux représenter le progrès de mes humeurs, et qu'on voie chaque pièce en sa naissance. Je prendrais plaisir d'avoir commencé plutôt et à reconnaitre le train de mes mutations. Un valet qui me servait à les écrire sous moi pensa faire un grand butin de m'en dérober plusieurs pièces choisies à sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain que j'y ai fait de perte.
    Je me suis envieilli de sept ou huit ans depuis que je commençai ; ce n'a pas été sans quelque nouvel acquêt. J'y ay pratiqué la colique par la libéralité des ans. Leur commerce et longue conversation ne se passe aisément sans quelque tel fruit. Je voudrai bien, de plusieurs autres présents qu'ils ont à faire à ceux qui les hantent longtemps, qu'ils en eussent choisi quelqu'un qui m'eût été plus acceptable : car il ne m'en eussent su faire que j'eusse en plus grande horreur, dès mon enfance ; c'était à point nommé, de tous les accidents de la vieillesse, celui que je craignais le plus. J'avais pensé mainte fois à part moi que j'allais trop avant, et qu'à faire un si long chemin, je ne faudrai pas de m'engager en fin en quelque malplaisant rencontre. Je sentais et protestais assez qu'il était heure de partir, et qu'il fallait trancher la vie dans le vif et dans le sain, suivant la règle des chirurgiens quand ils ont à couper quelque membre, qu'à celui qui ne la rendait à temps nature avait accoutumé faire payer de bien rudes usures.  Mais c'étaient vaines propositions. Il s'en fallait tant que j'en fusse prêt lors, que en dix-huit mois ou environ qu'il y a que je suis en ce malplaisant état, j’ai déjà appris à m'y accommoder. J'entre déjà en composition de ce vivre coliqueux ; j'y trouve de quoi me consoler et de quoi espérer. Tant les hommes sont acoquinés à leur être misérable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conserver ! »
    « Ceux qui aiment notre médecine peuvent avoir aussi leurs considérations bonnes, grandes et fortes : je ne hais point les fantaisies contraires aux miennes. Il s’en faut tant que je m’effarouche de voir de la discordance de mes jugements à ceux d’autrui, et que je me rende incompatible à la société des hommes pour être d’autre sens et parti que le mien — qu’au rebours, comme c’est la plus générale façon que nature ait suivie, que la variété, et plus aux esprits qu’aux corps : d’autant qu’ils sont de substance plus souple et susceptible de plus de formes, je me trouve bien plus rate de voir convenir nos humeurs et nos desseins, Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c’est la diversité. »



Livre III





1. De l’utile et de l’honnête
    « Personne n’est exempt de dire des fadaises. La malheur est de les dire curieusement.
    Pas de doute, il va faire de grands efforts pour dire de grandes sottises.
    Cela ne me touche pas. Les miennes m’échappent aussi nonchalamment qu’elles le valent. D’où bien leur prend. Je les quitterais soudain, à peu de coût qu’il y eût, Et ne les achète, ni les vends, que ce qu’elles pèsent. Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre. »


2. Du repentir
    « Les autres forment l'homme ; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j'avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu'il n'est. Meshui c'est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu'ils se changent et diversifient. Le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peins pas l'être. Je peins le passage : non un passage d'âge en autre, ou, comme dit le peuple « de sept en sept ans », mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intention. C'est un contrôle de divers et muables accidents et d'imaginations irrésolues. Et quand il y échet, contraires : soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. Tant y a, que je me contredis bien à l'aventure, mais la vérité, comme disait Demades, je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me résoudrais. Elle est toujours en apprentissage, et en épreuve.
    Je propose une vie basse et sans lustre, c'est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque particulière et étrangère ; moi, le premier,  par mon être universel, comme Michel de Montaigne non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi.  Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en connaissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l'art ont tant de crédit et de commandement, des effets de nature crus et simples, et d'une nature encore bien faiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bâtir des livres sans science et sans art ? Les fantaisies de la musique sont conduites par art, les miennes par sort. Au moins j'ai ceci selon la discipline, que jamais homme ne traita sujet qu'il entendît ne connût mieux que je fais celui que j'ai entrepris, et qu'en celui-là je suis le plus savant homme qui vive. Secondement, que jamais aucun ne pénétra en sa matière plus avant, ni en éplucha plus particulièrement les membres et suites ; et  n'arriva plus exactement et pleinement à la fin qu'il s'était proposée à sa besogne. Pour la parfaire, je n'ai besoin d'y apporter que la fidélité »
    « Je sens que, nonobstant tous mes retranchements, elle gagne pied à pied sur moi. Je soutiens tant que je puis. Mais je ne sais enfin où elle me mènera moi-même. À toutes aventures, je suis content qu'on sache d'où je serai tombé. »


