MAUPASSANT
L'AUBERGE

1er septembre 1886


 

    Pareille ˆ toutes les h™telleries de bois plantŽes dans les Hautes-Alpes, au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.

    Pendant six mois elle reste ouverte, habitŽe par la famille de Jean Hauser; puis, ds que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant impraticable la descente sur Lo‘che, les femmes, le pre et les trois fils s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam, le gros chien de montagne.

    Les deux hommes et la bte demeurent jusqu'au printemps dans cette prison de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du Balmhorn, entourŽs de sommets p‰les et luisants, enfermŽs, bloquŽs, ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, Žtreint, Žcrase la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fentres et mure la porte.

    C'Žtait le jour o la famille Hauser allait retourner ˆ Lo‘che, l'hiver approchant et la descente devenant pŽrilleuse.

    Trois mulets partirent en avant, chargŽs de hardes et de bagages et conduits par les trois fils. Puis la mre, Jeanne Hauser et sa fille Louise montrent sur un quatrime mulet, et se mirent en route ˆ leur tour.

    Le pre les suivait accompagnŽ des deux gardiens qui devaient escorter la famille jusqu'au sommet de la descente.

    Ils contournrent d'abord le petit lac, gelŽ maintenant au fond du grand trou de rochers qui s'Žtend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon clair comme un drap et dominŽ de tous c™tŽs par des sommets de neige.

    Une averse de soleil tombait sur ce dŽsert blanc Žclatant et glacŽ, l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait dans cet ocŽan des monts; aucun mouvement dans cette solitude dŽmesurŽe; aucun bruit n'en troublait le profond silence.

    Peu ˆ peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand Suisse aux longues jambes, laissa derrire lui le pre Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre le mulet qui portait les deux femmes.

    La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un Ïil triste. C'Žtait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux p‰les paraissaient dŽcolorŽs par les longs sŽjours au milieu des glaces.

    Quand il eut rejoint la bte qui la portait, il posa la main sur la croupe et ralentit le pas. La mre Hauser se mit ˆ lui parler, ŽnumŽrant avec des dŽtails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'Žtait la premire fois qu'il restait lˆ-haut, tandis que le vieux Hari avait dŽjˆ quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.

    Ulrich Kunsi Žcoutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans cesse la jeune fille. De temps en temps il rŽpondait: "Oui, madame Hauser." Mais sa pensŽe semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.

    Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gelŽe s'Žtendait, toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers noirs dressŽs ˆ pic auprs des Žnormes moraines du glacier de Loemmern que dominait le Wildstrubel.

    Comme ils approchaient du col de la Gemmi, o commence la descente sur Lo‘che, ils dŽcouvrirent tout ˆ coup l'immense horizon des Alpes du Valais dont les sŽparait la profonde et large vallŽe du Rh™ne.

    C'Žtait, au loin, un peuple de sommets blancs, inŽgaux, ŽcrasŽs ou pointus et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse coquette.

    Puis, au-dessous d'eux, dans un trou dŽmesurŽ, au fond d'un ab”me effrayant, ils aperurent Lo‘che, dont les maisons semblaient des grains de sable jetŽs dans cette crevasse Žnorme que finit et que ferme la Gemmi, et qui s'ouvre, lˆ-bas, sur le Rh™ne.

    Le mulet s'arrta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne droite, jusqu'ˆ ce petit village presque invisible, ˆ son pied. Les femmes sautrent dans la neige.

    Les deux vieux les avaient rejoints.

    - Allons, dit le pre Hauser, adieu et bon courage, ˆ l'an prochain, les amis.

    Le pre Hari rŽpŽta: "A l'an prochain."

    Ils s'embrassrent. Puis Mme Hauser, ˆ son tour, tendit ses joues et la jeune fille en fit autant. Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise: "N'oubliez point ceux d'en haut." Elle rŽpondit "non", si bas qu'il devina sans l'entendre.

