KIERKEGAARD
  Discours chrétiens
II. Pensées qui blessent dans le dos — pour l'édification
 
V. Nous sommes maintenant plus proches du salut — que lorsque nous avons cru


 Grand Dieu, où sommes-nous ? » s'écrie le capitaine dans la nuit sombre où le navire n'obéit plus au gouvernail, où nulle étoile ne se montre, où, dans les ténèbres impénétrables, au milieu de la tempête déchaînée, il est impos­sible de faire le point ; « grand Dieu, où sommes-nous ? » Mais celui qui a de nos jours mission d'annoncer le christianisme ne doit-il pas dire aussi : où sommes-nous ! Oui, c'est vrai, nous sommes dans la chrétienté ; tel nombre de chrétiens naissent chaque année, tant sont baptisés, tant, confirmés ; nous sommes à peu près autant de chrétiens que d'habitants ; mais qu'en conclure ? Est-ce là faire le point ? Celui qui a mission d'annon­cer le christianisme doit-il tenir toute la question à distance de la réalité sans l'aborder ni parler de son sujet, sans spécifier à qui il s'adresse ? Doit-il dire que nous sommes plus proches du salut que lorsque nous avons cru sans préciser qui désigne ce « nous » : les hommes d'aujourd'hui, ou ceux qui ont vécu il y a des siècles, il y a mille huit cents ans ; doit-il parler ainsi, et frapper dans le vide, en faisant de la prédication du christia­nisme une inanité ? Où sommes-nous ! Celui qui dans la chré­tienté doit parler du christianisme est-il un missionnaire chargé de le propager, de sorte que toute cette question de la chrétienté est une illusion ; doit-il admettre que nous sommes tous chré­tiens ou doit-il faire une différence et, dans ce cas, laquelle — où en sommes-nous ?

On semble aujourd'hui relever assez peu cette difficulté. On voit dans le christianisme une somme de dogmes ; on l'expose comme la philosophie de l'Antiquité, l'hébreu ou n'importe quelle science, on est complètement indifférent à l'attitude de l'auditeur ou du disciple. Au fond, c'est du paganisme. L'élément propre et décisif du christianisme, c'est l'attitude prise envers lui. Un homme peut être instruit de toute sa doctrine, l'expli­quer, la développer, l'exposer — mais s'il tient pour indifférent son rapport personnel avec le christianisme, il est païen. Cepen­dant on a détrôné le christianisme comme on a renversé tous les régimes. Alors qu'il devrait régner sur les hommes, transfor­mer leur vie chaque jour et non le dimanche seulement, alors qu'il devrait intervenir catégoriquement dans toutes les circons­tances de l'existence, on le tient comme une simple doctrine scientifique à distance ; on montre la concordance de ses divers dogmes — mais ma vie et ta vie, la conformité ou la non-conformité de la vie des hommes avec cette doctrine, cela est indiffé­rent.

C'est pourquoi nous avons pris ces mots pour thème de notre discours. Car si nous ne voulons pas qu'il soit d'une complète absurdité, nous devons nous rapprocher des hommes d'une façon ou d'une autre, ou plutôt les amener à se rapprocher d'eux-mêmes. Tel est notre but. Nous n'avons nullement l'inten­tion de juger la chrétienté ou un seul de ses membres ; nous nous efforçons de venir aussi près que possible de nous-mêmes : c'est le meilleur moyen de nous retenir de juger avec trop d'in­discrétion. Mais nous avons bien le dessein de donner à l'auditeur l'occasion de prendre garde à lui-même, de s'éprouver, d'exa­miner sa vie, le point où « il » se trouve. Parler sur ce texte : « Nous sommes maintenant... » sans préciser qui « nous » sommes, serait aussi vain que de faire sur une carte le voyage de Copenhague à Jérusalem. Parler de ces mots sans préciser ce « maintenant» et ce « lorsque », est aussi vain que de voyager en imagination d'une planète à une autre.

 

Nous sommes maintenant plus proches du salut que lors­que nous avons cru.

 

Toute détermination de lieu exige toujours deux points. Dire d'une ville qu'elle est « là », d'un chemin, qu'il passe « là », d'un homme qu'il habite « là », c'est se moquer de son interlocuteur, et de soi-même si l'on n'a pas voulu mystifier, mais cru parler sérieusement. Pour que le propos ait sens et portée pour l'inter­locuteur et lui soit utile, il faut indiquer un point de lui connu et par rapport auquel on détermine alors « là ». Si l'étranger s'égare dans le désert, si un homme a le vertige en mer, c'est qu'il n'a pas de « là » par rapport à quoi il puisse déterminer sa position, ou un point lui permettant de préciser « là ».

