KIERKEGAARD
L’École du christianisme
N° II.
« Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de scandale.»
Exposé biblique et définition chrétienne.



Bref résumé de cet exposé

Comme le concept de « foi », celui de « scandale » est une catégorie spécifiquement chrétienne se rapportant d'ailleurs à la foi. La possibilité du scandale est un carrefour, elle place devant un carrefour. On s'écarte de la possibilité pour aller soit au scandale, soit à la foi ; mais l'on ne vient jamais à la foi sans passer par la possibilité du scandale.

Le scandale se rapporte essentiellement au composé de Dieu et de l'homme, ou à l'Homme-Dieu. La spéculation a naturel­lement cru pouvoir « concevoir » l'Homme-Dieu, et cela s'entend, puisqu'elle le dépouille des déterminations de temporalité, de contemporanéité, de réalité. En somme, et l'on ne force pas les termes en disant que c'est là simplement se livrer à des bouf­fonneries et se moquer du monde, il est triste et terrible de voir que cette attitude a reçu les honneurs d'un profonde théorie. Non, l'Homme-Dieu connaît aussi la situation, cette situation où quelqu'un à tes côtés est l'Homme-Dieu. Il n'est pas l'unité de Dieu et de l'homme, pareille terminologie résulte d'une grave illusion d'optique. L'Homme-Dieu est l'unité de Dieu et d'un homme particulier. Que le genre humain soit ou doive être appa­renté à Dieu, c'est la conception du paganisme antique ; mais qu'un certain homme particulier soit Dieu, c'est le propre du christianisme, et cet homme particulier est l'Homme-Dieu. Ni dans le ciel, ni sur la terre, ni dans les enfers, ni dans les égare­ments de la pensée la plus fantaisiste ne se rencontre la possi­bilité d'une association pour notre raison aussi folle. On le recon­naît quand on est dans la situation du contemporain, et il n'y a pas de  rapport possible  avec l'Homme-Dieu  sans   se  mettre d'abord dans cette situation.

Le scandale au sens strict, kat’exochen [par excellence], a donc trait à l'Homme-Dieu et prend deux formes. Ou bien il va dans le sens de l'élévation; on se scandalise d'entendre un homme particulier se dire Dieu, agir ou parler d'une manière  qui révèle Dieu (ce qu'on traite en B). Ou bien il va dans le sens de l'abaissement ; on se scandalise de voir que celui qui est Dieu est cet homme de peu souffrant comme un humble (ce qu'on traite en C). Dans le premier cas, le scandale arrive de telle sorte que je ne suis nullement choqué par cet humble, mais par l'exigence où il veut que je le croie Dieu. Et si je l'ai cru, le scandale se montre alors par ailleurs, dans la prétention d'être Dieu émise par cet homme insignifiant, cet impuissant qui, au moment de passer aux actes, se montre absolument incapable. Dans un cas, on part du terme homme et le scandale porte sur le terme Dieu ; dans l'autre, on part du terme Dieu, et le scan­dale porte sur le terme homme.

L'Homme-Dieu est le paradoxe, le paradoxe absolu ; aussi est-il absolument certain que la raison finira par s'y achopper. Si l'on ne voit pas le scandale dans le sens de l'élévation, on le découvre dans celui de l’abaissement.


                                                                                                                                                                                                                                                    O.C. , T. XVII, p. 76-77



Exposé.   A.


La possibilité du scandale qui ne se rapporte pas à Christ comme Christ (à l’Homme Dieu), mais à lui comme homme particulier pur et simple entrant en conflit avec l’ordre établi


Exposé.   B.

La possibilité du scandale essentiel dans le sens de l’élévation, où un homme particulier parle et agit comme s’il était Dieu, prétend être Dieu, c’est-à-dire dans le sens du terme Dieu dans le composé Homme-Dieu.


On a développé d’énormes in-folios avec les preuves de la vérité du christianisme. Derrière preuves et in-folios on est soi-même pleinement convaincu, et à l’abri de toute attaque : car les unes et les autres se terminent invariablement par : ergo. Christ fut celui qu’il s’est dit ; grâce aux preuves cela est aussi certain que deux et deux font quatre, et aussi facile que de mettre ses chaussettes ; forts de cet ergo incontestable qui éclaire directement la question, le docent et le prêtre peuvent tenir tête à l’adversaire, et le missionnaire peut aller en toute assurance convertir les païens. Mais Christ, lui, ne dit pas : ergo, je suis le messie ; après avoir invoqué les preuves, il ajoute : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de scandale » ; en d’autres termes, il fait éclater qu’il ne peut pas être question de preuves à son sujet, qu’on ne vient pas à lui par leur moyen, qu’on ne passe pas directement à l’état de chrétien, que les preuves peuvent tout au plus rendre attentif, et que l’homme peut dès lors en venir au point de décider s’il veut croire ou être scandalisé. Car les preuves appartiennent encore au domaine du douteux, elles sont la raison raisonnant pro et contra, susceptibles par conséquent d’être alléguées contra et pro ; c’est dans le choix seul que le cœur se révèle (et Christ est venu au monde pour révéler les pensées des cœurs) et que l’on voit si un homme veut croire ou être scandalisé. Certes un professeur de théologie qui, utilisant tous les ouvrages sur la question, aurait écrit un nouveau livre sur les preuves de la vérité du christianisme, se sentirait offensé si l’on contestait son argumentation ; en revanche, tout ce que Christ dit lui-même, c’est que les preuves peuvent conduire l’homme — non pas à la foi, loin de là (car il serait alors superflu d’ajouter : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de scandale »), mais au point où la foi devient possible ; il dit qu’elles peuvent aider l’homme à devenir attentif et, pour autant l’aider à sortir de la tension dialectique d’où surgit la foi : veux-tu croire, ou veux-tu être scandalisé.

