KIERKEGAARD
In vino veritas




Se ressouvenir n’est nullement identique à se rappeler. On peut fort bien se rappeler un événement dans tous ses détails sans pour cela s’en ressouvenir. La mémoire n’est qu’une condition transitoire ; par elle, le vécu se présente pour recevoir la consécration du ressouvenir. Cette distinction est déjà manifeste à l’examen des divers âges de la vie. Le vieillard perd la mémoire, faculté qui disparaît en général la première. Cependant, il a quelque chose du poète ; l’imagination populaire voit en lui un prophète animé du souffle divin. Mais le ressouvenir est aussi sa meilleure force, la consolation qui le soutient en lui donnant la vision lointaine du poète. Inversement, l’enfant possède à un rare degré la mémoire et la facilité, mais il n’a pas le moindre don de se ressouvenir. Au lieu de dire : « Appris dans la jeunesse, gardé dans la vieillesse », on pourrait proposer : « Mémoire aux jeunes ans, ressouvenir en son vieux temps. » Les lunettes du vieillard sont taillées pour voir de près ; mais, quand l’enfant porte des verres, c’est pour voir au loin, car il lui manque la force du ressouvenir, dont le rôle est d’éloigner, de mettre à distance. Cependant, l’heureux ressouvenir du vieillard est, comme l’heureuse facilité de l’enfant, un don gracieux de la nature entourant de ses soins maternels les deux âges de la vie les plus dénués de secours, quoiqu’en un sens les plus favorisés. Mais c’est aussi pourquoi le ressouvenir, comme la mémoire, n’est parfois qu’un porteur de données accidentelles.

Malgré leur grande différence, on prend souvent l’un pour l’autre mémoire et ressouvenir. Dans la vie, cette confusion permet d’étudier le degré de développement de l’individu. Le ressouvenir est en effet l’idéalité, mais, comme tel, il exige un effort, il implique une responsabilité bien autres que la mémoire indifférente à cet égard. Il a mission d’empêcher toute solution de continuité dans la vie de l’homme, et de l’assurer que son passage sur la terre s’effectue uno tenore [d’un trait], d’un souffle, et peut s’exprimer dans l’unité. Aussi refuse-t-il de croire que la langue soit obligée de bafouiller sans arrêt pour contrefaire les bavardages dont la vie est remplie. La condition de l’immortalité de l’homme, c’est que sa vie s’écoule uno tenore.

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À force d’être rafraîchie, la mémoire enrichit l’âme d’une masse de détails qui dissipent le ressouvenir. Considérons par exemple le repentir : c’est le ressouvenir d’une faute. Au strict point de vue psychologique, je crois réellement que la police endurcit le criminel en lui rendant plus difficile le repentir. À force de retracer et de répéter son curriculum vitae, il acquiert une telle virtuosité à débiter ainsi de mémoire son passé que l’idéalité du ressouvenir se trouve bannie, et il en faut une grande pour se repentir réellement, et surtout sans délai ; car la nature peut aussi venir en aide à l’homme, et le repentir tardif, peu de chose à l’égard de la mémoire, est souvent le plus accablant et le plus profond. — La faculté de se ressouvenir est encore la condition de toute activité créatrice. Veut-on cesser de produire : il suffit alors de se rappeler la chose même que l’on voulait mettre au jour sous l’influence du ressouvenir ; l’activité créatrice devient impossible, et donne tant de mal et de dégoût que le mieux est d’y renoncer au plus tôt.