KIERKEGAARD
Journal
Trad. K. Ferlov et Jean-J. Gateau
Gallimard, 1963



I. 1834-1846


    (24) 22 novembre 1834. Le sommet du tragique consiste sans nul doute à être mécompris. Aussi la vie du Christ est-elle la suprême tragédie, mécompris qu’il est du peuple, des pharisiens, des disciples, bref d’un chacun malgré que son message fût de tous le plus sublime. De là le tragique de la vie de Job.

    (60-61). 17 octobre 1835 : « La philosophie  et le christianisme ne seront jamais conciliables, car si je dois maintenir un des points les plus essentiels du christianisme, à savoir la rédemption, il faut naturellement, pour qu’elle ait quelque réalité, l’étendre à l’homme tout entier On bien devrais-je m’imaginer ses facultés morale défectueuses et par contre sa connaissance intacte ? Ainsi  je peux bien m’imaginer une philosophie postérieure au christianisme ou après qu’un homme est devenu chrétien, mais ce sera alors une philosophie chrétienne. Ce ne sera donc pas le rapport de la philosophie au christianisme, mais celui du christianisme à une connaissance chrétienne ou, si l’on tient au mot, à une philosophie chrétienne, à moins qu'on ne veuille que la philosophie avant le christianisme ait abouti au résultat qu’on ne pouvait pas résoudre l’énigme de la vie...
    […] En somme c’est ici l’abîme béant : le chrétien pose la  connaissance de l’homme comme défectueuse en vertu du péché, mais redressée dans le christianisme ;  le philosophe cherche à se rendre compte, précisément en tant qu’homme, du rapport entre Dieu et le monde. Aussi peut-on fort bien reconnaître les limites bornées du résultat, pour autant que l’homme est un être borné, mais c’est en même temps le plus grand résultat possible, pour l’homme en tant qu’homme. Le philosophe peut certes arriver à l’idée du péché de l’homme, mais de là ne s’ensuit pas qu’il reconnaisse que l’homme a besoin de rédemption... [...].


    13 juin 1836. Une conversion ne va pas vite. Il faut, comme le dit avec justesse Fr. Baader, refaire en arrière le même chemin que naguère à l’aller. On s’impatiente facilement : si la chose ne peut arriver tout de suite, autant abandonner ou ne commencer qui demain et jouir d’aujourd’hui; c’est là la tentation. N’est-ce pas ce que veulent dire ces mots : le royaume de Dieu est aux violents ?
    Et voilà pourquoi il est écrit que nous devons travailler à notre salut avec crainte et tremblement parce qu’il n’est pas en effet chose faite ou accomplie ; mais qu’une rechute est possible. Et sans doute est-ce en partie le fait de cette inquiétude, si les gens avec tant de zèle recherchaient le martyre pour rendre l’épreuve aussi courte et dans le moment aussi intense que possible, épreuve qu’on soutient toujours plus facilement qu’une longue.

    (
313). 1844. Si le christianisme pouvait se naturaliser ici-bas, quel besoin aurait-on de baptiser les enfants! car naissant de parents chrétiens, ils seraient déjà chrétiens de naissance. Non; la conscience du péché sera toujours la conditio sine qua non du christianisme, et si l’on pouvait en être exempté, on ne pourrait pas non plus devenir chrétien. Et la preuve précisément qu'il est la religion suprême, c'est qu'aucune autre n'a traduit, avec cette profondeur et cette élévation, la signification qu'a pour l'homme le fait même d'être pécheur. Oui, cette conscience, c'est ce qui manque au paganisme.


