KIERKEGAARD
Pour un examen de conscience recommandé aux contemporains



Cependant comment lit-on la parole de Dieu dans la chrétienté ? Si, pour ne point nous embarrasser d'exceptions parti­culières, nous nous répartissions en deux classes, il faudrait dé­clarer : la majorité ne la lit jamais, et la minorité la lit d'une manière plus ou moins savante, c'est-à-dire ne la lit pas, mais regarde le miroir. En d'autres termes : la plupart considè­rent la parole comme un livre antique et suranné que l'on met de côté; le petit nombre y voit un ouvrage ancien extrêmement remarquable, sur lequel on exerce avec un zèle stupéfiant sa perspicacité, ses facultés … en regardant le miroir.

Suppose qu'en un pays un ordre royal soit porté à la con­naissance des fonctionnaires, des sujets, bref de toute la popula­tion. Qu'arrive-t-il ? Un curieux changement s'opère en tous; cha­cun devient jurisconsulte; les fonctionnaires font les auteurs; tous les jours, paraissent de nouveaux commentaires toujours plus sa­vants, plus pénétrants, plus subtils, plus profonds, plus ingénieux, plus merveilleux et plus séduisants de beaucoup; la critique, dont la mission est de tenir au courant, a peine à rendre compte de cette immense production ; elle-même constitue une si vaste lit­térature qu'il n'est plus possible de la maintenir à jour ; tout le monde glose — mais personne n'a lu l'ordre royal pour s'y con­former. Bien plus ; l'on a encore déplacé le point de vue du sérieux ; l'on a fait de tout ce travail critique le sérieux véritable. Suppose que le roi en question ne soit pas de race humaine — car un souverain de même pâte que nous comprendrait fort bien qu'on se moque de lui en envisageant son ordre de cette manière ; mais, dans la dépendance où il est de tous ses em­ployés et sujets, il se verrait contraint de faire contre mauvaise fortune bon cœur ; il ferait comme si tout était dans l'ordre, si bien que le commentateur le plus élégant recevrait un titre de noblesse,  le  plus  profond  une  décoration,  etc.    suppose, dis-je,  que  ce roi  soit  tout-puissant  et par  conséquent  fort à l'aise devant le faux jeu mené contre lui par tous ses fonctionnaires et sujets. Que penserait-il de ces procédés, crois-tu ? Ne dirait-il pas : qu'ils n'obéissent pas au commandement, je peux le leur pardonner; et même, s'ils s'unissaient pour me présenter une requête me suppliant d'user envers eux de patience, voire de les dispenser totalement de cet ordre dont l'accomplissement leur est si difficile, je pourrais encore leur faire grâce. Mais ce que je ne peux pas pardonner, c'est qu'on mette le sérieux là où il n'est pas.

Passons à la parole de Dieu! « Ma maison est une maison de prière ; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. » Qu'est la parole par nature, et qu'en avons-nous fait ? Tous ces commentaires de commentaires, tout ce renché­rissement de science produit dans l'appareil d'une solennelle gra­vité, en arguant que l'on agit de la sorte pour bien comprendre la parole : si tu y regardes de plus près, tu verras que l'on agit ainsi pour se défendre contre elle. Il est par trop facile de com­prendre l'exigence qu'elle renferme : « Donne tout ton bien aux pauvres. » « Si quelqu'un te frappe à la joue droite, pré­sente-lui aussi l'autre. » « Si quelqu'un t'enlève ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. » « Soyez toujours joyeux. » « Considérez comme le sujet d'une joie parfaite les épreuves diverses qui vous surviennent », etc. Tout cela est aussi facile à comprendre que la remarque : « Il fait beau aujourd'hui »; elle ne serait obscure qu'au cas seulement où une littérature s'ap­pliquerait à l'interpréter. Même l'innocent le plus borné ne peut dire sans fausseté qu'il ne comprend pas ces exigences de l'Évan­gile ; mais la chair et le sang ont le plus grand mal à les admet­tre et à s'y conformer. À mon sens, il est d'ailleurs humain que l'on répugne à se soumettre à la puissance de la parole ; si per­sonne n'en convient, je l'avoue pour ma part. Il est humain de demander à Dieu de prendre patience si l'on ne peut tout de suite accomplir son devoir, à la condition de promettre de s'y efforcer; il est humain d'implorer sa compassion si l'on sent l'exigence trop grande ; si personne n'en convient pour son compte, je l'avoue pour le mien. Mais il n'est pas digne de l'homme de changer totalement l'aspect de la question; il est indigne de ma condition humaine de recourir à la ruse et d'en­tasser les gloses scientifiques, à peu près comme un écolier applique sous sa veste une ou plusieurs serviettes quand il doit recevoir le bâton ; il est indigne que j'interpose tous ces pallia­tifs entre la parole et moi, que je donne à cet appareil critique le nom de sérieux et de zèle pour la vérité, et que je laisse enfin ce travail prendre de telles proportions que je n'aie jamais le sentiment de lire la parole de Dieu et n'en vienne jamais à me regarder dans le miroir. Il semble que j'attire tout près de moi la parole de Dieu par toutes ces recherches, investigations, ar­guments et subtilités ; en réalité, par ces procédés, je l'éloigne de la manière la plus astucieuse le plus loin possible de moi, à une distance infiniment plus grande qu'elle ne l'est de celui qui ne l'a jamais vue, et de celui qui en éprouve une telle crainte et une telle angoisse qu'il la rejette au plus loin.

