LEIBNIZ
Considérations sur les principes de vie




 

Comme la dispute qui s’est élevée sur natures plastiques et sur les principes de vie, a donné occasion aux personnes célèbres, qui s’y intéressent, de parler de mon système, dont il semble qu’on demande quelque éclaircissement  j’ai cru qu’il serait à propos d’ajouter quelque chose sur ce sujet, à ce que j’ai déjà publié en divers endroits des Journaux cités par M. Bayle dans son Dictionnaire, article Rorarius. J’admets effectivement les principes de vie répandus dans toute la nature, et immortels, puisque ce sont des substances indivisibles, ou bien des UNITÉS, comme les corps sont des multitudes sujettes à périr par la dissolution de leurs parties. Ces principes de Vie, ou ces Âmes, ont perception et appétit. Quand on me demande, si ce sont des Formes substantielles, je réponds en distinguant : car si ce Terme est pris, comme le prend M. Descartes, quand il soutient contre M. Régis, que l’Âme raisonnable est la forme substantielle de l’homme, je répondrai que oui. Mais je dirai que non, si quelqu’un prend le Terme comme ceux qui s’imaginent qu’il y a une forme substantielle d’un morceau de pierre, ou d’un autre corps non organique ; car les principes de Vie n’appartiennent qu’aux corps organiques. Il est vrai (selon mon Système) qu’il n’y a point de portion de la matière, où il n’y ait une infinité de corps organiques et animés ; sous lesquels je comprends non seulement les animaux et les plantes, mais encore d’autres sortes peut-être, qui nous sont entièrement inconnues. Mais il ne faut point dire pour cela, que chaque portion de la matière est animée, c’est comme nous ne disons pas qu’un étang plein de poissons est un corps animé, quoique le poisson le soit.

Cependant mon sentiment sur les Principes de Vie est différent en certains points de ce qu’on en a enseigné auparavant. L’un de ces points est, que tous ont cru que ces Principes de Vie changent, le cours du mouvement des corps, ou donnent au moins occasion à Dieu de le changer, au lieu que suivant mon Système ce cours n’est point changé du tout dans !’ordre de la nature, Dieu l’ayant préétabli comme il faut. Les Péripatéticiens ont cru que les âmes avaient de l’influence sur les corps, et que selon leur volonté ou appétit elles donnaient quelque impression aux corps; et les célèbres auteurs, qui ont donné occasion à la contestation présente par leurs principes de vie et leur natures plastiques, ont été du même sentiment, quoiqu’ils ne soient point Péripatéticiens. On [en] peut dire autant de ceux qui ont employé des Archées ou des Principes Hylarchiques, ou d’autres principes immatériels sous de différents noms. Descartes ayant bien reconnu, qu’il y a une Loi de la Nature, qui porte, que la même quantité de la force se conserve (quoiqu’il se soit trompé dans l’application, en confondant la quantité de la force avec la quantité du mouvement) a cru qu’il ne fallait pas accorder à l’Âme le pouvoir d’augmenter ou de diminuer la force des corps, mais seulement celui d’en changer la direction, en changeant le cours des esprits animaux. Et ceux d’entre les Cartésiens, qui ont mis en vogue la doctrine des causes occasionnelles, ont cru que l’âme ne pouvant point avoir de l’influence sur le corps, il fallait que Dieu changeât le cours et la direction des esprits animaux suivant les volontés de l’âme. Mais si l’on avait su du temps de M. Descartes cette nouvelle Loi de la Nature, que j’ai démontrée, qui porte que non seulement la même quantité de la force totale des corps, qui ont commerce entre eux, mais encore leur direction totale, se conserve, il serait venu apparemment à mon Système de l’Harmonie préétablie, car il aurait reconnu, qu’il est aussi raisonnable de dire, que l’âme ne change point la quantité de la direction des corps, qu’il est raisonnable de refuser à l’âme le pouvoir de changer la quantité de leur force, l’un et l’autre étant également contraire à l’ordre des choses et aux lois de la nature, comme l’un et l’autre est également inexplicable. Ainsi selon mon Système, les Âmes ou les principes de vie ne changent rien dans le cours ordinaire des corps, et ne donnent pas même à Dieu occasion de le faire. Les âmes suivent leurs lois qui consistent dans un certain développement des perceptions selon les biens et les maux; et les corps suivent aussi les leurs, qui consistent dans les règles du mouvement : et cependant ces deux Êtres d’un genre tout à fait différent, se rencontrent ensemble et se répondent comme deux pendules parfaitement bien réglées sur le même pied, quoique peut-être d’une construction toute différente. Et c’est ce que j’appelle l’Harmonie préétablie, qui écarte toute notion de miracle des actions purement naturelles, et fait aller les choses leur train réglé d’une manière intelligible : au lieu que le système commun a recours à des influences absolument inexplicables, et que dans celui des causes occasionnelles, Dieu par une espèce de loi générale et comme par un pacte s’est obligé de changer à tout moment le train naturel des pensées de l’âme pour les accommoder aux impressions des corps, et de troubler le cours naturel des mouvements du corps selon les volontés de l’âme, ce qui ne se peut expliquer que par un miracle perpétuel ; pendant que j’explique le tout intelligiblement par les natures que Dieu a établies dans les choses.