II. 1846-1849

    (35). Mai 1846. Une Providence n’est nullement plus facile à comprendre (à concevoir) que la Rédemption : l’une et l’autre ne peuvent qu’être crues. L’idée d’une Providence, c’est que Dieu a souci de l’individu et de ce qu’il y a de plus individuel en lui, ce qui tout au plus se laisse appréhender par l’imagination (dans l’abstraction) comme une éternelle coïncidence, dans l’ordre de l’immanence, entre le fini et l’infini... mais non pas dans le devenir. La Rédemption est la Providence continuée : Dieu veut se soucier de l’individu et des faits les plus individuels en lui, bien qu’il ait tout gaspillé. Pourtant la rédemption est un passage eis alla genos, pour autant elle est aussi dialectique par un signe qui la fait reconnaître; car la Providence, elle, ne se reconnaît pas à un signe, comme dans la Rédemption où !a mort du Christ est le signe (le signe de la croix).
    Providence et Rédemption sont les catégories du désespoir : je devrais désespérer si je n’avais l’audace, que dis- je ! le devoir d’y croire. Elles ne sont donc pas ce par quoi on désespère, mais par quoi on éloigne le désespoir.
    L’élément historique de la Rédemption doit rester inébranlable et doit être certain au même sens qu'un autre fait historique, mais pas plus, sinon on brouille les sphères. Les faits eux-mêmes, ce qu’en histoire on appelle la certitude, ce devrait être ou l’autopsie d’un contemporain, ou quelqu’un d’une époque suivante ayant eu le témoignage d’un homme sûr; mais si l’on attache à cela trop de valeur, l’essence de la foi en est énervée. À l’égard d’une Providence je n'ai rien de matériel où m’appuyer ni de témoin de seconde main, et en outre toute la conception navrée de l’existence avec tout son savoir sur la misère humaine joue contre moi : alors je crois à une Providence! Les données de fait historiques de la Rédemption ne doivent avoir que la certitude  de tout autre fait de l’histoire; mais la passion de la foi doit être le facteur déterminant, tout comme pour la Providence.
    La foi dans la rémission des péchés enlève chez l’affligé  la catégorie intermédiaire de l’angoisse, l’idée que tout son  rapport à Dieu doit passer par la catégorie intermédiaire du châtiment.

    (61). Croire, c’est justement se rendre léger grâce à une pesanteur considérable dont on se charge; être objectif, c’est se rendre léger en se débarrassant des fardeaux. Croire, c’est comme voler, mais on vole justement grâce à la réaction inverse d'une pesanteur, il en faut une considérable afin d’être assez léger pour pouvoir voler. Quand je veux soulever quelque chose, je le soulève grâce à un poids, donc je le soulève par la pesanteur. Les sphères célestes ne planent que parce qu’elles ont une énorme pesanteur, elles planent grâce à la pesanteur. C’est comme pour l’élasticité : l’altitude s’obtient par la pression. Et voilà pourquoi on peut dire que la légèreté est une pesanteur infinie, et son altitude, l’effet d’une pression infinie.

    (92-93). La théorie de Kant du mal radical n’a qu’un seul défaut, celui de ne pas établir ferme que l’inexplicable est une catégorie, que le paradoxe est une catégorie. C’est là au fond le nœud de la question. Jusqu’à présent on a toujours entendu ce discours : dire qu’on ne comprend pas ceci ou cela ne satisfait pas la science, qui, elle, veut comprendre. C’est là l’erreur : il faut dire inversement : si la science humaine ne veut pas reconnaître qu’il y a quelque chose qu’elle ne peut pas comprendre, ou plus exactement encore : quelque chose dont avec clarté elle comprenne qu’elle ne peut pas le comprendre : alors tout est confusion. Car c’est là une tâche pour la connaissance humaine de comprendre qu’il y a quelque chose, et ce qu’est ce quelque chose, qu’elle ne peut pas comprendre. Elle s’affaire d’ordinaire à comprendre et comprendre, mais si en plus elle veut s’appliquer à se comprendre elle-même, elle n’a tout simplement qu’à établir le paradoxe. Le paradoxe n’est pas une concession, mais une catégorie, une détermination ontologique qui exprime le rapport d’un esprit existant, connaissant, à la vérité éternelle.

    (159). Imagine-toi Joseph, le père adoptif de Jésus, dans la situation de ses contemporains : est-ce qu’on ne rirait pas de ce pauvre nigaud qui croyait à Marie ? est-ce qu’on ne trouverait pas alors Marie finalement plus maligne de lui en avoir fait accroire? Autrement dit, tout le monde n’arriverait-il pas en somme à parler par blasphèmes !

    (211). La passion du Christ est naturellement incompréhensible, car la foi seule est capable d’unir le divin et l’humain.

