Kant, Critique de la faculté de juger
trad. A. philonenko




 § 32. Première caractéristique du jugement de goût.
Le jugement de goût détermine son objet (en tant que beauté) du point de vue de la satisfaction, en prétendant à l'adhésion de chacun, comme s'il était objectif. Dire : cette fleur est belle, signifie aussi bien dire [282] sa prétention à la satisfaction de chacun. Le caractère agréable de son odeur ne lui donne aucun droit. Car si son parfum est agréable à celui-là, il prend la tête à celui-ci. Que pourrait-on en conclure, si ce n'est que la beauté doit être tenue pour une propriété de la fleur elle-même, qui ne se règle pas sur la différence des têtes et de tant de sens divers, mais d'après laquelle ceux-ci doivent se régler s'ils veulent en juger ? Et cependant il n'en est pas ainsi. En effet, le jugement de goût consiste précisément en ceci, qu'il ne déclare belle une chose que selon la propriété d'après laquelle elle s'accorde avec notre manière de la saisir . Il est de plus exigé de tout jugement, qui doit prouver le goût du sujet, que celui-ci juge de lui-même sans qu'il lui soit nécessaire de s'orienter à tâtons par l'expérience parmi les jugements des autres et de se renseigner préalablement sur le plaisir ou le déplaisir que leur procure un objet, qu'il porte donc son jugement a priori et non par imitation, parce qu'une chose plaît réellement universellement. On pourrait néanmoins penser qu'un jugement a priori doit contenir le concept d'un objet et envelopper le principe de la connaissance de cet objet ; le jugement de goût toutefois ne se fonde pas sur des concepts et n'est en aucun cas un jugement de connaissance, mais un jugement esthétique. C'est pourquoi un jeune poète demeure persuadé que son poème est beau en dépit du jugement du public ou de celui de ses amis ; et si jamais il les écoute, cela n'arrive point parce qu'il juge maintenant autrement, mais parce qu'il trouve dans son désir d'être approuvé des raisons de s'accommoder de l'illusion commune (et cela contre son propre jugement), quand bien même (par rapport à son goût personnel) le public tout entier aurait mauvais goût. Ce n'est que plus tard, lorsque son jugement aura été aiguisé par l'exercice, qu'il rejettera volontairement son premier jugement ; et c'est ainsi qu'il en use avec ses jugements, qui dépendent entièrement de la raison. Le goût ne prétend qu'à l'autonomie. Faire de jugements étrangers les principes déterminants du sien serait de l'hétéronomie. Que l'on puisse louer à bon droit les œuvres des Anciens comme des modèles et qu'on nomme leurs auteurs classiques, comme s'ils formaient une certaine noblesse entre les écrivains, qui par son exemple donne au peuple des lois, c'est là ce qui semble indiquer des sources a posteriori du goût et réfuter l'autonomie de celui-ci en chaque sujet. Mais l'on pourrait alors tout aussi [283] bien dire que les anciens mathématiciens, tenus jusqu'à présent pour des modèles presque indispensables de la clarté et de l'élégance de la méthode synthétique, prouvent en ce qui nous concerne que notre raison est toute d'imitation et impuissante à produire d'elle-même selon des preuves rigoureuses avec la plus haute intuition par construction de concepts. Il n'existe aucun usage de nos forces, si libre qu'il puisse être et même de la raison (qui doit puiser tous ses jugements de la source a priori commune), qui ne serait pas engagé dans de fausses recherches, si chaque sujet devait toujours partir en tout point des dispositions brutes de sa nature, et si d'autres sujets ne l'avaient précédé dans leurs propres recherches ; non pour que leurs successeurs deviennent de simples imitateurs, mais pour en mettre d'autres sur la voie par leur méthode, afin qu'ils cherchent en eux-mêmes les principes, et suivent ainsi leur propre démarche souvent meilleure. Dans la religion elle-même, où assurément chacun doit prendre en lui-même la règle de sa conduite, puisqu'il demeure lui-même responsable de cela et ne peut imputer à d'autres, en tant que maîtres ou précurseurs, la faute de ses péchés, on ne fera jamais avec des préceptes généraux, que l'on peut avoir reçu de prêtres ou de philosophes, ou bien encore avoir pris en soi-même, ce que peut un exemple de vertu ou de sainteté, qui, fixé dans l'histoire, ne rend pas inutile l'autonomie de la vertu à partir de l'Idée propre et originaire de la moralité (a priori) ni ne la transforme en un mécanisme d'imitation. Succession. se rapportant à un précédent, et non imitation, telle est la juste expression pour l'influence que les productions d'un créateur exemplaire peuvent avoir sur les autres ; et cela signifie seulement : puiser aux sources mêmes où il puisait et emprunter seulement à son prédécesseur la manière de procéder. Or parmi toutes les facultés et tous les talents le goût est justement celui, qui, parce que son jugement n'est pas déterminable par des concepts et des préceptes, a le plus besoin des exemples de ce qui dans le développement de la culture a reçu le plus longtemps l'approbation, s'il ne veut pas redevenir grossier et retomber dans l'état inculte du premier essai .

