MONTAIGNE
ESSAIS, LIVRE III
CHAPITRE IV, DE LA DIVERSION


 

[B] J’ai autrefois été employé à consoler une dame vraiment affligée ; car la plupart de leurs deuils sont artificiels et cérémonieux :

Uberibus semper lachrimis, semperque paratis

In statione sua, atque expectantibus illam,

Quo jubeat manare modo. (Elle a toujours une provision de larmes, toutes prêtes à leur poste, attendant qu’elle fixe la mesure de leur épanchement.)

On y procède mal, quand on s'oppose à cette passion, car l'opposition les pique et les engage plus avant à la tristesse ; on exaspère le mal par la jalousie du débat. Nous voyons, des propos communs, que ce que j'aurai dit sans soin, si on vient à me le contester, je m'en formalise, je l'épouse, beaucoup plus ce à quoi j'aurais intérêt. Et puis, en ce faisant, vous vous présentez à votre opération d'une entrée rude, là où les premiers accueils du médecin envers son patient doivent être gracieux, gais et agréables ; et jamais médecin laid et rechigné n'y fit œuvre. Au contraire donc, il faut aider d'arrivée et favoriser leur plainte, et en témoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence vous gagnez crédit à passer outre, et, d'une facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guérison. Moi, qui ne désirais principalement que de piper l'assistance qui avait les yeux sur moi, m'avisai de plâtrer le mal. Aussi me trouvé-je par expérience avoir mauvaise main et infructueuse à persuader. Ou je présente mes raisons trop pointues et trop sèches, ou trop brusquement, ou trop nonchalamment. Après que je me fus appliqué un temps à son tourment, je n'essayai pas de le guérir par fortes et vives raisons, par ce que j'en ai faute, ou que je pensais autrement faire mieux mon effet ; [C] ni n'allai  choisissant les diverses manières que la philosophie prescrit à consoler : "Que ce qu'on plaint n'est pas mal", comme Cléanthe ; "Que c'est un léger mal", comme les Péripatéticiens ; "Que ce plaindre n'est action ni juste ni louable", comme Chrysippe ; ni cette ci d'Épicure, plus voisine à mon style, de transférer la pensée des choses fâcheuses aux plaisantes ; ni faire une charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicéron ; [B] mais, déclinant tout mollement nos propos et les gauchissant peu à peu aux sujets plus voisins, et puis un peu plus éloignés, selon qu'elle se prêtait plus à moi, je lui dérobai imperceptiblement cette pensée douloureuse, et la tins en bonne contenance et du tout r'apaisée autant que j'y fus. J'usai de diversion. Ceux qui me suivirent à ce même service n'y trouvèrent aucun amendement, car je n'avais pas porté la cognée aux racines.

[C] À l'aventure ai-je touché ailleurs quelque espèce de diversions publiques. Et l'usage des militaires, de quoi se servit Périclès en la guerre Péloponnésiaque, et mille autres ailleurs, pour révoquer de leurs pays les forces contraires, est trop fréquent aux histoires.[B] Ce fut un ingénieux détour, de quoi le Sieur de Himbercourt sauva et soi et d'autres, en la ville du Liège, où le Duc de Bourgogne, qui la tenait assiégée, l'avait fait entrer pour exécuter les convenances de leur reddition accordée. Ce peuple, assemblé de nuit pour y pourvoir, prit à se mutiner contre ces accords passés ; et délibérèrent plusieurs de courre sus aux négociateurs qu'ils tenaient en leur puissance. Lui, sentant le vent de la première ondée de ces gens qui venaient se ruer en son logis, lâcha soudain vers eux deux des habitants de la ville (car il y en avait aucuns avec lui), chargés de plus douces et nouvelles offres à proposer en leur conseil, qu'il avait forgées sur le champ pour son besoin. Ces deux arrêtèrent la première tempête, ramenant cette tourbe émue en la maison de ville pour ouïr leur charge et y délibérer. La délibération fut courte ; voici débonder un second orage, autant animé que l'autre ; et lui à leur dépêcher en tête quatre nouveaux semblables intercesseurs, protestants avoir à leur déclarer à ce coup des présentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction, par où ce peuple fut derechef repoussé dans le conclave. Somme que, par telle dispensation d'amusements, divertissant leur furie et la dissipant en vaines consultations, il l'endormit enfin et gagna le jour, qui était son principal affaire. Cet autre conte est aussi de ce prédicament. Atalante, fille de beauté excellente et de merveilleuse disposition, pour se défaire de la presse de mille poursuivants qui la demandaient en mariage, leur donna cette loi, qu'elle accepterait celui qui l'égalerait à la course, pourvu que ceux qui y faudraient en perdissent la vie. Il s'en trouva assez qui estimèrent ce prix digne d'un tel hasard et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomène, ayant à faire son essai après les autres, s'adressa à la déesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l'appelant à son secours ; qui exauçant sa prière, le fournit de trois pommes d'or et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure que Hippomène sent sa maîtresse lui presser les talons, il laisse échapper, comme par inadvertance, l'une de ces pommes. La fille, amusée de sa beauté, ne faut point de se détourner pour l'amasser.

Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi

Declinat cursus, aurumque volubile tollit. (Émerveillée et tentée par le fruit éclatant,la jeune fille infléchit sa course, et prend cette boule d’or qui roule)

Autant en fit-il, à son point, et de la seconde et de la tierce, jusques à ce que, par ce fourvoiement et divertissement, l'avantage de la course lui demeura. Quand les médecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent et le dévoient à une autre partie moins dangereuse. Je m'aperçois que c'est aussi la plus ordinaire recette aux maladies de l'âme. [C] Abducendus etiam nonnumquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia ; loci denique mutatione, tanquam aegroti non convalescentes, saepe curandus est. (Il faut même parfois détourner l’esprit vers d’autres passions, d’autres soucis, d’autres inquiétudes, d’autres occupations. Enfin, il faut souvent le traiter par le changement d’air, comme les malades qui n’arrivent pas à se rétablir.) [B] On lui fait peu choquer les maux de droit fil ; on ne lui en fait ni soutenir ni rabattre l'atteinte, on la lui fait décliner et gauchir. Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C'est à faire à ceux de la première classe de s'arrêter purement à la chose, la considérer, la juger. Il appartient à un seul Socrate d'accointer la mort d'un visage ordinaire, s'en apprivoiser et s'en jouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose ; le mourir lui semble accident naturel et indiffèrent ; il fiche là justement sa vue, et s'y résout, sans regarder ailleurs. Les disciples de Hégésias, qui se font mourir de faim, échauffés des beaux discours de ses leçons, [C] et si dru que le Roi Ptolémée lui fit défendre d'entretenir plus son école de ces homicides discours, [B] ceux-là ne considèrent point la mort en soi, ils ne la jugent point : ce n'est pas là où ils arrêtent leur pensée ; ils courent, ils visent à un être nouveau. Ces pauvres gens qu'on voit sur un échafaud, remplis d'une ardente dévotion, y occupant tous leurs sens autant qu'ils peuvent, les oreilles aux instructions qu'on leur donne, les yeux et les mains tendues au ciel, la voix à des prières hautes, avec une émotion âpre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle nécessité. On les doit louer de religion, mais non proprement de constance. Ils fuient la lutte ; ils détournent de la mort leur considération, comme on amuse les enfants pendant qu'on leur veut donner le coup de lancette. J'en ai vu, si parfois leur vue se ravalait à ces horribles apprêts de la mort qui sont autour d'eux, s'en transir et rejeter avec furie ailleurs leur pensée. À ceux qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clore ou détourner leurs yeux. [C] Subrius Flavius, ayant par le commandement de Néron à être défait, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre, quand on le mena au champ où l'exécution devait être faite, voyant le trou que Niger avait fait caver pour le mettre, inégal et mal formé : "Ni cela même, dit-il, se tournant aux soldats qui y assistaient, n'est selon la discipline militaire." Et à Niger qui l'exhortait de tenir la tête ferme : "Frapasses tu seulement aussi ferme !" Et devina bien, car, le bras tremblant à Niger, il la lui coupa à divers coups. Cettui-ci semble bien avoir eu sa pensée droitement et fixement au sujet. [B] Celui qui meurt en la mêlée, les armes à la main, il n'étudie pas lors la mort, il ne la sent ni ne la considère ; l'ardeur du combat l'emporte. Un honnête homme de ma connaissance, étant tombé en combattant en estacade, et se sentant daguer à terre par son ennemi de neuf ou dix coups, chacun des assistants lui criant qu'il pensât à sa conscience, me dit depuis, qu'encore que ces voix lui vinssent aux oreilles, elles ne l'avoient aucunement touché, et qu'il ne pensa jamais qu'à se décharger et à se venger. Il tua son homme en ce même combat. [C] Beaucoup fit pour L- Syllanus celui qui lui apporta sa condamnation, de ce qu'ayant ouï sa réponse qu'il était bien préparé à mourir, mais non pas de mains scelérées, se ruant sur lui, avec ses soldats pour le forcer, et lui, tout désarmé, se défendant obstinément de poings et de pieds, le fit mourir en ce débat : dissipant en prompte colère et tumultuaire le sentiment pénible d'une mort longue et préparée, à quoi il était destiné. [B] Nous pensons toujours ailleurs ; l’espérance d'une meilleure vie nous arrête et appuie, ou l’espérance de la valeur de nos enfants, ou la gloire future de notre nom, ou la fuite des maux de cette vie, ou la vengeance qui menace ceux qui nous causent la mort,

Spero equidem mediis, si quis pia numina possunt,

Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido

Saepe vocaturum...

