Culture générale
2018-2019
TRAVAIL


Travail pour toute la classe

Pour le mardi 20 novembre :

Choisir plusieurs photos qu'on puisse mettre en relation du même photographe : travailler sur les PDF qui sont sur cette page.
En choisir plus particulièrement une, mais qu'on doit travailler par comparaisons avec d’autres.
1. Description de la photo
2. Commentaire de la photo :
    Travail sur les jugements de Susan Sontag : dans quelle pbmatique inscrit-elle cette photo ?
    Et à partir de là travail par différences avec autre type de photos

Photographies :
Richard Avedon ; Diane Arbus ; Walker Evans ; Weston







Planning des cours spécifiques :

Mardi 9 octobre : cours EC / Celsa



Travail spécifique pour ceux qui préparent les épreuves de contraction ou les épreuves du celsa


Pour le mardi 6 novembre, ou, au plus tard, le lundi 12 novembre 9h.
Je rends ce travail le lundi 12 novembre après l'épreuve.

Contraction (en 400 mots) :
Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.
On peut, je crois, préciser encore davantage. Un trait, entre tous décisif, oppose la civilisation contemporaine à celles qui l’ont précédée ; depuis le début du XXe siècle, la notion de distance a radicalement changé de valeur. La métamorphose s’est produite, à peu près, dans l’espace d’une génération et, si rapide qu’elle ait été, elle s’est trop bien inscrite, progressivement, dans nos mœurs, pour que l’habitude n’ait pas réussi à en masquer, quelque peu, le caractère révolutionnaire. Mais l’heure présente se charge de nous ouvrir les yeux. Car les privations, issues de la guerre ou de la défaite, ont agi sur l’Europe comme une machine à remonter le temps et c’est aux genres de vie d’un passé, hier encore considéré comme à jamais disparu, qu’elles nous ont brusquement ramenés. J’écris ceci de ma maison de campagne. L’an dernier, quand mes fournisseurs et moi disposions d’essence, le chef-lieu de canton, qui est notre petit centre économique, semblait à notre porte. Cette année, où il nous faut, pour les personnes les plus ingambes, nous contenter de bicyclettes et, pour les matières pondéreuses, de la voiture à âne, chaque départ vers le bourg prend les allures d’une expédition. Comme il y a trente ou quarante ans ! Les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse. Nous n’avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l’avant-veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener la leur, nous n’avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées d’une ère nouvelle. Si bien, qu’au vrai, ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la  sagaie contre le fusil. Mais c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs .
Relisez la liste des P.C. de la Ire Armée, durant la campagne du Nord : Valenciennes, Douai, Lens, Estaires, Attiches, Steenwerk. A chaque nouvelle pression de l’ennemi, un recul a répondu. Rien de plus naturel. Mais, de combien, les bonds ? Entre 20 et 35 kilomètres, chaque fois. Pas davantage. En d’autres termes — car, ainsi que nous l’enseignait déjà Vidal de La Blache, c’est en distances horaires qu’il convient aujourd’hui de penser — au grand maximum, une demi-heure d’auto. Naturellement, les déplacements de la ligne de résistance étaient en proportion. Du moins, tels que le commandement s’imaginait pouvoir en imposer le tracé à l’ennemi. De notre école de Lens, nous entendîmes distinctement le combat à la mitrailleuse. Si suggestif qu’ait pu paraître, à de vieux soldats de 1914, ce rappel de sonorités un peu oubliées, je ne crois pas que la volonté de nos chefs eût été d’en procurer le plaisir à leur état-major. Les Allemands, tout simplement, avaient avancé plus vite qu’il ne semblait conforme à la bonne règle. Il en fut ainsi, à peu près constamment. « Stratégie à la petite semaine », disait, de nos méthodes, un de mes camarades : un de ces jeunes qui, du moins, savaient être de leur temps et souffraient de voir leurs supérieurs lui tourner, si résolument le dos. Il n’eût pourtant pas été nécessaire d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de l’École de Guerre ou du « C.H.E.M. » (le Centre des Hautes Études Militaires) pour comprendre une situation trop claire. De toute évidence, une fois enfoncée l’armée de la Meuse, cependant que, sur notre propre front, l’ennemi se faisait chaque jour plus insistant, une seule chance de salut subsistait : après s’être « décrochés », rétablir une nouvelle ligne de défense, assez loin à l’arrière, pour ne pas être balayée avant même d’être garnie. Au lieu de cela, on se borna à précipiter dans la brèche, tour à tour, de petites unités, vouées à un écrasement immédiat, tandis qu’on s’obstinait, d’autre part, à vouloir tenir en pointe vers Valenciennes et Denain ; jusqu’au moment où, la retraite vers le littoral enfin décidée, les divisions, qui avaient été laissées là-bas, se trouvèrent incapables de rejoindre, à temps. Si Joffre, après Charleroi et Morhange, avait procédé de la sorte, il n’aurait pas gagné la bataille, sur la Marne ; il l’aurait perdue, vers Guise. Et cependant, de son temps, les troupes adverses ne marchaient qu’à pied.