    (293). Quant à moi, voyez-vous, j'ai une écharde dans la chair depuis les premiers temps. Sans elle j'aurais probablement été loin dans les choses du monde. Mais je ne le peux pas, quelque désir que j'en aie pu avoir. Ainsi n'ai-je aucun mérite, car où y en a-t-il à rester dans le bon chemin quand un parc d'enfant borne nos pas, ou pour un cheval à suivre la piste, quand on a été jusqu'à lui resserrer son mors.

    309-310. On a toujours cru que la réflexion détruisait fatalement le christianisme et en était l'ennemie naturelle. Moi j'espère bien qu'avec l’aide de Dieu il sera clair que la réflexion pieuse peut renouer des nœuds qu'une réflexion superficielle a été si longtemps à taquiner. L’autorité divine de la Bible et tout ce qui y ressortit, on l'a aboli. Il semble qu'on n’attende plus que le dernier chapitre de la réflexion, pour que toute la bâtisse soit debout. Mais gare! la réflexion sera obligée de rendre le service inverse, de rendre ses ressorts au christianisme et de façon qu'il tienne — contre elle-même. Le christianisme reste naturellement tout à fait le même, il ne change en rien, pas même d’un iota. Mais la lutte sera autre; jusqu’ici elle a été entre la réflexion et l’immédiateté simple du christianisme, désormais elle sera entre la réflexion et la simplicité armée par la réflexion.
    C'est là, je crois, une chose raisonnable. La tâche n’est pas de comprendre le christianisme, mais de comprendre qu'on ne peut pas le comprendre. C’est la cause sacrée de la foi, et c’est pourquoi la réflexion est sacrée par cet emploi.
    Oh! plus je pense à ce qui m’a été concédé, plus je ressens le besoin d’une éternité pour remercier Dieu.

    (319). Le seul vrai mode d’exprimer qu’il existe un absolu, c’est d’en être le martyr, un martyr pour lui. Il en est déjà de même dans l’amour absolu.




III. 1849-1850


  
    (34). Croître au sens spirituel ne signifie pas grandir mais diminuer. L’enfant est l’égoïste purement immédiat, et tout autrement sûr de lui-même que l’adulte qui s’est tant soit peu abouché avec l’infini.

    (69). Le christianisme n’est que retournement. Le plus haut degré des honneurs est d’être crucifié, puis viennent les lents martyres, etc.
Moi j’en suis à peu près au rang des secrétaires et peut-être n’arriverai-je jamais plus haut qu’un conseiller de justice.

    (236). Quel tort n’a-t-on pas fait au christianisme de n’en retenir que la douceur et de leurrer ainsi les hommes de l’illusion d’être des chrétiens ! C’était l’émasculer, au lieu d’en retenir dès le début la rigueur et d’avoir ainsi moins d’adeptes mais d’authentiques.

    (247). Je reconnais moi-même être dans le cas où je me fais vraiment de Dieu une idée trop douce.

    (283). Le christianisme est un habit qu’au premier abord l’œil et l’imagination trouvent assez attirant ; mais dès qu’on l’enfile réellement… il faut le secours du Christ pour pouvoir y vivre.

    (303). Le christianisme est entré dans le monde comme un mystère, on y recherchait le maximum de garanties humaines avant d’y recevoir quelqu’un — or combien ne l’a-t-on pas profané de nos jours, par la négligence dont on fait sans plus de quiconque un chrétien ou dont on laisse n’importe qui le devenir !
    Le christianisme comprenait très bien que pour servir la vérité il s’agit surtout de transformer l’individualité, de façon la rendre apte à être l’instrument de la vérité. Mais qui y pense dans nos temps d’objectivité et d’affairement ? De là cette sacrée prédication du christianisme — objectivement très juste — mais par des gens qui n’en ont au fond même pas le soupçon. Et rien, rien ne l’a à ce point troublé et même aboli comme justement cette manière a-chrétienne de le prêcher.