Ce système de l’Harmonie préétablie fournit une nouvelle preuve inconnue jusqu’ici de l’Existence de Dieu, puisqu’il est bien manifeste, que l’accord de tant de substances, dont l’une n’a point d’influence sur l’autre, ne saurait venir que d’une cause générale, dont elles dépendent toutes, et qu’elle doit avoir une puissance et une sagesse infinie pour préétablir tous ces accords. M. Bayle même a jugé, qu’il n’y a jamais eu d’hypothèse, qui ait donné tant de relief à la connaissance que nous avons de la sagesse divine. Ce Système a encore cet avantage, de conserver dans toute sa rigueur et généralité ce grand principe de la physique, que jamais un corps ne reçoit un changement dans son mouvement, que par un autre corps en mouvement, qui le pousse. Corpus non moveri nisi impulsum a corpore contiguo et moto. Cette Loi a été violée jusqu’ici par tous ceux qui ont admis des Âmes ou d’autres principes immatériels, y compris même tous les Cartésiens. Les Démocritéens, Hobbes et quelques autres matérialistes tout purs, qui ont rejeté toute substance immatérielle, ayant seuls conservé cette loi jusqu’ici, ont cru y avoir trouvé un sujet d’insulter les autres philosophes, comme s’ils soutenaient ainsi un sentiment fort déraisonnable. Mais le sujet de leur triomphe n’a été qu’apparent et ad hominem ; et bien loin qu’il leur puisse servir, il sert à les terrasser. Et maintenant leur illusion étant découverte, et leur avantage tourné contre eux, il semble, qu’on peut dire, que c’est la première fois que la meilleure philosophie se montre aussi la plus convenable en tout avec la raison, ne restant rien qu’on lui puisse opposer. Ce principe général, quoiqu’il donne l’exclusion aux premiers moteurs particuliers, en faisant refuser cette qualité aux Âmes ou aux principes immatériels créés, nous mène d’autant plus sûrement et clairement au premier moteur universel, de qui vient également la suite et l’accord des perceptions. Ce sont comme deux Règnes, l’un des Causes Efficientes, l’autre des Finales, dont chacun suffit à part dans le détail pour rendre raison de tout, comme si l’autre n’existait point. Mais l’un ne suffit pas sans l’autre dans le général de leur origine, car ils émanent d’une source, où la puissance qui fait les causes efficientes, et la sagesse, qui règle les finales, se trouvent réunies. Cette maxime aussi, qu’il n’y a point de mouvement, qui n’ait son origine d’un autre mouvement suivant les règles mécaniques, nous mène au premier Moteur encore, parce que la matière étant indifférente en elle-même à tout mouvement ou au repos, et possédant pourtant toujours le mouvement avec toute sa force et direction, il n’y peut avoir été mis que par l’auteur même de la matière.