Car il y a un éloignement beaucoup plus grand de ce qui est exigé (se voir soi-même dans le miroir), un éloignement beau­coup plus grand que celui qui consiste à ne jamais voir le miroir, et cet éloignement beaucoup plus grand, le voici : pouvoir se tenir là tranquillement, d'année en année et jour après jour... et regarder le miroir.

 

En second lieu, lorsque tu lis la parole de Dieu pour te re­garder à son miroir (et t'y voir réellement), il faut constamment que tu penses à te dire : c'est à moi qu'elle s'adresse, c'est de moi qu'il s'agit.

Ne t'abuse pas — ou plutôt, ne fais pas le rusé. Car nous autres hommes, nous ne le sommes pas peu devant Dieu et devant sa parole, même le moins intelligent d'entre nous, et l'égoïsme charnel fait à cet égard preuve d'une habileté peu commune.

Nous avons ainsi fait une découverte dont nous nous gar­dons bien de dire qu'elle est destinée à nous défendre contre la parole de Dieu; nous ne sommes pas si fous de l'avouer, car nous ne retirerions alors aucun profit de notre trouvaille ; elle peut d'ailleurs en bien des cas se justifier, mais non quand il s'agit de nous soumettre à la parole : nous nous sommes avisés — quelle ruse! — que penser à nous-mêmes, c'est vanité, et vanité de malades! Quel dégoût! Serais-je donc si vain! Car pen­ser à soi-même et déclarer : « Il s'agit de moi », c'est le sub­jectif, comme nous disons, nous autres savants ; et le subjectif, c'est la vanité, cette vanité de ne pouvoir lire un livre — la parole de Dieu! — sans penser qu'il parle de moi. N'est-ce pas à me dégoûter d'être vain! Et serais-je assez sot de ne pas profiter de l'aubaine, quand de la sorte je m'assure en même temps que la parole de Dieu ne saurait avoir de prise sur moi, de moi une aussi vaine grossièreté, loin de moi aussi ce sub­jectif), mais au contraire — par un sérieux qui me fait haute­ment estimer de mes semblables — je fais d'elle une chose impersonnelle (l'objectif, une doctrine objective, etc.) avec la­quelle l'homme sérieux et cultivé que je suis soutient un rapport objectif ; ainsi, je ne suis pas rustre ou vaniteux au point de mettre mon moi en jeu, au point de croire que c'est à moi que la parole s'adresse, et de moi, de moi toujours qu'il s'agit. Loin de moi une aussi vaine grossièreté, loin de moi aussi ce subjectivisme où il pourrait bien se faire que la parole exerçât sur moi, et sur moi justement, sa puissance et son empire, m'enlevant tout moyen de défense contre elle et me persécutant jus­qu'à ce que je la mette en pratique dans la renonciation au monde, ou jusqu'à ce que j'avoue ma carence à l'observer — car c'est là le juste châtiment qui attend quiconque se permet d'entretenir avec la parole des relations dénuées d'objectivité scientifique.

