LEIBNIZ
  Lettre à Arnauld du 28 novembre-8 décembre 1686 




[…]  La première difficulté que vous indiquez, Monsieur, est que notre âme et notre corps sont deux substances réellement distinctes ; dont il semble que l'un n'est pas la forme substantielle de l'autre. Je réponds qu'à mon avis notre corps en lui-même, (l'âme mise à part), ou le cadaver, ne peut être appelé une substance que par abus, comme une machine ou comme un tas de pierres, qui ne sont que des êtres par agrégation ; car l'arrangement régulier ou irrégulier ne fait rien à l'unité substantielle, D'ailleurs, le dernier concile de Latran déclare que l'âme est vérita­blement la forme substantielle de notre corps.

Quant à la seconde difficulté, j'accorde que la forme substantielle du corps est indivisible, et il me semble que c'est aussi le sentiment de saint Thomas ; et j'accorde encore que toute forme substantielle ou bien toute substance est indestructible et même ingénérable ; ce qui était aussi le sentiment d'Albert le Grand, et parmi les anciens celui de l'auteur du livre De diaeta qu'on attribue à Hippocrate. Elles ne sauraient donc naître que par une création. Et j'ai beaucoup de penchant à croire que toutes les générations des animaux dépourvus de raison, qui ne méritent pas une nouvelle création, ne sont que des transformations d'un autre animal déjà vivant, mais quelquefois imperceptible ; à l'exemple des changements qui arrivent à un ver à soie et autres semblables, la nature ayant accoutumé de découvrir ses secrets dans quelques exemples, qu'elle cache en d'autres rencontres. Ainsi les âmes brutes auraient été toutes créées dès le commencement du monde, suivant cette fécon­dité des semences mentionnée dans la Genèse ; mais l'âme raison­nable n'est créée que dans le temps de la formation de son corps, étant entièrement différente des autres âmes que nous connaissons parce qu'elle est capable de réflexion et imite en petit la nature divine.

Troisièmement, je crois qu'un carreau de marbre n'est peut-être que comme un tas de pierres, et ainsi ne saurait passer pour une seule substance, mais pour un assemblage de plusieurs. Car supposons qu'il y ait deux pierres, par exemple le diamant du Grand-Duc et celui du Grand Mogol : on pourra mettre un même nom collectif en ligne de compte pour tous deux, et on pourra dire que c'est une paire de dia­mants, quoiqu'ils se trouvent bien éloignés l'un de l'autre ; mais on ne dira pas que ces deux diamants composent une substance. Or le plus et le moins ne fait rien ici. Qu'on les approche donc davantage l'un de l'autre, et qu'on les fasse toucher même, ils n'en seront pas plus substantiellement unis ; et quand après l'attouchement on y joindrait quelque autre corps propre à empêcher leur séparation, par exemple si on les enchâssait dans un seul anneau, tout cela n'en fera que ce qu'on appelle unum per accidens. Car c'est comme par accident qu'ils sont obligés à un même mouvement. Je tiens donc qu'un carreau de marbre n'est pas une seule substance accomplie, non plus que le serait l'eau d'un étang avec tous les poissons y compris, quand même toute l'eau avec tous ces poissons se trouverait glacée ; ou bien un troupeau de moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu'ils ne pussent marcher que d'un pas égal et que l'un ne pût être touché sans que tous les autres criassent. Il y a autant de différence entre une substance et entre un tel être qu'il y en a entre un homme et une communauté, comme peuple, armée, société ou collège, qui dont des êtres moraux, où il y a quelque chose d'imaginaire et de dépendant de la fiction de notre esprit. L'unité substantielle demande un Être accompli indivisible, et naturellement indestructible, puisque sa notion enveloppe tout ce qui lui doit arriver, ce qu'on ne saurait trouver ni dans la figure, ni dans le mouvement, qui enveloppent même tous les deux quelque chose d'imaginaire, comme je pourrais démontrer, mais bien dans une âme ou forme substantielle à l'exemple de ce qu'on appelle MOI. Ce sont là les seuls êtres accomplis véritables, comme les anciens avaient reconnu, et surtout Platon, qui a fort clairement montré que la seule  matière  ne  suffit pas pour former une substance.  Or le  moi susdit, ou ce qui lui répond dans chaque substance individuelle, ne saurait être fait ni défait par l'appropinquation ou éloignement des parties, qui est une chose purement extérieure à ce qui fait la substance. Je ne saurais dire précisément s'il y a d'autres substances corporelles véritables que celles qui sont animées, mais au moins les âmes servent à nous donner quelque connaissance des autres par analogie. Tout cela peut contribuer à éclaircir la quatrième difficulté, car, sans me mettre en peine de ce que les scolastiques ont appelé forman corporeitatis, je donne des formes substantielles à toutes les substances corpo­relles plus que machinalement unies. Mais cinquièmement, si on me demande en particulier ce que je dis du soleil, du globe de la terre, de la lune, des arbres et de semblables corps, et même des bêtes, je ne saurais assurer absolument s'ils sont animés, ou au moins s'ils sont des substances, ou bien s'ils sont simplement des machines  ou agrégés de plusieurs substances. Mais au moins je puis dire que, s'il n'y a aucunes substances corporelles telles que je veux, il s'ensuit que les corps ne seront que des phénomènes véritables, comme l’arc-en-ciel ; car le continu n'est pas seulement divisible à l'infini, mais toute partie de la matière est actuellement  divisée en d'autres parties  aussi différentes entre elles que les deux diamants susdits ; et cela allant toujours ainsi, on ne viendra jamais à quelque chose dont on puisse dire : voilà réellement un être, que lorsqu'on trouve des machines animées dont l’âme ou forme substantielle fait l'unité substantielle indépendante de l'union extérieure de l'attouchement. Et s'il n'y en a point, il s'ensuit que hormis l’homme il n'y aurait rien de substantiel dans le monde visible. […]