Même chose pour la détermination du temps. Pour fixer le point du temps où je suis « maintenant », il m'en faut un autre. Aussi bien le thème de ce discours contient-il une seconde déter­mination permettant aux prédicateurs de préciser ce « mainte­nant » : nous sommes « maintenant » plus proches du salut que « lorsque » nous avons cru. Il y a du sens à parler ainsi. Quand un homme dit « Je suis maintenant plus avancé dans mon travail que lorsque j'ai commencé », il parle avec sens et donne une détermination de temps ; il a un point de départ lui permettant d'établir qu'il a commencé et de mesurer la distance qui le sépare du début et de voir où il en est actuellement. Mais si cet homme n'avait jamais entrepris ce travail, son propos serait absurde ; car il n'y a aucun sens à dire que « maintenant » l'on est plus proche que « lorsque » on a commencé, quand on n'a rien fait. Et si un homme qui n'a jamais été croyant répétait sans la moindre réflexion : « Nous sommes maintenant plus proches du salut que lorsque nous avons commencé », il dirait une absurdité.

Soumets à ton propre examen cette parole ; vois à sa lumière ta vie pour savoir où tu es « maintenant ». Pour cela, il te faut tout d'abord t'assurer que tu sais exactement où se place ce « lorsque » tu es devenu croyant, ou « lorsque » est intervenue dans ta vie la décision qui a fait de toi un croyant. As-tu aussi vraiment pris garde à cette difficulté qui attaque en quelque sorte dans le dos ? Car il ne s'agit pas de savoir si tu as régressé depuis le jour où tu es devenu croyant, si tu as abandonné la foi. On pourrait en effet conclure ainsi. Il va de soi que je suis « maintenant » plus proche du salut que « lorsque » je suis devenu croyant ; car « maintenant » représente un moment ulté­rieur à « lorsque » ; cela va donc de soi, à moins, je l'ai dit, que tu n'aies dans l'intervalle abandonné la foi. En revanche, cela ne va nullement de soi s'il n'est pas certain que tu sois un jour devenu croyant, que tu aies vécu le moment où tu le serais devenu.

Quand es-tu devenu croyant ? Il t'importe au plus haut point de le préciser pour déterminer où tu te trouves « maintenant ». Et si les circonstances de la vie, par leur nature, contribuent à laisser dans le vague et l'imprécision la question de savoir si tu es réellement devenu croyant, tu vois alors combien tu frises l'absurdité qui t'environne pour ainsi dire et combien tu risques d'y passer ta vie — tu vois par suite toute l'importance de t'arracher à toutes les illusions qui veulent t'empêcher de savoir tu es jamais devenu croyant, à toutes ces illusions qui te portent même à entendre un sermon sur notre texte : nous sommes maintenant plus près du salut — que lorsque nous avons cru, sans découvrir qu'il est une sorte de raillerie sur toi, tou­jours bien tranquille dans ton absurde assurance d'être « main­tenant » plus proche du salut que « lorsque » tu es devenu croyant — toi qui ne l'es jamais devenu. Tu as peut-être pour­tant porté ton attention sur ce point, tu t'es peut-être éprouvé pour voir si tu n'aurais pas par la suite renié la foi. Mais tu n'en as eu aucunement conscience ; un examen approfondi de ta vie t'a permis de conclure hardiment que tu n'as jamais renié ni, que tu saches, abandonné la foi. Tu devrais donc aussi être « maintenant » plus proche du salut que jadis, « lorsque » tu es devenu croyant. Le malheur, hélas ! c'est qu'il t'est resté caché que tu n'es jamais devenu croyant, si bien que, pour autant, il est en effet tout naturel que tu n'aies pas par la suite abandonné la foi.