Non, non et non! Quand tu lis la parole de Dieu et te dis à en chaque mot : c'est à moi qu'elle s'adresse, c'est de moi qu'il s'agit, ton attitude est celle du sérieux, et du sérieux exactement. Aucun de ceux à qui la cause du christianisme a été plus spé­cialement confiée n'a jamais omis de souligner la nécessité de te regarder au miroir de la parole comme le facteur le plus im­portant, comme la condition absolue de ta religion. Ce que tu as à faire, c'est donc de te dire sans cesse au cours de ta lec­ture : la parole s'adresse à moi, c'est de moi qu'il s'agit.

Le puissant empereur d'Orient de qui le célèbre petit peu­ple s'était attiré la colère avait, dit-on, un esclave qui lui répé­tait chaque jour : n'oublie pas de te venger. Quelle idée vrai­ment ! À mon avis, mieux eût valu avoir un esclave pour se rappeler d'oublier, ce qui toutefois n'est pas non plus recommandable; car si l'on doit chaque jour se souvenir d'oublier, c'est que l'oubli n'est pas sérieux. En tout cas ce souverain savait par­faitement, du fait de sa colère (et bien qu'elle ne soit pas louable, elle est un facteur de la personnalité), comment faire pour exercer une influence personnelle sur quelqu'un.

Mais le roi David fut encore mieux servi que ce potentat et, bien entendu, d'une sorte de service que l'on désire rarement de plein gré, car l'on a plutôt envie d'y voir l'une des plus grandes incommodités de la vie.

On connaît l'histoire à laquelle je fais allusion. Le roi David aperçut Bath-Séba. La voir, et voir l'obstacle qu'était le mari, ce fut une seule et même chose. Il fallait donc se débar­rasser d'Urie. Ce qui arriva, on ne sait d'ailleurs trop comment ; il y a sans doute un destin ; toujours est-il qu'il périt dans la bataille et, dit le roi, « tel est le sort des armes ». Dans sa témérité, Urie choisit probablement lui-même un poste si péril­leux qu'il équivalait à la mort. — Je dis simplement que si quelqu'un avait désiré voir tranché le fil des jours du capi­taine, il n'aurait jamais pu, s'il en avait disposé, mieux faire que d'assigner ce poste où la mort était certaine. Urie ne gê­nait plus. Tout allait à merveille. Et il n'y avait plus d'obstacle pour empêcher le roi d'épouser Bath-Séba en justes noces. Plus d'obstacle! Quel langage! Y a-t-il une conduite plus noble, plus magnanime, plus digne d'un souverain et plus capable d'enthou­siasmer l'armée que celle où l'on voit le roi épouser la veuve du guerrier tombé pour la patrie ?

Et voici qu'un jour un prophète vient trouver David. Moder­nisons, actualisons un peu la scène. Deux personnages : le roi, le conducteur de la nation, et un prophète considéré parmi le peuple ; tous deux d'une grande culture qui dut imprégner tout leur entretien, on peut en être sûr. De plus, l'un et l'autre, sur­tout le monarque, sont des auteurs célèbres ; David est le plus illustre des poètes ; par suite, il est un connaisseur, un arbitre plein de goût, capable d'apprécier un exposé, le choix des termes, le plan d'un poème, son style et sa mesure, son utilité ou son préjudice aux bonnes mœurs, etc.

Et quelle heureuse rencontre où paraît justement un connais­seur! Car le prophète a composé une nouvelle, un récit qu'il sollicite l'honneur de raconter à Sa Majesté, le poète couronné arbitre en chefs-d'œuvre.

« Il y avait dans une ville deux hommes, l'un riche et l'autre pauvre. Le riche avait des brebis et des bœufs en très grand nombre. Le pauvre n'avait rien du tout qu'une petite brebis, qu'il avait achetée; il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses enfants ; elle mangeait de son pain, buvait dans sa coupe, et il la regardait comme sa fille. Un voyageur arriva chez l'homme riche. Et le riche n'a pas voulu toucher à ses bre­bis ou à ses bœufs, pour préparer un repas au voyageur qui était venu chez lui ; il a pris la brebis du pauvre, et l'a apprêtée pour l'homme qui était venu chez lui » (2 Sm 12, 1-4).

J'imagine que David écouta fort attentivement, puis exprima son sentiment ; et, naturellement, sans faire intervenir sa person­nalité (la subjectivité), mais d'une manière impersonnelle (objec­tive), il apprécia ce délicieux petit morceau. Peut-être tel détail n'était-il pas tout à fait à son gré ; il proposa sans doute un terme plus heureux, ne manqua pas de trouver quelque peu à redire sur le plan, loua le magistral débit du prophète, sa voix, sa mimique; bref, il s'exprima comme aujourd'hui les gens de goût que nous sommes ont coutume de juger un sermon pour public cultivé, c'est-à-dire un sermon objectif.

