Kant, Critique de la faculté de juger
trad. A. Renaut





28. De la nature comme force

La force est un pouvoir qui est supérieur à de grands obstacles. Cette force est dite puissance quand elle manifeste sa supériorité même vis-à-vis de la résistance émanant de ta qui possède soi-même une force. La nature, dans le jugement esthétique qui la considère comme une force ne possédant pas de puissance sur nous, est dynamiquement sublime.

Lorsque nous devons juger la nature comme dynamiquement sublime, il faut qu’elle soit représentée comme engendrant la peur (bien qu’inversement tout objet engendrant la peur ne soit pas trouvé sublime dans notre jugement esthétique). Car, le jugement d’appréciation esthétique (sans concept), la supériorité vis-à-vis d’obstacles ne peut être appréciée qu’en fonction de la grandeur de la résistance. Or, ce à quoi nous cherchons à résister est un mal, et quand nous ne trouvons notre pouvoir à la hauteur d’un tel mal, nous avons affaire un objet qui fait peur. Ainsi la nature ne peut-elle, pour la faculté de juger esthétique, valoir comme force, par conséquent être sublime dynamiquement, que dans la mesure où elle est considérée comme objet de peur.

Cela dit, on peut considérer un objet comme capable de faire peur sans avoir peur devant lui, cela si nous le jugeons de telle manière que simplement nous pensions le cas où nous feindrions lui opposer une résistance, et qu’alors toute résistance serait largement vaine. C’est ainsi que le vertueux craint Dieu sans avoir peur de lui, parce qu’il pense que vouloir lui résister et résister à ses commandements ne constitue aucunement un cas dont il ait à se soucier. Mais, dans tous les cas qu’il ne pense pas comme en soi impossibles, il le reconnaît source de crainte.

Celui qui s’effraye n’est pas davantage capable de porter un jugement sur le sublime de la nature que celui qui est dominé par un penchant et par un appétit ne le peut sur le beau. Il fuit la vue d’un objet qui l’effraye ; et il est impossible de trouver de la satisfaction dans une terreur qui serait sérieuse. C’est pourquoi l’agrément qui procède de la cessation d'une situation pénible correspond à la joie. Mais c’est une joie qui, du fait qu’on est délivré d’un danger, s’accompagne de la résolution de ne plus jamais s’exposer à celui-ci ; et même, bien loin que l’on songe à rechercher l’occasion de se rappeler la sensation éprouvée, ce n’est pas volontiers que l’on y repenserait.

Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous en faisant peser comme une menace, des nuages orageux s'accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l'océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d'un fleuve puissant, etc., réduisent notre pouvoir de résister à une petitesse insignifiante en comparaison de la force dont ces phénomènes font preuve. Mais, plus leur spectacle est effrayant, plus il ne fait qu’attirer davantage, pourvu que nous nous trouvions en sécurité ; et nous nommons volontiers sublimes ces objets, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de leur moyenne habituelle et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’une tout autre sorte, qui nous donne le courage d’être capables de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature.

Car, certes, nous avons trouvé dans le caractère incommensurable de la nature et dans l’incapacité de notre pouvoir à saisir une mesure proportionnée à l’évaluation esthétique de la grandeur de son domaine notre limite propre, mais pourtant aussi, en même temps, dans notre pouvoir de raison une autre mesure, non sensible, qui comprend sous elle cette infinité elle-même comme une unité, vis-à-vis de laquelle tout dans la nature est petit  — en sorte que nous avons découvert en esprit une supériorité sur la nature même dans son incommensurabilité : de même est-il vrai aussi que ce que sa force a d’irrésistible nous fait certes connaître, en tant qu’êtres de la nature, notre faiblesse physique, mais en même temps elle dévoile un pouvoir de nous juger comme indépendants par rapport à elle et une supériorité à l’égard de la nature — sur quoi se fonde une conservation de soi-même d’une tout autre sorte que celle à laquelle la nature extérieure peut porter atteinte et qu’elle peut mettre en danger, tant et si bien que l’humanité en notre personne demeure non abaissée, quand bien même l’homme devrait succomber devant cette puissance. En vertu de quoi la nature n’est pas considérée comme sublime dans notre jugement esthétique en tant qu’elle engendre la peur, mais parce qu’elle fait appel à la force inscrite en nous (et qui n’est pas nature) pour que nous considérions ce dont nous nous soucions (biens, santé et vie) comme de petites choses, et par conséquent pour que la force de la nature (à laquelle nous sommes assurément soumis en tous ces points) nous ne la considérions néanmoins pas, vis-à-vis de nous-mêmes et de notre personnalité, comme une puissance telle que nous aurions à nous incliner devant elle quand il s’agit de nos principes suprêmes, de leur affirmation ou de leur abandon. En ce sens, la nature est dite ici sublime simplement parce qu’elle élève l’imagination à la présentation de ces cas où l’esprit peut se rendre sensible la sublimité propre de sa destination dans ce qu’elle a de supérieur même à la nature.

Cette estime de soi ne perd rien du fait qu’il nous faille nous voir en sécurité pour éprouver cette satisfaction exaltante ; par conséquent, ce n’est pas parce que le danger n’est pas pris au sérieux que l’on ne devrait pas prendre au sérieux (comme il pourrait sembler) ce qu’il y a de sublime dans notre pouvoir spirituel. Car la satisfaction ne concerne ici que la destination de notre pouvoir, telle qu’elle se découvre dans ce genre de situation, en tant que la disposition à ce pouvoir est inscrite dans notre nature, alors que le développement et l’exercice en restent à notre charge et constituent pour nous une obligation. Et cela est vrai quel que soit le degré de conscience auquel l’homme peut atteindre, s’il pousse sa réflexion jusque-là, à propos de son effective impuissance actuelle.

[…]

Ainsi la sublimité n’est-elle contenue en aucune chose de la nature, mais seulement dans notre esprit, pour autant que nous pouvons devenir conscients d’être supérieurs à la nature en nous et, ce faisant, à la nature hors de nous (dans la mesure où elle exerce son influence sur nous). Tout ce qui éveille en nous ce sentiment, comme c’est le cas de la force de la nature, telle qu’elle sollicite nos facultés, se nomme dès lors (bien que ce soit de manière impropre) sublime ; et c’est uniquement en présupposant cette Idée en nous et relativement à elle que mus sommes capables de parvenir à l’Idée de la sublimité de cet Être qui produit en nous un profond respect, non pas simplement par la force qu’il manifeste dans la nature, mais bien davantage encore à travers le pouvoir qui est inscrit en nous de juger celle-ci sans crainte et de penser que notre destination est plus sublime qu’elle.