Il y a encore une autre différence entre les sentiments des autres auteurs, qui sont pour les principes de vie, et entre les miens. C’est que je crois en même temps et que ces principes de vie sont immortels, et qu’il y en a partout ; au lieu que suivant l’opinion commune les âmes des bêtes périssent, et que selon les Cartésiens il n’y a que l’homme, qui ait véritablement une âme, et même qui ait perception et appétit, opinion, qui ne sera jamais approuvée, et où l’on ne s’est jeté que parce qu’on a vu, qu’il fallait ou accorder aux bêtes des âmes immortelles, ou avouer, que l’âme de l’homme pouvait être mortelle. Mais il fallait dire plutôt, que toute substance simple étant impérissable, et toute âme par conséquent étant immortelle, celle qu’on ne saurait refuser raisonnablement aux bêtes, ne peut manquer de subsister aussi toujours, quoique d’une manière bien différente de la nôtre, puisque les bêtes autant qu’on en peut juger manquent de cette réflexion, qui nous fait penser à nous-mêmes. Et l’on ne voit point, pourquoi les hommes ont eu tant de répugnance à accorder aux corps des autres créatures organiques des substances immatérielles impérissables, puisque les défenseurs des atomes ont introduit des substances matérielles, qui ne périssent point, et que l’âme de la bête n’a pas plus de réflexion qu’un atome. Car il y a bien de la distance entre le sentiment, qui est commun à ces âmes, et la réflexion qui accompagne la raison, puisque nous avons mille sentiments sans y faire réflexion ; et je ne trouve point que les Cartésiens aient jamais prouvé ni qu’ils puissent prouver, que toute perception est accompagnée de conscience. Il est raisonnable aussi, qu’il y ait des substances capables de perception au-dessous de nous, comme il y en a au-dessus ; et que notre Âme, bien loin d’être la dernière de toutes, se trouve dans un milieu, dont on puisse descendre et monter ; autrement ce serait un défaut d’ordre, que certains Philosophes appellent Vacuum Formarum. Ainsi la Raison et la Nature portent les hommes au sentiment que je viens de proposer ; mais les préjugés les en ont détournés. Ce sentiment nous mène à un autre, où je suis encore obligé de quitter l’opinion reçue. On demandera à ceux qui sont de la mienne, ce que feront les âmes des bêtes après la mort de l’animal : et on nous imputera le dogme de Pythagore, qui croyait la transmigration des âmes, que non seulement feu M. van Helmont le fils, mais encore un Auteur ingénieux de certaines Méditations Métaphysiques publiées à Paris, a voulu ressusciter. Mais il faut savoir, que j’en suis fort éloigné, parce que je crois que non seulement l’âme mais encore le même animal subsiste. Des personnes fort exactes aux expériences se sont déjà aperçues de notre temps, qu’on peut douter si jamais un animal tout à fait nouveau est produit, et si les animaux tout en vie ne sont déjà en petit avant la conception dans les semences, aussi bien que les plantes. Cette doctrine étant posée, il sera raisonnable de juger que ce qui ne commence pas de vivre, ne cesse pas de vivre non plus, et que la mort, comme la génération, n’est que la transformation du même animal qui est tantôt augmenté et tantôt diminué. Ce qui nous découvre encore des merveilles de l’artifice divin, où l’on n’avait jamais pensé : c’est que les machines de la nature étant machines jusque dans leurs moindres parties, sont indestructibles, à cause de l’enveloppement d’une petite machine dans une plus grande à l’infini. Ainsi on se trouve obligé de soutenir en même temps et la préexistence de l’âme comme de l’animal, et la substance de l’animal comme de l’âme.

Je suis venu insensiblement à expliquer mon sentiment de la formation des plantes et des animaux, puisqu’il paraît par ce que je viens de dire, qu’ils ne sont jamais formés tout de nouveau. Je suis donc de l’avis de Monsieur Cudworth (dont l’excellent ouvrage me revient extrêmement dans la plus grande partie) que les lois du Mécanisme toutes seules ne sauraient former un animal, là où il n’y a rien encore d’organisé ; et je trouve, qu’il s’oppose avec raison à ce que quelques anciens ont imaginé sur ce sujet, et même Mons. Descartes dans son Homme, dont la formation lui coûte si peu, mais approche aussi très peu de l’homme véritable. Et je fortifie ce sentiment de M. Cudworth en  donnant à considérer que la matière arrangée par une sagesse divine doit être essentiellement organisée partout, et qu’ainsi il y a machine dans les parties de la machine naturelle à l’infini, et tant d’enveloppes et corps organiques enveloppés les uns dans les autres, qu’on ne saurait jamais produire un corps organique tout à fait nouveau, et sans aucune préformation, et qu’on ne saurait détruire entièrement non plus un animal déjà subsistant. Ainsi je n’ai pas besoin de recourir avec M. Cudworth à certaines Natures plastiques immatérielles, quoique je me souvienne, que Jules Scaliger et autres Péripatéticiens, et aussi quelques sectateurs de la doctrine helmontienne des Archées, ont cru, que l’âme se fabrique son corps. J’en puis dire, Non mi bisogna, e non mi basta , par cette raison même de la préformation et d’un organisme à l’infini, qui me fournit des natures plastiques matérielles propres à ce qu’on demande ; au lieu que les principes plastiques immatériels sont aussi peu nécessaires, qu’ils sont peu capables d’y satisfaire. Car les animaux n’étant jamais formés naturellement d’une masse non organique, le mécanisme incapable de produire de nouveau ces organes infiniment variés, les peut fort bien tirer par un développement et par une transformation d’un corps organique préexistant. Cependant ceux qui emploient des natures plastiques, soit matérielles soit immatérielles, n’affaiblissent nullement la preuve de l’existence de Dieu tirée des merveilles de la nature, qui paraissent particulièrement dans la structure des animaux, supposé que ces défenseurs des natures plastiques immatérielles y ajoutent une  direction particulière de Dieu et supposé que ceux qui se serviront d’une cause matérielle avec moi, en se contentant du mécanisme plastique soutiendront non seulement une préformation continuelle, mais encore un préétablissement divin originaire. Ainsi de quelque manière qu’on s’y prenne, on ne saurait se passer de l’Existence divine, en voulant rendre raison de ces merveilles, qu’on a toujours admirées, mais qui n’ont jamais mieux paru que dans mon Système.

