Kant, Critique de la raison pure
Esthétique transcendantale, Remarques générales
trad. A. Renaut, GF, 2001, p. 139-140



III. Quand je dis : dans l’espace et dans le temps, aussi bien l’intuition des objets externes que l’auto-intuition de l’esprit représentent leur objet respectif tel qu’il affecte nos sens, c’est-à-dire tel qu’il apparaît phénoménalement, cela ne veut pas dire que ces objets soient une simple apparence. Car dans le phénomène les objets et même les propriétés que nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose de réellement donné — à cette précision près que, dans la mesure où cette propriété ne dépend que du mode d’intuition du sujet dans la relation qui s’établit entre l’objet donné et lui, cet objet en tant que phénomène est distinct de lui-même comme objet en soi. En ce sens, je ne dis pas que les corps paraissent simplement être en dehors de moi, ou que mon âme paraît seulement être donnée dans la conscience que j’ai de moi-même, quand je soutiens que la qualité de l’espace et du temps, conformément à laquelle, en tant que condition de leur existence, je les pose tous les deux, réside dans mon mode d’intuition et non pas dans ces objets en soi. Ce serait ma propre faute si, de ce que je devrais mettre au compte du phénomène, je faisais une simple apparence*. Mais cela ne se produit pas dans le cadre de notre principe de l’idéalité de toutes nos intuitions sensibles ; bien plutôt est-ce si l’on attribue de la réalité objective à ces formes de la représentation que l’on ne peut éviter de tout transformer par là même en simple apparence. Car, si l’on considère l’espace et le temps comme des propriétés qui, afin d’être possibles, devraient se rencontrer dans les choses en soi, et si l’on songe aux absurdités dans lesquelles dès lors on s’empêtre dès lors que l’on admet que deux choses infinies qui ne sont pas des substances, ni non plus quelque chose qui soit réellement inhérent aux substances, mais qui doivent pourtant, nécessairement, être quelque chose d’existant, et même la condition nécessaire de l’existence de toutes les choses, subsistent quand bien même toutes les choses existantes ont disparu : on ne peut guère dans ces conditions adresser des reproches au bon Berkeley pour avoir réduit les corps à une simple apparence ; de fait, même notre propre existence, qui ainsi serait rendue dépendante de la réalité subsistant pour soi d’un non-être comme le temps, se transformerait ainsi nécessairement, avec ce dernier, en pure apparence — une absurdité que personne jusqu’ici n’a encore pu prendre à son compte.

 

* Les prédicats du phénomène peuvent être attribués à l’objet lui-même dans sa relation à notre sens, par exemple la couleur rouge ou le parfum à la rose ; mais l’apparence ne peut jamais être attribuée comme prédicat à l’objet, précisément pour cette raison qu’elle attribue à l’objet pour soi ce qui ne lui revient que dans sa relation aux sens ou en général au sujet, par exemple les deux anses que l’on attribuait primitivement à Saturne. Ce qui ne peut aucunement être rencontré dans l’objet en soi, mais toujours dans la relation de l’objet au sujet et est inséparable de la représentation que le sujet se forge de celui-ci, est phénomène, et en ce sens c’est légitimement que les prédicats de l’espace et du temps sont attribués aux objets des sens comme tels, et il n’y a à cet égard aucune apparence. Au contraire, si j’attribue à la rose en soi le rouge, à Saturne les anses, ou à tous les objets extérieurs l’étendue en soi, sans considérer une relation déterminée de ces objets au sujet et sans limiter mon jugement à cette relation, c’est alors seulement que surgit l’apparence.