Luther
La foi et les œuvres




Traité de la liberté chrétienne

    (Luther, Œuvres, t. II, éd. Labor et Fides)

    p. 276. Occupons-nous tout d’abord de l’homme intérieur et voyons en quel sens il est juste, libre et véritablement chrétien, c’est-à-dire un homme spirituel, nouveau, intérieur. Et il est bien évident qu’aucune chose extérieure, de quelque nom qu’on la nomme, ne contribue le moins du monde à procurer la justice ou la liberté chrétienne, pas plus qu’elle ne fait l’injustice ou la servitude, on s’en persuadera sans peine. Que gagne l’âme, en effet, à ce que le corps soit bien portant, libre, plein de vie, qu’il mange, qu’il boive et qu’il fasse ce que bon lui semble? Il n’est pas jusqu’aux hommes impies qui n’aient ces choses en abondance, et ils sont esclaves de tous les vices ! Inversement, que font perdre à l’âme la mauvaise santé, ou la captivité ou la faim ou la soif ou tel préjudice extérieur que l’on voudra, puisqu’il arrive aux hommes les plus fidèles d’être atteints de ces misères, alors qu’en toute conscience, ils se savent parfaitement libres? Rien de tout cela, dans un cas comme dans l’autre, ne touche ni à la liberté, ni à la servitude. De même, il ne sert de rien d’orner le corps de vêtements sacrés, comme le font les hommes voués au sacerdoce, de hanter les lieux saints, de s’adonner aux saintes cérémonies, de prier, de jeûner, de s’abstenir de certains aliments ou de faire toutes les œuvres dont le corps est capable: c’est tout autre chose qu’il faut pour la justice et pour la liberté de l’âme. N’importe quel homme impie ne peut-il pas s’acquitter de ce que je viens de dire et tout ce zèle peut-il donner lieu à autre chose qu’à l’hypocrisie ?

   p. 280-281. Or, ces promesses de Dieu, sont des paroles saintes, vraies, justes; ce sont des paroles de liberté, d’apaisement et pleines de toute bonté: l’âme, donc, qui s'attache à elles d’une foi ferme, leur est tellement unie et, plus exactement, elle s’y absorbe si entièrement, qu’elle ne se borne pas à participer à toute leur vertu mais qu’elle en est rassasiée jusqu’à l’ivresse. Si, en effet, le contact du Christ procurait la guérison, combien plus ce contact subtil en esprit ou, mieux, cette absorption en sa parole, communiquent-ils à l’âme tout ce qui appartient à la parole! C’est donc ainsi, par la foi seule, sans le concours des œuvres, que la parole de Dieu justifie l’âme, la sanctifie, la conduit dans la vérité, l’apaise, l’affranchit, la comble de tout bien et fait d’elle un enfant de Dieu. « À ceux qui croient en son nom, dit Jean, il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu. »
    Ce qui a été dit permet de comprendre sans peine pourquoi tant de choses sont possibles à la foi et pourquoi rien ne peut l’égaler, pas même toutes les bonnes œuvres ensemble. C’est qu’une œuvre ne peut pas s’attacher à la Parole de Dieu et qu’elle ne peut pas se trouver dans l’âme: la foi seule et la Parole y ont leur domaine. Telle est la Parole, telle aussi devient l’âme sous son empire: ainsi, le fer chauffé au feu est-il incandescent comme le feu même à cause de son union avec le feu. Il est donc clair que, pour l’homme chrétien, sa foi suffit à tout et qu’il n’a pas besoin des œuvres pour être justifié. Or, s’il n’a pas besoin des œuvres, la loi non plus n’est pas nécessaire. Et s’il n’a pas besoin de la loi, il est assurément libre à l’égard de la loi. Et il est vrai que «la loi n’a pas été établie pour le juste».