Dans ces erreurs, j’ignore quelle fut, au juste, la part des divers échelons du commandement : Ire Armée, Grand Quartier et, au degré intermédiaire, 1er Groupe d’armées. Ce dernier eut à sa tête d’abord le général Billotte, puis, à partir du 25 mai, le général Blanchard. Mortellement blessé, le 21, dans un accident d’auto, Billotte n’est plus là pour se défendre. Cette disparition opportune le désignait  tout naturellement pour le rôle de bouc émissaire. Si j’en juge par certaines conversations, surprises dans notre triste petite salle à manger de Malo-les-Bains, on ne se privera pas de le lui faire jouer.
Non, sans doute, tout à fait à tort. En cas d’invasion de la Belgique par les Allemands, quelle forme devait prendre la riposte des armées franco-britanniques ? Ce problème avait, tout l’hiver durant, agité les bureaux « opérations » des états-majors. Deux solutions se partageaient les préférences. Les uns proposaient d’attendre l’ennemi, de pied ferme, sur une position jalonnée, en Belgique, par l’Escaut, puis, vers l’Est, par la ligne, malheureusement assez incomplète, de blockhaus et de fossés antichars qui suivait, à peu près, notre frontière, quitte, cela va de soi, à lancer en avant quelques éléments de reconnaissance et de retardement. D’autres, au contraire, voulaient immédiatement la guerre tout entière en dehors de notre territoire national ; ils nous invitaient, pour cela, à occuper, d’un bond, la rive gauche de la Dyle, celle de la Meuse belge et, dans l’intervalle entre les deux cours d’eau, une diagonale tirée, de Wavre à Namur, à travers les hautes plaines de la Hesbaye, presque complètement dépourvues d’obstacles naturels. Chacun sait que la seconde solution finalement l’emporta. Il semble bien que, dans cette décision, l’influence du général Billotte ait été prépondérante.
Le choix était peut-être, en lui-même, imprudent. Il le devint, incontestablement, aussitôt que la résistance belge, autour de Liège, eut commencé de faiblir. On avait compté qu’elle nous donnerait le répit de quelques jours, nécessaire pour garnir et organiser notre nouveau front. Or, les ponts entre Liège et Maestricht n’ayant pu être coupés tous au moment voulu, la place se trouva tournée presque dès le début de l’offensive allemande, et les témoignages de nos agents de liaison ne permettaient pas de douter qu’elle ne dût, elle-même, rapidement succomber. En même temps, les premières rencontres avaient révélé d’autres surprises. Les chars ennemis n’étaient pas seulement beaucoup plus nombreux que nos services de renseignements ne l’avaient jamais supposé ; certains d’entre eux possédaient en outre une puissance inattendue. L’aviation allemande surclassait affreusement la nôtre. La mission d’établir le contact, en avant de la Dyle et de la position Wavre-Namur avait été confiée au corps de cavalerie, entièrement motorisé, malgré son nom traditionnel : « la seule formation à laquelle je n’ai jamais affaire », me disait un jour, le vétérinaire de l’armée. Le général Prioux, qui commandait alors cette grande unité, proposa, dès le 11, de renoncer à la manœuvre prévue. Notre ligne de défense aurait été reportée, incontinent, sur l’Escaut et la frontière. Ici encore, Billotte se mit à la traverse. Lorsqu’un chef d’un rang si élevé prend la peine d’exercer lui-même une pression personnelle, elle demeure rarement tout à fait inefficace. J’ai des raisons de croire qu’après un entretien avec le commandant du groupe d’armées, Prioux se laissa aller à édulcorer, du moins, son rapport. De celui-ci, en tout cas, il est sûr qu’on ne tint aucun compte.
Quel aurait été, cependant, le sort de la 1ère Armée et des forces britanniques et françaises placées à sa gauche, si, vers sa droite, ne s’était ouverte, inopinément, la plaie béante de la Meuse ? Je ne me sens certes pas la compétence nécessaire pour prophétiser là-dessus, après coup. Le 14 mai, un segment du front, qui nous avait été assigné, fut enfoncé ; il était tenu par une de ces divisions marocaines dont les éléments indigènes semblent avoir au début du moins, particulièrement mal supporté les bombardements aériens et les attaques par chars. Mais le rétablissement s’opéra, assez vite.
