Maurice Audin et la guerre d'Algérie




DÉCLARATION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE SUR LA MORT DE MAURICE AUDIN


Au soir du 11 juin 1957, Maurice Audin, assistant de mathématiques à la Faculté d’Alger, militant du Parti communiste algérien (PCA), est arrêté à son domicile par des militaires. Après le déclenchement de la guerre par le Front de libération nationale (FLN), le PCA, qui soutient la lutte indépendantiste, est dissous et ses dirigeants sont activement recherchés. Maurice Audin fait partie de ceux qui les aident dans la clandestinité.

Tout le monde sait alors à Alger que les hommes et les femmes arrêtés dans ces circonstances ne reviennent pas toujours. Certains sont relâchés, d’autres sont internés, d’autres encore sont remis à la justice, mais nombre de familles perdent la trace d’un des leurs cette année-là dans la future capitale algérienne. Les « disparitions », qu’on déplore du reste de tous côtés pendant le conflit, se comptent bientôt par milliers.

Aussi, Josette Audin, restée seule avec trois jeunes enfants, retenue plusieurs jours dans son appartement, se démène dès qu’elle le peut pour tenter de savoir où son mari est détenu. Le commandement militaire lui livre alors ce qui allait rester pour des décennies la version officielle : son mari s’est évadé. La réponse est couramment faite aux familles en quête d’informations. La plainte pour enlèvement et séquestration qu’elle dépose alors, achoppe, comme d’autres, sur le silence ou le mensonge des témoins-clés qui font obstruction à l’enquête. Celle-ci est définitivement close en 1962 par un non-lieu, en raison des décrets d’amnistie pris à la fin de la guerre d’Algérie, qui ont mis fin à toute possibilité de poursuite.

Maurice Audin n’a jamais réapparu et les circonstances exactes de sa disparition demeurent floues. Le récit de l’évasion qui figure dans les comptes rendus et procès-verbaux officiels souffre de trop de contradictions et d’invraisemblances pour être crédible. Il s’agit manifestement d’une mise en scène visant à camoufler sa mort. Les éléments recueillis au cours de l’instruction de la plainte de Josette Audin ou auprès de témoins indiquent en revanche avec certitude qu’il a été torturé.

Plusieurs hypothèses ont été formulées sur la mort de Maurice Audin. L’historien Pierre Vidal-Naquet a défendu, sur la foi d’un témoignage, que l’officier de renseignements chargé d’interroger Maurice Audin l’avait lui-même tué. Paul Aussaresses, et d’autres, ont affirmé qu’un commando sous ses ordres avait exécuté le jeune mathématicien. Il est aussi possible qu’il soit décédé sous la torture.

Quoi qu’il en soit précisément, sa disparition a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement : le système appelé « arrestation-détention » à l’époque même, qui autorise les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout « suspect » dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire.

Ce système s’est institué sur un fondement légal : les pouvoirs spéciaux. Cette loi, votée par le Parlement en 1956, a donné carte blanche au Gouvernement pour rétablir l’ordre en Algérie. Elle a permis l’adoption d’un décret autorisant la délégation des pouvoirs de police à l’armée, qui a été mis en œuvre par arrêté préfectoral, d’abord à Alger, puis dans toute l’Algérie, en 1957.

Ce système a été le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture, que l’affaire Audin a mis en lumière. Certes, la torture n’a pas cessé d’être un crime au regard de la loi, mais elle s’est alors développée parce qu’elle restait impunie. Et elle restait impunie parce qu’elle était conçue comme une arme contre le FLN, qui avait lancé l’insurrection en 1954, mais aussi contre ceux qui étaient vus comme ses alliés, militants et partisans de l’indépendance ; une arme considérée comme légitime dans cette guerre-là, en dépit de son illégalité.

En échouant à prévenir et à punir le recours à la torture, les gouvernements successifs ont mis en péril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de l’ordre. En dernier ressort, pourtant, c’est à eux que revient la responsabilité d’assurer la sauvegarde des droits humains et, en premier lieu, l’intégrité physique de celles et de ceux qui sont détenus sous leur souveraineté.

Il importe que cette histoire soit connue, qu’elle soit regardée avec courage et lucidité.

Il en va de l’apaisement et de la sérénité de ceux qu’elle a meurtris, dont elle a bouleversé les destins, tant en Algérie qu’en France. Une reconnaissance ne guérira pas leurs maux. Il restera sans doute de l’irréparable en chacun mais une reconnaissance doit pouvoir, symboliquement, délester ceux qui ploient encore sous le poids de ce passé. C’est dans cet esprit, en tout cas, qu’elle est pensée et aujourd’hui formulée.

Il en va aussi de l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture, ne s’y sont pas livrés ou s’y sont soustraits, et qui, aujourd’hui comme hier, refusent d’être assimilés à ceux qui l’ont instituée et pratiquée.

Il en va de l’honneur de tous les militaires morts pour la France et plus généralement de tous ceux qui ont perdu la vie dans ce conflit.

Il en va enfin du devoir de vérité qui incombe à la République française, laquelle dans ce domaine comme dans d’autres, doit montrer la voie, car c’est par la vérité seule que la réconciliation est possible et il n’est pas de liberté, d’égalité et de fraternité sans exercice de vérité.

La République ne saurait, par conséquent, minimiser ni excuser les crimes et atrocités commis de part et d’autre durant ce conflit. La France en porte encore les cicatrices, parfois mal refermées.