    - Allons, adieu, rŽpŽta Jean Hauser, et bonne santŽ.

    Et, passant devant les femmes, il commena ˆ descendre.

    Ils disparurent bient™t tous les trois au premier dŽtour du chemin. Et les deux hommes s'en retournrent vers l'auberge de Schwarenbach. Ils allaient lentement, c™te ˆ c™te, sans parler. C'Žtait fini, ils resteraient seuls face ˆ face, quatre ou cinq mois.

    Puis Gaspard Hari se mit ˆ raconter sa vie de l'autre hiver. Il Žtait demeurŽ avec Michel Canol, trop ‰gŽ maintenant pour recommencer; car un accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'Žtaient pas ennuyŽs, d'ailleurs; le tout Žtait d'en prendre son parti ds le premier jour; et on finissait par se crŽer des distractions, des jeux, beaucoup de passe-temps.

    Ulrich Kunsi l'Žcoutait, les yeux baissŽs, suivant en pensŽe ceux qui descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.

    Bient™t ils aperurent l'auberge, ˆ peine visible, si petite, un point noir au pied de la monstrueuse vague de neige.

    Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisŽ, se mit ˆ gambader autour d'eux.

    - Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme maintenant, il faut prŽparer le d”ner, tu vas Žplucher les pommes de terre.

    Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencrent ˆ tremper la soupe.

    La matinŽe du lendemain sembla longue ˆ Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et crachait dans l'‰tre, tandis que le jeune homme regardait par la fentre l'Žclatante montagne en face de la maison.

    Il sortit dans l'aprs-midi, et refaisant le trajet de la veille, il cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait portŽ les deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre au bord de l'ab”me, et regarda Lo‘che.

    Le village dans son puits de rocher n'Žtait pas encore noyŽ sous la neige, bien qu'elle v”nt tout prs de lui, arrtŽe net par les forts de sapins qui protŽgeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de lˆ-haut, ˆ des pavŽs, dans une prairie.

    La petite Hauser Žtait lˆ, maintenant, dans une de ces demeures grises. Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer sŽparŽment. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait encore!

    Mais le soleil avait disparu derrire la grande cime de Wildstrubel; et le jeune homme rentra. Le pre Hari fumait. En voyant revenir son compagnon, il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de l'autre des deux c™tŽs de la table.

    Ils jourent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant soupŽ, ils se couchrent.

    Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses aprs-midi ˆ guetter les aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacŽs, tandis que Ulrich retournait rŽgulirement au col de la Gemmi pour contempler le village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dŽs, aux dominos, gagnaient et perdaient de petits objets pour intŽresser leur partie.

    Un matin, Hari, levŽ le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant, profond et lŽger, d'Žcume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait peu ˆ peu sous un Žpais et sourd matelas de mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dŽgager la porte et les fentres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'Žlever sur cette poudre de glace que douze heures de gelŽe avaient rendue plus dure que le granit des moraines.

    Alors, ils vŽcurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus gure en dehors de leur demeure. Ils s'Žtaient partagŽ les besognes qu'ils accomplissaient rŽgulirement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propretŽ. C'Žtait lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine et entretenait le feu. Leurs ouvrages, rŽguliers et monotones, Žtaient interrompus par de longues parties de cartes ou de dŽs. Jamais ils ne se querellaient, Žtant tous deux calmes et placides. Jamais mme ils n'avaient d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient fait provision de rŽsignation pour cet hivernage sur les sommets.

    Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait ˆ la recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'Žtait alors fte dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fra”che.

    Un matin, il partit ainsi. Le thermomtre du dehors marquait dix-huit au-dessous de glace. Le soleil n'Žtant pas encore levŽ, le chasseur espŽrait surprendre les btes aux abords du Wildstrubel.

    Ulrich, demeurŽ seul, resta couchŽ jusqu'ˆ dix heures. Il Žtait d'un naturel dormeur; mais il n'ežt point osŽ s'abandonner ainsi ˆ son penchant en prŽsence du vieux guide toujours ardent et matinal.

