LOCKE
ESSAI PHILOSOPHIQUE CONCERNANT L'ENTENDEMENT HUMAIN
LIVRE II, CHAPITRE XXVII
Ce que c'est qu'identité et diversité
Identité et mémoire


 

§ 19. Ceci peut nous faire voir en quoi consiste l’identité personnelle : non dans l’identité de substance mais, comme je l’ai dit, dans l’identité de conscience, en sorte que si Socrate et l’actuel maire de Quinborough en conviennent, ils sont la même homme, tandis que si le même Socrate éveillé et endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et Socrate dormant n’est pas la même personne. Et punir Socrate l’éveillé pour ce que Socrate le dormant a pu penser, et dont Socrate l’éveillé  n’a jamais eu conscience, ne serait pas plus juste que de punir un jumeau pour les actes de son frère jumeau et dont il n’a rien su, sous prétexte que leur forme extérieure est si semblable qu’ils sont indiscernables (or on a vu de tels jumeaux).


§ 20. Maintenant on pourra toujours nous objecter encore ceci : supposons que j’aie totalement perdu la mémoire de certaines parties de mon existence, ainsi que toute possibilité de les retrouver, en sorte que peut-être je n’en serai plus jamais conscient, ne suis-je pas cependant toujours la personne qui a commis ces actes, eu ces pensées dont une fois j’ai eu conscience, même si je les ai maintenant oubliées ? À quoi je réponds que nous devons ici faire attention à quoi nous appliquons le mot «je ». Or dans ce cas il ne s’agit que de l’homme. Si l’on présume que le même homme est la même personne, on suppose aussi facilement que « je » représente aussi la même personne. Mais s’il est possible que le même homme ait différentes consciences sans rien qui leur soit commun à différents moments, on ne saurait douter que le même homme à différents moments ne fasse différentes personnes. Ce qui, nous le voyons bien, est le sentiment de toute l’humanité dans ses déclarations les plus solennelles, puisque les lois humaines ne punissent pas le fou pour les actes accomplis par l’homme dans son bon sens, ni l’homme dans son bon sens pour ce qu’a fait le fou, les considérant ainsi comme deux personnes distinctes. Ce qu’explique assez bien notre façon de parler lorsque nous disons qu’un tel « n’est pas lui-même », ou qu’il est « hors de soi », phrases qui suggèrent que le soi a été transformé, que la même personne qui est soi n’était plus là dans cet homme, comme si c’était bel et bien ce que pensaient ceux qui usent de ces tours, ou du moins ceux qui ont été les premiers à en user.


§ 21. Cependant il est difficile de concevoir comment le même homme ou le même individu nommé Socrate pourrait être deux personnes distinctes. Pour y voir plus clair il nous faut considérer ce qu’on entend par Socrate, ou par le même individu humain.

Il faut qu’il soit ou bien, premièrement, la même substance pensante individuelle, immatérielle, en bref la même âme numériquement identique et rien d’autre; ou bien, deuxièmement, le même animal, indépendamment de toute âme immatérielle; ou bien, troisièmement, l’union du même Esprit immatériel et du même animal. Mais quelle que soit celle de ces hypothèses que vous adoptez, il est impossible de faire que l’identité personnelle consiste en quoi que ce soit d’autre que la conscience, ou s’étende au-delà de ce que celle-ci appréhende.

En effet dans le premier cas on devra admettre la possibilité qu’un homme né de femmes différentes à différentes époques soit le même homme. C’est là une façon de parler, mais quiconque l’admet doit admettre la possibilité pour le même homme d’être deux personnes différentes, aussi différentes que deux personnes quelconques ayant vécu en des siècles distincts sans connaître leurs pensées respectives.

Dans le deuxième et le troisième cas, Socrate dans cette vie et dans l’autre ne saurait être le même homme, si ce n’est par la même conscience. Si l’on fait ainsi consister l’identité humaine précisément en ce qui, selon nous, fait l’identité personnelle, il n’y aura aucune difficulté à accorder que le même homme soit la même personne. Mais alors ceux qui situent l’identité humaine dans la seule conscience et rien d’autre doivent se demander comment ils feront que l’enfant Socrate soit le même homme que Socrate ressuscité. Ainsi quoi que ce soit qui fasse un homme aux yeux de certains hommes, et par conséquent l’identité d’un individu humain, sur quoi peut-être peu seront d’accord, nous ne pourrons situer l’identité personnelle nulle part ailleurs que dans la conscience (qui est la seule chose qui fait ce que nous appelons soi) sans nous trouver embarqués dans de grandes absurdités.