On voit par là, que non seulement l’Âme, mais encore l’animal doit subsister toujours dans le cours ordinaire des choses. Mais les lois de la nature sont faites et appliquées avec tant d’ordre et tant de sagesse, qu’elles servent à plus d’une fin, et que Dieu, qui tient lieu d’inventeur et d’architecte à l’égard des Machines et Ouvrages de la nature, tient lieu de Roi et de Père aux substances qui ont de l’intelligence, et dont l’âme est un esprit formé à son image. Et à l’égard des Esprits, son Royaume dont ils sont les Citoyens, est la plus parfaite Monarchie, qui se puisse inventer ; où il n’y a point de péché, qui ne s’attire quelque châtiment, et point de bonne action sans quelque récompense ; où tout tend enfin à la gloire du Monarque et au bonheur des sujets, par le plus beau mélange de la justice et de la bonté, qui se puisse souhaiter. Cependant je n’ose rien assurer ni à l’égard de la préexistence, ni à l’égard du détail de l’état futur des Âmes humaines, puisque Dieu se pourrait servir à cet égard de voies extraordinaires dans le Règne de la Grâce : néanmoins ce que la raison naturelle favorise, doit être préféré, à moins que la révélation ne nous enseigne le contraire, ce que je n’entreprends point ici décider.

Avant que de finir il sera peut-être bon de faire remarquer parmi les autres avantages de mon système celui de l’universalité des Règles que j’emploie, qui sont toujours sans exception dans ma philosophie générale : et c’est tout le contraire dans les autres systèmes. Par exemple, j’ai déjà dit, que les lois mécaniques ne sont jamais violées dans les mouvements naturels, qu’il se conserve toujours la même force et toujours la même direction, que tout se fait dans les âmes comme s’il n’y avait point de corps, et que tout se fait dans les corps comme s’il n’y avait point des âmes ; qu’il n’y a point de partie de l’espace qui ne soit remplie ; qu’il n’y a point de partie de la matière qui ne soit divisée actuellement, et qui ne contienne des corps organiques ; qu’il y a aussi des âmes partout, comme il y a partout des corps ; que les âmes et les mêmes animaux subsistent toujours ; que les corps organiques ne sont jamais sans âmes, et que les âmes ne sont jamais séparées de tout corps organique ; quoiqu’il soit vrai cependant, qu’il n’y a point de portion de la matière, dont on puisse dire, qu’elle est toujours affectée à la même âme. Je n’admets donc point qu’il y a des âmes entièrement séparées naturellement, ni qu’il y a des Esprits créés entièrement détachés de tout corps, en quoi je suis du sentiment de plusieurs anciens Pères de l’Église. Dieu seul est au-dessus, de toute la matière, puisqu’il en est l’auteur ; mais les créatures franches ou affranchies de la matière, seraient détachées en même temps de la liaison universelle, et comme des déserteurs de l’ordre général. Cette universalité des Règles est soutenue d’une grande facilité des explications, puisque l’uniformité, que je crois observée dans toute la nature, fait, que partout ailleurs, en tout temps et en tout lieu on pourrait dire, que c’est tout comme ici, aux degrés de grandeur et de perfection près ; et qu’ainsi les choses les plus éloignées et les plus cachées s’expliquent parfaitement par l’analogie de ce qui est visible et près de nous.