Audiam, et haec manes veniet mihi fama sub imos. (J’espère si les dieux de justice ont quelque pouvoir, que tu subiras ton supplice parmi les écueils, invoquant sans trêve le nom de Didon… Je l’apprendrai, le bruit m’en parviendra jusqu’au fond du séjour des Mânes.)

[C] Xénophon sacrifiait couronné, quand on lui vint annoncer la mort de son fils Gryllus en la bataille de Mantinée. Au premier sentiment de cette nouvelle, il jette à terre sa couronne ; mais, par la suite du propos, entendant la forme d'une mort très-valeureuse, il l'amassa et remit sur sa tête. [B] Épicure même se console en sa fin sur l'éternité et utilité de ses écrits. [C] Omnes clari et nobilitati labores fiunt tolerabiles. (Toutes les épreuves qui nous apportent éclat et renommée en deviennent supportables). Et la même plaie, le même travail ne pèse pas, dit Xénophon, à un général d'armée, comme à un soldat. Épaminondas prit sa mort bien plus allègrement, ayant été informé que la victoire était demeurée de son côté. Haec sunt solatia, haec fomenta summorum dolorum. (Voilà ce qui soulage et calme les pires douleurs.) [B] Et telles autres circonstances nous amusent, divertissent et détournent de la considération de la chose en soi. [C] Voire les arguments de la philosophie vont à tous coups côtoyant et gauchissant la matière, et à peine essuyant sa croute. Le premier homme de la première école philosophique et surintendante des autres, ce grand Zénon, contre la mort : "Nul mal n'est honorable ; la mort l'est, elle n'est donc pas mal" ; contre l'ivrognerie : "Nul ne fie son secret à l'ivrogne ;"chacun se fie au sage ; le sage ne sera donc pas ivrogne.  Cela est-ce donner au blanc ? J’aime à voir ces âmes principales ne se pouvoir déprendre de notre consorce. Tant parfaits hommes qu'ils soient, ce sont toujours bien lourdement des hommes. [B] C'est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle ; je le vois bien, encore que je n'en aie aucune expérience. Pour en distraire dernièrement un jeune prince, je ne lui allais pas disant qu'il fallait prêter la joue à celui qui vous avait frappé l'autre, pour le devoir de charité ; ni ne lui allais représenter les tragiques évènements que la poésie attribue à cette passion. Je la  laissai là et m'amusai à lui faire gouter la beauté d'une image contraire ; l'honneur, la faveur, la bienveillance qu'il acquerrait par clémence et bonté ; je le détournai à l'ambition. Voilà comment on en fait. Si votre affection en l'amour est trop puissante, dissipez la, disent ils ; et disent vrai, car je l'ai souvent essayé avec utilité ; rompez la à divers désirs, desquels il y en ait un régent et un maître, si vous voulez ; mais, de peur qu'il ne vous gourmande et tyrannise, affaiblissez le, séjournez le, en le divisant et divertissant :

Cum morosa vago singultiet inguine vena...

Conjicito humorem collectum in corpora quaeque. (Quand ton membre frustré tressaillera d’un confus désir, qu’il décharge son humeur dans le premier corps venu.)

Et pourvoyez y de bonne heure, de peur que vous n'en soyez en peine, s'il vous a une fois saisi,

Si non prima novis conturbes vulnera plagis,

Volgivagaque vagus venere ante recentia cures. (Si tu n’effaces tes anciennes cicatrices par de nouvelles plaies, si tu ne soignes les blessures encore fraiches en t’abandonnant au vagabondage amoureux.)