Aussi le travail de mémoire ne s’achève-t-il pas avec cette déclaration. Cette reconnaissance vise notamment à encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires.

Une dérogation générale, dont les contours seront précisés par arrêtés ministériels après identification des sources disponibles, ouvrira à la libre consultation tous les fonds d’archives de l’Etat qui concernent ce sujet.

Enfin, ceux qui auraient des documents ou des témoignages à livrer sont appelés à se tourner vers les archives nationales pour participer à cet effort de vérité historique.

L’approfondissement de ce travail de vérité doit ouvrir la voie à une meilleure compréhension de notre passé, à une plus grande lucidité sur les blessures de notre histoire, et à une volonté nouvelle de réconciliation des mémoires et des peuples français et algérien.


Torture en Algérie, le geste historique de Macron
Cédric Pietralunga
Le Monde, 14 septembre 2018
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    La décision est historique et pourrait être à Emmanuel Macron ce que le Vél’d’Hiv fut à Jacques Chirac. Après plusieurs mois de réflexion, il a décidé de reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Maurice Audin, ce mathématicien communiste, militant de l’indépendance de l’Algérie, arrêté le 11 juin1957 en pleine bataille d’Alger, torturé par l’armée française et disparu sans laisser de traces.
«Le président de la République a (...) décidé qu’il était temps que la nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet, a annoncé l’Elysée, jeudi 13 septembre. Il reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile. » M. Macron devait se rendre jeudi à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), afin de rencontrer la veuve de l’universitaire, Josette Audin, aujourd’hui âgée de 87ans, et l’informer de sa décision.
Le geste était attendu depuis soixante et un ans par la famille du mathématicien devenu l’un des symboles des exactions de l’armée française en Algérie. François Hollande avait fait un premier pas, le 18 juin 2014, en reconnaissant que Maurice Audin ne s’était pas évadé, contrairement à la version officielle, et était mort en détention. Le président socialiste n’avait pas voulu aller plus loin. Quant à Nicolas Sarkozy, il n’avait pas même répondu à la lettre que Mme Audin lui avait adressée à l’Elysée en 2007.

Mais Emmanuel Macron ne s’arrête pas au cas Audin. Pour la première fois, il reconnaît officiellement que l’Etat français a failli en permettant le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie. «Si la mort [de M. Audin] est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué : le système “arrestation-détention”, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période », explique l’Elysée dans un communiqué.
En 1956, le Parlement français avait voté une loi donnant carte blanche au gouvernement pour rétablir l’ordre en Algérie. Celle-ci avait permis l’adoption d’un décret autorisant la délégation des pouvoirs de police à l’armée, le- quel décret avait été mis en œuvre en 1957 par arrêté préfectoral, d’abord à Alger, puis dans toute l’Algérie. C’est ce « système légalement institué qui a favorisé les disparitions et permis la torture à des fins politiques », estime l’Elysée.
Dans une lettre que M. Macron devait remettre en main propre, jeudi, à Mme Audin, le président écrit que « ce système [d’arrestation-détention] a été le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture, que l’affaire Audin a mis en lumière ». « En échouant à prévenir et à punir le recours à la torture, les gouvernements successifs ont mis en péril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de l’ordre», ajoute le chef de l’Etat, pour qui cette histoire doit être « regardée avec courage et lucidité ».
Selon son entourage, la conviction de M. Macron était faite de- puis longtemps sur cette affaire. «Il y a peu de cas où la version officielle est aussi éloignée de la vérité historique », estime un conseiller. Lors de la campagne présidentielle, il avait eu une première longue conversation avec Mme Audin, par l’intermédiaire du mathématicien Cédric Villani, proche des en- fants de Maurice Audin (deux sont mathématiciens), aujourd’hui député (LRM) de l’Essonne. Plusieurs membres de la famille Audin ont été reçus à l’Elysée en février et à nouveau le 10 septembre.
En reconnaissant la responsabilité de l’Etat, M. Macron répond aux attentes de nombreuses associations, qui réclamaient un tel geste depuis des décennies. Jeudi, Pierre Laurent, le secrétaire national du Parti communiste, a salué une « victoire historique de la vérité et de la justice ». « C’est un soulagement, un moment historique, l’accomplissement d’une démarche qui permet enfin à la France de regarder en face une partie de son histoire », se félicite Cédric Villani, qui préside également le jury du prix Maurice-Audin, décerné chaque année à deux mathématiciens, l’un français et l’autre algérien.
Mais le chef de l’Etat prend aussi le risque de raviver des plaies pas toujours refermées. Lors de la campagne, l’ex-ministre de l’économie avait déjà provoqué une vive polémique, en février 2017, en déclarant que « la colonisation est un crime contre l’humanité». Même si l’Elysée assure que les associations d’anciens combattants d’Algérie ont été associées à la réflexion sur le cas Audin, M. Macron s’attend à être critiqué par certaines d’entre elles, mais aussi par une partie de la classe politique, notamment l’extrême droite, qui abhorre toute idée de « repentance ».
Pour se prémunir, le chef de l’Etat prend soin de ne pas généraliser la pratique de la torture à l’ensemble de l’armée française. Dans sa lettre à Mme Audin, Emmanuel Macron évoque ainsi «l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture, ne s’y sont pas livrés ou s’y sont soustraits, et qui, aujourd’hui comme hier, refusent d’être assimilés à ceux qui l’ont instituée et pratiquée ». Il prend soin aussi de ne pas faire porter la faute seulement sur l’armée. Dans sa lettre, le président explique ainsi que « ce système s’est institué sur un fondement légal » et rappelle que c’est le Parlement qui a donné les pouvoirs spéciaux. Une façon d’inclure toute la République dans ce travail de mémoire.
De même, il a décidé, parallèlement à la reconnaissance des tortures et de la mort de Maurice Audin, d’ouvrir les archives de l’Etat relatives aux disparus d’Algérie. « Une dérogation générale, par arrêté ministériel, va être accordée pour que tout le monde, historiens, familles, associations, puisse consulter toutes les archives pour tous les disparus d’Algérie. On place cette question au centre », explique l’entourage de M. Macron.
Un moyen d’apaiser les souffrances, qu’elles soient françaises ou algériennes : on estime que plusieurs milliers de personnes, issues des deux camps, ont disparu
durant les « événements » d’Algérie, dont 500 soldats tricolores. Selon l’Elysée, le règlement de l’affaire Audin « doit être aussi un symbole qui déclenche quelque chose».  « Une reconnaissance ne guérira pas (...). Il restera sans doute de l’irréparable en chacun, mais une reconnaissance doit pouvoir, symboliquement, délester ceux qui ploient encore sous le poids de ce passé. C’est dans cet esprit, en tout cas, qu’elle est pensée et aujourd’hui formulée », plaide le chef de l’Etat.
De la même façon, il a décidé de lancer un appel à tous les témoins de l’époque ou à leurs descendants pour qu’ils participent à ce « travail de mémoire ». « Ceux qui auraient des documents ou des témoignages à livrer sont appelés à se tourner vers les Archives nationales pour participer à cet effort de vérité historique, écrit M. Macron dans sa lettre à Mme Audin. Il en va de l’apaisement et de la sérénité de ceux que [la guerre d’Algérie] a meurtris. »



