KIERKEGAARD
Crainte et tremblement




    Le Titien, Sacrifice d'Isaac, 1542                                                                                                  Le Caravage, Sacrifice d'Isaac, 1598



Problème II.
Y a-t-il un devoir absolu envers Dieu ?

Examinons d’un peu plus près la détresse et l’angoisse que contient le paradoxe de la foi. Le héros tragique renonce à lui-même pour exprimer le général ; le chevalier de la foi, lui, renonce au général pour devenir l’Individu. Je l’ai dit, tout dépend de la manière dont la situation se présente. Si l’on croit relativement facile d’être l’Individu, on peut être certain que l’on n’est pas le chevalier de la foi ; car les oiseaux en liberté et les génies vagabonds ne sont pas les hommes de la foi. Par contre, le chevalier de la foi sait qu’il est magnifique d’appartenir au général. Il sait qu’il est beau et salutaire d’être un Individu qui se traduit lui-même dans le général et qui, pour ainsi dire, donne de lui-même une édition pure, élégante, correcte le plus possible, intelligible à tous ; il sait le réconfort de devenir compréhensible à lui-même dans le général, de sorte qu’il comprend celui-ci et que tout Individu qui le comprend comprend le général, tous deux trouvant leur joie dans la sécurité que donne le général. Il sait combien il est beau d’être né comme l’Individu qui a dans le général sa patrie, son amicale demeure, toujours prête à le recevoir quand il veut y vivre. Mais il sait en même temps qu’au-dessus de ce domaine serpente un chemin solitaire, étroit et escarpé ; il sait combien il est terrible d’être né solitaire hors du général, et de marcher sans rencontrer un seul compagnon de route. Il sait parfaitement où il est et comment il doit se comporter à l’égard des hommes. Pour eux, il est fou, et il ne peut se faire comprendre de personne. Et pourtant, fou, c’est le moins qu’on puisse dire. Si on ne le regarde pas ainsi, il est alors un hypocrite, et d’autant plus cruellement qu’il gravit plus haut le sentier.

Le chevalier de la foi sait quel enthousiasme donne la renonciation où l’on se sacrifie pour le général, et quel courage il faut pour cela ; mais il sait aussi qu’il y a dans cette conduite une sécurité, celle que l’on trouve à agir pour le général ; il sait qu’il est magnifique d’être compris de toute âme noble, et de telle façon que celui qui le considère s’ennoblisse encore. Il sait tout cela, et il se sent comme lié ; il se prend à souhaiter que cette tâche fût la sienne. Abraham aurait ainsi pu désirer parfois que son rôle fût d’aimer Isaac comme il convient à un père, d’un amour intelligible à tous, inoubliable à jamais ; il pouvait désirer que sa tâche fût de sacrifier Isaac dans l’intérêt général, et de donner aux pères l’enthousiasme des glorieux exploits — et il était presque épouvanté en songeant que de tels désirs ne soient que des idées fixes [autre traduction : crises] qui doivent être traités comme telles ; car il sait qu’il suit un chemin solitaire, qu’il ne fait rien dans l’intérêt général, mais qu’il est simplement éprouvé et tenté. Que fit d’ailleurs Abraham pour le général ? Qu’on me permette d’en parler en homme, en toute humanité ! II reçoit après soixante-dix ans le fils de la vieillesse. Ce bien que d’autres ont assez vite fait d’obtenir et pour s’en réjouir longtemps, il l’attend soixante-dix ans ; et pourquoi ? Parce qu’il est éprouvé et tenté. N’est-ce pas de la démence ! Mais Abraham crut ; seule Sara vit sa foi chanceler et l’amena à prendre Agar pour concubine ; mais c’est aussi pourquoi il lui fallut la chasser. Il reçoit Isaac — et il doit de nouveau connaître l’épreuve. Il savait la beauté d’exprimer le général, la joie magnifique de vivre avec Isaac. Mais ce n’est pas sa mission. Il savait qu’il est digne d’un roi de sacrifier un pareil fils au bien général ; il y aurait trouvé le repos ; et comme la voyelle se repose en sa consonne d’appui, tous le célébrant auraient trouvé leur repos dans son exploit ; mais telle n’est pas sa mission — il est éprouvé ! Le capitaine romain [Quintus Fabius] fameux sous le surnom de Cunctator arrêta l’ennemi par ses temporisations — quel temporisateur n’est pas Abraham en comparaison — mais il ne sauve pas l’État. Telle est la substance de cent trente années. Qui pourrait supporter cette attente ; son contemporain, s’il en restait, ne devrait-il pas dire : « Abraham n’en finit pas d’attendre ; enfin, il a un fils ; il a fallu du temps ! Et voici qu’il veut le sacrifier : est-ce qu’il n’est pas fou ? Si encore il pouvait s’expliquer ; mais il répète toujours que c’est une épreuve. » Abraham ne pouvait d’ailleurs pas dire davantage ; car sa vie est comme un livre sous séquestre divin et qui ne devient pas juris publici (droit public).