3. De trois commerces
    « Il ne faut pas se clouer si fort à ses humeurs et complexions. Notre principale suffisance, c’est savoir s’appliquer à divers usages. C’est être mais ce n’est pas vivre que se sentir attaché et obligé par nécessité à un seul train Les plus belles âmes sont celles qui ont le plus de variété et de souplesse. […] La vie est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme. Ce n’est pas être ami de soi, et moins encore maître, c’est en être esclave de se suivre incessamment »
    « La plupart des esprits ont besoin de matière étrangère pour se dégourdir et exercer, le mien en a besoin pour se rasseoir plutôt et séjourner, Les vices dus à l’oisiveté, on les chasse en s’activant, Car on plus laborieux et principal étude, c’est s’étudier à soi. Les livres sont pour lui du genre des occupations qui le débauchent de son étude. »
    « J’aime mieux forger mon âme que la meubler. Il n’est point d’occupation ni plus faible ni plus forte que celle d’entretenir ses pensées, selon l’âme que c’est. »
    « La lecture me sert spécialement à éveiller par divers objets mon discours, à embesogner mon jugement, non pas ma mémoire. »
    « Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où tout d’une main je commande à mon ménage, […] Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et je dicte à pièces décousues mes songes que voici »
    « C’est là mon siège. J’essaie à m’en rendre la domination pure et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale et filiale et civile. »
    « Si quelqu’un me dit que c’est avilir les muses de s’en servir seulement de jouet et de passetemps, il ne sait pas comme moi combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps »


8. De l’art de conférer
    « Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux que d’aucune autre action de notre vie »
    « La jalousie, la gloire, la contention me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même. Et l'unisson est qualité du tout ennuyeuse en la conférence. Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s'abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'épande comme celle-là. Je sais par assez d'expérience combien en vaut l'aune. J’aime à contester et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et pour moi. Car de servir de spectacle aux grands et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un métier très messéant, à un homme d'honneur. »


9. De la vanité
    « Qui ne voit que j'ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas. Je le tiens par mes fantaisies. »
    « Je ne suis pas philosophe ; les maux me foulent selon qu'ils pèsent. Et pèsent selon la forme comme selon la matière, et souvent plus. J'en ai plus connaissance que le vulgaire, si j’ai plus de patience. Enfin, s'ils ne me blessent, ils m'offensent. C'est chose tendre que la vie et aisée à troubler. »
    « Nous empêchons (embarrassons) nos pensées du général et des causes et conduites universelles, qui se conduisent très bien sans nous, et laissons en arrière notre fait et Michel, qui nous touche encore de plus près que l'homme. »
    « Je me contente de jouir le monde sans m'en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. »
    « Laisse, lecteur, courir encore ce coup d'essai et ce troisième allongeail du reste des pièces de ma peinture. J'ajoute, mais je ne corrige pas. Premièrement, par ce que celui qui a hypothéqué au monde son ouvrage, je trouve apparence qu'il n'y ait plus de droit. Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besogne qu'il a vendue. De telles gens il ne faudrait rien acheter qu'après leur mort. Qu'ils y pensent bien avant que de se produire. Qui les hâte ? Mon livre est toujours un. Sauf qu'à mesure qu'on se met à le renouveler afin que l'acheteur ne s'en aille les mains du tout vides, je me donne loi d'y attacher (comme ce n'est qu'une marqueterie mal jointe), quelque emblème (incrustation) supernuméraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la première forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutefois il adviendra facilement qu'il s'y mêle quelque transposition de chronologie — mes contes prenant place selon leur opportunité, non toujours selon leur âge.  Secondement que, pour mon regard, je crains de perdre au change. Mon entendement ne va pas toujours avant, il va à reculons aussi. Je ne me défie guère moins de mes fantaisies pour être secondes ou tierces que premières, ou présentes que passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent comme nous corrigeons les autres. Mes premières publications furent l'an 1580. Depuis d'un long trait de temps je suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d'un pouce. Moi asteure et moi tantôt sommes bien deux. Mais quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il ferait beau être vieil si nous ne marchions que vers l'amendement. C'est un mouvement d'ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l'air manie casuellement selon soi. »
    « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. »
    « Cette farcissure est un peu hors de mon thème. Je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c'est de loin, et se regardent, mais d'une vue oblique. […] Voyez ses allures au démon de Socrate. Ô dieu ! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lorsque plus elle retire au nonchalant et fortuit. C’est l’indiligent lecteur qui perd mon sujet, non pas moi : il s’en trouvera toujours en un coin quelque mot qui ne laisse pas d’être bastant quoiqu’il soit serré. J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades. »
    « Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous notre course c'est un mouvement pénible : la mer se brouille et s'empêche ainsi quand elle est repoussée à  soi. "Regardez, dit chacun, les branles du ciel, regardez au public, à la querelle de cettui-là, au pouls d'un tel, au testament de cet autre ; somme regardez toujours haut ou bas, ou à côté, ou devant, ou derrière vous." C'était un commandement paradoxe, que nous faisait anciennement ce Dieu à Delphes : "Regardez dans vous, reconnaissez-vous, tenez-vous à vous ; votre esprit et votre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez-la en soi ; vous vous écoulez, vous vous répandez ; appilez-vous, soutenez-vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous dérobe à vous. Vois-tu pas que ce monde tient toutes ses vues contraintes (concentrées) au dedans et ses yeux ouverts à se contempler soi-même ? C'est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. Sauf toi, ô homme, disait ce Dieu, chaque chose s'étudie la première et a, selon son besoin, les limites à ses travaux et désirs. Il n'en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasses l'univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce." »


