KIERKEGAARD
Trois discours sur des circonstances supposées
Sur une tombe


Le sérieux comprend la même chose de la mort, mais autre­ment. Il comprend que c'est fini. Peu lui importe qu'on le dise en termes voilés où l'on voit dans la mort une nuit, un som­meil. Il ne perd guère son temps à résoudre les énigmes ; il ne s'abîme pas dans la méditation et n'use pas de périphrases ; il ne s'arrête pas à l'ingéniosité d'un langage symbolique ; il ne disserte pas, il agit. S'il est certain que la mort est un fait, comme c'est le cas ; s'il est certain qu'avec sa décision tout est fini et qu'elle ne se mêle jamais de fournir elle-même une explication, alors, il s'agit de se comprendre soi-même, et le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour ; que si l'on ne peut travailler la nuit, on peut agir le jour ; et comme le mot bref de la mort, l'appel concis, mais stimulant du sérieux c'est : aujourd'hui même. Car la mort envisagée dans le sérieux est une source d'énergie comme nulle autre ; elle rend vigilant comme rien d'autre. La mort incite l'homme charnel à dire : « Mangeons et buvons, car demain, nous mourrons » ; mais c'est là le lâche désir de vivre de la sensualité, ce méprisable ordre de choses où l'on vit pour manger et boire, et où l'on ne mange ni ne boit pour vivre. L'idée de la mort amène peut-être l'esprit plus profond à un sentiment d'impuis­sance où il succombe sans aucun ressort ; mais à la vie de l'homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l'exacte stimulation et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l'énergie. Alors le sérieux s'empare de l'actuel aujourd'hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante, il n'écarte aucun moment comme trop court ; il travaille de toutes ses forces, à plein rendement, prêt cependant à sourire de lui-même si son effort se prétend méritoire devant Dieu, et prêt à comprendre en son impuissance qu'un homme n'est rien et qu'en travaillant avec la plus extrême énergie, l'on ne fait qu'obtenir la véritable occasion de s'étonner de Dieu. Car en définitive, le temps est aussi un bien. Si un homme pouvait provoquer une période de disette dans la vie économique, il aurait du travail ; car, dit en effet le marchand, la marchan­dise a son prix qui dépend pour beaucoup des conjonctures favorables — et en temps de misère, le marchand fait des affaires. Dans le monde extérieur, il est vrai, un homme n'a peut-être pas ce pouvoir ; mais chacun le possède dans le monde de l'esprit. La mort amène disette de temps pour le mourant ; qui ne sait combien un jour et parfois une heure n'a renchéri le prix quand le moribond a marchandé avec la mort ; qui n'a entendu parler de la valeur infinie prise par un jour et parfois une heure quand la mort a rendu le temps précieux ! La mort peut cela, mais l'homme instruit du sérieux peut aussi, grâce à la pensée de la mort, rendre le temps pré­cieux, de sorte que le jour et l'année prennent une valeur infinie — et quand le temps coûte cher, le marchand gagne en profitant du moment. Mais quand l'ordre public est troublé, le marchand n'abandonne pas au hasard ses gains amoncelés ; il veille sur son trésor pour empêcher le voleur d'y porter la main et de le lui ravir : la mort, hélas ! est aussi semblable à un voleur la nuit.

Telle est aussi ton expérience, n'est-ce pas, mon cher audi­teur ! Quand la pensée de la mort t'a visité, mais pour te para­lyser ; quand elle s'est glissée en toi pour te duper et changer ton énergie en songeries ; quand le découragement de la mort a voulu te représenter la vie comme une vanité; quand une tristesse enjôleuse a rôdé autour de toi ; quand la pensée que c'était fini a voulu t'engloutir dans le sommeil de la mélancolie ; quand, l'esprit absent, tu t'es laissé aller à songer aux symboles de la mort : alors, tu n'en as pas rejeté la faute sur la mort qui n'est rien de tout cela. Mais tu t'es dit : j'ai le vague à l'âme, et si cela dure, je risque de voir cette puissance ennemie me dominer. Alors, tu n'as pas fui la mort comme un remède salutaire. Loin de là. Tu as dit : je vais évoquer la grave pensée de la mort. Et cela t'a réussi. Car le sérieux de la mort a contri­bué à donner une valeur infinie à une heure dernière ; sa grave pensée a permis de conférer à une longue vie l'importance d'une période de disette, exempte de répit, comme si elle était guettée par la main du voleur.

    Que la mort garde donc son pouvoir et continue de dire que « c'est fini » ; mais que la vie conserve aussi son droit de travailler pendant qu'il fait jour, et que l'homme instruit du sérieux recourt à la pensée de la mort pour l'y aider. Le timoré est simple témoin de l'incessant conflit qui se livre aux confins de la vie et de la mort ; sa vie ne fait qu'exprimer l'incertitude de cette lutte et le terme en est un leurre ; mais l'homme sérieux a lié amitié avec les adversaires et sa vie trouve dans la pensée de la mort le plus fidèle des alliés.