Alors le prophète dit au roi : tu es cet homme.

Le récit du prophète, c'était une histoire ; mais ce mot : tu es cet homme, c'était une autre histoire — le passage au sub­jectif.

Mais ne crois-tu pas que David savait parfaitement déjà quelle est l'ignominie de faire périr un homme pour épouser sa femme ; ne crois-tu pas que ce grand poète pouvait le représenter (avec quelle éloquence émouvante et terrible) ? De plus, ne crois-tu pas que, à part lui, il connaissait très bien sa faute, et quelle faute! Et pourtant, oui, pourtant, il fallut un étranger pour lui jeter au visage ce mot : tu es cet homme.

Tu vois donc de quel faible secours sont l'impersonnel (l'ob­jectif), la doctrine, l'histoire, la science et le reste, puisqu'un homme comme David, d'ailleurs pieux et craignant Dieu (la piété et la crainte de Dieu sont des facteurs de la personnalité, elles sont le subjectif), puisque David, dis-je, en vue de l'accom­plissement d'un si horrible forfait (jusqu'à présent — fort ob­jectivement! — il n'a pas trouvé d'obstacle et n'a pas eu scru­pule de faire tuer Urie pour épouser sa femme) et une fois son forfait accompli, peut garder tant d'impersonnalité (d'objectivité)  qu'il continue de vivre comme si de rien n'était et écoute de même le récit du prophète jusqu'à ce que celui-ci, las de cette impersonnalité ou de cette objectivité — aujourd'hui tant prisées comme le signe de la culture et du sérieux — se serve enfin de son autorité et déclare : tu es cet homme.

Tu vois en même temps quel abîme de ruse et de perfidie révèle le monde chrétien quand la culture, forte de cette incon­testable vérité qu'il y a vanité à produire égoïstement et sans cesse son moi et sa personne, s'en autorise pour montrer une vanité où la parole de Dieu voit le sérieux; si bien qu'en s'affranchissant de ce sérieux et de sa tâche, on s'assure une répu­tation d'homme sérieux et cultivé. Oh! quel abîme de perfidie! On donne à la parole de Dieu un caractère impersonnel et ob­jectif ; on en fait une doctrine... alors que tu dois y entendre la voix de Dieu; nos pères l'entendaient, cette voix terrible, mais aujourd'hui, elle rend un son aussi objectif que le mot « coton ». On demeure impersonnel (objectif) devant cet impersonnel; au sommet de la culture d'une époque, à la tête du public instruit, on se prévaut au nom de la science de représenter le sérieux I et l'intelligence, on a pitié des malheureux défenseurs de la personne (subjective) que l'on mettrait, si l'on pouvait, en pénitence dans un coin! Quel abîme de perfidie! Car cette attitude imper­sonnelle (objectivité) que l'on observe devant la parole de Dieu n'est que trop facile à pratiquer; elle est vraiment un génie inné départi à tous, un don reçu gratuitement... par le péché héré­ditaire, car cette attitude impersonnelle (objectivité) tant prisée n'est ni plus ni moins que le défaut de conscience morale. Et, bien entendu, cette carence ne se trahit pas comme un délit juridique ; on ferait alors preuve d'une misérable et sotte impru­dence ; non; elle se manifeste jusqu'à un certain point, avec mesure, goût et finesse ; elle rend la vie agréable et l'enrichit de jouissances — mais n'est-ce vraiment pas exagérer que d'en faire le sérieux et la culture!

