Michel Strogoff fut alors amenŽ devant l'Žmir, et lˆ, il resta debout, sans baisser les yeux.

ÇLe front ˆ terre ! lui cria Ivan Ogareff.

-Non !È rŽpondit Michel Strogoff.

Deux gardes voulurent le contraindre ˆ se courber, mais ce furent eux qui furent couchŽs sur le sol par la main du robuste jeune homme.

Ivan Ogareff s'avana vers Michel Strogoff.

ÇTu vas mourir ! dit-il.

-Je mourrai, rŽpondit firement Michel Strogoff, mais ta face de tra”tre, Ivan, n'en portera pas moins et ˆ jamais la marque infamante du knout !È

Ivan Ogareff, ˆ cette rŽponse, p‰lit affreusement.

ÇQuel est ce prisonnier ? demanda l'Žmir de cette voix qui Žtait d'autant plus menaante qu'elle Žtait calme.

-Un espion russe,È rŽpondit Ivan Ogareff.

En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence prononcŽe contre lui serait terrible.

Michel Strogoff avait marchŽ sur Ivan Ogareff.

Les soldats l'arrtrent.

L'Žmir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis, il dŽsigna de la main le Koran, qui lui fut apportŽ. Il ouvrit le livre sacrŽ et posa son doigt sur une des pages.

C'Žtait le hasard, ou plut™t, dans la pensŽe de ces Orientaux, Dieu mme qui allait dŽcider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie centrale donnent le nom de ÇfalÈ ˆ cette pratique. Aprs avoir interprŽtŽ le sens du verset touchŽ par le doigt du juge, ils appliquent la sentence, quelle qu'elle soit.

L'Žmir avait laissŽ son doigt appuyŽ sur la page du Koran. Le chef des ulŽmas, s'approchant alors, lut ˆ haute voix un verset qui se terminait par ces mots :

ÇEt il ne verra plus les choses de la terre.È

ÇEspion russe, dit FŽofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au camp tartare ! Regarde donc de tous tes yeux, regarde !È

 

CHAPITRE V - REGARDE DE TOUS TES

YEUX, REGARDE !

 

Michel Strogoff, les mains liŽes, fut maintenu en face du tr™ne de l'Žmir, au pied de la terrasse.

Sa mre, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales, s'Žtait affaissŽe, n'osant plus regarder, n'osant plus Žcouter.

ÇRegarde de tous tes yeux ! regarde !È avait dit FŽofar-Khan, en tendant sa main menaante vers Michel Strogoff.

Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mÏurs tartares, avait compris la portŽe de cette parole, car ses lvres s'Žtaient un instant desserrŽes dans un cruel sourire. Puis, il avait ŽtŽ se placer auprs de FŽofar-Khan.

Un appel de trompettes se fit aussit™t entendre. C'Žtait le signal des divertissements.

ÇVoilˆ le ballet, dit Alcide Jolivet ˆ Harry Blount, mais, contrairement ˆ tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame !È

Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.

Une nuŽe de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers instruments tartares, la ÇdoutareÈ, mandoline au long manche en bois de mžrier, ˆ deux cordes de soie tordue et accordŽes par quarte, le ÇkobizeÈ, sorte de violoncelle ouvert ˆ sa partie antŽrieure, garni de crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la ÇtschibyzgaÈ, longue flžte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams, unis ˆ la voix gutturale des chanteurs, formrent une harmonie Žtrange. Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aŽrien, composŽ d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes ˆ leur partie centrale, rŽsonnaient sous la brise comme des harpes Žoliennes.

Aussit™t les danses commencrent.

Ces ballerines Žtaient toutes d'origine persane. Elles n'Žtaient point esclaves et exeraient leur profession en libertŽ. Autrefois, elles figuraient officiellement dans les cŽrŽmonies ˆ la cour de TŽhŽran ; mais depuis l'ŽvŽnement au tr™ne de la famille rŽgnante, bannies ou ˆ peu prs du royaume, elles avaient dž chercher fortune ailleurs.

Elles portaient le costume national, et des bijoux les ornaient ˆ profusion.