    Il dŽjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuit ˆ dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayŽ mme de la solitude et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme on l'est par le dŽsir d'une habitude invincible.

    Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer ˆ quatre heures.

    La neige avait nivelŽ toute la profonde vallŽe, comblant les crevasses, effaant les deux lacs, capitonnant les rochers, ne faisant plus, entre les sommets immenses, qu'une immense cuve blanche rŽgulire, aveuglante et glacŽe.

    Depuis trois semaines, Ulrich n'Žtait plus revenu au bord de l'ab”me d'o il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes qui conduisaient ˆ Wildstrubel. Lo‘che maintenant Žtait aussi sous la neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus gure, ensevelies sous ce manteau p‰le.

    Puis, tournant ˆ droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son pas allongŽ de montagnard, en frappant de son b‰ton ferrŽ la neige aussi dure que la pierre. Et il cherchait avec son Ïil perant le petit point noir et mouvant, au loin, sur cette nappe dŽmesurŽe.

    Quand il fut au bord du glacier, il s'arrta, se demandant si le vieux avait bien pris ce chemin; puis il se mit ˆ longer les moraines d'un pas plus rapide et plus inquiet.

    Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelŽ courait par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant, prolongŽ. La voix s'envola dans le silence de mort o dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles et profondes d'Žcume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la mer; puis elle s'Žteignit et rien ne lui rŽpondit.

    Il se mit ˆ marcher. Le soleil s'Žtait enfoncŽ, lˆ-bas, derrire les cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de la vallŽe devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout ˆ coup. Il lui sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arrter et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un tre immobile et glacŽ. Et il se mit ˆ courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, Žtait rentrŽ pendant son absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec un chamois mort ˆ ses pieds.

    Bient™t il aperut l'auberge. Aucune fumŽe n'en sortait. Ulrich courut plus vite, ouvrit la porte. Sam s'Žlana pour le fter, mais Gaspard Hari n'Žtait point revenu.

    EffarŽ, Kunsi tournait sur lui-mme, comme s'il se fžt attendu ˆ dŽcouvrir son compagnon cachŽ dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe, espŽrant toujours voir revenir le vieillard.

    De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La nuit Žtait tombŽe, la nuit blafarde des montagnes, la nuit p‰le, la nuit livide qu'Žclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prt ˆ tomber derrire les sommets.

    Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les mains en rvant aux accidents possibles.

    Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait Žtendu dans la neige, saisi, raidi par le froid, l'‰me en dŽtresse, criant, perdu, criant peut-tre au secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.

    Mais o? La montagne Žtait si vaste, si rude, si pŽrilleuse aux environs, surtout en cette saison, qu'il aurait fallu tre dix ou vingt guides et marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en cette immensitŽ.

    Ulrich Kunsi, cependant, se rŽsolut ˆ partir avec Sam si Gaspard Hari n'Žtait point revenu entre minuit et une heure du matin.

    Et il fit ses prŽparatifs.

    Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vŽrifia l'Žtat de son b‰ton ferrŽ et de la hachette qui sert ˆ tailler des degrŽs dans la glace. Puis il attendit. Le feu bržlait dans la cheminŽe; le gros chien ronflait sous la clartŽ de la flamme; l'horloge battait comme un cÏur ses coups rŽguliers dans sa gaine de bois sonore.

    Il attendait, l'oreille ŽveillŽe aux bruits lointains, frissonnant quand le vent lŽger fr™lait le toit et les murs.

    Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frŽmissant et apeurŽ, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du cafŽ bien chaud avant de se mettre en route.

    Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, rŽveilla Sam, ouvrit la porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures, il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la glace, avanant toujours et parfois halant, au bout de sa corde, le chien restŽ en bas d'un escarpement trop rapide. Il Žtait six heures environ, quand il atteignit un des sommets o le vieux Gaspard venait souvent ˆ la recherche des chamois.