§ 22. Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne ? Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul, même s’il n’en a plus eu conscience ensuite? C’est la même personne dans l’exacte mesure où un homme qui marche et fait d’autres choses encore pendant son sommeil est la même personne, et est responsable de tout dommage causé alors. Les lois humaines punissent les deux selon une règle de justice qui s'accorde à leur mode de connaissance : ne pouvant dans des cas de ce genre distinguer avec certitude ce qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable l’ignorance due à l’ivresse ou au sommeil. Car bien que le châtiment soit attaché à la personnalité, et la personnalité à la conscience, et que peut-être l’ivrogne n’ait pas conscience de ce qu’il a fait, les tribunaux humains cependant le punissent à bon droit, parce que contre lui il y a la preuve du fait, tandis qu’en sa faveur il ne peut y avoir la preuve du manque de conscience. Mais au jour du Jugement Dernier, quand les secrets de tous les cœurs seront mis à nu, on peut raisonnablement penser que personne ne sera tenu de répondre pour ce dont il n’a pas eu connaissance; mais il recevra le verdict qui convient, sa seule Conscience l’accusant ou l’excusant.


§ 23. Seule la conscience fait le soi. Il n’y a que la conscience qui puisse unir des existences éloignées au sein de la même personne, l’identité de substance n’y parviendra pas. Car quelle que soit la substance, et sa constitution, sans conscience il n’y a pas de personne : ou alors un cadavre pourrait être une personne aussi bien que n’importe quelle sorte de substance pourrait l’être sans conscience.

Si nous pouvions supposer d’un côté deux consciences différentes, sans communication entre elles, mais faisant agir le même corps, l’une tout au long du jour, et l’autre de nuit, et d’autre part une même conscience faisant agir alternativement deux corps distincts, la question ne se poserait-elle pas bel et bien de savoir, dans le premier cas, si l’Homme du jour et l’Homme de la nuit ne seraient pas deux personnes aussi différentes que Socrate et Platon? Et, dans le second cas, s’il n’y aurait pas une seule personne dans deux corps différents, tout autant qu’un homme est le même dans deux costumes différents ? Et nous n’avons aucun intérêt réel à dire, dans les deux cas qui viennent d’être évoqués, que cette conscience tantôt identique, tantôt différente, est due au fait que des substances immatérielles, tantôt identiques, tantôt différentes, l’apportent avec elles à ces corps. Que ce soit vrai ou non, cela ne change rien à l’affaire : car il est évident que l’identité personnelle serait toujours déterminée par la conscience, que cette conscience dépende d’une substance individuelle immatérielle ou non. Car si on accorde que la substance pensante en l’homme doit nécessairement être supposée immatérielle, il est évident que cette chose pensante immatérielle devra tantôt prendre congé de sa conscience passée, tantôt la retrouver, comme on voit dans l’oubli où les hommes sont souvent de leurs actes, et dans la façon dont il peut arriver que l’esprit recouvre la mémoire d’une conscience passée qu’il avait perdue depuis au moins vingt ans. Si vous faites en sorte que ces périodes de mémoire et d’oubli alternent régulièrement avec le jour et la nuit, vous aurez deux personnes avec le même Esprit immatériel, comme vous aviez précédemment deux personnes avec un seul et même corps. En sorte que le soi n’est pas déterminé par une identité ou une différence de substance, dont il n’a aucune assurance, mais uniquement par l’identité de conscience.


§ 24. Sans doute il peut concevoir que la substance dont il est fait à présent a aussi existé antérieurement, réunie dans le même être conscient : mais si vous ôtez la conscience, cette substance n’est plus davantage soi-même, ou n’en fait pas plus partie que toute autre substance, de même que dans l’exemple que nous avons donné d’un membre amputé, dont nous n’avons plus aucune conscience qu’il a chaud, qu’il a froid ou qu’il éprouve une autre affection, il est clair que ce membre ne fait pas plus partie du soi d’un homme qu’une matière quelconque dans l’univers. Il en ira exactement de même si nous nous référons à quelque substance immatérielle, vidée de cette conscience par laquelle je suis moi-même pour moi-même : s’il est quelque partie de l’existence de ce soi que je ne peux pas réunir par le souvenir avec cette conscience présente par où je suis maintenant mon propre « soi », il n’est pas plus moi-même c’est-à-dire mon soi, en tout cas pour cette partie de son existence, que ne l’est tout autre être immatériel. Car quoi qu’une substance ait pensé ou fait, si je ne peux pas me le rappeler et en faire ma pensée à moi, mon action à moi, en me l’appropriant par la conscience, cette chose ne m’appartiendra pas plus (même si c’est une part de moi-même qui l’a pensée ou faite) que si elle avait été pensée ou faite par n’importe quel autre être immatériel existant par ailleurs.