Quand es-tu devenu croyant ou, ce qui revient au même, as-tu réellement conscience d'avoir vécu cette décision de devenir croyant ? Car l'important n'est pas de savoir si ce fut exacte­ment à midi et dans telles autres semblables circonstances. Non ; toute cette affaire concerne l'esprit et comporte ainsi le sérieux véritable qui ne consiste nullement à s'informer de l'heure et du moment précis. Mais d'autre part, il est aussi bien clair que la question se transformerait en une sorte de jeu de société si un homme à qui l'on demandait dans sa vieillesse à quelle épo­que il est devenu croyant, répondait : « Il y a longtemps de cela. — À l'âge mûr ? — Non, il y a plus longtemps. — Dans la jeunesse ? — Non, il y a plus longtemps, bref, il y a si long­temps que je ne me rappelle plus. » Il est clair que ce serait là un jeu et qu'il serait absurde de la part de cet homme de vouloir dire où il est « maintenant » touchant son salut, quand la déci­sion par laquelle il est devenu croyant remonte en sa vie à l'époque embrumée des fables et des contes.

Quand es-tu devenu croyant ; es-tu devenu un croyant ? Il n'en est pas aujourd'hui comme aux époques difficiles où un Juif ou un païen devenaient chrétiens à l'âge mûr ; car il savait qu'il était devenu un croyant et il pouvait aisément dire quand. Nous vivons maintenant dans des conjonctures plus favorables, dans la chrétienté ; il est maintenant beaucoup plus facile de devenir chrétien — beaucoup plus facile, en tout cas, de se leurrer en passant toute sa vie dans une illusion. Tu es baptisé comme enfant, instruit dans la religion chrétienne, confirmé ;  tout le monde t'appelle chrétien et tu t'intitules toi-même ainsi quand une occasion se présente de décliner tes nom et qualités, la religion que tu confesses. Seras-tu commerçant, savant, artiste ou soldat ; épouseras-tu telle ou telle ; t'installeras-tu à la ville ou à la campagne, etc., etc. : autant de questions que tu as eu un jour l'occasion de te poser et de résoudre ; tu peux aussi en indiquer le « quand » et préciser pour chacun de ces points où tu en es « maintenant ». Mais la question de savoir si tu es devenu croyant ne s'est peut-être pas posée à ton esprit ; aussi loin que remontent tes souvenirs, on suppose que tu l'as été, de sorte que tu dois l'être une fois devenu — Dieu sait quand.

Et où es-tu « maintenant » ; es-tu « maintenant » plus proche de ton salut ? Tu as certainement entendu parler de ce sage tout simple de l'Antiquité, habile à poser de si insidieuses ques­tions. Celle-ci semble bien avoir ce caractère, comme si elle avait pour but de mettre dans l'embarras et de révéler le vague de celui à qui elle s'adresse. Je ne puis ni ne veux t'interroger ; mais imagine qu'il le fasse, lui, le simple sage. Tu sais que même dans la chrétienté l'art de catéchiser l'a pris pour modèle ; mais jamais catéchiste n'a pu interroger comme lui. Imagine ce simple sage, ennemi déclaré de tout ce qui s'appelle subter­fuge, excuse, vague et imprécision qu'il s'applique à déceler avec non moins d'habileté, de souplesse et d'intrépidité ; sans doctrine à développer à distance à des auditeurs, il était maître dans l'art de pénétrer à fond la pensée des hommes et de la mettre à nu, si bien que son interlocuteur croyait converser avec lui-même et voir son for intérieur au grand jour ; et non seulement il  savait faire  descendre  du  ciel la  sagesse,  mais encore l'inculquer à « l'Individu ». Imagine que ce simple sage t'interroge ; imagine-le s'attardant à taquiner un homme en lui posant la question de savoir s'il est « maintenant » plus près de son salut ; imagine-le tournant et retournant cette question de mille façons, mais toujours en taquinant, le visage toujours éclairé de ce sourire à lui propre quand il supposait que son interlocuteur ne savait pas très bien où il en était à son propre sujet, s'il comprenait ou non une chose, s'il était devenu croyant ou non ; imagine-le, lui, le sage tout simple, persistant à interroger ainsi jusqu'à ce qu'il prît de court son interlocuteur et fît éclater à ses yeux qu'il avait été dans une illusion. « Es-tu donc “maintenant” plus proche du salut ? — Oui. — Mais plus proche que quand ? » Ici peut-être se produit un arrêt qui, à ce point, risque de plonger tout le discours dans la confusion. Tu es maintenant « plus proche » ; ce « plus proche » est une comparaison, mais à quoi l'appliques-tu ? Peut-on dire qu'un homme est plus grand qu'un autre qui n'existe pas ? Il y a dans ce « plus » de la comparaison quelque chose de tentant, de persuasif qui vous attire, comme si les choses allaient ainsi d'elles-mêmes, comme si l'on ne devait pas se défier, puisqu'on va pourtant de l'avant. Mais quand il n'est pas établi que le début est donné, toute cette attirance ne fait que conduire à l'absurdité. Pas plus qu'un passager à bord d'un navire ne le quitte en dépit de toutes les heures qu'il passe à y déambuler et de tous les milles qu'il parcourt, pas plus n'approche du but celui qui n'a pas pris la voie qui en conduit toujours plus près. Mais le chemin du salut est la foi ; et il ne peut être question d'en être « maintenant » plus proche, que lorsqu'il est bien établi que l'on est devenu croyant.