Voilà le terrible. Si on ne le voit pas, on peut être sûr que l’on n’est pas un chevalier de la foi ; mais si l’on s’en rend compte, on ne niera pas que même le héros tragique le plus éprouvé a l’air d’aller au bal, comparé à ce chevalier qui n’avance que lentement et en rampant. L’a-t-on reconnu et s’est-on assuré que l’on n’a pas le courage de le comprendre, on soupçonne alors la gloire merveilleuse obtenue par ce chevalier qui devient le familier de Dieu, l’ami du Seigneur, et qui, pour m’exprimer d’une manière toute humaine, tutoie le maître du ciel, tandis que le héros tragique ne parle à Lui qu’à la troisième personne.

Le héros tragique a vite fini, vite terminé le combat ; il a accompli le mouvement infini et trouve maintenant la sécurité dans le général. Le chevalier de la foi au contraire ne connaît pas le repos ; son épreuve est constante ; à chaque instant, il a une possibilité de retourner en se repentant au sein du général ; et cette possibilité peut être crise aussi bien que vérité. Il ne peut demander à personne de l’éclairer ; car il serait alors en dehors du paradoxe.

Le chevalier de la foi a donc tout d’abord la passion nécessaire pour concentrer l’ensemble de l’éthique qu’il transgresse en un moment unique de sorte qu’il se puisse assurer qu’il aime réellement Isaac de toute son âme[1]. S’il ne le peut, il est en crise. En outre, il a assez de passion pour mobiliser en un clin d’œil toute cette assurance, et de telle manière qu’elle ne perde rien de sa validité première. S’il ne le peut, il reste sur place ; car il lui faut alors constamment recommencer. Le héros tragique concentre aussi en un point décisif le moral qu’il a dépassé téléologiquement ; mais il trouve à cet égard un appui dans le général. Le chevalier de la foi ne dispose en tout et pour tout que de lui-même : d’où le terrible de sa situation. La plupart des hommes vivent dans une obligation morale en laissant à chaque jour sa peine ; mais ils n’en viennent non plus jamais à cette concentration passionnée, à cette conscience énergique. Pour l’obtenir, le héros tragique peut en un sens demander le secours du général, mais le chevalier de la foi est seul en tout état de cause. Le héros tragique opère cette concentration et trouve le repos dans le général, le chevalier de la foi est sans cesse tenu en haleine. Agamemnon renonce à Iphigénie et trouve par là le repos dans le général ; il peut alors aller la sacrifier. S’il ne fait pas le mouvement, si au moment décisif son âme, au lieu d’opérer la concentration passionnée, se perd en niaiseries générales, comme celles-ci qu’il a d’autres filles et que vielleicht (peut-être) pourrait encore arriver das Ausserordentliche (l’extraordinaire), il va de soi qu’il n’est pas un héros, mais mûr pour l’hôpital. Abraham connaît aussi la concentration du héros, bien qu’elle soit chez lui beaucoup plus difficile, faute d’un appui dans le général, mais il effectue encore un mouvement où il recueille son âme en vue du prodige. Si Abraham ne le faisait pas, il ne serait pas autre chose qu’un Agamemnon, dans la mesure où on peut encore justifier le sacrifice d’Isaac quand il n’a pas d’utilité pour le général.

