Kant, Critique de la raison pure
Dialectique transcendantale, livre I Des concepts de la raison pure
Chap. 2 De la déduction des concepts purs de l'entendement
Première section : Des Idées en général
trad. A. Renaut, GF, 2001, p. 342-345




Platon remarquait très bien que notre faculté de connaître ressent un besoin beaucoup plus élevé que celui d’épeler simplement des phénomènes en fonction d’une unité synthétique, pour pouvoir les lire comme une expérience, et que notre raison s’élève tout naturellement à des connaissances allant beaucoup trop loin pour qu’un quelconque objet susceptible d’être fourni par l’expérience puisse jamais leur correspondre — mais des connaissances possédant néanmoins leur réalité et ne se réduisant nullement à de simples chimères.

Platon trouvait ses Idées principalement dans tout ce qui est d’ordre pratique*, c’est-à-dire ce qui repose sur la liberté, laquelle pour sa part est soumise à des connaissances qui sont un produit spécifique de la raison. Celui qui voudrait puiser les concepts de la vertu dans l’expérience ou (comme effectivement beaucoup l’ont fait) ériger un modèle, pour la source de la connaissance, ce qui ne peut servir tout au plus que d’exemple pour un éclaircissement incomplet, celui-là ferait de la vertu une réalité fantomatique, équivoque, variant avec le temps et avec le contexte, incapable de fournir la moindre règle. Au contraire, chacun comprend que, si quelqu’un lui est représenté comme un modèle de la vertu, il possède néanmoins toujours dans son propre esprit le véritable original, auquel il compare ce prétendu modèle et d’après lequel seulement il porte sur celui-ci une appréciation. Or, il s’agit là de l’Idée de la vertu, vis-à-vis de laquelle tous les objets possibles de l’expérience peuvent assurément servir d’exemplifications (de preuves que ce qu’impose le concept de la raison peut, dans une certaine mesure, être fait), mais non point de modèles. Que jamais un homme n’agit d’une manière adéquate à ce que contient l’Idée pure de la vertu ne prouve nullement qu’il y ait quelque chose de chimérique dans cette pensée. Car il n’en demeure pas moins que tout jugement sur la valeur morale, ou sur l’absence de valeur morale, n’est possible que par l’intermédiaire de cette Idée ; par conséquent, elle est nécessairement au fondement de tout progrès nous rapprochant de la perfection morale, si largement, au reste, que les obstacles inscrits dans la nature humaine, dont le degré ne saurait être déterminé, puissent nous en tenir éloignés.

La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendument frappant d’une perfection de rêve qui ne peut guère avoir son siège que dans le cerveau du penseur désœuvré, et Brucker trouve ridicule la manière dont le philosophe soutenait que jamais un prince ne saurait bien gouverner sans participer aux idées. Simplement vaudrait-il mieux prendre davantage en considération cette pensée et (au point où cet être d’exception nous laisse démunis) consacrer de nouveaux efforts à la mettre en lumière, plutôt que de l’écarter comme inutile, sous le très misérable et malencontreux prétexte qu’elle est irréalisable. Une constitution qui recherche la plus grande liberté humaine selon des lois faisant en sorte que la liberté de chacun puisse coexister avec celle des autres (sans qu’elle cherche le plus grand bonheur, car celui-ci s’ensuivra de lui-même), est en tout cas pour le moins une Idée nécessaire, que l’on doit prendre pour fondement, non seulement dans l’esquisse des premiers contours d’une constitution politique, mais aussi à l’occasion de toutes les lois, et où il faut faire dès l’abord abstraction de tous les obstacles présents, qui proviennent peut-être non pas tant, inévitablement, de la nature humaine que bien davantage du mépris dans lequel on tient les Idées véritables en matière de législation. Car on ne peut rien trouver qui soit plus préjudiciable et plus indigne d’un philosophe que de faire appel, comme le vulgaire, à une expérience prétendument contraire, attendu que cette expérience n’existerait nullement si ces institutions s’étaient trouvées, au moment où il le fallait, conformes aux Idées, et si, à leur place, des concepts grossiers n’avaient pas, précisément parce qu’ils ont été puisés à l’expérience, fait échouer toute bonne intention. Plus la législation et le gouvernement seraient en accord avec une telle Idée, plus rares seraient de leur côté les peines, et dès lors il est, de fait, entièrement raisonnable d’envisager (comme Platon l’affirme) qu’à la faveur d’une organisation parfaite de cette législation et de ce gouvernement absolument aucune d’entre elles ne serait plus nécessaire. Or, bien que cette situation ne puisse jamais se réaliser, l’Idée est pourtant entièrement juste qui établit ce maximum comme le modèle nécessaire pour rapprocher toujours davantage, par référence à lui, la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. Car quel doit être le degré le plus élevé auquel l’humanité doit s’arrêter, et corrélativement quelle ampleur doit avoir la distance qui demeure nécessairement entre l’Idée et sa mise en œuvre, personne ne peut ni ne doit le déterminer, précisément parce qu’il s’agit de la liberté et que celle-ci peut dépasser toute limite qui lui est assignée.