Je fus autrefois touché d'un puissant déplaisir, selon ma complexion, et encore plus juste que puissant ; je m'y fusse perdu à l'aventure si je m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoin d'une véhémente diversion pour m'en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par étude, à quoi l'âge m'aidait. L'amour me soulagea et retira du mal qui m'était causé par l'amitié. Partout ailleurs de même : une aigre imagination me tient ; je trouve plus court, que de la dompter, la changer ; je lui en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un'autre. Toujours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combattre, je lui échappe, et en la fuyant je fourvoie, je ruse ; muant de lieu, d'occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d'autres amusements et pensées, où elle perd ma trace et m'égare. Nature procède ainsi par le bénéfice de l'inconstance ; car le temps, qu'elle nous a donné pour souverain médecin de nos passions, gagne son effet principalement par là, que, fournissant autres et autres affaires à notre imagination, il démêle et corrompt cette première appréhension, pour forte qu'elle soit. Un sage ne voit guère moins son ami mourant, au bout de vingt et cinq ans qu'au premier an ; [C] et, suivant Épicure, de rien moins, car il n'attribuait aucun léniment des fâcheries, ni à la prévoyance, ni à la vieillesse d'icelles. [B] Mais tant d'autres  cogitations traversent cette-ci qu'elle s'alanguit et se lasse enfin. Pour détourner l'inclination des bruits communs, Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son beau chien et le chassa en la place, afin que, donnant ce sujet pour babiller au peuple, il laissât en paix ses autres actions. J’ai vu aussi, pour cet effet de divertir les opinions et conjectures du peuple et dévoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vraies affections par des affections contrefaites. Mais j'en ai vu telle qui, en se contrefaisant, s'est laissée prendre à bon escient, et a quitté la vraie et originelle affection pour la feinte ; et appris par elle que ceux qui se trouvent bien logés sont des sots de consentir à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans réservez à ce serviteur aposté, croyez qu'il n'est guère habile s'il ne se met en fin en votre place et vous envoie en la sienne. [C] Cela, c'est proprement tailler et coudre un soulier pour qu'un autre le chausse.

[B] Peu de chose nous divertit et détourne, car peu de chose nous tient. Nous ne regardons guère les sujets en gros et seuls ; ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent, et des vaines écorces qui rejaillissent des sujets,

Folliculos ut nunc teretes aestate cicadae

Linquunt. (Comme nos cigales en été rejettent les membranes qui les entourent.)

Plutarque même regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souvenir d'un adieu, d'une action, d'une grâce particulière, d'une recommandation dernière, nous afflige. La robe de César troubla tout Rome, ce que sa mort n'avait pas fait. Le son même des noms, qui nous tintouine aux oreilles : "Mon pauvre maître !" ou "Mon grand ami !" "Hélas ! mon cher père !" ou, "Ma bonne fille !" quand ces redites me pincent et que j'y regarde de près, je trouve que c'est une plainte grammairienne et voyelle. Le mot et le ton me blessent (comme les exclamations des prêcheurs émeuvent leur auditoire souvent plus que ne font leurs raisons et comme nous frappe la voix piteuse d'une bête qu'on tue pour notre service) ; sans que je pèse, ou pénètre cependant la vraie essence et massive de mon sujet :

His se stimulis dolor ipse lacessit ; (c’est avec ces aiguillons que la douleur s’irrite elle-même.)