Non, si tu dois lire la parole de Dieu pour te regarder à son miroir, il te faut constamment te dire au cours de ta lec­ture : c'est à moi qu'elle s'adresse, c'est de moi qu'il s'agit. Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba entre les mains de brigands qui le dépouillèrent et qui, après l'avoir couvert de blessures, s'en allèrent, le laissant à demi mort. Quand tu lis maintenant : « Or, il se trouva qu'un prêtre descendait par ce chemin-là; il vit cet homme, et passa outre », tu dois te dire : « C'est moi. » Tu ne dois pas chercher d'excuses, encore moins faire de l'esprit (car en ce monde un bon mot peut dédommager même de la plus grande infamie, mais tu dois t'en abstenir quand tu lis la parole de Dieu); tu ne dois pas dire : « Ce n'est pas moi, mais un prêtre, ce que je ne suis pas; mais je trouve excellent que l'Évangile fasse intervenir un ecclésiastique, car les gens d'église sont les pires de tous.» Non; quand tu lis la parole de Dieu, tu dois le faire avec sérieux et te dire : « Ce prêtre, c'est moi. » Comment puis-je me montrer si cruel, moi qui pourtant me dé­clare chrétien — et qui par conséquent suis prêtre également; du moins savons-nous user de l'argument quand nous voulons nous débarrasser du clergé et que nous invoquons tous notre qualité de prêtres. Comment puis-je être à ce point impitoyable, comment puis-je demeurer insensible à ce spectacle (et je l'ai vu, l'Évangile l'affirme : « Il vit cet homme et passa outre ») ! — « Un lévite vint aussi en cet endroit, s'approcha, vit le blessé et passa outre. » Tu dois ici avouer : « C'est moi ; comment puis-je avoir le cœur aussi dur ; lorsque cela m'est arrivé une fois et pourrait encore se reproduire, comment ne me suis-je pas corrigé ! » — Et un homme d'esprit pra­tique vint par le même chemin ; il approcha et se dit : « Tiens! un homme à demi mort; inutile de m'attarder; il pourrait m'en cuire; les gendarmes pourraient bien arriver maintenant et m'arrêter comme malfaiteur. » Tu dois te dire : « C'est moi; comment puis-je faire preuve d'une prudence aussi misérable; bien plus, comment ai-je pu ensuite raconter cela à un ami et me réjouir de l'entendre approuver ma prudence et le bon sens pra­tique de ma conduite! » — Puis vint sur le même chemin un homme profondément absorbé qui ne pensait à rien; il ne vit rien du tout et passa outre. Tu dois te dire : « C'est moi, bête que je suis, capable de suivre ma route comme un imbé­cile, sans voir un homme à demi mort » ; tel est le langage que tu tiendrais si tu étais passé sans remarquer un grand trésor sur tes pas. — « Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui.  »  Pour ne pas te fatiguer à répéter toujours : « C'est moi », tu peux faire ici un petit changement et dire : « Ah! pour le coup, ce n'est pas moi, cela ne me ressemble pas! » — A la fin de la parabole, quand Jésus dit au pharisien : « Va, et fais de même », tu dois te dire : « C'est à moi que l'on parle : hors d'ici tout de suite! » Tu ne dois pas chercher d'excuses, encore moins t'essayer en mots d'esprit (car, en vérité, sur le terrain religieux ils ne servent de rien, sinon à aggraver la responsabilité) ; tu ne dois pas dire : « J'en donne ma parole d'honneur ; jamais de ma vie je ne suis passé par un chemin où des brigands avaient assailli un homme et l'avaient laissé à demi mort ; d'ailleurs, chez nous, les brigands ne courent pas les rues. » Non ; tu ne dois pas tenir ce langage, mais reconnaître : « C'est à moi que s'adresse la parole : va, et fais de même. » Car tu la comprends fort bien. Et si tu n'as jamais sur ta route trouvé un homme attaqué par les bandits, il ne manque pas de mal­heureux sur tes pas comme sur les miens. Pour prendre un exemple analogue à celui de l'Évangile, n'es-tu jamais passé par un chemin où gisait, sinon à la lettre, du moins au figuré et en vérité, un homme assailli par la médisance et la calomnie, dépouillé et laissé à demi mort ? Et, n'est-ce pas, un prêtre passa par là et s'éloigna — c'est-à-dire qu'il écouta d'abord les propos et continua sa route pour raconter l'histoire ; et ce prêtre, tu dois te l'avouer, même si tu es évêque, ou doyen : ce prê­tre, c'est moi! Puis vint un lévite qui passa outre, c'est-à-dire après avoir, en passant, recueilli la nouvelle pour la colporter plus loin; et ce lévite, tu dois te l'avouer, c'est moi! Puis arriva un bourgeois; lui aussi écouta l'histoire et la répéta plus loin, disant : « Quelle honte, vraiment, de débiter — comme je le fais — de pareilles choses sur le compte de cette personne ! » Et ce brave homme, reconnais-le, c'est moi ! Moi ! Le cas est pire que dans l'Évangile, car ni le prêtre, ni le lévite ne contri­buèrent à frapper le malheureux laissé à demi mort, mais ceux dont nous parlons ici se font les complices des brigands.