De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balanaient ˆ leurs oreilles, des cercles d'argent niellŽs s'enroulaient ˆ leur cou, des bracelets formŽs d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras et leurs jambes, des pendants, richement entremlŽs de perles, de turquoises et de cornalines, frŽmissaient ˆ l'extrŽmitŽ de leurs longues nattes. La ceinture qui les pressait ˆ la taille Žtait fixŽe par une brillante agrafe, ressemblant ˆ la plaque des grand croix europŽennes.

Ces ballerines exŽcutrent trs gracieusement des danses variŽes, tant™t isolŽes, tant™t par groupes. Elles avaient le visage dŽcouvert, mais, de temps en temps, elles ramenaient un voile lŽger sur leur figure, et on ežt dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux Žclatants, comme une vapeur sur un ciel constellŽ. Quelques-unes de ces Persanes portaient en Žcharpe un baudrier de cuir brodŽ de perles, auquel pendait un sachet de forme triangulaire, la pointe eu bas, et qu'elles ouvrirent ˆ un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles tirrent de longues et Žtroites bandes de soie Žcarlate, sur lesquelles Žtaient brodŽs les versets du Koran.

Ces bandes, qu'elles tendirent entre elles, formrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se glissrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque verset, suivant le prŽcepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient jusqu'ˆ terre, ou elles s'envolaient par un bond lŽger, comme pour aller prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.

Mais, ce qui Žtait remarquable, ce dont fut frappŽ Alcide Jolivet, c'est que ces Persanes se montrrent plut™t indolentes que fougueuses.

La furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par l'exŽcution, elles rappelaient plut™t les bayadres calmes et dŽcentes de l'Inde que les aimŽes passionnŽes de l'Egypte.

Lorsque ce premier divertissement fut achevŽ, une voix grave se fit entendre qui disait :

ÇRegarde de tous tes yeux, regarde !È

L'homme qui rŽpŽtait les paroles de l'Žmir, Tartare de haute taille, Žtait l'exŽcuteur des hautes Ïuvres de FŽofar-Khan. Il avait pris place derrire Michel Strogoff et tenait ˆ la main un sabre ˆ large lame courbe, une de ces lames damassŽes qui ont ŽtŽ trempŽes par les cŽlbres armuriers de Karschi ou d'Hissar.

Prs de lui, des gardes avaient apportŽ un trŽpied sur lequel reposait un rŽchaud o bržlaient, sans donner aucune fumŽe, quelques charbons ardents. La buŽe lŽgre qui les couronnait n'Žtait due qu'ˆ l'incinŽration d'une substance rŽsineuse et aromatique, mŽlange d'oliban et de benjoin, que l'on projetait ˆ leur surface.

Cependant, aux Persanes avait immŽdiatement succŽdŽ un autre groupe de ballerines, de race trs-diffŽrente, que Michel Strogoff reconnut aussit™t.

Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi, car Harry Blount dit ˆ son confrre :

ÇCe sont les tsiganes de Nijni-Novgorod !

-Elles-mmes ! s'Žcria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent rapporter ˆ ces espionnes plus d'argent que leurs jambes !È

En en faisant des agents au service de l'Žmir, Alcide Jolivet, on le sait, ne se trompait pas.

Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume Žtrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beautŽ.

Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur race parcourt en Europe, de la Bohme, de l'ƒgypte, de l'Italie, de l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient ˆ leurs bras, et aux ronflements des Çda•rŽsÈ, sorte de tambours de basque, dont leurs doigts Žraillaient la peau stridente.

Sangarre, tenant un de ces da•rŽs qui frŽmissait entre ses mains, excitait cette troupe de vŽritables corybantes.

Alors s'avana un tsigane, ‰gŽ de quinze ans au plus. Il tenait ˆ la main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson d'un rythme trs bizarre, une danseuse vint se placer prs de lui et demeura immobile, l'Žcoutant ; mais chaque fois que le refrain revenait aux lvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue, secouant prs de lui son da•rŽ et l'Žtourdissant du cliquetis de ses crotales.

Puis, aprs le dernier refrain, les ballerines enlacrent le tsigane dans les mille replis de leurs danses.

En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'Žmir et de ses alliŽs, des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piŽcettes qui frappaient les cymbales des danseuses, se mlaient encore les derniers murmures des doutares et des tambourins.

ÇProdigues comme des pillards !È dit Alcide Jolivet ˆ l'oreille de son compagnon.