Maurice Audin, un crime français
Marie-Béatrice Baudet
Le Monde, 14 septembre 2018

Au téléphone, la voix semble fragile, presque frêle, mais dès les premiers mots, on devine derrière ces sons étouffés une incroyable force d’âme. A 87ans, Josette Audin n’a rien perdu de sa détermination à faire connaître la vérité, « toute la vérité » sur la mort de son mari, Maurice Audin, torturé et assassiné à l’âge de 25ans par l’armée française pendant la bataille d’Alger, en 1957.Maurice était l’amour de sa vie, jamais elle ne s’est remariée. Entourée de sa fille aînée, Michèle, et de son fils Pierre, elle dit vivre aujourd’hui « un grand moment d’émotion » depuis la reconnaissance, jeudi 13 septembre, par Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État français dans la disparition de son époux. Mais heureuse, non, Josette Audin ne l’est pas, confie-t-elle. « Mon combat n’est pas fini. Comment Maurice a- t-il été tué ? Quels sont les noms de ses tortionnaires ? Qu’a-t-on fait de son corps ? Nous ne le savons toujours pas. Il faudrait que des gens parlent enfin... » Malgré les dizaines d’enquêtes menées, les nombreux livres publiés, les archives officielles déjà déclassifiées et le travail de plusieurs historiens, cette affaire reste, en effet, l’un des derniers secrets de la guerre d’Algérie.

Maurice Audin n’était pas un poseur de bombes. En 1957, le jeune et brillant mathématicien français qui prépare une thèse de doctorat à la Sorbonne enseigne à l’université des sciences d’Alger. Anticolonialiste, il milite avec sa femme Josette au Parti communiste algérien (PCA). N’ayant aucune responsabilité hiérarchique au sein de l’appareil politique, il ne vit pas dans la clandestinité comme beaucoup de ses camarades, traqués depuis la dissolution du PCA en 1955. Certes, il distribue des tracts, et il lui arrive aussi d’héberger des amis en cavale, mais il n’a jamais été mêlé à un attentat.

Le destin du couple et de ses trois enfants, Michèle, 3 ans, Louis, 18 mois, et Pierre, 1 mois, bascule le 11 juin1957, alors que la bataille d’Alger fait rage depuis janvier. Après avoir proclamé la loi martiale, le général Massu donne mission à ses parachutistes, devenus les maîtres incontestés de la ville, de rétablir l’ordre « par tous les moyens ».

Josette Audin n’a rien oublié de cette nuit du 11 juin. A 23 heures, une dizaine de bérets rouges tambourine à la porte de leur appartement. Des hommes du 1er régiment de chasseurs parachutistes (RCP) entrent avec fracas et arrêtent Maurice. Josette a juste le temps de l’apercevoir, descendant l’escalier, encadré par deux militaires. Et se souvient de ses dernières paroles : « Occupe-toi des enfants. » Elle ne devait plus jamais le revoir. La jeune femme a interdiction de sortir de son domicile et de téléphoner pendant quatre jours. L’appartement est surveillé.

Quand Henri Alleg, militant communiste et directeur du journal Alger républicain, le seul quotidien officiel de l’opposition, s’y présente le 12 juin pour avertir ses deux amis du PCA d’un probable coup de filet militaire, il est arrêté à son tour. L’intellectuel est le futur auteur de La Question, un document accablant sur la torture pratiquée par l’armée en Algérie, publié en 1958 mais immédiatement censuré.

