Michel Malherbe
Alzheimer
La vie, la mort, la reconnaissance





P. 140-142 :
    Dans les formes sévères de la maladie d’Alzheimer, les troubles du langage sont, on le sait, majeurs. Ils commencent d’ordinaire d’une façon relativement bénigne : la perte de la mémoire instantanée
affecte les repères temporels du patient; et, dans son discours, des éléments de son passé viennent se mêler aux objets de sa perception ou de sa pensée présente. Les structures de sens qui organisent ontologiquement cette perception ou cette pensée s’en trouvent modifiées et il devient difficile de tomber d’accord avec le patient sur le même objet. En vérité, ses incohérences marquent moins le surgissement d’un monde biaisé ou concurrent qui aurait sa propre logique fantastique, que l’écrasement du monde commun sur lui-même du fait de la corruption de sa forme temporelle. Certes, si l’effet n’est pas trop prononcé et, si l’on connaît assez le patient, on peut pendant un temps corriger le handicap, en prenant la peine de débrouiller les effets du nivellement temporel auquel est conduite cette conscience malade.

Plus redoutable est cette autre affection du langage qui touche non plus la représentation pourvue de sens que le patient se fait du monde, mais directement sa capacité à dire le monde. Les phrases sont bien formées, les énoncés sont cohérents, le sens est intelligible, mais se produit un phénomène qui sans être rare ne laisse pas d’étonner. Vint en effet un moment où Annie, parlant, se trouva dans l’incapacité de dénoter ce de quoi elle parlait, tantôt ne terminant pas sa phrase, tantôt usant d’une ellipse, tantôt disant les gens ou les choses, au moment de nommer la personne ou l’objet de son discours. Comme si la personne en question ou l’objet considéré était réduit à un x, à quelque chose » qu’elle se montrait impuissante à dire de manière propre quoiqu'elle en donnât la description. Cette neutralisation de la référence rendait sa description, pourtant bien formée, irrémédiablement indéfinie, aucune existence ici et maintenant n’étant introduite pour y répondre (ou non). Sa pensée semblait avoir perdu ainsi toute force ontologique, tout pouvoir de rejoindre la réalité du monde par le discours. Dans le même temps, et sans doute pour la même raison, son oubli des noms propres s’était généralisé, trahissant une incapacité à toute expression langagière de nature référentielle. D’où cet état paradoxal : quoiqu’on comprît le sens de ses paroles, il était devenu impossible de pénétrer sa pensée, laquelle, ayant cessé d’être un discours sur le monde, n’était plus qu’une pensée hermétiquement privée.

    L’étape suivante de cette navrante dégénérescence du langage vient avec la destruction du signifiant. Non seulement les mots sont mis les uns à la place des autres, mais la syntaxe disparaît, les mots les mots se chevauchent et les syllabes finissent par se bousculer de manière incohérente. Le dernier stade est atteint lorsque l’articulation des sons se change en un bégaiement. Ce symptôme n’est pas d'une totale régularité : certaines expressions verbales peuvent surnager et le patient laisser échapper quelques phrases bien formées, au contenu d'autant plus surprenant. L’effet sur la communication est évident :  on ne comprend plus le sens de ce qui est dit, et l’on vient à douter que l’acte de parole du locuteur ait encore la force d’un acte de pensée.



P. 217-219 :
Insistons. L’histoire d’une personne est composée d’une suite de moments de conscience qui sont autant d’événements vécus. Qu’une identité narrative s’y dessine suppose deux choses : d’une part, que ce texte soit la page d’expression d’un vivant, que l’histoire considérée manifeste une poussée de vie, suggère l’effort d’une spontanéité qui ne se relâche pas ; et d’autre part, que les moments successifs de cette histoire soient liés dans un continuum. Nous venons de le dire, nous ne pouvons nous mettre à la place d’autrui quel qu’il soit, alzheimer ou non, ni nous approprier cet élan de vie qui est le sien et dans lequel s’exprime sa singularité et se fonde sa persistance dans l’être. C’est pourquoi nous ne pouvons faire plus que tenter de l’appréhender dans la suite de tout ce qui fait sa vie. Mais, dans le cas d’alzheimer, c'est précisément une suite rompue, sans continuité, sans « synthèse concordante-discordante » possible. À l’objection de Hume que tous ces vécus ou ces moi sont distincts et différents et qu’il en résulte par agrégation et composition peut-être un tout, mais certainement pas une identité, Ricœur opposait un argument fort classique : cette suite est prise dans l'épaisseur du temps : en tout vécu le présent adhère encore au passé et déborde sur le futur. Et c’est par cette temporalisation que l'élan spontané de la vie, telle la mer à l’assaut de la plage, est susceptible de se renouveler dans le progrès continu d’une existence personnelle. D’une part, parce que mon existence présente est supportée par mon passé qui s’est en partie fixé dans mon caractère, un caractère qui me rend identifiable dans ma mêmeté (j’ai une personnalité d’un certain type, on me reconnaît à une certaine manière d’être, etc.), et qui, étant mon être réalisé, notamment sous forme d’habitudes, sert de substrat à mes pensées et à mes actions présentes; d’autre part parce que cette même existence qu’est la mienne est ouverte sur le futur par mes divers engagements qui, délibérés et volontaires, en tracent les perspectives où se dessine et s’affirme mon identité intellectuelle et morale (l’ipséité).