Tu lis encore l'histoire de ce chef des Juifs, membre du sanhédrin, qui vint de nuit trouver Jésus. Tu ne dois pas te laisser distraire, pas même par cette remarque, sans doute exacte, qu'il est surprenant de le voir choisir ce moment; car lorsqu'on veut se cacher, à quoi bon s'acheminer de nuit quand on vient chez celui qui est la lumière, comme il est écrit dans un psaume (139, 11) : « Si je dis : seules les ténèbres pourront me cacher, alors la nuit devient lumière autour de moi, les ténèbres mêmes ne sont pas obscures pour toi; la nuit resplendit comme le jour. » Non; tu ne dois pas parler ainsi, car tu sais parfaitement pourquoi Nicodème choisit la nuit ; Christ a beau être le « chemin » : il était pour ses contemporains — comme il le serait pour nous s'il revenait — le chemin défendu.

Quand tu lis l'histoire de cet homme qui subit l'influence de Christ, sans toutefois arriver à s'abandonner entièrement ni à se détacher tout à fait ; quand tu te demandes pourquoi il choisit la nuit et vient alors furtivement trouver le maître, tu dois te dire : « Cet homme, c'est moi. » Tu ne dois pas cher­cher d'excuses, ni invoquer de vains arguments ; tu dois méditer tranquillement et te garder de penser : « C'était un grand per­sonnage semblable à tous les autres : ils font les superbes, puis se montrent lâches et traîtres; et dans ces conditions, com­ment l'Évangile qui s'adresse aux pauvres vaudrait-il pour les grands ? » Non, tu ne dois pas parler ainsi. Quand tu lis la parole de Dieu, tu n'as pas à t'occuper des grands en général ou en particulier, ni à les accuser; serais-tu l'un d'eux, tu n'as à t'oc­cuper que de toi-même. Non, tu dois dire : « Il s'agit de moi. » Et si tu te prends vraiment à faire cette remarque sur leur compte, tu ne dois pas seulement dire : « Il s'agit de moi », mais encore ajouter : et de moi qui, par surcroît, ai recherché des prétextes, et une fois de plus (malgré l'inutilité devant celui qui est la lumière) ai voulu m'envelopper des ténèbres de la nuit, du manteau de la feinte ou de l'excuse, comme si je ne comprenais pas la parole de Dieu, et qu'il fût simplement ques­tion des grands. Non, c'est de moi qu'il est question. Oh! com­ment puis-je être un pareil misérable, une pareille loque, ni chaud ni froid, ni ceci ni cela!

Ces quelques exemples suffiront à te montrer comment tu dois lire la parole de Dieu. La lecture de formules magiques peut évoquer les esprits, disent les gens superstitieux; de même (et c'est la première chose nécessaire), quand tu lis la parole de Dieu quelque temps de cette manière, tu dois finir par en éprou­ver en ton âme crainte et tremblement ; ainsi, avec le secours de Dieu, tu parviendras à être un homme, une personnalité indemne de cette cruelle absurdité où les êtres que nous sommes — créés à l’image de Dieu — sont, par l'effet d'un enchantement, devenus des choses impersonnelles et objectives. Quand tu liras ainsi la parole de Dieu, malgré l'effroi qui est — souviens-t'en! — la condition du salut, tu te conformeras à l'exhortation, tu te regarderas au miroir de la parole. Et il n'y a pas d'autre ma­nière.

Car si la parole de Dieu n'est pour toi qu'une doctrine, qu'une chose impersonnelle, objective, elle n'est pas un miroir — ce que ne saurait être une doctrine objective où il n'est pas plus possible de se regarder que dans un mur. Et si tu observes envers la parole de Dieu une attitude impersonnelle (objective), l'on ne saurait dire que tu te regardes à son miroir, car cet acte requiert une personnalité, un moi; un mur peut se refléter dans un miroir, mais non s'y voir ou s'y regarder. Non, quand tu lis la parole, tu dois constamment te dire : c'est à moi qu'elle s'adresse, c'est de moi qu'il s'agit.

 

Enfin, si tu veux te regarder avec un profit véritable au miroir de la parole, il ne te faut pas oublier aussitôt comment tu t'y es vu, il ne te faut pas être l'auditeur (ou le lecteur) oublieux dont parle l'apôtre, qui considère dans un miroir son visage naturel et qui, après s'être regardé, s'en va et oublie aussitôt comment il est.

