Primo Levi
  Textes sur les rźves



Voici ma sŌur, quelques amis que je ne distingue pas trŹs bien et beaucoup d'autres personnes. Ils sont tous lą ą écouter le récit que je leur fais : le sifflement sur trois notes, le lit dur, mon voisin que j'aimerais bien pousser mais que j'ai peur de réveiller parce qu'il est plus fort que moi. J'évoque en détail notre faim, le contrôle des poux, le Kapo qui m'a frappé sur le nez et m'a ensuite envoyé me laver parce que je saignais. C'est une jouissance intense, physique, inexprimable que d'źtre chez moi, entouré de personnes amies, et d'avoir tant de choses ą raconter : mais c'est peine perdue, je m'aperćois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont mźme complŹtement indifférents : ils parlent confusément d'autre chose entre eux, comme si je n'étais pas lą. Ma sŌur me regarde, se lŹve et s'en va sans un mot.

Primo Levi, Si c’est un homme, p. 64

 

 

J'arrivai ą Turin le 19 octobre, aprŹs trente‑cinq jours de voyage: la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m'attendait. J'étais enflé, barbu, mes vźtements déchirés, et j'eus du mal ą me faire reconnaĒtre. Je retrouvai la vitalité de mes amis, la chaleur d'un repas assuré, la solidité du travail quoti­dien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvai un lit large et propre, que le soir, avec un instant de terreur, je sentis céder mollement sous mon poids. Mais je mis des mois ą perdre l'habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque chose ą manger ou ą vite empocher pour l'échanger contre du pain, et j'ai tou­jours la visite, ą des intervalles plus ou moins rappro­chés, d'un rźve qui m'épouvante.

C'est un rźve ą l'intérieur d'un autre rźve, et si ses détails varient, son fond est toujours le mźme. Je suis ą table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j'éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d'une menace qui pŹse sur moi. De fait, au fur et ą mesure que se déroule le rźve, peu ą peu ou brutalement, et chaque fois d'une faćon différente, tout s'écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c'est le chaos; je suis au centre d'un néant grisČtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l'ai toujours su: je suis ą nouveau dans le Camp et rien n'était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n'était qu'une brŹve vacance, une illusion des sens, un rźve. Le rźve intérieur, le rźve de paix, est fini, et dans le rźve extérieur, qui se poursuit et me glace, j'entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu'un mot, un seul, sans rien d'autoritaire, un mot bref et bas ; l'ordre qui accom­pagnait l'aube ą Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté: debout, « Wstawac ».

Primo Levi, La trźve, p. 245-246.