Toutefois, ce n’est pas seulement dans le registre où la raison humaine montre une véritable causalité et où les Idées deviennent des causes efficientes (des actions comme de leurs objets), c’est-à-dire dans le registre moral, mais c’est aussi vis-à-vis de la nature elle-même que Platon aperçoit à bon droit des preuves transparentes de la manière dont l’origine s’en trouve dans des Idées. Une plante, un animal, l’organisation régulière de l’univers (vraisemblablement aussi, par conséquent, tout l’ordre de la nature) montrent clairement qu’ils ne sont possibles que d’après des Idées ; qu’à vrai dire nulle créature individuelle, sous les conditions particulières de son existence, ne correspond à l’Idée de ce qu’il y a de plus parfait dans son espèce (pas davantage que l’homme ne correspond à l’Idée de l’humanité, qu’il porte pourtant lui-même en son âme comme modèle de ses actions) ; que cependant ces Idées sont déterminées pour chacune d’elles dans l’entendement suprême, immuablement et complètement, qu’elles sont les causes originaires de choses et que seul l’ensemble constitué par leur liaison dans l’univers est pleinement adéquat à l’Idée que nous en avons. Si l’on fait abstraction de ce qu’il y a d’excessif dans l’expression, l’élan de l’esprit par lequel le philosophe s’élève de la considération de la copie que constitue, dans sa dimension physique, l’ordre du monde jusqu’à la liaison architectonique de cet ordre d’après des fins, c’est-à-dire d’après des Idées, est un effort qui mérite d’être respecté et imité. Mais à l’égard de ce qui a trait aux principes de la morale, de la législation et de la religion, où c’est à partir des Idées que l’expérience elle-même (celle du bien) devient possible, quand bien même elles ne peuvent jamais s’y trouver entièrement exprimées, cet effort a un mérite tout particulier dont la méconnaissance procède uniquement du fait qu’on l’apprécie uniquement à travers les règles empiriques qui, précisément, doivent, à la faveur de ces Idées, abdiquer toute valeur. De fait, vis-à-vis de la nature, c’est l’expérience qui nous fournit la règle et qui constitue la source de la vérité ; en revanche, en ce qui concerne les lois morales, l’expérience est (malheureusement !) la mère de l’apparence, et il est au plus haut point répréhensible de tirer de ce qui se fait les lois de ce que je dois faire ou de vouloir restreindre ainsi leur délimitation.

 

 

* Il étendait aussi, assurément, son concept à des connaissances spéculatives, dès lors simplement qu’elles étaient pures et données entièrement a priori, et même à la mathématique, bien que celle-ci n’ait son objet nulle part ailleurs que dans l’expérience possible. En ce domaine, je ne peux alors le suivre, pas davantage que je ne peux le suivre dans la déduction mystique de ces Idées ou dans les conceptions excessives par lesquelles, pour ainsi dire, il les hypostasiait ; reste que la hauteur de langage à laquelle il recourait en ce registre est parfaitement susceptible d’une interprétation plus modérée et conforme à la nature des choses.