    p. 291. C’est pourquoi, ces deux affirmations sont vraies l’une et l’autre: «Des œuvres bonnes ne font pas un homme bon, mais un homme bon fait de bonnes œuvres. De mauvaises œuvres ne font pas un homme mauvais mais un mauvais homme fait de mauvaises œuvres. » Il faut ainsi que la substance elle-même, ou la personne, soit bonne avant toute bonne œuvre : les bonnes œuvres suivent, car elles ne peuvent venir que d’une personne bonne. Il en est comme dit Christ : « Un mauvais arbre ne produit pas de bons fruits; un bon arbre ne produit pas de mauvais fruits.» Chacun sait que les fruits ne portent pas l’arbre et que l’arbre ne pousse pas sur les fruits. Ce sont les arbres, au contraire, qui portent des fruits et ce sont les fruits qui poussent sur les arbres. S’il faut donc que les arbres existent avant que naissent leurs fruits et que les fruits ne font pas les arbres, qu’ils soient bons ou mauvais, mais qu’à tels arbres correspondent tels fruits, il faut aussi qu’une personne commence elle-même par être bonne ou mauvaise avant de faire une œuvre bonne ou mauvaise. Ses œuvres ne la font ni mauvaise ni bonne, mais c’est elle qui fait ses œuvres bonnes ou mauvaises.
    Des exemples analogues peuvent se voir dans tous les métiers. Une bonne ou une mauvaise maison ne fait pas un mauvais ou un bon charpentier, mais un bon ou un mauvais charpentier fait une mauvaise ou une bonne maison. Et il n’est aucune œuvre, dans le monde entier, qui rende l’ouvrier tel qu’elle est elle-même mais c’est l’ouvrier qui fait l’œuvre telle qu’il est lui-même. Il en est de même pour les œuvres des hommes: tel est leur auteur, dans la foi ou dans l’incrédulité, telle est aussi son œuvre, bonne si elle a été faite dans la foi, mauvaise si c’est dans l’incrédulité. On ne peut inverser ce rapport pour que, dans la foi ou dans l’incrédulité, l’homme soit tel qu’est son œuvre. Car de même que les œuvres ne donnent pas la foi, elles ne justifient pas non plus. En revanche, comme la foi fait un homme fidèle et un homme juste, ainsi fait-elle également de bonnes œuvres. Puis donc que les œuvres ne justifient personne et que l’homme doit être juste avant de faire le bien, il est tout à fait clair qu’il n’y a que la foi qui justifie la personne et qui la sauve vraiment et de manière suffisante: cela vient de la pure miséricorde de Dieu, par Jésus-Christ, dans sa Parole. Ainsi, pour être sauvé, l’homme chrétien n’a besoin d’aucune œuvre d’aucune loi, puisque la foi l’affranchit de toute loi et que, dans son entière liberté, il n’agit jamais que gratuitement, sans rien demander.


    p. 302. La foi en Christ, en effet, ne nous affranchit pas des œuvres ]'opinion que l’on en a: la sotte présomption de chercher la justification par leur moyen. Ce sont nos consciences que la foi rachète, qu’elle redresse et qu’elle sauve. Par cette foi, nous savons que la justice ne consiste point dans des œuvres, bien qu’elles ne puissent ni ne doivent manquer, de même que nous ne pouvons pas subsister sans aliments, sans boisson et sans que s’exercent toutes les fonctions de notre corps mortel. Si ce n’est pas dans ces œuvres que notre justice consiste, il n’est pas permis, pour autant, de les mépriser ni de les négliger. Ainsi, dans ce monde, nous sommes astreints à toutes les nécessités vitales de notre corps, sans que l’on puisse voir là ce qui ferait de nous des justes. «Mon règne n’est pas de ce monde», dit Christ, mais il n’a pas dit : « Mon règne n’est pas dans ce monde. » «Bien que nous vivions dans la chair, dit aussi l’apôtre Paul, nous ne combattons pas selon la chair. » Et, encore, en Galates 2 : « Si je vis dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu. » Ainsi, ce que nous faisons, la manière dont nous vivons et ce que nous sommes, en fait d’œuvres et de cérémonies, tout cela n’est que pour cette vie, pour ses nécessités et pour gouverner notre corps. Ce n’est pas en cela, cependant, que nous sommes justes, mais c’est dans la foi au Fils de Dieu.