O.C., T. XVII, p. 89-90


Exposé.   C.

La possibilité du scandale essentiel dans le sens de l’abaissement, où celui qui se donne pour Dieu se montre comme un homme d’humble condition, pauvre et souffrant, finalement impuissant.


Appendice II. Le christianisme n’est pas une doctrine ; on fait erreur toutes les fois qu’on parle du scandale en le rapportant au christianisme considéré comme tel ; car, de la sorte, on en amortit le choc, on l'énerve ; par exemple, quand on l'envisage dans la doctrine de l'Homme-Dieu, la doctrine de la rédemption. Non, le scandale se rapporte ou bien à Christ, ou bien au fait d'être personnellement chrétien.

Mais l'on a partout semé la confusion dans la chrétienté : ici également ; de la sorte, on a tout naturellement réduit le christianisme au paganisme. On prêche continuellement dans la chrétienté sur les événements qui ont suivi la mort de Christ ; on montre comment il a triomphé ; comment sa doctrine a fait la conquête du monde entier ; bref, l'on n'entend que sermons qu'il conviendrait mieux de terminer par « Hourrah ! » que par « Amen ! » Non, la vie de Christ ici-bas est le paradigme ; c'est à y conformer la mienne que je dois, comme tout chrétien, m'efforcer ; et tel est l'objet essentiel du sermon qui doit m'aider à tenir mon esprit en haleine quand je vais m'assoupir, et doit servir à réconforter quand on tombe dans l'abattement. C'est ainsi que Christ sert d'exemple dans la situation du contempo­rain ; on n'y bavardait point de ce qui est arrivé ensuite. Mais la chrétienté a destitué Christ ; en revanche, elle prétend hériter de lui, de son grand nom, profiter des immenses résultats de sa vie ; peu s'en faut même qu'elle ne se les attribue comme autant de mérites propres et ne nous fasse accroire que la chrétienté ne soit Christ. Alors que toute génération a pour tâche de recommencer avec Christ et de prendre sa vie pour modèle, la chrétienté s'est permis d'exposer toute la situation à un point de vue strictement historique, de commencer en le laissant dans la mort — pour se livrer alors au triomphe ! Depuis ce temps, elle voit sa clientèle augmenter chaque année — et quelle merveille ; la majorité des hommes est toute disposée à répondre à l'appel quand il s'agit purement et simplement de célébrer un triomphe et d'arriver à cheval à l'assemblée. Et c'est pourquoi il y a entre l'état du chrétien dans la chrétienté et dans la situation du contemporain la même différence qu'entre le paga­nisme et le christianisme.

Dans la situation du contemporain où l'on pouvait à chaque instant reconnaître avec certitude dans quelle mesure le disciple ressemblait au maître, aucune duperie n'était possible par l'his­toire ; le disciple se conformait au modèle — à l’encontre de la chrétienté établie où (supposé que Christ soit le modèle, comme c'est aussi la vérité), quand on considère les chrétiens séparément et qu'on les compare au modèle, on est dans le cas d'éprouver la même stupéfaction qu'en entendant dire que domus se décline sur mensa.

Quand on observe la vie vécue dans la chrétienté, on pourrait vraiment croire que les païens ignorèrent tout à fait les souffran­ces, les adversités de ce monde et leurs inconvénients — telle­ment s'y est émoussé l'aiguillon de la souffrance chrétienne spéci­fique, celle-là même que Christ et le christianisme ont introduite dans le monde ; tellement la chrétienté s'est plu et se plaît à ran­ger par ses prêches toute cette collection de vicissitudes terrestres sous la catégorie de la souffrance chrétienne proprement dite. On a aboli cette dernière « à cause de la parole, de la justice », etc. ; en revanche, on accoutre les souffrances humaines ordi­naires en souffrances chrétiennes et, pour ce tour de force de déraison, on les ajuste au modèle. Déjà pour les exemples reli­gieux de moindre importance, l'on a accoutumé de les prendre en vain.  Un homme perd  sa femme.  Le prêtre parle  alors d'Abraham sacrifiant Isaac, et grâce à l'art du Très Révérend prêtre notre veuf se voit portraituré en espèce d'Abraham dont il devient le sosie. Bien entendu, le discours n'a pas ombre de sens ; le prédicateur ne conçoit ni Abraham, ni le veuf ; mais ce dernier est content ; il paie de bon cœur le sermon dix rixdales et la communauté n'y trouve rien à redire, car chacun attend son tour — chacun de nous ne donnerait-il pas volontiers dix rixda­les pour pouvoir ressembler à Abraham à si bon compte ! Un cas comme celui du mari perdant sa femme ne peut se comparer à l'exemple d'Abraham. Car le mari n'a certes pas sacrifié sa femme ni « voulu la tuer », comme dirait crânement le prêtre avec étourderie ; elle est morte de sa belle mort. Mais la pointe dans la conduite d'Abraham, ce sentiment terrible qu'est la ten­sion, portée à la puissance infinie de la souffrance, c'est la res­ponsabilité faisant du patriarche un homme d'action résolu à aller sacrifier Isaac. — Et de même encore à l'égard du « para­digme », de Christ, et des autres modèles chrétiens dérivés. On a complètement laissé tomber dans l'oubli le sens de la souffrance chrétienne proprement dite ; on prend les souffrances humaines ordinaires et — comment cela se fait-il, j'y perds mon latin — on arrive à les ajuster aux exemples chrétiens. Si, par opposition au christianisme pur, on veut appeler cette pratique le christianisme appliqué, on peut vraiment dire qu’il est bien mal appliqué.

                                                                                                                                                                                                                               O.C., T. XVII, p. 99-102