    Et il attendit que le jour se lev‰t.

    Le ciel p‰lissait sur sa tte; et soudain une lueur bizarre, nŽe on ne sait d'o, Žclaira brusquement l'immense ocŽan des cimes p‰les qui s'Žtendaient ˆ cent lieues autour de lui. On ežt dit que cette clartŽ vague sortait de la neige elle-mme pour se rŽpandre dans l'espace. Peu ˆ peu les sommets lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair, et le soleil rouge apparut derrire les lourds gŽants des Alpes bernoises.

    Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbŽ, Žpiant des traces, disant au chien: "Cherche, mon gros, cherche."

    Il redescendait la montagne ˆ prŽsent, fouillant de l'Ïil les gouffres, et parfois appelant, jetant un cri prolongŽ, mort bien vite dans l'immensitŽ muette. Alors, il collait ˆ terre l'oreille, pour Žcouter; il croyait distinguer une voix, se mettait ˆ courir, appelait de nouveau, n'entendait plus rien et s'asseyait ŽpuisŽ, dŽsespŽrŽ. Vers midi, il dŽjeuna et fit manger Sam, aussi las que lui-mme. Puis il recommena ses recherches.

    Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomtres de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et trop fatiguŽ pour se tra”ner plus longtemps, il creusa un trou dans la neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait apportŽe. Et ils se couchrent l'un contre l'autre, l'homme et la bte, chauffant leurs corps l'un ˆ l'autre et gelŽs jusqu'aux moelles cependant.

    Ulrich ne dormit gure, l'esprit hantŽ de visions, les membres secouŽs de frissons.

    Le jour allait para”tre quand il se releva. Ses jambes Žtaient raides, comme des barres de fer, son ‰me faible ˆ le faire crier d'angoisse, son cÏur palpitant ˆ le laisser choir d'Žmotion ds qu'il croyait entendre un bruit quelconque.

    Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et l'Žpouvante de cette mort, fouettant son Žnergie, rŽveilla sa vigueur.

    Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.

    Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'aprs-midi. La maison Žtait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit, tellement abruti qu'il ne pensait plus ˆ rien.

    Il dormit longtemps, trs longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, une voix, un cri, un nom: "Ulrich", secoua son engourdissement profond et le fit se dresser. Avait-il rvŽ? Etait-ce un de ces appels bizarres qui traversent les rves des ‰mes inquites? Non, il l'entendait encore, ce cri vibrant, entrŽ dans son oreille et restŽ dans sa chair jusqu'au bout de ses doigts nerveux. Certes, on avait criŽ; on avait appelŽ: "Ulrich!" Quelqu'un Žtait lˆ, prs de la maison. Il n'en pouvait douter.

    Il ouvrit donc la porte et hurla: "C'est toi, Gaspard!" de toute la puissance de sa gorge.

    Rien ne rŽpondit; aucun son, aucun murmure, aucun gŽmissement, rien. Il faisait nuit. La neige Žtait blme.

    Le vent s'Žtait levŽ, le vent glacŽ qui brise les pierres et ne laisse rien de vivant sur ces hauteurs abandonnŽes. Il passait par souffles brusques plus dessŽchants et plus mortels que le vent de feu du dŽsert. Ulrich, de nouveau, cria: "Gaspard! - Gaspard! - Gaspard!"

    Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors une Žpouvante le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain qu'il venait d'tre appelŽ par son camarade au moment o il rendait l'esprit.

    De cela il Žtait sžr, comme on est sžr de vivre ou de manger du pain. Le vieux Gaspard Hari avait agonisŽ pendant deux jours et trois nuits quelque part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculŽs dont la blancheur est plus sinistre que les tŽnbres des souterrains. Il avait agonisŽ pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout ˆ l'heure en pensant ˆ son compagnon. Et son ‰me, ˆ peine libre, s'Žtait envolŽe vers l'auberge o dormait Ulrich, et elle l'avait appelŽ de par la vertu mystŽrieuse et terrible qu'ont les ‰mes des morts de hanter les vivants. Elle avait criŽ, cette ‰me sans voix, dans l'‰me accablŽe du dormeur; elle avait criŽ son adieu dernier, ou son reproche, ou sa malŽdiction sur l'homme qui n'avait point assez cherchŽ.