Or, le patient alzheimer commence par perdre la mémoire instantanée, celle-là même qui permet d’enregistrer le présent qui passe, de le conserver, pour le traduire en un apprentissage ou en une habitude. La force de l’habitude est double : acquise, elle rend opératoire le passé en en favorisant l’oubli; devenue spontanée et agissant sans qu’on y réfléchisse, elle soulage l’esprit et libère la pensée et la volonté pour des actions qui soient délibérées. Cet enrichissement permanent est le facteur même de la continuité du sujet dans le temps, se renforçant dans sa mêmeté et se projetant dam son ipséité. Or le patient alzheimer perd cette faculté ; s’il conserve des habitudes de vie, elles sont devenues stériles ; il peine à s'orienter dans l’espace et dans le temps (il cherche sa chambre, il ne lit plus l'heure), il va jusqu’à perdre ses attitudes et même ses réflexes corporels, et l’on sait que, si jamais il meurt d’alzheimer, il mourra sans doute de malnutrition à la suite d’une apraxie bucco-pharyngée. Mais il ne se projette pas davantage dans l’avenir : il est de moins en moins capable d’actions volontaires ou de sentiments actifs : il peut conserver une sensibilité à son environnement, mais a-t-il encore des désirs ? Ou il reste assis sur sa chaise ou il déambule ; ou il est immobile ou il se livre à des gestes répétitifs. En quelque sorte, il permane mais dans un présent qui ne fait que ceci : durer. Quant à sa manière d’être, nous l’avons observé, elle relève plus d’une typique de la maladie qu’elle ne trahit une identité singulière. Rien ne se passe vraiment. Comment alors donner sens à une histoire où il n’y a plus d'événement et où il n’y a plus de personnage ?


P. 228-231 :

Disons le dans les termes particulièrement éclairants de l’Essai sur l’entendement humain de Locke. Exister pour l’esprit, c’est percevoir les choses, c’est (en langage plus moderne) être présent au monde sur tel ou tel mode, perceptif, intellectuel, passionnel, volontaire, etc. Et nous sommes présents au monde d’abord par notre corps; nos perceptions sont d’abord sensibles. Mais tout acte de notre esprit est un acte de pensée et tout acte de pensée est un acte de conscience : nous ne pouvons être consciemment présents au monde sans être présents à nous-mêmes, fut-ce sur un mode non réflexif. Quelle que soit notre activité de conscience nous savons immédiatement que cet acte est tel et tel et qu’il est nôtre. Or notre rapport au monde ne cesse de se modifier et notre existence mentale est composée d’une suite d’événements mentaux (une suite d’idées, dans le langage de Locke) qui sont des pensées ou des volontés se rapportant aux choses du monde et se succédant les unes aux autres. Chacun de ces événement mentaux est un acte de conscience et, nous l’avons dit, comme la conscience ne peut être en acte qu’au présent, il y aurait dans mon esprit autant de consciences qu’il y a de perceptions ou de volontés s’y succédant, ce qui ne ferait pas de moi une personne. Le travail de la mémoire est donc indispensable. Et Locke de compléter sa définition : exister comme une personne, c’est percevoir les choses du monde, percevoir que l’on perçoit au moment où l’on perçoit et percevoir comme siennes ses précédentes perceptions. Je vois le seringat en fleur qui est dans mon jardin ; je suis conscient que je le perçois et je me souviens de l’avoir vu hier tandis que ses fleurs s’ouvraient. Notre conscience, nous le savons, est intermittente : nous dormons, nous sommes distraits, nous avons des périodes d'oubli plus ou moins importantes, et pour pouvoir porter notre attention sur un nouvel objet, il nous faut nous détacher de l’objet qui présentement nous occupe. La mémoire peut être deux choses : d’une part, ce mode de présence à un passé révolu qui accompagne toute conscience actuelle; d’autre part, le souvenir proprement dit qui est un acte de conscience parmi d’autres. Mais, dans les deux cas, la mémoire est attachée à la conscience et la conscience est toujours au présent. De même que, dans l’acte de perception, j’appréhende un objet présent et suis ainsi présent à moi-même au présent, de même, par la mémoire, tandis que je suis présent à moi-même, j’appréhende un objet passé auquel j’ai été présent en ayant été présent à moi-même. Il ne saurait y avoir de conscience inactuelle. La mémoire ne ranime pas une conscience passée dans laquelle je me téléporterais pour revivre une expérience passée. Vouloir revivre son enfance est un leurre : une pareille volonté est, de toute façon, l’acte de l’adulte que je suis présentement. Mais alors, comment acquérir la conscience d'être resté le même dans le temps et donc former la conscience de son identité personnelle? En effet, si toute conscience que j'ai est au présent, si j’ai autant de consciences différentes que j'ai de perceptions ou de volontés différentes, j’aurai autant de mémoires différentes attachées à mes consciences différentes. La mémoire ne paraît pas capable de triompher de la succession temporelle dans laquelle s’écoule mon existence mentale. La conscience, même accompagnée de mémoire, paraît prise au piège du présent.