L’Individu peut seul décider s’il est vraiment dans une crise ou s’il est un chevalier de la foi. Néanmoins, le paradoxe permet de poser quelques caractères, que peut aussi comprendre celui qui ne s’y trouve pas. Le véritable chevalier de la foi est toujours l’isolement absolu ; le faux chevalier est sectaire, c’est-à-dire qu’il essaie de sortir de l’étroit sentier du paradoxe pour devenir un héros tragique à bon marché. Le héros tragique exprime le général et s’y sacrifie. Au lieu d’agir ainsi, le polichinelle sectaire possède un théâtre privé, quelques bons amis et compagnons, qui représentent le général aussi bien que les assesseurs de La Tabatière d’Or figurent la justice. Au contraire, le chevalier de la foi est le paradoxe, il est l’Individu, absolument et uniquement l’Individu, sans connexions ni considérations. Là est le terrible de sa situation que l’infirme sectaire ne peut supporter. Au lieu de tirer la conclusion, de reconnaître son incapacité à faire ce qui est grand et de l’avouer sincèrement, ce que je ne puis qu’approuver puisqu’aussi bien c’est mon attitude, le pauvre hère s’imagine qu’en se joignant à quelques-uns de ses pareils il pourra venir à bout de l’entreprise. Mais elle ne réussit pas du tout ; le monde de l’esprit ne se laisse pas duper. Une douzaine de sectaires se prennent par le bras ; ils n’entendent absolument rien aux crises de la solitude, qui attendent le chevalier de la foi et auxquelles il ne peut se dérober, puisqu’il serait encore plus terrible de s’ouvrir un chemin avec trop d’audace. Les sectaires s’assourdissent mutuellement à grand bruit, tiennent par leurs cris l’angoisse à distance, et cette compagnie de gens hurlant en foire croient assaillir le ciel et suivre le chemin du chevalier de la foi ; mais celui-ci, dans la solitude de l’univers, n’entend jamais une voix humaine ; il va, seul avec sa terrible responsabilité.

Le chevalier de la foi n’a d’autre appui que lui-même ; il souffre de ne pouvoir se faire comprendre, mais il n’éprouve aucune vaine envie de guider les autres. Sa douleur est son assurance ; il ignore la vaine envie, son âme est trop sérieuse pour cela. Le faux chevalier se trahit par cette maîtrise acquise en un instant. Il ne comprend absolument pas ce dont il est question, que si un autre Individu doit suivre le même chemin, il doit devenir l’Individu exactement de la même manière, sans avoir par conséquent besoin des directions de personne, et surtout pas de qui prétend s’imposer. Ici, l’on sort à nouveau du sentier du paradoxe, l’on ne peut endurer le martyre de l’incompréhension ; on préfère, et c’est bien commode, s’imposer à l’admiration du monde en montrant sa maîtrise. Le véritable chevalier de la foi est un témoin, jamais un maître ; en cela réside sa profonde humanité autrement significative que cette frivole participation au bonheur et au malheur d’autrui, honorée sous le nom de sympathie et qui est pure vanité. Veut-on être simplement témoin : on confesse par là que nul, pas même le dernier des hommes, n’a besoin de compassion humaine, ou ne doit y trouver son avilissement pour qu’un autre s’en fasse un piédestal. Mais comme ce témoin n’a pas gagné ce qu’il a gagné à bon compte, il ne le vend pas non plus à vil prix, et il n’a pas la bassesse d’accepter l’admiration des hommes pour leur donner en échange son mépris secret ; il sait que la vraie grandeur est également accessible à tous.

Ou bien donc il y a un devoir absolu envers Dieu, et dans ce cas, il est le paradoxe décrit, suivant lequel l’Individu est comme tel au-dessus du général et se trouve comme tel en un rapport absolu avec l’absolu, ou bien il n’y a jamais eu de foi […].



[1]. J’éclaircirai encore une fois la différence du conflit tel qu’il se présente au héros tragique et au héros de la foi. Le premier s’assure que l’obligation morale est tout entière présente en lui du fait qu’il la change en un désir. Ainsi, Agamemnon peut dire : la preuve que je ne suis pas infidèle à mon devoir paternel, c’est que l’objet de mon devoir est mon seul désir. Nous avons donc ici devoir et désir en présence l’un de l’autre. L’heureuse chance de la vie, c’est la concordance du désir et du devoir, et inversement ; la tâche de la plupart consiste précisément à demeurer dans le devoir, et à en faire par enthousiasme leur désir. Le héros tragique renonce à son désir pour accomplir son devoir. Pour le chevalier de la foi, désir et devoir sont également identiques, mais il est dans la nécessité de renoncer à l’un et à l’autre. Quand donc il veut se résigner en renonçant à son désir, il ne trouve pas le repos ; car il est lui-même l’objet du devoir. S’il veut demeurer dans le devoir et dans son désir, il ne devient pas le chevalier de la foi ; car le devoir absolu exige précisément qu’il renonce au devoir. Le héros tragique exprime un devoir supérieur, mais non absolu.