 

 

Éclaircissement

(2) Je dois ajouter aussi que je ne suis pas autrement pour les formes substantielles que M. Descartes l’était lui-même à l’égard de l’âme de l’homme, qu’il reconnaissait pour la forme substantielle du Corps humain, voulant qu’on dise, que l’homme est une substance douée d’une véritable unité, et non pas un Etre par accident, comme l’on peut voir dans ce qu’il a écrit contre M. Regius. Je diffère seulement de M. Descartes sur ce sujet, en ce que je reconnais encore dans les autres corps organisés de la Nature des âmes ou quelque chose d’approchant, doué de perception et d’appétit : comme je diffère des Péripatéticiens, en croyant que toutes les âmes sont ingénérables et incorruptibles naturellement, aussi bien que la nôtre, ce qui lève les difficultés de l’origine des formes : et comme je m’éloigne aussi un peu des Péripatéticiens et des Cartésiens ensemble, en ajoutant deux choses à leurs sentiments : l’une, que l’animal même subsiste toujours, aussi bien que l’âme, et l’autre enfin, que suivant la doctrine de l’harmonie préétablie, les âmes ne changent rien dans le mécanisme de la matière par rapport aux directions des Corps aussi bien qu’à leurs forces, au lieu que les Péripatéticiens croient que l’Ame donne de la force au corps, et que Descartes se contente de vouloir qu’elle peut changer le cours et la direction des corps tels que les Esprits animaux, quoique la quantité de la force totale ne puisse être augmentée ni diminuée dans la nature ou dans quelques corps pris à part ; car il ne savait pas encore alors les nouvelles lois de la nature qui font voir que la direction totale ne change pas non plus dans quelque nombre de corps qu’on puisse prendre ensemble et supposer comme détachés des autres.

 

(6) Pour ce qui est des formes substantielles ou des Entéléchies primitives, que M. Bayle s’étonne qu'on veut ressusciter, je ne les approuve que lorsqu’on les prend pour des substances simples, capables de perception et d’appétit, en un mot, pour les Ames, ou pour quelque chose qui ait de l’analogie avec l’âme, et qu’on pourrait appeler Principe de Vie ; comme en effet, je tiens que toute la nature est pleine de corps organiques vivants. Ainsi, je ne veux pas à la vérité qu’un morceau de pierre soit lui-même une substance corporelle animée ou douée d’un principe d’unité et de vie ; mais bien qu’il y en a partout de telles là-dedans, et qu’il n’y a aucune pièce de la matière, où il n’y ait ou animal ou plante, ou quelque autre corps organique vivant, quoique nous n’en connaissions que les plantes et les animaux. . De sorte qu’une masse de matière n’est pas proprement ce que j’appelle une substance corporelle, mais un amas et un résultat (aggregatum) d’une infinité de telles substances, comme l’est un troupeau de moutons ou un tas de vers. Mais je ne l’entends pas comme les défenseurs de ces principes de vie l’entendent ordinairement, c’est-à-dire, comme si un tel principe était capable de donner du mouvement et de la force à une masse qui est en repos ou qui a moins de force, ou d’en changer la direction : puisque suivant mon système de l’harmonie préétablie, l’âme humaine même, qui est la plus parfaite de toutes les âmes que nous connaissons, ne le fait pas. Et au lieu que plusieurs philosophes, quand ils disent qu’un corps ne peut être mis en mouvement que par un autre, en exceptent les corps animés, je tiens que la Règle est sans Exception (comme sont ordinairement celles que j’ai coutume d’employer) quoique les Cartésiens mêmes aient cru que cette règle est violée au moins par rapport à l’âme humaine, soit qu’on la croie capable de changer la direction du corps par les efforts de la volonté, soit qu’on s’imagine avec les auteurs du système des causes occasionnelles, que Dieu change l’effet des lois des corps dans les occasions, comme la volonté de l’âme le demande, et que Dieu le fait par une espèce de Pacte ou de loi générale, ce que je ne saurais croire suffisant, puisque cette Loi ne saurait exécuter que par un miracle perpétuel. Mais on n’a point besoin d’y recourir, et encore moins de s’imaginer avec l’école une influence inconcevable de la volonté sur le mouvement, pourvu qu’on reconnaisse cette souveraine sagesse de Dieu qui l’a porté à préétablir l’harmonie des substances, sentiment qui suivant le jugement de M. Bayle lui-même (dans l’article de Rorarius de son Dictionnaire) porte cette sagesse divine au-delà de tout ce qu’on en avait connu jusqu’ici, et lève toute notion de miracle dans une occasion où il est hors de saison : d’autant que suivant mon système l’union de l’âme avec le corps paraît fort explicable, et qu’on ne peut point nier, que l’explication que j’en donne ne soit fort digne de Dieu. Je suppose aussi partout ces principes de perception et de vie que les Cartésiens n’accordent qu’à une petite portion de la matière, par une exception tout à fait étrange et bien éloignée de l’usage de la nature. Et je lève en même temps les difficultés qui les embarrassent sur l’union de ce principe avec la matière.