Locke combat la solution substantialiste : on ne peut s’en rapporter à une âme-substance qui permanerait dans le temps et à la subsistance de laquelle je pourrais attribuer les différents moments de mon existence dans le temps, de manière à assurer mon identité personnelle. Il n’y a pas non plus d’en soi de la personne. Locke n’admettrait pas davantage qu’on aille placer dans je ne sais quel ciel réflexif ou transcendantal, par auto-constitution, un principe d’identité surplombant le temps et assurant la synthèse des vécus successifs. Nous n’avons que ceci : une suite dans le temps de perceptions ou de vécus (comme ou dit aujourd’hui) qui font événement dans l’esprit, mais qui sont des événements attachés à notre présence au monde par notre corps. chaque perception ou vécu s’accompagnant de conscience et chaque conscience s’accompagnant de mémoire. Que fait la mémoire ? Elle permet à la conscience qu’elle accompagne de s’étendre en arrière aux pensées et aux actions passées qu’elle tient pour siennes. Le propre de la conscience est de se savoir elle-même. De même que la conscience sait au présent qu’elle est elle-même dans sa pensée ou son action présente, de même elle sait au présent qu’elle est elle-même dans ses pensées ou ses actions passées aussi loin que sa mémoire s'étende actuellement. Autrement dit, son identité personnelle est bornée à cette sphère de vécus qu’elle réussit à s’approprier par la mémoire. En chaque acte présent la conscience se reconstitue son passé et se donne son avenir. Elle ne s’appréhende pas comme un principe continu, mais grâce à la mémoire elle ne cesse en acte de se reprendre. Mais il faut pour cela que la mémoire lui fournisse ce train d’idées qui résulte de son expérience du monde. En quelque sorte, la conscience ne cesse de se réactiver elle-même en renouvelant constamment le savoir de son Soi effectif, un Soi qui s’augmente au fil de l’existence. Ce n’est pas en réfléchissant sur moi-même que soudainement je me dédoublerais en tant que je présent et je passé (ou futur) pour mieux me ressaisir dans mon identité surmontant le temps ; mais c’est en appréhendant le « train de mes idées » c’est-à-dire la suite de mes vécus, événements, passions, perceptions, actions, etc., vécus qui sont miens et qui sont miens parce que, pour revenir à Condillac, je me sens dans mon corps.

C’est la mémoire, et non la conscience, qui manque au patient alzheimer. Il n’y a pas de raison de priver le monsieur distingué de cette présence à soi qui double la présence au monde : gardons-lui cette distance railleuse et malheureuse qu’il a à lui-même et qu’il entretient dans son soliloque. Mais son train d’idées est pauvre et lacunaire : son propos revient en boucle inlassablement. Cette conscience qu’il a actuellement de lui-même est rendue impuissante. Il ne peut l’enrichir de tout ce à quoi il a été présent, sinon par bribes détachées, de sorte que sa perception du temps est affaiblie, déstructurée, et de sorte que, actuellement, il n’est plus à même de se saisir dans son identité concrète. Et c’est ainsi toute sa conscience qui se défait : elle s’est arrêtée à l’acte présent, elle dure dans un état de veille inféconde, au mieux elle se répète compulsivement. Et pourquoi cela ? Osons la conclusion à laquelle porte tout ce raisonnement : il ne se sent plus dans son corps, il ne se sent plus dans le monde. Alzheimer est la faillite de l’incarnation. Le corps fait défaut à et l’âme se défait.