§ 25. J’accorde cependant que l’opinion la plus plausible est que cette conscience dépend d’une seule substance individuelle immatérielle et qu’elle en est l’affection.

Mais laissons les hommes résoudre cette énigme comme ils voudront selon leurs diverses théories. Tout être intelligent, capable de ressentir du bonheur ou du malheur, nous accordera qu’il y a quelque chose qui est lui-même, dont il se soucie et qu’il voudrait rendre heureux ; que ce soi a existé et continue d’exister sans interruption depuis plus d’un instant, et que pour cette raison il est possible qu’il existe encore pendant des mois et des années à venir, sans que nous puissions assigner de limites certaines à sa durée; et qu’il est toujours, par la même conscience, le même soi qui continue son existence dans le futur. Ainsi, par cette conscience, il se découvre lui-même être le même soi qui a accompli tel ou tel acte il y a quelques années, ce qui le rend présentement heureux ou malheureux. Mais dans tout ce compte qui est rendu de soi, l’identité numérique de la substance n’entre pas en ligne pour faire le même soi : il ne faut que considérer la continuation de la même conscience, qui peut bien recouvrir la réunion puis la séparation de plusieurs substances, et qui ont appartenu au même soi dans la mesure seulement où elles ont maintenu une union vivante avec ce en quoi cette conscience résidait alors. Ainsi toute partie de nos corps qui a une union vivante avec ce qui en nous est conscient, fait partie de nous-mêmes ou de notre soi. Mais dès qu’il est soustrait à l’union vivante par où cette conscience se communique, ce qui faisait partie de nous- mêmes ou de notre soi il y a un instant ne nous appartient pas davantage maintenant qu’une partie du soi d’un autre homme ne m’appartient; et il se pourrait bien qu’en peu de temps il en vienne à faire réellement partie d’une autre personne. De sorte que la même substance numériquement appartiendra à deux personnes distinctes, et que la même personne préservera son identité dans le changement de plusieurs substances. Si nous pouvions supposer un Esprit qui soit totalement dépouillé de toute sa mémoire ou de la conscience de ses actes passés, comme nous trouvons toujours que nos esprits le sont d’une grande partie, et parfois de la totalité des leurs, la réunion ou la séparation d’une telle substance spirituelle n’entraînerait pas plus de variation dans l’identité personnelle que celle d’un corpuscule de matière, quel qu’il soit. Toute substance qui est unie de façon vivante à l’être pensant présent appartient précisément au même soi qui existe maintenant, et toute chose qui lui est unie par une conscience d’actes antérieurs appartient également au même soi, qui demeure le même alors et à présent.


§ 26. La personne, terme judiciaire. Le mot « personne », tel que je l’emploie, est le nom de ce soi. Partout où un homme découvre ce qu’il appelle lui-même, un autre homme, ce me semble, pourra dire qu’il s’agit de la même personne. C’est un terme du langage judiciaire qui assigne la propriété des actes et de leur valeur, et comme tel n’appartient qu’à des agents doués d’intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d’éprouver bonheur et malheur. C’est uniquement par la conscience que cette personnalité s’étend soi-même au passé, par-delà l’existence présente : par où elle devient soucieuse et comptable des actes passés, elle les avoue et les impute à soi- même, au même titre et pour le même motif que les actes présents. Tout ceci repose sur le fait qu’un souci pour son propre bonheur accompagne inévitablement la conscience, ce qui est conscient du plaisir et de la douleur désirant toujours aussi le bonheur du soi qui précisément est conscient. C’est pourquoi s’il ne pouvait, par la conscience, confier ou approprier à ce soi actuel des actes passés, il ne pourrait pas plus s’en soucier que s’ils n’avaient jamais été accomplis. En sorte que recevoir du plaisir ou de la douleur, c’est-à-dire être récompensé ou puni du fait d’un quelconque de ces actes reviendrait ni plus ni moins à être voué au bonheur ou au malheur dès la naissance (du seul fait d’exister), sans avoir rien fait ni mérité. Car si nous supposons qu’un homme puisse être puni maintenant pour ce qu’il aurait fait dans une autre vie dont aucune conscience ne saurait lui être donnée, quelle différence y aurait-il entre une telle punition et le fait d’avoir été créé pour le malheur? Il est donc logique que l’Apôtre nous dise qu’au jour du Jugement, quand chacun sera récompensé conformément à ses actes, les secrets de tous les cœurs seront mis à nu. Le verdict sera justifié par la conscience que toutes personnes auront alors qu’elles-mêmes sont les mêmes qui précisément ont commis ces actes et méritent d’être ainsi punies pour eux, quel que soit le corps dans lequel elles se montrent ou les substances auxquelles cette conscience est attachée.