    (309). Non le concept de l’absurde est précisément de comprendre qu’il ne peut et ne doit pas être compris. C’est là une catégorie négative, mais aussi dialectique que n’importe quelle catégorie positive. L’absurde, le paradoxe est d’une texture telle que la raison ne peut par elle-même le dissoudre en non-sens ni montrer que c’en est un ; non, c’est un signe, une énigme, une énigme de structure dont la raison doit dire : je ne peux la résoudre, elle n’est pas à comprendre, mais de là ne s’ensuit pas que c’est du non-sens. Il va de soi cependant qu’à supprimer complètement la foi, à écarter tout ce domaine, la raison se fait alors présomptueuse et conclut peut-être : ergo le paradoxe est non-sens. […]
    En tout c’est une erreur foncière de nier qu’il existe des concepts négatifs ; les principes les plus hauts de toute pensée ou leur preuve sont bien négatifs. La raison humaine a des bornes, c’est là que se situent les concepts négatifs. Les engagements de frontière sont négatifs, ils refoulent. Mais on a un concept verbeux et présomptueux de la raison humaine, surtout de nos jours où l’on ne pense jamais un penseur, un homme raisonnable, mais la raison pure et autres abstractions sans ombre d’existence, puisque personne, qu’il soit professeur ou ce qu’on voudra, n’incarne que je sache la raison pure. La raison pure est un fantôme du même acabit que l’illimité imaginaire, où il n’y a pas de concepts négatifs, mais où l’on comprend tout comme la sorcière qui finissait par se dévorer les entrailles.

    (315). Ceci également m’est une forme inexplicable d’a-spiritualité : comment peut-on avoir ainsi à date fixe et heure sonnante une impression déterminée de la religion? Comment à Noël être « noëllement » joyeux et sans rien en tête du vendredi saint, et ce vendredi-là plonger dans un chagrin profond sans autre impression quelconque ! N’est-ce pas là la meilleure preuve que la religion vous est quelque chose de complètement extérieur ?

    (411-412). S’engager  dans un rapport à Dieu, être réellement religieux sans porter la marque qu’on est blessé : non, je ne saisis pas comment ce serait possible. […] celui qui en vérité s’est engagé dans un rapport à Dieu, en porte à l’instant même la marque, il boite comme on dit, ou du moins il a l’hétérogénéité de la souffrance en cette vie.
    Mais s’engager avec Dieu autrement qu’en se donnant une blessure, c’est là aussi une chose impossible ; car Dieu même est bien ce comment on s’engage avec lui. Avec des objets matériels et extérieurs, l’objet ne se confond pas avec la manière, il y a maintes manières ; l’un peut avoir la chance de tomber sur une bonne, etc. Avec Dieu le comment est le ce que. Si l’on ne s’engage pas avec Dieu sur le mode de l’abandon absolu, ce n’est pas non plus s’engager avec Dieu. Dans le rapport à Dieu l’engagement jusqu’à un certain point est impossible, Dieu étant la négation même de tout e qui est « jusqu’à un certain point ».


   

 IV. 1850-1853


    (51). Mais le christianisme n’est pas une doctrine, c'est une existence, un exister. Il n’est pas une théorie de l’abnégation, une théorie dont la vérité se démontre en trois points, mais il est l’abnégation même. Et comme le Christ, dès son retour même, exprimerait absolument le renoncement à soi-même, il n’échapperait pas à la mort.

    (55). Mon cas a été autre. J’ai été très sévèrement élevé dans le christianisme; mais sur moi l’effet fut qu’un jour dans ma vie j’ai vu clair en moi-même, j’ai compris que ce naître chrétien n’était qu’une illusion, mais que la décision de le devenir m’était si capitale que j’ai joué là-dessus toute mon existence personnelle, ce que laissait déjà prévoir le fait de m’être de bonne heure scandalisé au fond du christianisme.

    (62-63). La catégorie du rapport de l’homme à l’humain est : plus j’y réfléchis, mieux je le comprends. Pour le rapport de l’homme à Dieu la catégorie est : plus on réfléchit au divin, moins on le comprend. Deux qualités hétérogènes ne peuvent jamais, en continuant à se rapporter l’une à l’autre, devenir homogènes; au contraire, la différence de qualité, l’hétérogénéité, devient de plus en plus évidente. Aussi toute vraie religiosité en un sens est-elle un recul, autrement dit, elle n’est pas simple progrès. Comme enfant je crois être au plus près de Dieu; plus je vieillis, plus je découvre que nous sommes infiniment différents, plus je ressens profondément la distance ... et dans ce cas, moins je comprends Dieu, c’est-à-dire plus j’aperçois combien il est infiniment au-dessus de moi.

