Kant, Critique de la raison pure
Introduction
III. La philosophie requiert une science qui détermine la possibilité, les principes et l'étendue de toutes les connaissance a priori.
trad. A. Renaut, GF, 2001, p. 98-99




Car une partie de ces connaissances, à savoir la connaissance mathématique, a acquis depuis longtemps sa fiabilité et elle donne ainsi bon espoir également pour d’autres, quand bien même ces autres connaissances pourraient être de nature tout à fait différente. En outre, une fois qu’on est sorti du cercle de l’expérience, on est assuré de ne pas être réfuté par elle. L’attrait qui se présente dans le fait d’élargir ses connaissances est si grand que l’on ne peut être arrêté dans son progrès que par une claire contradiction sur laquelle on vient buter. Mais cette contradiction peut être évitée, pourvu simplement que l’on fasse preuve de circonspection dans les fictions que l’on forge, même si elles n’en demeurent pas moins pour autant des fictions. La mathématique nous fournit un éclatant exemple de l’ampleur des progrès que nous pouvons faire a priori dans la connaissance, indépendamment de l’expérience. Le fait est qu’elle ne s’occupe certes d’objets et de connaissances que dans la mesure où ils sont tels qu’ils se peuvent présenter dans l’intuition. Mais cette condition échappe facilement, parce que l’intuition mentionnée peut elle-même être donnée a priori, et par conséquent se distingue à peine d’un simple concept pur. Séduite par une telle preuve de la puissance de la raison, l’impulsion qui nous pousse à élargir nos connaissances ne voit pas de limites. La colombe légère, quand, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait se représenter qu’elle réussirait encore bien mieux dans l’espace vide d’air. C’est ainsi justement que Platon quitta le monde sensible, parce que celui-ci impose à l’entendement de si étroites limites, et qu’il s’aventura au-delà de celui-ci, sur les ailes des Idées, dans l’espace vide de l’entendement pur. Il ne remarqua pas que malgré tous ses efforts il n’avançait nullement, car il ne rencontrait rien qui s’opposât à lui et qui fût susceptible de lui fournir pour ainsi dire un point d’appui, sur lequel il pût faire fond et appliquer ses forces pour changer l’entendement de place.