§ 33. Seconde caractéristique du jugement de goût.
Le jugement de goût n'est pas déterminable par des raisons démonstratives, comme s'il était seulement subjectif.
Premièrement, quand quelqu'un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l'assentiment par cent voix, qui toutes louent ces choses. Certes il peut faire comme si cela lui plaisait à lui aussi, afin de ne pas passer pour dépourvu de goût et il peut même commencer à douter d'avoir assez formé son goût par la connaissance d'un nombre suffisant de choses de ce genre (tout de même que celui qui croit de loin voir une forêt, tandis que d'autres aperçoivent une ville, doute du jugement de sa propre vue). Mais ce qu'il voit bien clairement, c'est que l'assentiment d'autrui ne constitue pas une preuve valable pour le jugement sur la beauté ; et que si d'autres peuvent voir et observer pour lui, et que si ce que beaucoup ont vu d'une même manière peut constituer une raison démonstrative suffisante pour lui au point de vue théorique et par conséquent logique , même s'il croit avoir vu autrement, en revanche jamais ce qui a plu à un autre ne saurait servir de fondement à un jugement esthétique. Le jugement d'autrui défavorable à notre égard peut sans doute à bon droit nous rendre incertain sur le nôtre, mais il ne saurait jamais nous convaincre qu'il n'est pas légitime. Ainsi il n'existe aucune raison démonstrative empirique pour imposer le jugement de goût à quelqu'un. Deuxièmement une preuve a priori d'après des règles déterminées peut encore moins déterminer le jugement sur la beauté. Si quelqu'un me lit son poème, ou me conduit à un spectacle, qui finalement ne convient pas à mon goût, il pourra bien invoquer Batteux ou Lessing ou des critiques du goût encore plus anciens et encore plus célèbres, ainsi que toutes les règles établies par ceux-ci afin de prouver que son poème est beau ; il se peut aussi que certains passages, qui justement me déplaisent, s'accordent parfaitement avec les règles de la beauté (comme elles sont données par ces auteurs et généralement reçues) : je me bouche les oreilles, je ne veux entendre aucune raison, aucun argument et j'admettrai plutôt que les règles des critiques sont fausses, ou du moins que ce n'est pas ici qu'il faut les appliquer, que d'accepter de laisser déterminer mon jugement par des raisons démonstratives a priori, puisqu'il doit s'agir d'un jugement du goût et non d'un jugement de l'entendement ou de la raison. Il semble que ce soit une des principales raisons, pour lesquelles on a désigné cette faculté d'appréciation esthétique précisément par le nom de goût. Il se peut, en effet, que quelqu'un m'énumère tous les ingrédients d'un certain mets, qu'il remarque que chacun m'est en lui-même agréable et par-dessus vante à bon droit le caractère sain de ce plat ; je reste sourd à toutes ces raisons, j'essaie ce plat avec ma langue et mon palais et ensuite (mais non suivant des principes universels) je juge. En fait le jugement de goût est absolument toujours énoncé comme un jugement singulier à propos d'un objet. L'entendement peut par la comparaison de l'objet, au point de vue de la satisfaction, avec le jugement d'autrui forger un jugement général, par exemple : les tulipes sont belles ; mais il ne s'agit pas en ce cas d'un jugement de goût, mais d'un jugement logique, qui fait de la relation d'un objet au goût un prédicat des choses d'un certain genre ; seul le jugement par lequel je déclare belle une tulipe singulière donnée, c'est-à-dire par lequel je trouve que la satisfaction que j'en retire est universelle, est le jugement de goût. Ce jugement a ceci de caractéristique, que ne possédant qu'une valeur simplement subjective, il prétend néanmoins valoir pour tous les sujets, comme cela pourrait se faire s'il était un jugement objectif, qui repose sur des principes de connaissance et qui peut être imposé par une preuve.