ce sont les fondements de notre deuil. [C] L'opiniâtreté de mes pierres, spécialement en la verge, m'a parfois jeté en longues suppressions d'urine, de trois, de quatre jours, et si avant en la mort que c'eût été folie d'espérer l'éviter, voire désirer, vu les cruels efforts que cet état apporte. Ô que ce bon Empereur qui faisait lier la verge à ses criminels pour les faire mourir à faute de pisser, était grand maître en la science de bourrellerie ! Me trouvant là, je considérai par combien légères causes et objets l'imagination nourrissait en moi le regret de la vie ; de quels atomes se bâtissait en mon âme le poids et la difficulté de ce délogement ; à combien frivoles pensées nous donnions place en un si grand affaire ; un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoi non ? tenaient compte en ma perte. Aux autres leurs ambitieuses espérances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je voyais nonchalamment la mort, quand je la voyais universellement, comme fin de la vie ; je la gourmande en bloc ; par le menu, elle me pille. Les larmes d'un laquais, la dispensation de ma déferre, l'attouchement d'une main connue, une consolation commune me déconsole et m'attendrit. [B] Ainsi nous troublent l'âme les plaintes des fables ; et les regrets de Didon et d'Ariadné passionnent ceux même qui ne les croient point en Virgile et en Catulle. [C] C'est un exemple de nature obstinée et dure n'en sentir aucune émotion, comme on récite pour miracle de Polémon ; mais aussi ne pâlit-il pas seulement à la morsure d'un chien enragé qui lui emporta le gras de la jambe. [B] Et nulle sagesse ne va si avant de concevoir la cause d'une tristesse si vive et entière par jugement,  qu'elle ne souffre accession par la présence, quand les yeux et les oreilles y ont part, parties qui ne peuvent être agitées que par vains accidents. Est-ce raison que les arts même se servent et fassent leur profit de notre imbécilité et bêtise naturelle ? L'Orateur, dit la rhétorique, en cette farce de son plaidoyer s'émouvra par le son de sa voix et par ses agitations feintes, et se lairra piper à la passion qu'il représente. Il s'imprimera en vrai deuil et essentiel, par le moyen de ce batelage qu'il joue, pour le transmettre aux juges, à qui il touche encore moins : comme font ces personnes qu'on loue aux mortuaires pour aider à la cérémonie du deuil, qui vendent leurs larmes à poids et à mesure et leur tristesse ; car, encore qu'ils s'ébranlent en forme empruntée, toutefois, en habituant et rangeant la contenance, il est certain qu'ils s'emportent souvent tous entiers et reçoivent en eux une vraie mélancolie. Je fus, entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siège de La Fère, où il fut tué. Je considérai que, partout où nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l'appareil de notre convoi ; car seulement le nom du trépassé n'y était pas connu. [C] Quintilien dit avoir vu des comédiens si fort engagés en un rôle de deuil qu'ils en pleuraient encore au logis ; et de soi même qu'ayant pris à émouvoir quelque passion en autrui, il l'avait épousée jusques à se trouver surpris non seulement de larmes, mais d'une pâleur de visage et port d'homme vraiment accablé de douleur. [B] En une contrée près de nos montagnes, les femmes font le prêtre martin ; car, comme elles agrandissent le regret du mari perdu par la souvenance des bonnes et agréables conditions qu'il avait, elles font tout d'un train aussi recueil et publient ses imperfections, comme pour entrer d'elles même en quelque compensation et se divertir de la pitié au dédain, [C] de bien meilleure grâce encore que nous qui, à la perte du premier connu, nous piquons à lui prêter des louanges nouvelles et fausses, et à le faire tout autre, quand nous l'avons perdu de vue, qu'il ne nous semblait être quand nous le voyions ; comme si le regret était une partie instructive ; ou que les larmes, en lavant notre entendement, l'éclaircissent. Je renonce dès à présent aux favorables témoignages qu'on me voudra donner, non par ce que j'en serai digne, mais par ce que serai mort.  [B] Qui demandera à celui là : "Quel intérêt avez vous à ce siège ? - L'intérêt de l'exemple, dira il, et de l'obéissance commune du prince ; je n'y prétends profit quelconque ; et de gloire, je sais la petite part qui en peut toucher un particulier comme moi ; je n'ai ici ni passion, ni querelle." Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de colère en son rang de bataille pour l'assaut ; c'est la lueur de tant d'acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui lui ont jeté cette nouvelle rigueur et haine dans les veines. "Frivole cause !" me direz vous. Comment cause ? Il n'en faut point pour agiter notre âme ; une rêverie sans corps et sans sujet le régente et l'agite. Que je me jette à faire des châteaux en Espagne, mon imagination m'y forge des commodités et des plaisirs desquels mon âme est réellement chatouillée et réjouie. Combien de fois embrouillons nous notre esprit de colère ou de tristesse par telles ombres, et nous insérons en des passions fantastiques qui nous altèrent et l'âme et le corps ! [C] Quelles grimaces étonnées, riardes, confuses excite la rêverie en nos visages ! Quelles saillies et agitations de membres et de voix ! Semble-il pas de cet homme seul qu'il aie des visions fausses d'une presse d'autres hommes avec qui il négocie, ou quelque démon interne qui le persécute ? [B] Enquérez-vous à vous où est l’objet de cette mutation : est-il rien, sauf nous, en nature, que l'inanité sustente, sur quoi elle puisse ? Cambyse, pour avoir songé en dormant que son frère devait devenir Roi de Perse, le fit mourir ; un frère qu'il aimait et duquel il s'était toujours fié ! Aristodemus, Roi des Messéniens, se tua pour une fantaisie qu'il pris de mauvais augure de je ne sais quel hurlement de ses chiens. Et le Roi Midas en fit autant, troublé et fâché de quelque mal plaisant songe qu'il avait songé. C'est priser sa vie justement ce qu'elle est, de l'abandonner pour un songe. Oyez pourtant notre âme triompher de la misère du corps, de sa faiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes offenses et altérations ; vraiment elle a raison d'en parler !

O prima infaelix fingenti terra Prometheo !

Ille parum cauti pectoris egit opus.

Corpora disponens, mentem non vidit in arte ;

Recta animi primum debuit esse via. (Ô argile première,si mal façonnée par Prométhée ! Il n’a pas su calculer son travail : appliquant son art à organiser le corps, il n’a pas eu l’esprit en vue ; la bonne méthode aurait été de commencer par l’âme).