Quand elle recouvre sa liberté de mouvement, Josette Audin interroge les autorités policières pour savoir où se trouve son mari. Sans succès. Le 22 juin, en lisant Le Journal d’Alger, elle découvre une mention de l’arrêté qui assigne à résidence Maurice Audin. Enfin une piste, se rassure-t-elle. Mais, le 1er juillet, coup de théâtre : l’armée l’informe que son mari a réussi à s’enfuir le 21 juin, lors de son transfert en Jeep d’un centre de détention à un autre. Le rapport officiel raconte l’évasion dans les moindres détails : la Jeep contrainte de ralentir, Maurice Audin qui en profite pour sauter du véhicule, les rafales tirées par les paras dans sa direction...

Malgré des recherches, il n’y a ni traces de sang, ni cadavre. Le jeune mathématicien s’est volatilisé dans la nuit, évaporé dans la na- ture. Les autorités civiles et militaires s’en tiennent à cette thèse, en dépit des invraisemblances qu’elle présente, à commencer par la plus évidente d’entre elles : si Maurice Audin avait réussi à s’échapper, comment peut-on imaginer qu’il ne reprenne jamais contact avec sa femme ? Dès le 4 juillet, a lieu le premier round d’une bataille judiciaire à rebondissements : Josette Audin porte plainte contre X pour homicide volontaire et se constitue partie civile. Ces démarches n’aboutiront jamais, notamment en raison des lois d’amnistie qui couvrent la guerre d’Algérie. La fable de l’évasion, un mensonge d’État, prévaudra jusqu’au 18 juin 2014. Ce jour-là, le président de la République, François Hollande, publie un communiqué officiel où il affirme : « M. Audin ne s’est pas évadé. Il est mort pendant sa détention. » D’après l’Elysée, divers documents le prouvent.

L’historien Pierre Vidal-Naquet a été le premier à contredire ouvertement l’armée dans un livre choc intitulé L’Affaire Audin, publié en 1958 aux Editions de Minuit. Sa version de l’histoire est alors bien différente de celle défendue par les autorités. Après son arrestation, Maurice Audin est directement conduit au centre d’interrogatoires d’El-Biar, sur les hauteurs d’Alger. Il y est torturé dès son arrivée.

Le témoignage du docteur Hadjadj, membre du PCA, également détenu à El-Biar, est une pièce maîtresse de l’ouvrage de Vidal-Naquet: «Dans la nuit du 11 au 12 juin, j’ai été mis en présence de Maurice Audin. Il était environ une heure du matin. (...) Audin était en slip, allongé sur une planche. Des pinces reliées par des fils électriques à une magnéto [une génératrice] étaient fixées à son oreille droite et à son pied gauche. (...) On m’a reconduit ensuite à l’infirmerie, et j’ai pendant longtemps entendu les cris de Maurice Audin, cris qui paraissaient étouffés par un bâillon. »

Henri Alleg, également questionné à El-Biar, va être, lui aussi, mis en présence d’Audin. Après une première séance de torture, Alleg tombe à genoux. L’un des bourreaux demande alors à ce qu’on amène le jeune mathématicien pour qu’il décrive à son ami journaliste ce qui l’attend. « Au- dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de Maurice qui me contemplait tandis que j’oscillais sur les genoux. “C’est dur, Henri”, me dit-il, et on le remmena. »

La thèse développée par l’historien décédé en 2006 est celle de la mort de Maurice Audin pendant une séance de torture trop violente. Mais que faire du cadavre si encombrant d’un intellectuel européen dont la femme ne lâchera jamais prise comme on le pressent à Paris et à Alger? Les militaires ont moins de soucis avec les prisonniers algériens dont ils se débarrassent sans vergogne. Le scénario de l’évasion est donc imaginé. Pas de corps, pas de crime.

En 1967, Robert Badinter, avocat du Comité Maurice Audin créé dix ans plus tôt par une centaine d’intellectuels – dont le mathématicien Laurent Schwartz et l’historienne Madeleine Rebérioux –, dévoile une nouvelle pièce du puzzle : un écrit de 1959 dans lequel Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger au moment des faits, affirme que Maurice Audin a été étranglé par un lieutenant parachutiste saisi d’une crise de fureur face au silence du supplicié. Le nom d’André Charbonnier, du 1er RCP, qui arrêta Maurice Audin et tortura Henri Alleg, est avancé. Cet officier décoré de la Légion d’honneur poursuivra sa carrière militaire après 1962. Grand invalide de guerre, il décède en 1995. Cinq ans plus tard, dans une tribune publiée dans Marianne, son fils Michel niera la responsabilité de son père. Ce dernier lui aurait confié avoir remis Maurice Audin, un prisonnier « trop sensible », à ses supérieurs et avoir dû, par la suite, « simuler une fausse évasion ».

En 2012, Nathalie Funès, journaliste au Nouvel Observateur, révèle un document inédit, écrit de la main du colonel Yves Godard, ancien commandant de la zone Alger-Sahel, qui affirme que Maurice Audin, confondu avec Henri Alleg, le véritable homme à abattre, aurait été poignardé par le sous-officier Gérard Garcet. Son cadavre aurait été enterré dans une fosse à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Une version confirmée au soir de sa vie par le général Paul Aussaresses, coordonnateur des services de renseignement pendant la bataille d’Alger.