Et c'Žtait bien l'argent volŽ, en effet, qui tombait ˆ flots, car, avec les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les roubles moscovites.

Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exŽcuteur, posant sa main sur l'Žpaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur rŽpŽtition rendait de plus en plus sinistres :

ÇRegarde de tous tes yeux, regarde !È

Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exŽcuteur ne tenait plus son sabre nu ˆ la main.

Cependant, le soleil s'abaissait dŽjˆ au-dessous de l'horizon. Une demi-obscuritŽ commenait ˆ envahir les arrire-plans de la campagne.

La masse des cdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premires brumes. L'ombre ne pouvait tarder ˆ se glisser jusqu'au plateau qui dominait la ville.

Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des torches enflammŽes, envahirent la place. Entra”nŽes par Sangarre, tsiganes et Persanes rŽapparurent devant le tr™ne de l'Žmir et firent valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les instruments de l'orchestre tartare se dŽcha”nrent dans une harmonie plus sauvage, accompagnŽe des cris gutturaux des chanteurs. Les cerfs-volants, qui avaient ŽtŽ ramenŽs ˆ terre, reprirent leur vol, enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la brise plus fra”che, leurs harpes vibrrent avec plus d'intensitŽ au milieu de cette illumination aŽrienne.

Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se mler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commena une fantasia pŽdestre, qui produisit le plus Žtrange effet.

Ces soldats, armŽs de sabres nus et de longs pistolets, tout en exŽcutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de dŽtonations Žclatantes, de mousquetades continues qui se dŽtachaient sur le roulement des tambourins, le ronflement des da•rŽs, le grincement des doutares. Leurs armes, chargŽes d'une poudre colorŽe, ˆ la mode chinoise, par quelque ingrŽdient mŽtallique, lanaient de longs jets rouges, verts, bleus, et on ežt dit alors que tous ces groupes s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains c™tŽs, ce divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse militaire dont les coryphŽes manÏuvraient   au milieu de pointes d'ŽpŽe et de poignards, et il est possible que la tradition en ait ŽtŽ lŽguŽe aux peuples de l'Asie centrale ; mais cette cybistique tartare Žtait rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points ignŽs. C'Žtait comme un kalŽidoscope d'Žtincelles, dont les combinaisons se variaient ˆ l'infini ˆ chaque mouvement des danseuses.

Si blasŽ que džt tre un journaliste parisien sur ces effets que la mise en scne moderne a portŽs loin. Alcide Jolivet ne put retenir un lŽger mouvement de tte qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine, eut voulu dire : ÇPas mal ! pas mal !È

Puis, soudain, comme ˆ un signal, tous les feux de la fantasia s'Žteignirent, les danses cessrent, les ballerines disparurent. La cŽrŽmonie Žtait terminŽe, et les torches seulement Žclairaient ce plateau, quelques instants auparavant si plein de lumires.

Sur un signe de l'Žmir, Michel Strogoff fut amenŽ au milieu de la place.

ÇBlount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez ˆ voir la fin de tout cela ?

-Pas le moins du monde, rŽpondit Henry Blount.

-Vos lecteurs du Daily Telegraph ne sont pas friands, je l'espre, des dŽtails d'une exŽcution ˆ la mode tartare ?

-Pas plus que votre cousine.

-Pauvre garon ! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le vaillant soldat ežt mŽritŽ de tomber sur le champ de bataille !

-Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver ? dit Harry Blount.

-Nous ne pouvons rien.È

Les deux journalistes se rappelaient la conduite gŽnŽreuse de Michel Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles Žpreuves, esclave de son devoir, il avait dž passer, et, au milieu de ces Tartares, auxquels toute pitiŽ est inconnue, ils ne pouvaient rien pour lui !

Peu dŽsireux d'assister au supplice rŽservŽ ˆ cet infortunŽ, ils rentrrent donc dans la ville.

Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'Žtait parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet appelait par anticipation Çla campagne de la revancheÈ.

Cependant, Michel Strogoff Žtait debout, ayant le regard hautain pour l'Žmir, mŽprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait ˆ mourir, et, cependant, on ežt vainement cherchŽ en lui un sympt™me de faiblesse.