Comment reconnaître comme une personne celui ou celle qui n'est pas à même de se reconnaître comme une personne? Certes, j'ai le devoir d’un tel acte de reconnaissance, et je ferai comme si : je tente de dialoguer avec le monsieur distingué qui ne l’est plus, comme si nous étions en train de causer tranquillement. Certes je puis essayer d’enchaîner sur un continuum ces segments de conscience où il aura été présent. Mais ma reconnaissance sera elle-même fragmentée ou plutôt, à chaque visite, à chaque rencontre nouvelle, tout sera à reprendre. Sachant que je veux me garder de guetter sur ses agissements un autre train d’événements ou de propriétés qui fait bien une suite d’une remarquable continuité, une continuité substantielle, à savoir le train de la maladie où je n’appréhenderai jamais que l’identité clinique d’un patient atteint de dégénérescence.


P. 234-235 :
    Mais le mal est une chose inouïe, on a beau vouloir le nier ou le réparer, il est pire que ce qu’on imagine. Imaginez, imaginez une dégringolade qui n’a pas de fin, imaginez l’effroi de n’avoir plus de sol, imaginez dans cette chute le sentiment continué de se vider de soi-même à ventre ouvert. Irrémédiablement. Eh bien ! Le mal, c’est encore pire. Annie avait longtemps résisté avant de s'avouer vaincue. Une lutte au jour le jour, menée en secret, sans bruit ni fureur. Elle avait coutume, depuis longtemps, de renseigner quotidiennement son agenda de ses rendez-vous, de ses rencontres, de ses occupations ou de ses tâches, n’y consignant qu’allusivement ses pensées et ses sentiments. Une pratique judicieuse puisque les pensées et les sentiments n’habitent pas le temps de la même manière que les rendez-vous ou les occupations du jour. Car les pensées se perdent et les sentiments sont comme les nuages qui se déforment dans le ciel. Tantôt les sentiments à l'instar des pensées s'attardent dans la mémoire et nourrissent la réflexion, tantôt les pensées à l’instar des sentiments viennent embellir l'imagination. Mais sans faire date. C’est là toute l’erreur des journaux intimes que de vouloir les renfermer dans le calendrier. Mais un agenda n’est pas un journal intime : il enregistre sèchement le contenu du jour et ce qui est à prévoir pour le lendemain. Une manière habile de disposer du futur en l’écrivant noir sur blanc, on peut ainsi n’en être plus inquiet. Annie renseignait donc fidèlement son agenda. Mais, d’année en année, le cahier s'était noirci de détails infimes ou d’échéances inscrites au mépris de la chronologie. C’était comme si, perdant toute conscience intime du temps, elle n’avait eu d’autre ressource que de s’en rapporter au page à page de l’année en cours et de s’accrocher désespérément à un ordre chronologique progressivement gagné par le désordre de son esprit . Puis vint le moment où il ne lui suffit plus d’écrire mais où il lui fallut entourer en rouge ce qu’elle écrivait. Puis il lui fallut surligner en rouge ce qu’elle entourait en rouge. Puis vint le moment où elle n’écrivit plus les courses à faire mais le contenu du réfrigérateur, constamment revisité et plusieurs fois entouré du même rouge. Puis vint le moment où il lui fallut même entourer la date du jour. Puis vint le moment où il lui fallut écrire sous cette date : « c’est aujourd’hui » ou « c’est demain ». Puis vint le temps où, enfin vaincue, elle n’écrivit plus rien.

    En vérité, cela passe toute mesure. Ne plus pouvoir dire « c’est aujourd’hui », c’est ne plus pouvoir fixer l’instant auquel attacher son existence ; c’est proprement sentir son existence se dérober. Oublier son passé, soit ! Ne plus anticiper le futur, c'est une grande gêne, il faut appeler à l’aide. Mais n’être plus porté par le présent, s’abîmer dans le gouffre de l'instant, est-il pire défaillance ? Est-il pire scandale? Est-il pire injustice? Et quelle justice humaine osera prétendre apporter une réparation ? Et quel soin palliera une pareille détresse?