Qui croire ? Combien de témoins directs de ces événements sont-ils encore en vie ? Ont-ils laissé à leurs enfants des documents ? La veuve du général Massu a confié en mai 2018 à L’Humanité détenir « au chaud » les archives de son époux, mais refuse catégoriquement de les rendre publiques. Josette Audin connaîtra-t-elle un jour la vérité sur la mort de son mari et pourra- t-elle en faire enfin le deuil? Depuis le 11 juin1957, elle a obstinément refusé de rendre deux livres de mathématiques qu’il avait empruntés à la bibliothèque de la faculté d’Alger. Sa manière à elle de signifier l’éternité de son absence.

 


Le président et le poison de la guerre d’Algérie
Françoise Fressoz

Qui se souvient de l’affaire Maurice Audin ? De la disparition de ce jeune mathématicien communiste arrêté le 11 juin 1957 à l’âge de 25 ans à Alger parce qu’il militait pour l’indépendance de l’Algérie ? A vrai dire, peu de monde hormis sa famille, l’armée, le parti communiste, des historiens, des militants de gauche et plus récemment le mathématicien Cédric Villani qui, devenu député macroniste, n’a pas hésité, en février, à tenir une conférence de presse pour réclamer « une parole forte au niveau de l’État».

L’affaire Maurice Audin n’aura jamais la portée symbolique de la rafle du Vél’ d’Hiv, ces 13 152 juifs arrêtés les 16 et 17 juillet1942 par 9 000 fonctionnaires français pour être parqués au Vélodrome d’Hiver de Paris avant d’être déportés vers les camps d’extermination nazis. Et pourtant la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître, au nom de la République française, que Maurice Audin est mort après avoir été torturé, les mots usités par le président pour affirmer que cette mort résulte « d’un système légalement institué » lors du vote, en 1956, des pouvoirs spéciaux donnant carte blanche au gouvernement et finalement à l’armée pour rétablir l’ordre en Algérie, sa volonté d’ouvrir toutes les archives sur les disparus de la guerre d’Algérie, son appel à témoins pour que la parole se libère sont faits pour frapper l’opinion.

Exactement comme avait frappé le discours de Jacques Chirac reconnaissant pour la première fois, en 1995, la responsabilité de la France dans la déportation et l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale. « Reconnaître les fautes du passé, ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité », avait plaidé l’ancien patron du RPR. C’était cinquante- trois ans après les faits, Jacques Chirac, qui n’avait pas été un acteur de la guerre, estimait que le pays avait suffisamment mûri pour accepter de mettre un terme à cette fiction, entretenue par le général de Gaulle puis par François Mitterrand, selon laquelle la République française n’était pas comptable des actes de Vichy.

M. Macron fait le même pari avec la guerre d’Algérie. Soixante et un ans ont passé depuis la mort de Maurice Audin, lui-même est né quinze ans après la fin de la guerre. S’il connaît son histoire par cœur, le chef de l’État n’est en rien comptable des heures sombres qui ont marqué la fin de la IVe République et l’avènement de la Ve. Il est suffisamment vierge pour ouvrir l’inventaire. Et il estime devoir le faire non seulement parce que la guerre d’Algérie a profondément fracturé les deux sociétés mais parce que la chape de plomb mise sur les scènes de torture impliquant l’armée française et, in fine l’État français, nourrit le ressentiment et empêche l’intégration des populations issues des anciennes colonies.

Avant d’être élu président, Emmanuel Macron avait poussé très loin la repentance en qualifiant, depuis Alger, la colonisation française de «crime contre l’humanité». Il lève un second tabou en faisant le pari que l’indignation prévisible de l’extrême droite et d’une partie de la droite n’occultera en rien sa volonté de favoriser l’apaisement par une relecture vigoureuse de l’histoire

 



« Cette déclaration laissera une trace ineffaçable »
Benjamin Stora 

Benjamin Stora, historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, est président du Musée national de l’histoire de l’immigration. Au sujet de Maurice Audin, il a été sollicité, comme d’autres historiens, par les services de l’Elysée.

Le président de la République, Emmanuel Macron, vient de déclarer que le mathématicien Maurice Audin, militant communiste en Algérie qui avait disparu en juin 1957, a été enlevé, séquestré, torturé, puis exécuté. Il a expliqué que cet acte avait été rendu possible par l’existence d’un système légalement institué : « Le système arrestation-détention, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période. »

La reconnaissance de l’assassinat de Maurice Audin par le plus haut responsable de l’Etat a été le combat, toute une vie durant, du grand historien Pierre Vidal-Naquet. Je pense à lui dans ce moment si particulier, ainsi qu’à la femme de Maurice Audin, Josette, à ses enfants ; aux animateurs du Comité Audin, comme Gérard Tronel ou François Nadiras. Et aussi aux milliers de militants, communistes, démocrates, socialistes; aux journaux et aux revues qui n’ont cessé d’interroger les autorités politiques et de faire reconnaître cette disparition (Le Monde, L’Humanité, L’Obs, Esprit, Les Temps modernes). L’affaire Audin a été le marqueur essentiel de toute une génération entrée en politique pendant la guerre d’Algérie.

Arrivons-nous, enfin, à sortir de l’amnésie, à propos de cette guerre longtemps jamais nommée ? Dans mon livre La Gangrène et l’oubli, publié en 1991 (La Découverte), j’avais tenté de montrer comment ce conflit ne se finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs, parce que, de part et d’autre de la Méditerranée, il n’avait pas été suffisamment nommé, montré, assumé. Et en quoi la reconnaissance des crimes commis pendant la guerre d’Algérie était une condition essentielle pour aller vers une mémoire plus apaisée.