Les spectateurs, restŽs aux abords de la place, ainsi que l'Žtat-major de FŽofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'Žtait qu'un attrait de plus, attendaient que l'exŽcution fžt accomplie. Puis, sa curiositŽ assouvie, toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.

L'Žmir fit un geste. Michel Strogoff, poussŽ par les gardes, s'approcha de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait, FŽofar lui dit :

ÇTu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernire fois. Dans un instant, tes yeux seront ˆ jamais fermŽs ˆ la lumire !È

Ce n'Žtait pas de mort, mais de cŽcitŽ, qu'allait tre frappŽ Michel Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-tre que la perte de la vie ! La malheureux Žtait condamnŽ ˆ tre aveuglŽ.

Cependant, en entendant la peine prononcŽe par l'Žmir, Michel Strogoff ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme s'il ežt voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard.

Supplier ces hommes fŽroces, c'Žtait inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il n'y songea mme pas. Toute sa pensŽe se condensa sur sa mission irrŽvocablement manquŽe, sur sa mre, sur Nadia, qu'il ne reverrait plus !

Mais il ne laissa rien para”tra de l'Žmotion qu'il ressentait.

Puis, le sentiment d'une vengeance ˆ accomplir quand mme envahit tout son tre. Il se retourna vers Ivan Ogareff.

ÇIvan, dit-il d'une voix menaante, Ivan le tra”tre, la dernire menace de mes yeux sera pour toi !È

Ivan Ogareff haussa les Žpaules.

Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'Žtait pas en regardant Ivan Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'Žteindre.

Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.

ÇMa mre ! s'Žcria-t-il. Oui ! oui ! ˆ toi mon suprme regard, et non ˆ ce misŽrable ! Reste lˆ, devant moi ! Que je voie encore ta figure bien-aimŽe ! Que mes yeux se ferment en te regardant !...È

La vieille SibŽrienne, sans prononcer une parole, s'avanait...

ÇChassez cette femme !È dit Ivan Ogareff.

Deux soldats repoussrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta debout, ˆ quelques pas de son fils.

L'exŽcuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu ˆ la main, et ce sabre, chauffŽ ˆ blanc, il venait de le retirer du rŽchaud o bržlaient les charbons parfumŽs.

Michel Strogoff allait tre aveuglŽ suivant la coutume tartare, avec une lame ardente, passŽe devant ses yeux !

Michel Strogoff ne chercha pas ˆ rŽsister. Plus rien n'existait ˆ ses yeux que sa mre, qu'il dŽvorait alors du regard ! Toute sa vie Žtait dans cette dernire vision !

Marfa Strogoff, l'Ïil dŽmesurŽment ouvert, les bras tendus vers lui, le regardait !...

La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.

Un cri de dŽsespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimŽe sur le sol !

Michel Strogoff Žtait aveugle.

Ses ordres exŽcutŽs, l'Žmir se retira avec toute sa maison. Il ne resta bient™t plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.

 

Le misŽrable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, aprs l'exŽcuteur, lui porter le dernier coup ?

Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit venir et se redressa.

Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impŽriale, il l'ouvrit, et, par une suprme ironie, il la plaa devant les yeux Žteints du courrier du czar, disant :

ÇLis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire ˆ Irkoutsk ce que tu auras lu ! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff

Cela dit, le tra”tre serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.

Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mre, inanimŽe, peut-tre morte.

Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie. Tomsk, illuminŽe, brillait comme une ville en fte.

Michel Strogoff prta l'oreille. La place Žtait silencieuse et dŽserte. Il se tra”na, en t‰tonnant, vers l'endroit o sa mre Žtait tombŽe. Il la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la sienne, il Žcouta les battements de son cÏur. Puis, on ežt dit qu'il lui parlait tout bas.

La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son fils ?

En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.

Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se releva, et, t‰tant du pied, cherchant ˆ tendre ses mains pour se guider, il marcha peu ˆ peu vers l'extrŽmitŽ de la place.

Soudain, Nadia parut. Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit ˆ couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff. Celui-ci, aveugle, ne savait qui le dŽliait, car Nadia n'avait pas prononcŽ une parole.

Mais cela fait :

ÇFrre ! dit-elle.

-Nadia ! murmura Michel Strogoff, Nadia !

-Viens ! frre, rŽpondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux dŽsormais, et c'est moi qui te conduirai ˆ Irkoutsk !È