Où es-tu maintenant ; es-tu maintenant plus proche de ton salut ? Ton salut ! Il s'agit de ton salut, d'en approcher. Et s'il s'agit de cela, il est du même coup question d'autre chose, de la perdition. Ta perdition ! Il s'agit de ta perdition, d'y sombrer toujours plus profondément ! Si tu t'es trompé dans la vie, si tu es devenu commerçant quand ta vocation était celle de l'ar­tiste, l'erreur, mon Dieu ! peut être assez pénible, mais c'est un malheur dont on peut se consoler. Si tu t'es trompé dans la vie en épousant une jeune fille dont la sœur t'aurait bien autrement convenu, on peut alors, mon Dieu ! supporter d'avoir manqué son bonheur. Mais qu'un homme manque son salut ! Si, aux jours de pleine vigueur de ta jeunesse, tu as conçu le plan d'un travail gigantesque dont tu t'es proposé de faire l'œuvre de ta vie, mais qu'en chemin nombre d'obstacles ont retardée et entravée, sans compter que tu n'avais pas les forces suffisantes, si bien qu'à la fin de ta vie tu n'es pas sensiblement plus proche de l'accomplissement de ta tâche qu'au début : ce chagrin, mon Dieu ! a aussi sa consolation. Mais si à la fin de ta vie tu n'étais pas venu plus près de ton salut ! Y a-t-il rien de plus terrible que d'être à distance de son salut ? Être à distance de son salut, c'est s'en éloigner de plus en plus. Le salut correspond au dan­ger ; celui qui n'est pas en péril ne peut pas non plus être sauvé. Si donc tu es dans le danger — sans approcher de ton salut, c'est que tu t'enfonces de plus en plus dans le danger. Un homme devrait se soucier de son salut comme le naufragé qui, accroché à une planche, ballotté par les vagues, suspendu sur l'abîme, entre la vie et la mort, fixe les yeux vers la terre. Mais un homme peut-il être plus éloigné de son salut que lorsqu'il ne sait même pas exactement s'il a commencé par vouloir être sauvé.

Examine-toi donc à la lumière de ces mots. C'est une conso­lation pleine de félicité que de se savoir « plus près de son salut que lorsqu'on est devenu croyant » — mais, n'est-ce pas, il doit être certain qu'on l'est devenu. Ces mots peuvent donc être un sujet de consolation ; mais ils peuvent aussi en quelque sorte attaquer dans le dos. Sans doute, il est terrible pour un homme de voir son attention éveillée de la sorte ; mais même dans ce salutaire effroi il y a quelque consolation. Car lorsqu'un homme s'est aperçu qu'il n'a pas même commencé, il est toujours un peu plus près de son salut qu'il ne l'était tant qu'il vivait dans l'illusion et la chimère.

Un mot encore ; n'oublions pas que nous avons pris la parole de l'apôtre en la formulant un peu autrement. Il dit en effet : « Notre salut est maintenant plus proche que lorsque nous avons cru. » Les termes, tels que nous les avons médités, concentrent toute la pensée sur l'activité personnelle et sont par suite invo­qués pour rendre les hommes attentifs. La parole de l'apôtre souligne en même temps que le salut vient de Dieu. Il ne dit pas que nous venons plus près du salut, mais que le salut vient plus près de nous. Et il pourrait être nécessaire de traiter égale­ment ce point pour rappeler au croyant de ne pas trop se hâter, de ne pas prétendre acquérir par lui-même une chose qui est essentiellement accordée [par grâce]. Il pourrait être nécessaire de traiter ce point — à condition que soit toujours bien claire­ment établi où nous sommes. Mais pour y prendre garde, il nous faut d'abord savoir si nous sommes devenus chrétiens.

                                                                                                                                                                                                                               O.C., T. XV, p. 202-208.