On sait que vivre dans le déni expose à des retours de mémoires dangereuses, cruelles. Et il s’est tissé autour du divorce franco-algérien, le plus tragique de l’époque de la décolonisation, des refoulements, des volontés d’oubli, causes d’innombrables malentendus. Il faut donc aller vers plus de vérités. Des pas ont été accomplis, comme le vote à l’Assemblée en 1999, de la reconnaissance d’une « guerre » qui avait eu lieu en Algérie. Ou la reconnaissance, en 2005, sous Jacques Chirac, des massacres commis à Sétif et Guelma en 1945. Aussi le discours prononcé par François Hollande en décembre 2012 sur la « férocité » du système colonial.

Cette déclaration d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la grande tradition des décisions de reconnaissance historique (comme, dans un autre registre et une autre proportion, le discours le Jacques Chirac sur le Vél’ d’Hiv). Elle va plus loin que les précédentes prises de position et marque un seuil sur lequel il sera difficile de revenir. Car la déclaration sur l’affaire Audin nous parle d’un système établi à la faveur des « pouvoirs spéciaux », qui a limité la liberté d’expression, légitimé des centres de rétention administrative, mis en place des « zones interdites » où l’on pouvait tirer sans sommation sur un civil aperçu. Ce vote de mars 1956 par les députés de la gauche de l’époque a envoyé tous les jeunes du contingent en Algérie.

Cette prise de position du président nous renvoie aussi à la question des disparus de la guerre. Le corps de Maurice Audin n’a jamais été retrouvé. Comme ceux de milliers d’Algériens pendant la bataille d’Alger, ou d’Européens à Oran dans l’été 1962. Comment faire son deuil de cette guerre si l’on n’évoque pas le sort des personnes qui n’ont été jamais enterrées ? Et qui continuent d’errer, comme des fantômes, dans les consciences.  Sortir de l’effacement permet de s’approcher de la réalité, de la réconciliation.

Bien sûr, cette déclaration fera pousser des cris, dans la droite extrême, de ceux qui diront qu’il s’agit là de « repentance », et qu’il ne faut pas évoquer la face d’ombre du passé français. Un temps, la polémique occupera les écrans et les esprits. Mais pour l’immense masse de ceux qui ont vécu le temps de la colonisation, elle laissera une trace ineffaçable. Et elle encouragera ceux qui se battent en Algérie pour aller vers la compréhension de leur passé, avec la reconnaissance des aspects tragiques de la guerre d’indépendance.

Dans la gauche radicale, il sera question de « posture politicienne », sans voir que cette déclaration participe du travail qui aide à sortir de ce dilemme entre trop plein et absence de mémoire (souvent falsifiée). Cette déclaration du président n’est pas un verdict définitif à propos de la guerre d’Algérie. Elle dit des faits, déjà établis par les historiens ; maintient ouverte la porte des controverses citoyennes pour sortir de la rumination du passé et des blessures mémorielles ; encourage les acteurs et témoins à parler de leurs souffrances (en particulier les anciens appelés d’Algérie). Elle recrée les outils d’un travail de mémoire jamais clos, en soulignant aussi la nécessaire ouverture, des deux côtés de la Méditerranée, des archives de la guerre d’Algérie.

 


« Il ne sera plus possible de nier le caractère systématique
de la torture enAlgérie»
Raphaëlle Branche

Pour l’historienne Raphaëlle Branche, la reconnaissance par l’État de sa responsabilité dans la mort de Maurice Audin et dans les exactions commises par l’armée prend acte de ce que la recherche a établi depuis longtemps.

Entretien

Emmanuel Macron a reconnu « au nom de la République française », jeudi 13 septembre, la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, jeune mathématicien militant de l’indépendance de l’Algérie, arrêté en juin 1957 à Alger, torturé par l’armée française et disparu sans laisser de traces. Au-delà d’un cas individuel, il s’agit de la reconnaissance que la torture fut un élément indispensable du dispositif répressif mis en place en Algérie, rappelle l’historienne Raphaëlle Branche, spécialiste de l’étude des violences en situation coloniale, et plus particulièrement de la guerre d’Algérie.

 

En quoi cette reconnaissancede la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de Maurice Audin est-elle un événement ?

Pour la première fois, la République assume que, pendant la guerre d’Algérie, des militaires français, qui accomplissaient leur devoir, ont pu se rendre coupables de ce qu’il faut bien appeler des crimes de guerre. Cette reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la torture, la mort puis la disparition du corps d’un homme désarmé, arrêté parce qu’il était soupçonné d’appartenir à un mouvement clandestin opposé au maintien de l’Algérie française, marque un changement radical dans la position officielle de la France.

Cette reconnaissance inédite porte sur un cas individuel...

Le cas de Maurice Audin a été, dès la guerre, porté par les militants engagés dans la dénonciation des violations du droit dont se rendaient coupables les forces de l’ordre. Grâce au comité qui s’est formé autour de son nom et au travail inlassable de Pierre Vidal-Naquet qui écrivit alors son premier grand livre contre le mensonge et la négation de la vérité [L’Affaire Audin, éditions de Minuit, 1958], Maurice Audin n’est pas qu’un cas individuel. Bien sûr, il y a une histoire individuelle, et je pense avec beaucoup d’émotion à Pierre Vidal-Naquet ou à Laurent Schwartz, à d’autres encore, qui ne pourront pas voir l’aboutissement ici de leur travail pour que la vérité historique soit enfin assumée politiquement. Car l’enjeu dépasse très largement le cas individuel, comme l’affirme la déclaration du président de la République.