    Et Ulrich la sentait lˆ, tout prs, derrire le mur, derrire la porte qu'il venait de refermer. Elle r™dait, comme un oiseau de nuit qui fr™le de ses plumes une fentre ŽclairŽe; et le jeune homme Žperdu Žtait prt ˆ hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait point et n'oserait plus dŽsormais, car le fant™me resterait lˆ, jour et nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas ŽtŽ retrouvŽ et dŽposŽ dans la terre bŽnite d'un cimetire.

    Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du soleil. Il prŽpara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura sur une chaise, immobile, le cÏur torturŽ, pensant au vieux couchŽ sur la neige.

    Puis, ds que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, ŽclairŽe ˆ peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout ˆ l'autre de la pice, ˆ grands pas, Žcoutant, Žcoutant si le cri effrayant de l'autre nuit n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait seul, le misŽrable, comme aucun homme n'avait jamais ŽtŽ seul! Il Žtait seul dans cet immense dŽsert de neige, seul ˆ deux mille mtres au-dessus de la terre habitŽe, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacŽ! Une envie folle le tenaillait de se sauver n'importe o, n'importe comment, de descendre ˆ Lo‘che en se jetant dans l'ab”me; mais il n'osait seulement pas ouvrir la porte, sžr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester seul non plus lˆ-haut.

    Vers minuit, las de marcher, accablŽ d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu hantŽ.

    Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dŽchira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich Žtendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba sur le dos avec son sige.

    Sam, rŽveillŽ par le bruit, se mit ˆ hurler comme hurlent les chiens effrayŽs, et il tournait autour du logis cherchant d'o venait le danger. Parvenu prs de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec force, le poil hŽrissŽ, la queue droite et grognant.

    Kunsi, Žperdu, s'Žtait levŽ et, tenant par un pied sa chaise, il cria: "N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue." Et le chien, excitŽ par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que dŽfiait la voix de son ma”tre.

    Sam, peu ˆ peu, se calma et revint s'Žtendre auprs du foyer, mais il demeura inquiet, la tte levŽe, les yeux brillants et grondant entre ses crocs.

    Ulrich, ˆ son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait dŽfaillir de terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idŽes devenaient vagues; son courage s'affermissait; une fivre de feu glissait dans ses veines.

    Il ne mangea gure le lendemain, se bornant ˆ boire de l'alcool. Et pendant plusieurs jours de suite il vŽcut, saoul comme une brute. Ds que la pensŽe de Gaspard Hari lui revenait, il recommenait ˆ boire jusqu'ˆ l'instant o il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait lˆ, sur la face, ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais ˆ peine avait-il digŽrŽ le liquide affolant et bržlant, que le cri toujours le mme: "Ulrich!" le rŽveillait comme une balle qui lui aurait percŽ le cr‰ne; et il se dressait chancelant encore, Žtendant les mains pour ne point tomber, appelant Sam ˆ son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son ma”tre, se prŽcipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col renversŽ, la tte en l'air, avalait ˆ pleines gorgŽes comme de l'eau fra”che aprs une course, l'eau-de-vie qui tout ˆ l'heure endormirait de nouveau sa pensŽe, et son souvenir, et sa terreur Žperdue.

    En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son Žpouvante qui se rŽveilla plus furieuse ds qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idŽe fixe alors, exaspŽrŽe par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue solitude, s'enfonait en lui ˆ la faon d'une vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bte en cage, collant son oreille ˆ la porte pour Žcouter si l'autre Žtait lˆ, et le dŽfiant, ˆ travers le mur.