En ce qui concerne l’agréable, chacun se résout à ce qui son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et à travers lequel il dit d’un objet qu’il lui plaît, se limite en outre à sa seule personne. Par conséquent, il admet volontiers que, quand il dit : « Le vin des Canaries est agréable », quelqu'un d’autre rectifie l’expression et lui rappelle qu’il devrait dire « Il m’est agréable » ; et ainsi en va-t-il non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. Pour l’un, la couleur violette est douce et aimable ; pour l’autre, elle est morte et éteinte. Tel aime le son des instruments à vent, tel autre celui des instruments à corde. Discuter en ces domaines sur le jugement d’autrui, quand il diffère du nôtre, pour le qualifier d’erroné comme s’il s’opposait à lui logiquement, ce serait insensé ; à propos de l’agréable, ce qui prévaut, c’est donc le principe : chacun a son goût particulier (dans l’ordre des sens).

Avec le beau, il en va tout autrement. Il serait (précisément à l'inverse) ridicule que quelqu’un qui imaginerait quelque chose à son goût songeât à s’en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous voyons, le vêtement que celui-ci porte, le concert que nous entendons, le poème qui est soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas l’appeler beau s’il ne plaît qu’à lui. Bien des choses peuvent avoir pour lui du charme et de l’agrément, mais personne ne s’en soucie ; en revanche, quand il dit d’une chose qu’elle est belle, il attribue aux autres le même plaisir : il ne juge pas simplement pour lui, mais pour chacun, et il parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. Il dit donc : la chose est belle, et pour son jugement par lequel il exprime son plaisir, il ne compte pas sur l’adhésion des autres parce qu’il a constaté à diverses reprises que leur jugement s’accordait avec le sien, mais il exige d’eux une telle adhésion. Il les blâme s’ils en jugent autrement et il leur dénie d’avoir du goût, tout en prétendant pourtant qu’ils devraient en avoir ; et ainsi ne peut-on pas dire que chacun possède son goût particulier. Cela équivaudrait à dire que le goût n’existe pas, autrement dit que nul jugement esthétique n’existe qui pourrait prétendre légitimement à l’assentiment de tous.

Toutefois, on trouve aussi, pour ce qui est de l’agréable, qu'il peut y avoir, dans le jugement d’appréciation porté sur lui, unanimité parmi les hommes — une unanimité vis-à-vis de laquelle cependant on refuse à certains le goût qu’on accorde à d'autres, non pas, certes, le goût entendu comme un sens organique, mais comme un pouvoir d’apprécier l’agréable en général. Ainsi, de quelqu’un qui sait entretenir ses hôtes par divers agréments (qui font le plaisir de tous les sens) tels qu’ils leur plaisent à tous, on dit qu’il a du goût. Mais, ici, l’universalité ne s’entend que de manière comparative ; et il n’y a là que des règles générales (comme les règles empiriques le sont toutes), et non pas universelles, comme celles auxquelles le jugement de goût sur le beau se soumet ou auxquelles il prétend. C’est un jugement qui se rapporte à la sociabilité, dans la mesure où elle repose sur des règles empiriques. En ce qui concerne le bien, les jugements prétendent certes eux aussi légitimement à l’universalité ; simplement, le bien n’est présenté comme objet de satisfaction universelle que par un concept, ce qui n’est le cas ni pour l’agréable, ni pour le beau.