Doit-on entendre une reconnaissance officielle de l’usage de la torture par une partie de l’armée française ?

En se démarquant des propos de ses prédécesseurs qui n’avaient reconnu que des actes minoritaires et déviants, Emmanuel Macron reconnaît que la torture fut un élément indispensable du dispositif répressif que l’armée française mit en place dès le début de la guerre. Il ne sera plus possible désormais de nier son caractère systématique : elle appartenait à l’arsenal disponible pour les militaires chargés de mener une guerre aux formes inédites, dans une population qu’ils connaissaient mal.

Le président de la République prend acte de ce que la recherche historique a établi depuis longtemps maintenant : en dépit de son caractère illégal, la torture a été massivement pratiquée en Algérie et a même été le cœur du système répressif imaginé pour gagner la guerre. Au-delà des personnes arrêtées et soumises à ces violences, la cible essentielle de la torture était la population civile.

C’est sur elle que reposait in fine la victoire puisque, pour la France, il ne s’agissait pas de se battre pour conquérir une terre, mais pour maintenir une Algérie française avec les Algériens. Au sein des actions qui furent déployées en leur direction, il y eut, d’une part, celles qui visaient à réformer l’Algérie française (plus d’investissements en direction des Algériens) et, d’autre part, celles qui visaient à désolidariser les Algériens des partisans de l’indépendance, parmi lesquelles la torture.

Emmanuel Macron aurait pu s’en tenir au cas de Maurice Audin, militant communiste, universitaire, citoyen de plein droit. Il aurait pu passer sous silence que, si cet homme pouvait être le symbole des victimes de la torture pendant la guerre d’Algérie, dont toutes ces caractéristiques le distinguaient, c’est parce que cette violence avait été ordonnée et accomplie dans le cadre d’une lutte beaucoup plus large, à laquelle toutes les victimes appartenaient. Cette lutte s’embarrassait peu de distinguer les suspects des coupables ou les arrestations des exécutions extrajudiciaires. En reconnaissant la vérité sur la mort de Maurice Audin, il reconnaît la vérité sur le système répressif mis en place à l’époque et continué sous la Ve République, notre République.

Considérez-vous que cette reconnaissance est aussi importante que celle de Jacques Chirac, en 1995, portant sur la responsabilité de l’État dans la déportation et l’extermination des juifs lors de la seconde guerre mondiale ?

Comme la déclaration de juillet 1995, il y aura un avant et un après la déclaration de septembre 2018. Plus de cinquante-cinq ans après la fin de la guerre, l’État français reconnaît qu’il a été responsable du fait que des hommes aient pu bafouer non seulement les droits de l’homme, mais l’ensemble des règlements et codes auxquels la France prétendait se tenir. Il reconnaît que c’est sur ordre que ces crimes ont été commis. Non seulement sur ordres individuels, mais ultimement sur ordres politiques, car toutes ces violences illégales furent couvertes, camouflées voire légalisées. A la fin de la guerre, une amnistie assura à tous les membres des forces de l’ordre un oubli définitif de leurs actions. Par cet acte, le président Macron ne revient bien sûr pas sur l’amnistie, mais il revient sur ce qui pouvait, à l’époque, avoir paru la justifier: la nécessité d’oublier. Bien au contraire, il affirme la nécessité de reconnaître et dès lors de savoir et d’affronter la vérité.

Est-ce que cela va dans le sensd’un apaisement dans la guerre de mémoire entre la France et l’Algérie ?

Je ne crois pas qu’il existe une guerre de mémoire entre deux pays. En revanche, il y avait un mensonge, et ce mensonge-là a disparu. Les Algériens n’ignorent rien de la réalité du caractère massif de la torture pendant la guerre d’indépendance, des exécutions sommaires, des tortures et des autres violences illégales accomplies par les forces de l’ordre françaises. Cette déclaration ne leur apprendra rien. En revanche, elle leur dira qu’en France aussi les discours officiels sur le passé peuvent changer. Cette reconnaissance était attendue par beaucoup. Elle n’est pas dans l’excès : elle dit ce qui a été; elle est au plus près de ce que la recherche scientifique a établi pour l’heure. Le partage d’une exigence de vérité est ce que je souhaite, pour ma part, entre les deux pays.

Quel sens politique donnez-vous à cette déclaration ?

En reconnaissant que des crimes ont été accomplis par des militaires français pendant la guerre, Emmanuel Macron ne peut oublier l’histoire coloniale plus que centenaire. Il y a là un engagement présidentiel face à ce passé qui semble s’inscrire dans une certaine continuité, motivée sans doute aussi par le désir de renforcer les liens entre la France et l’Algérie. Le président ne peut oublier non plus l’armée française. Dans les « OPEX » [opérations militaires extérieures], la distinction entre civils et ennemis armés n’est pas aisée. On a pu être tenté de s’inspirer des méthodes utilisées pendant la guerre d’Algérie. Par cette déclaration qui assume certaines des taches les plus sombres de l’histoire récente de l’armée française, le président veut sans doute indiquer aussi que l’armée dont il parle n’a plus rien à voir avec les militaires français d’aujourd’hui. Pas plus qu’il ne se reconnaît, j’imagine, dans les hommes politiques qui ont, à l’époque, recommandé ou accepté de gagner la guerre par tous les moyens.