    p. 303-304. On en déduira que les cérémonies n’ont pas d’autre place dans la vie chrétienne que n’en ont pour les charpentiers et pour les artisans [en général] les aménagements préparatoires pour leurs édifications et leurs travaux [tels que la construction d’échafaudages, par exemple]. L’intention n’est pas, avec cela, de faire vraiment quelque chose, et quelque chose qui demeure, mais on sait que, sans cela, rien ne saurait être bâti ou réalisé. Lorsque la construction est achevée, ces moyens disparaissent. Il est donc clair que l’on ne dédaigne pas ces derniers, on en fait le plus grand cas, au contraire; ce que l’on méprise, c’est l’opinion qui verrait là l’ouvrage définitif lui-même. Or, si la folie d’un homme était assez grande pour que, de toute sa vie, il n’eût d’autre souci que de vaquer à ces travaux auxiliaires, en y mettant le plus grand soin et avec la plus grande obstination, la plus grande somptuosité, tout en n’accordant aucune pensée à l’ouvrage lui- même, mais plein de propre complaisance et portant aux nues les préparatifs qu’il fait si vainement, tous ne prendraient-ils pas en pitié ses folies et ne penseraient-ils pas qu’avec tout ce qui est dépensé en pure perte l’on aurait pu faire quelque chose de grand? De même, ce ne sont ni les cérémonies ni les œuvres que nous méprisons; nous en faisons le plus grand cas, au contraire. Mais nous méprisons l’opinion qui fait de ces œuvres la véritable justice. C’est pourtant ce que font les hypocrites, qui passent et qui perdent toute leur vie dans cette poursuite et qui ne parviennent jamais à être ce qu’ils ne peuvent être que par la grâce. Il en va d’eux comme dit l’apôtre: «apprenant toujours et ne parvenant jamais à la connaissance de la vérité». Ils ont bien la volonté de construire, semble-t-il; ils s’y apprêtent, et, cependant, ils ne construisent jamais. Ils en restent ainsi à l’apparence de la foi, sans jamais en atteindre la réalité. Ils ne s’en complaisent pas moins dans cette poursuite, ils osent condamner tous ceux qu’ils ne voient pas briller autant qu’eux par l’ostentation de leurs œuvres. Pourtant, avec de telles dépenses et un tel abus des dons de Dieu, ils auraient pu faire de grandes choses pour leur salut et pour celui des autres, pour peu qu’ils eussent la foi.
    Mais, d’elles-mêmes, la nature et la raison humaines sont superstitieuses et promptes à penser que toutes les lois et toutes les œuvres qu’on propose permettront de parvenir à la justice. En outre, vivant sous le régime institué par les législateurs de ce monde, c’est bien dans le même sens que la nature a été exercée et qu’elle a été confirmée. Il est dès lors impossible qu’elle s’arrache par ses propres moyens à cette servitude laborieuse, pour connaître la liberté de la foi. Il faut prier, afin que ce soit le Seigneur qui nous entraîne, que ce soit sa Parole qui nous instruise, que nous soyons obéissants à Dieu et que, selon sa promesse, il inscrive lui-même sa loi dans nos cœurs, faute de quoi c’en est fait de nous. S’il n’enseigne pas lui-même dans nos cœurs cette sagesse mystérieuse et cachée, notre raison naturelle ne peut que la condamner et la tenir pour hérétique, car elle en est scandalisée et elle n’y aperçoit que de la folie. Nous savons que ce fut le cas, autrefois, pour les prophètes et pour les apôtres; aujourd’hui, à leur tour, d’impies et d’aveugles prélats agissent de même avec moi et avec les gens de mon espèce. Dieu veuille enfin prendre pitié d’eux et de nous et qu’il fasse resplendir sa face sur nous, afin que nous connaissions sa voie sur la terre et son salut parmi toutes les nations. Qu’il soit béni aux siècles des siècles. Amen.