10. De ménager sa volonté
    « Pour moi, je loue une vie glissante, sombre et muette »


11. Des boiteux
    « Je ravassais présentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l'humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison qu'à en chercher la vérité. Ils laissent là les choses, et s'amusent à traiter les causes. Plaisants causeurs ! La connaissance des causes appartient seulement à celui qui a la conduite des choses, non à nous qui n'en avons que la souffrance. »
    « On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante pour infaillibles. J'aime ces mots, qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions : « à l'aventure », « aucunement », « quelque », « on dit », « je pense », et semblables. Et si j'eusse eu à dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche cette façon de répondre enquêteuse, non résolutive : « Qu'est-ce à dire ? Je ne l'entends pas… Il pourrait être… Est-il vrai ? » qu'ils eussent plutôt gardé la forme d'apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veut guérir de l'ignorance, il faut la confesser. »


12. De la physionomie
    « Les livres m’ont servi non tant d’instruction que d’exercitation »


13. De l’expérience
    « Il n'est désir plus naturel que le désir de connaissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous faut (fait défaut), nous y employons l'expérience »
    « La conséquence que nous voulons tirer de la ressemblance des évènements est mal sûre, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables : il n'est aucune qualité si universelle en cette image des choses que la diversité et variété. »
    « Ce n'est rien que faiblesse particulière qui nous fait contenter de ce que d'autres ou que nous-mêmes avons trouvé en cette chasse de connaissance ; un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a toujours place pour un suivant, oui et pour nous-mêmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions ; notre fin est en l'autre monde. »
    « Je m’étudie plus qu’autre sujet : C’est ma métaphysique, c’est ma physique »
    « Cette longue attention que j'emploie à me considérer me dresse à juger aussi passablement des autres, et est peu de choses de quoi je parle plus heureusement et excusablement. Il m'advient souvent de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis qu'ils ne font eux -mêmes. J'en ai étonné quelqu'un par la pertinence de ma description et l'ai averti de soi. Pour m'être, dès mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autrui, j'ai acquis une complexion studieuse en cela, et, quand j'y pense, je laisse échapper au tour de moi peu de choses qui y servent : contenances, humeurs, discours. J'étudie tout : ce qu'il me faut fuir, ce qu'il me faut suivre. »
    « Enfin, toute cette fricassée que je barbouille ici n'est qu'un registre des essais de ma vie, qui est, pour l'interne santé, exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d'expérience plus utile que moi, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination. »
    « Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l'ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'œuvre, c'est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n'en sont qu'appendicules et adminicules pour le plus. »
    « J'ai un dictionnaire (répertoire d’expressions) tout à part moi : je « passe le temps », quand il est mauvais et incommode. Quand il est bon, je ne le veux pas « passer », je le retâte, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. »
    « J'accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m'en agrée et m'en loue. On fait tort à ce grand et tout puissant donneur de refuser son don, l'annuler et défigurer ;  Tout bon, il a fait tout bon. »