§ 27. Je vois bien qu’en traitant de ce sujet j’ai formulé certaines hypothèses qui paraîtront étranges à certains lecteurs, et peut-être le sont-elles en effet. Pourtant je pense qu’elles sont excusables, vu l’ignorance où nous nous trouvons de la nature de cette chose pensante qui est en nous et que nous regardons comme nous-mêmes ou comme notre soi. Si nous savions ce qu’elle était, ou comment elle était attachée à un certain système de circulation d’Esprits animaux, ou si elle pouvait ou non accomplir ses opérations de pensée et de mémoire en raison de l’organisation d’un corps semblable au nôtre, enfin si Dieu a voulu qu’aucun Esprit de ce genre ne soit jamais uni à plus d’un tel corps, dont la constitution des organes déterminerait sa mémoire, nous apercevrions peut-être l’absurdité de quelqu’une de mes hypothèses. Mais, puisque nous n’y voyons toujours pas clair en pareilles matières, et prenant, comme on fait d’ordinaire, l’âme de l’homme pour une substance immatérielle, indépendante de la matière et également indifférente à toutes ses parties, il ne saurait y avoir aucune absurdité venant de la nature des choses à supposer que la même âme soit unie à différents corps à différents moments, et forme ainsi un seul homme avec chacun d’eux pour un temps donné. Nous admettons bien que ce qui hier faisait partie du corps d’un mouton fera demain partie du corps d’un homme, et que cette union en fera une partie vivante de Mélibée lui-même après qu’elle ait appartenu à son bélier.


§ 28. La difficulté vient du mauvais usage des noms. Pour conclure, disons que toute substance qui commence à exister doit nécessairement rester la même tout au long de son existence; que toute composition de substances qui commence d'exister doit continuer à former un même ensemble aussi longtemps que sont unies entre elles ces substances ; enfin que tout mode d’une substance qui commence à exister est le même tout au long de son existence. La même règle générale vaut pour la composition des substances et pour la composition des modes différents. D’où il ressort que la difficulté ou l'obscurité régnant en cette matière proviennent plutôt du mauvais usage des noms que d’une obscurité dans les choses elles-mêmes. Car quelle que soit l’idée spécifique à laquelle s’applique un nom, si on ne s’écarte pas de l’idée, la différence pour une chose donnée entre même et différente se concevra aisément, et ne donnera lieu à aucun doute.


§ 29. L'existence continuée fait l’identité. Car si nous supposons que l’idée d’un homme est celle d’un Esprit rationnel, il est facile de savoir ce qu’est le même homme, c’est-à-dire que le même Esprit, soit séparé soit logé dans un corps, sera le même homme. En supposant qu’un Esprit rationnel uni de façon vivante à un corps ayant une certaine configuration de parties fait un homme, aussi longtemps que cet Esprit rationnel conservera cette configuration vivante de parties ce sera le même homme, même s’il passe d’un corps dans un autre. Mais si quelqu’un considère que l’idée d’un homme consiste seulement dans l’unité vivante de certaines parties selon une certaine forme, aussi longtemps que cette unité et cette forme vivantes demeureront dans un même ensemble, identique à lui-même à travers le changement et le flux continuel des corpuscules qui le composent, ce sera le même homme. Car quelle que soit la façon dont une idée complexe est composée, il suffit que l’existence en fasse une seule chose particulière, sous quelque dénomination que ce soit, pour que la continuation de la même existence préserve l’identité de l’individu sous l’identité du nom.