    (95-96). Mais j'ai mon secours : l’écharde dans la chair... c'est ici comme de nager en s'aidant d’une ceinture de liège, seulement, comme toujours, dans l’ordre religieux, c’est l’inverse. À l’endroit, un secours est ce qui soutient, à l'envers. c’est la souffrance qui aide. Religieusement, il ne faut pas de victoire matérielle, il faut vaincre par sa défaite, c’est pourquoi le tourment intérieur est le secours qui vous maintient dans le droit chemin.

    (134). J’aurais presque envie de dire que ce doit être tout de même terrible d’être Dieu. Avoir eu et continuer d’avoir affaire à ces millions de chrétiens qui l’assurent tous qu’ils aimeraient tant s’abandonner à fond, tant fouiller ce qu’est sa volonté, etc. et puis n’être tous au fond, plus ou moins, que des fripons dont, consciente ou non, l’astuce naturelle fait toute notre défense, avec quelle petitesse! — ce que Dieu perce d’un millionième de regard.
    —    Non seulement nous voulons la dispense d’oser, mais même la travestir de notre complaisance à nous-mêmes — et c’est pourquoi nous appelons ça : « oser » tenter Dieu! [...] Ce que nous voulons, à force d’admirer, d’adorer, c’est nous garer de la vraie adoration qu’est s’oublier soi- même. Au sein de l’abondance, se mettre à chanter Dieu — oui, même si c’était un chef-d’œuvre dont on n'eût jamais vu le pareil et qui émouvrait le monde entier — ce n’est pourtant pas pour Dieu cette vraie adoration qu’est la pauvreté, qu’est en pauvreté louer Dieu existentiellement.
    Mais qu’est-ce que l’homme n’invente pour nous défendre de Dieu, et toujours avec l’obligatoire semblant que nous voudrions tant nous abandonner sans réserve !
C’est là ce que je chercherai à travailler contre.

   (170-171). Aujourd'hui, on veut balayer toute contrainte et puis jouer aux apôtres... un peu comme de vouloir enlever canons, poudre, baïonnettes, etc., pour ensuite jouer à l'intrépide guerrier. Justement, c’est pour vérifier si c’est réellement la « conscience » seule qui décide (et non des renvois d’estomac, des rêves de paresseux, des caprices, des idées confuses, des singeries, etc.), c’est pour cela qu’il faut de la résistance et de la contrainte. La catégorie « conscience » est tellement intérieure qu’il est besoin de tous les filtrages possibles pour la trouver; mais une fois trouvée, si c’est elle vraiment, elle seule, qui me décide, au diable alors toutes les ordonnances!... j’en souris. Et c’est justement parce que la conscience lui est quelque chose d’infiniment sacré que l’homme un tant soit peu consciencieux... désire résistance, contrainte. Il préfère, grâce à elle, découvrir à temps que ce n’était peut-être pas du tout sa conscience qui le décidait à oser tel ou tel pas, plutôt que de découvrir, quand c’est trop tard, qu’il nageait en pleine illusion, et dans une illusion touchant le point le plus sacré de tous, car elle concernait sa conscience.
L’homme qui, en vérité, peut rester seul en ce monde en ne prenant conseil que de sa conscience, cet homme-là est un héros. Et il dirait sans doute : « Ne vous gênez pas à cause de moi. Vous pouvez même y ajouter encore de la contrainte, ce me sera même agréable. »
Mais ôtez toute contrainte, et flattons-nous alors les uns les autres d’être chacun de l'étoffe de ces héros!
    La liberté de conscience, la liberté de foi, etc., c’est ce qu’on réclame à cor et à cri, et cela de nos jours où il est déjà rarissime de voir quelqu’un avec réellement une opinion à lui. Que signifient alors ces cris? De la force, de l’héroïsme? Pas précisément! Ils ne signifient que pleutrerie, que nous ne sommes que des mauviettes, des enfants gâtés qui aimeraient bien pourtant, à bon marché, jouer aux héros.
    Ce n’était pas le cas pour nos ancêtres; quand un guerrier furieux sentait déborder sa force, il criait aux autres de venir avec des boucliers pour tâcher de coincer — car de la force, il se savait bien en avoir. Ce n’était pas non plus le cas des héros de la foi, ils n’exigeaient pas d’écarter toute contrainte, oh, non! bien au contraire, ils brûlaient du désir — et c’était d’une toute autre sorte de contrainte que celle dont il peut à peine s’agir pour nous — d’un désir de prisons, de chaînes, de bûchers... pour montrer qu’ils avaient la liberté de conscience, de foi, etc. Aujourd’hui, on prétend que l’État, en dénouant tout bien, nous concède, nous offre la liberté de conscience, la liberté de foi, etc. — autrefois, on croyait que c’était la conscience qui procurait la liberté de conscience, et si c’était pour de bon qu’on en eût, qu’alors on finirait bien par avoir la liberté; mais qu’au contraire, abolir toute contrainte, dénouer tout lien, c’était là tout au ménager à chacun le plus de licence et d’aise possible, aux fins de n’avoir pas de conscience, et de s’imaginer en avoir.