C'est bien évident; car se regarder dans un miroir et oublier aussitôt, c'est la même chose qu'écrire sur le sable ou sur l'eau, ou que dessiner dans l'air.

Le mieux est donc de te dire incontinent : je vais tout de suite travailler à me garantir de l'oubli, tout de suite, dès cet instant, j'en fais la promesse à moi-même et à Dieu, ne fût-ce  que pour l'heure suivante ou ce jour; pendant ce temps, je suis assuré de ne pas oublier. C'est le mieux, crois-moi, je suis, comme tu sais, un peu psychologue ; mais ce que tu ignores et que je sais, ce sont les souffrances nombreuses et les amères expériences qui m'ont permis de le devenir, si d'ailleurs je le suis devenu. Il est beaucoup plus sage d'agir de la sorte que d'ouvrir aussitôt la bouche toute grande et de s'écrier : « Je n'oublierai jamais. » O mon ami, il vaut beaucoup mieux que tu n'oublies jamais de te rappeler tout de suite, que de crier tout de suite : je ne l'oublierai jamais. Le sérieux consiste précisément en cette honnête défiance vis-à-vis de soi-même, où l'on se tient pour suspect ; ainsi en use un créancier vis-à-vis d'un débiteur insol­vable auquel il dit :  « Peu m'importent ces belles promesses; j'aimerais mieux un petit acompte. » De même ici. Quelle pitié quand, après s'être promis de ne jamais oublier, il faut dès l'heure suivante se mettre à se rappeler ! Et pourtant, cette heure prochaine est peut-être décisive; le moment qui suit ce que nous appelons l'heure de recueillement est le moment critique. Si tu le laisses passer, disant : « J'ai promis de ne jamais oublier : ma vie est donc tout entière consacrée à me rappeler ; quelle peti­tesse de se montrer scrupuleux dès tout à l'heure  », si tu tiens ce langage, il est bien entendu que tu fais de toi l'audi­teur ou le lecteur oublieux. Imagine une personne qui a été et demeure esclave d'une passion. Il arrive un moment (et c'est le cas pour chacun, peut-être plusieurs fois, et peut-être plusieurs fois en vain!), il arrive un moment où elle est pour ainsi dire arrêtée sur la pente; une bonne résolution surgit. Suppose que cette  personne  (un  joueur,   par  exemple)   se  dise  un  beau matin :  « Je fais le vœu solennel et sacré de ne plus jamais jouer,   jamais  plus    je  jouerai  ce soir pour  la dernière fois » : cet homme, crois-moi,  est perdu!  Si étrange que cela paraisse, j'aimerais mieux le propos inverse dans la bou­che de celui qui se  dirait  en un  pareil  moment  de résolu­tion : « C'est entendu ; tout le reste de ta vie et chaque jour tu pourras jouer — mais ce soir, tu t'en abstiendras.  » Il tient sa promesse : il est presque sûrement sauvé! La résolution du premier est un vilain tour que lui joue sa passion; celle du second trompe cette passion ; l'un est dupe du plaisir dont se moque l'autre. Le plaisir n'a de force que dans l'instant ; dès qu'il obtient satisfaction, il ne voit pas d'inconvénient à ce que l'on fasse des promesses pour la vie. Mais si l'on retourne la situation, si l'on dit : « Non, je ne jouerai pas aujourd'hui, mais demain, après-demain, etc. », on trompe le plaisir dont l’attente dissipe l’attrait ; si, comme on dit, il n’obtient pas avant quiconque une audience immédiate et doit se présenter le lendemain, il comprend (et plus vite que le courtisan le plus flatteur et le plus astucieux ou que la femme la plus intrigante ne le voient quand ils subissent cette découverte dans l’antichambre), il comprend qu’il n’est plus le seul et tout-puissant favori, bref, qu’il n’est plus « le plaisir ». De même s’il s’agit de se garder de l’oubli immédiat : ne promets pas de ne jamais oublier, pour te dispenser dès l’heure suivante de te rappeler ; retourne plutôt les termes et dis : il ne s’agit pas de me rappeler cette résolution toute ma vie, mais je promets de me la rappeler à la première occasion, et je tiendrai parole.

                                                                                                                                                                                                                                                 O.C., T. XVIII, p. 89-102