Quant mon art d'accoucher moi, il a, par ailleurs, toutes les mmes proprits que celui des sages-femmes, mais il en diffre en ce que ce sont des hommes, et non des femmes qu'il accouche ; en ce que, en outre, c'est sur l'enfantement de leurs mes, et non de leurs corps, que porte son examen. D'un autre ct, ce qu'il y a, dans mon art moi, de plus important, c'est d'tre capable de faire sur la pense d'un jeune homme, de toutes les manires possibles, l'preuve de ce qu'elle enfante, et de voir si c'est un simulacre et une illusion, ou bien quelque chose de viable et de vrai. Le fait est que ce caractre mme qui appartient aux sages-femmes, moi aussi je le possde : chez moi il n'y a point d'enfantement de savoir, et le reproche que prcisment m'ont fait dj bien des gens, de poser des questions aux autres et de ne rien produire moi-mme sur aucun sujet faute de possder aucun savoir, est un reproche bien fond. Quant la raison de cela, la voici : le dieu me force de pratiquer l'accouchement, tandis qu'il m'a empch de procrer. Ainsi donc je ne suis prcisment savant en rien ; chez moi il ne s'est fait non plus aucune dcouverte, de nature tre un rejeton de mon me moi. D'autre part, ceux qui me frquentent donnent, pour commencer, l'impression d'tre ignorants, quelques-uns mme absolument ; mais chez tous, avec les progrs de cette frquentation et la permission ventuelle du dieu, c'est merveille tout ce qu'ils gagnent, leurs propres yeux comme aux yeux d'autrui ; ce qui en outre est clair comme le jour, c'est que de moi ils n'ont jamais rien appris, mais que c'est de leur propre fonds qu'ils ont personnellement, fait nombre de belles dcouvertes, par eux-mmes enfantes. Leur accouchement, la vrit, il est l'uvre du dieu, et la mienne. Or, voici ce qui le manifeste : il est arriv que beaucoup, ayant mconnu cela et s'en attribuant le mrite eux-mmes, n'ont eu pour ma personne que du ddain et, de leur propre conseil ou sur le conseil d'autrui, se sont loigns de moi avant le temps voulu ; puis, une fois loin, en mme temps que par l'effet d'une mauvaise frquentation, ils ont fait avorter ce qu'il restait encore mettre au jour, ils ont ruin ce dont je les avais accouchs, plaant plus haut prix que la vrit, des illusions et des simulacres, finissant par passer pour ignorants leurs propres yeux comme aux yeux d'autrui. De ce nombre fut Aristide, le fils de Lysimaque, ainsi qu'un trs grand nombre d'autres. Quand le besoin qu'ils prouvent nouveau de me frquenter me les ramne, avec d'extraordinaires manifestations, alors il y en a que, survenant en moi, la voix de mon dmon m'empche de frquenter, d'autres pour lesquels elle me le permet ; et, de nouveau, ceux-l trouvent y gagner. Or, l'tat o justement se trouvent ceux qui me frquentent, cet tat est aussi tout pareil celui des femmes qui enfantent : ils prouvent en effet des douleurs d'enfantements ; et ils sont pleins, dans leurs nuits comme dans leurs journes, d'un tourment beaucoup plus cruel que ce lui des femmes dont je parle. Mais voil quelles douleurs d'enfantement mon art est capable d'veiller aussi bien que de calmer, et c'est assurment ce qui a lieu pour ceux-l ! Il y en a d'autres en revanche, Thtte, dont il arrive que l'me me paraisse en quelque sorte n'tre point grosse : ayant reconnu qu'ils n'ont de moi nul besoin, je m'entremets avec bienveillance pour les marier, et, avec l'aide du dieu pour bien dire, je conjecture on ne peut mieux quels sont les hommes dont la frquentation leur sera profitable ; c'est ainsi que beaucoup d'entre eux je les ai donns en mariage Prodicos, et beaucoup d'autres et savants et divins personnages !

Voici, excellent Thtte, pour quel motif enfin, je t'ai tenu ce long propos : c'est que, je le souponne et toi-mme tu en as la conscience, tu prouves des douleurs d'enfantement, parce qu'au-dedans de toi tu portes quelque chose ! Produis-toi donc devant moi, comme devant le fils d'une sage-femme, lequel a lui-mme comptence d'accoucheur, et, aux questions que je te poserai mets tout ton zle rpondre selon ce dont tu seras capable ; puis, si par hasard, en examinant quelqu'une des choses que tu diras, je la tiens pour tre un simulacre et une non-vrit, qu'aprs cela je l'extirpe en douceur et que je la rejette, n'entre pas en fureur, ainsi que font pour leur enfant, les femmes qui accouchent pour la premire fois. Nombreux sont dj en effet, merveilleux garon, ceux qui, mon gard, sont dans des dispositions telles qu'ils sont tout bonnement prts mordre, quant je leur retire quelque baliverne ! Et ils ne se doutent pas que ce que j'en fais c'est par bienveillance, tant ils sont loin de savoir qu'il n'y a chez aucun dieu de malveillance l'gard des hommes ; que moi, ce n'est pas davantage par malveillance qu'en tout cela j'agis de la sorte ; qu' mes yeux, au contraire, il n'y a absolument pas de justice convenir du faux et annuler le vrai ! Reprenons donc du commencement, Thtte : en quoi peut bien consister la connaissance ? essaie de le dire et ne va pas prtendre que tu en es incapable !

PLATON, Thtte, 150a-151d.

 

1. Construction gnrale du texte.

2. Question/rponse.

3. Question/rponse en prenant en compte seulement le 1er .