    (263-4). Se regarder dans le miroir est un art féminin. Mais une femme se regarde pour voir ses beautés. Certes elle y voit aussi ses laideurs, mais ce n’est pas précisément pour les voir qu’elle se regarde dans le miroir, tout au plus, est-ce pour les cacher sous de plus beaux dehors.
Mais le sérieux, la virilité, c’est de se regarder dans le miroir — dans la parole de Dieu — pour voir quel vrai visage nous faisons.

    (299). Juste à la fin du livre II du De Natara deorum, exprime au fond l’esprit du paganisme : il y a une Providence qui s’occupe de tout, aussi des individus — mais bien entendu de l’élite d’entre eux. Et il ajoute : les dieux se soucient de l’important, non de l’insignifiant.
    O terrible désolation ou crime affreux de lèse-majesté envers Dieu! Comment oser jamais croire que Dieu s'occuperait de moi, s’il ne s’occupait que de l’important! Affreux qu’on puisse avoir l’idée que c’est pour cette raison que Dieu s’occuperait de nous, qu’on aurait donc... une importance pour Dieu.
    Non! le christianisme tourne autrement la chose. Plus tu es misérable, abandonné, insignifiant, malheureux... sois en sûr : plus Dieu s’occupe de toi.
    Le paganisme est camaraderie avec Dieu; Dieu n'est que le superlatif de l’humain.

    (311). Croire
est au fond aller de l’avant sur la voie où tous les poteaux indicateurs des hommes disent : arrière! arrière! arrière!
La route est donc étroite  (mais n’est-ce pas justement ce qui convient à la foi?)





V. 1854-1855




    (218). Une image. Autrefois apprendre à lire était dur pour un enfant, c’était un rude exercice. Mais peu à peu on a inventé que tout doit se faire en douceur. On introduisit alors pour chaque quart d’heure de lecture un goûter de gâteaux, et l’alphabet s’orna d’images, etc. À la fin ce quart d’heure même de lecture disparut et l’A B C ne fut plus qu’un livre d’images. On n’en continua pas moins de parler d’apprendre à lire… quoique l’enfant n’apprit plus à lire, mais par apprendre à lire on entendait manger des gâteaux et regarder des images, ce qui devenait encore plus délicieux du fait même d’appeler ça : apprendre à lire.
Même processus avec la métamorphose du christianisme dans la chrétienté, sauf qu’ici ce qui n’arrive pas dans notre image « le maitre » aussi est intéressé à cette transformation qui flatte ses convenances.
    […] on a transposé le christianisme en esthétique, en jouissance d’art pour l’auditeur

    (352). Voici comme on élève un enfant dans le christianisme tu n’as pas à t’inquiéter pour ta vie, il y a dans le ciel un Dieu tout puissant, et quelque malheur qui te survienne dans la vie, tu n’as qu’à le prier et tu verras qu’il ne te manquera pas de t’aider.
    Mélange abominable de servir ça pour du christianisme ! non, le christianisme c’est ceci : il y a au ciel un amour tout-puissant, qui en aimant veut être aimé et à cette fin veut que tu meures ; lui précisément est son ennemi mortel : tout ce que tu aimes spontanément, il le hait : et si c’était possible et si tu étais sage, à lui moins qu’à quiconque tu devrais parler de ce que tu désires et redoutes, car il ne veut t’aider qu’à mourir.