    Puis, ds qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix qui le faisait bondir sur ses pieds.

    Une nuit enfin, pareil aux l‰ches poussŽs ˆ bout, il se prŽcipita sur la porte et l'ouvrit pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer ˆ se taire.

    Il reut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaa jusqu'aux os et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam s'Žtait ŽlancŽ dehors. Puis, frŽmissant, il jeta du bois au feu, et s'assit devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le mur en pleurant.

    Il cria Žperdu: "Va-t'en." Une plainte lui rŽpondit, longue et douloureuse.

    Alors tout ce qui lui restait de raison fut emportŽ par la terreur. Il rŽpŽtait: "Va-t'en" en tournant sur lui-mme pour trouver un coin o se cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se frottant contre le mur. Ulrich s'Žlana vers le buffet de chne plein de vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il le tra”na jusqu'ˆ la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les paillasses, les chaises, il boucha la fentre comme on fait lorsqu'un ennemi vous assige.

    Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gŽmissements lugubres auxquels le jeune homme se mit ˆ rŽpondre par des gŽmissements pareils.

    Et des jours et des nuits se passrent sans qu'ils cessassent de hurler l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la dŽmolir; l'autre, au-dedans, suivait tous ses mouvements, courbŽ, l'oreille collŽe contre la pierre, et il rŽpondait ˆ tous ses appels par d'Žpouvantables cris.

    Un soir, Ulrich n'entendit plus rien, et il s'assit, tellement brisŽ de fatigue qu'il s'endormit aussit™t.

    Il se rŽveilla sans un souvenir, sans une pensŽe, comme si toute sa tte se fžt vidŽe pendant ce sommeil accablŽ. Il avait faim, il mangea.

    L'hiver Žtait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.

    Ds qu'elles eurent atteint le haut de la montŽe les femmes grimprent sur leur mulet, et elles parlrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver tout ˆ l'heure.

    Elles s'Žtonnaient que l'un d'eux ne fžt pas descendu quelques jours plus t™t, ds que la route Žtait devenue possible, pour donner des nouvelles de leur long hivernage.

    On aperut enfin l'auberge encore couverte et capitonnŽe de neige. La porte et la fentre Žtaient closes; un peu de fumŽe sortait du toit, ce qui rassura le pre Hauser. Mais en approchant, il aperut, sur le seuil, un squelette d'animal dŽpecŽ par les aigles, un grand squelette couchŽ sur le flanc.

    Tous l'examinrent: "‚a doit tre Sam", dit la mre. Et elle appela: "HŽ, Gaspard." Un cri rŽpondit ˆ l'intŽrieur, un cri aigu, qu'on ežt dit poussŽ par une bte. Le pre Hauser rŽpŽta: "HŽ, Gaspard." Un autre cri pareil au premier se fit entendre.

    Alors les trois hommes, le pre et les deux fils, essayrent d'ouvrir la porte. Elle rŽsista. Ils prirent dans l'Žtable vide une longue poutre comme bŽlier, et la lancrent ˆ toute volŽe. Le bois cria, cŽda, les planches volrent en morceaux; puis un grand bruit Žbranla la maison et ils aperurent dedans, derrire le buffet ŽcroulŽ, un homme debout, avec des cheveux qui lui tombaient aux Žpaules, une barbe qui lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'Žtoffe sur le corps.

    Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'Žcria: "C'est Ulrich, maman." Et la mre constata que c'Žtait Ulrich, bien que ses cheveux fussent blancs.

    Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne rŽpondit point aux questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire ˆ Lo‘che o les mŽdecins constatrent qu'il Žtait fou.

    Et personne ne sut jamais ce qu'Žtait devenu son compagnon.

    La petite Hauser faillit mourir, cet ŽtŽ-lˆ, d'une maladie de langueur qu'on attribua au froid de la montagne.

1er septembre 1886