 

Propos recueillis par Christine Rousseau





 « La reconnaissance des responsabilités de l’Etat, enfin ! »
Sylvie Thénaut


Enfin une reconnaissance des responsabilités de l’État dans la disparition de Maurice Audin. Après soixante et un ans d’un combat âprement, inlassablement mené par Josette Audin, un combat qui force l’admiration, pour savoir ce qui est arrivé à son mari après son arrestation, en juin 1957, par des militaires français, à leur domicile, à Alger. Aussi cette reconnaissance, après si longtemps, c’est une libération – et d’abord pour Josette Audin et ses enfants. Non pas qu’ils soient libérés de la question de savoir dans quelles circonstances leur mari et père est mort, entre les mains des militaires qui le détenaient, l’interrogeaient, le torturaient ; peut-être même a-t-il été exécuté par un commando venu l’assassiner. Si la question les taraudait, elle continuera tant que l’enquête commencée pendant la guerre elle-même n’aura pas abouti.

Que la vérité reste à établir n’empêche pas l’essentiel : Maurice Audin est mort du fait de militaires agissant dans un cadre d’exception qui, en tant que dispositif légal, implique les autorités politiques. Aussi, de l’armée à Alger, la chaîne des responsabilités remonte à Paris. La généralisation est logique, obligatoire.

« Enfin ! » aurait certainement dit Pierre Vidal-Naquet, à qui il faut rendre hommage en tant que pilier du Comité Maurice Audin qui, en France métropolitaine, a pris le relais du combat de Josette Audin dès 1957. Ici, la reconnaissance libère la société française du conflit qui l’a animée, en interne. Elle y met un terme non par un consensus impossible à construire – les positions entre partisans de l’indépendance et de l’Algérie française ont été irréductibles. Mais avec la distance que permettent les décennies qui se sont écoulées depuis, la reconnaissance des responsabilités de l’État dans la disparition de Maurice Audin fait un choix au nom des valeurs qui sont celles de la nation française depuis la Révolution et qui figurent en tête de la Constitution, au frontispice des bâtiments officiels. La reconnaissance se place au-dessus de la mêlée.

Autre conséquence et non des moindres de cette généralisation possible à partir du cas de Maurice Audin : la reconnaissance des responsabilités de l’État pose la question, en regard, des responsabilités individuelles dans ces tortures et disparitions. Il est sûr qu’une élucidation des circonstances de la mort de Maurice Audin permettrait de nommer un ou des individus coupables de l’avoir tué d’une manière ou d’une autre. En l’absence de poursuite pénale – l’amnistie de 1962 les en protège –, il resterait à chacun d’entre eux de procéder à son examen de conscience.

Il n’en demeure pas moins que prendre la mesure d’un système de répression et lui faire endosser les responsabilités qui lui incombent revient à soulager ceux qui, aujourd’hui, s’interrogent : pourquoi y avoir participé ? pourquoi ne pas avoir désobéi ? Tout peut être invoqué : la jeunesse, l’ignorance, la faiblesse de caractère, la pression du groupe, la folie passagère après la mort d’un copain, le défoulement facilité par l’alcool, l’obéissance à laquelle contraignent la hiérarchie, la discipline, la peur des sanctions...

En dépit d’une historiographie riche sur le sujet, les mécanismes de l’opposition radicale à l’autorité restent énigmatiques et de fait, dans toute guerre, ceux qui s’insurgent au nom de leurs idéaux ou de la morale, ne constituent toujours qu’une très étroite minorité. Alors si une reconnaissance peut entraîner des retours sur soi toujours douloureux – car elle est l’occasion de se replonger dans un passé qu’on a pu préférer taire et enfouir –, elle peut aussi aider ceux que cette histoire hante encore à mieux l’affronter.

Tardive, cette reconnaissance l’est certainement, mais celui qui aujourd’hui la prononce n’en porte pas la faute. Unilatérale aussi, pourra-t-on regretter, mais après tout, chaque société, chaque nation a le droit – le devoir ? – de faire son propre inventaire historique. La guerre d’indépendance algérienne et son cortège de violences sont partie intégrante de l’histoire de France. Elle est la guerre de décolonisation qui a le plus massivement bouleversé la société française, concernée en profondeur par l’envoi du contingent.

Aux anciens combattants s’ajoutent les Français d’Algérie, les harkis, les immigrés venus d’Algérie et, pour tous, leurs descendants. Aussi cette guerre recèle des enjeux internes à la société française qui, à force d’être niés ou négligés, produisent des effets de pourrissement. Elle est exploitable à l’extrême droite, qui campe encore sur la nostalgie de la colonisation. Aussi ce passé colonial a sans nul doute contribué à configurer ce qu’est aujourd’hui encore le racisme anti-maghrébin.

«La dilution des responsabilités ne les fait pas pour autant disparaître, écrivait Pierre Vidal-Naquet, non pour obtenir le “châtiment des coupables” mais pour pouvoir regarder la vérité en face, et peut-être, en effet, “liquider” le passé. » Avec la reconnaissance, enfin, l’apaisement ?