Incontestablement, ce fut la débâcle des armées de la Meuse et de Sedan qui, en découvrant brusquement les arrières des troupes engagées en Belgique, voua leur manœuvre à un irrémédiable échec. Comment expliquer que l’abrupte vallée d’un large fleuve, qu’on eût imaginée si facile à défendre, ait été si mal défendue ? Sur ce fait, un des plus considérables de la guerre et peut-être le plus surprenant, je n’ai pu jusqu’ici recueillir que des on-dit sans consistance. Ce que je sais trop bien, c’est qu’on tarda beaucoup à en tirer les conséquences nécessaires.
Le 13 mai, nous apprîmes la rupture de la ligne de la Meuse ; le même jour, un ordre, signé Gamelin, prescrivait encore de résister sur la ligne Wavre-Namur. La retraite ne fut décidée que le 15 et j’ai déjà eu l’occasion de rappeler qu’elle s’opéra au compte-gouttes. A ces méthodes, rien ne parut avoir été changé ni par la substitution de Weygand à Gamelin (qui eut lieu le 20) ni par la visite que, le lendemain, le nouveau généralissime fit à lord Gort et au général Billotte  : voyage dramatique qu’il fallut accomplir en avion, les communications terrestres étant déjà coupées jusqu’à la mer. Ce fut au retour de cette entrevue que le commandant du groupe d’armées qui, disait-on, se faisait toujours conduire à tombeau ouvert, eut sa voiture écrasée contre un camion. Dans les événements qui s’étaient succédé depuis le 13, quel avait été son rôle personnel ? Je ne dispose, à ce sujet, d’aucune lumière particulière. Une chose est certaine : les erreurs alors commises furent, par leurs effets, beaucoup plus décisives ; elles semblent en elles-mêmes beaucoup moins pardonnables que, si téméraire qu’elle ait pu être, la conception première du plan d’opérations. Après tout, se tromper au départ, il est peu de grands capitaines qui ne s’y soient laissé quelquefois entraîner ; la tragédie commence quand les chefs ne savent pas réparer. Billotte une fois disparu de la scène, personne n’eut d’ailleurs l’impression qu’un esprit nouveau soufflait sur le commandement. Probablement ses fautes, qu’on ne saurait guère nier, lui étaient communes avec toute une école.
La campagne du Nord, avec ses dures leçons, réussit-elle du moins à convaincre nos maîtres que le rythme de la guerre avait changé ? La réponse sera donnée par l’histoire des dernières convulsions dans lesquelles devaient se débattre les morceaux d’armées échappés au désastre des Flandres. Les vaisseaux qui nous avaient permis de fuir la captivité avaient jeté sur les côtes françaises des éléments disjoints par la retraite, par l’embarquement même, quelquefois par les naufrages, et totalement désarmés ; il fallait recoller les unités, les réencadrer, les équiper à nouveau, de pied en cap. Or, pour cette reconstitution, délicate et nécessairement assez lente, le haut commandement fit choix d’une zone qui s’étendait à peu près d’Évreux à Caen. Le front, dès lors mouvant, de la Somme, courait à moins de 150 kilomètres de là, en moyenne. C’eût été beaucoup sous Napoléon, suffisant, sans doute, en 1915. En l’an de grâce 1940, autant dire rien. Les Allemands nous le firent bien voir. Force fut, bientôt, de se rabattre vers le Sud, d’abord, selon l’usage, d’une faible longueur, puis beaucoup plus loin. Mais, déjà, la grande débâcle avait commencé. En vérité, c’est sur la Charente, sinon sur la Garonne, qu’il eût convenu de nous rassembler : bien placés pour nous porter, de là, dans n’importe quelle direction, nous aurions peut-être eu le temps de nous rendre utiles. La rage me mord encore le cœur, quand j’y pense, comme naguère dans nos châteaux normands. De cette étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience, nous ne devions, d’ailleurs, pas être les seules victimes, ni, vraisemblablement, les plus déplorables. A l’avance allemande, vers la plaine de la Saône, le Jura et le Rhin, tout le loisir ne fut-il pas laissé de cerner les armées françaises de l’Est et, presque, celle des Alpes ? D’un bout à l’autre de la guerre, le métronome des états-majors ne cessa pas de battre plusieurs mesures en retard. […]
Aussi bien, avons-nous jamais, durant toute la campagne, su où était l’ennemi ? Que nos chefs aient toujours imparfaitement connu ses véritables intentions et, pis encore peut-être, ses possibilités matérielles, la mauvaise organisation de nos services de renseignements suffit à l’expliquer. Mais l’ignorance où, sur le moment même, nous avons perpétuellement été de ses mouvements, eut pour cause, avant tout, un constant décalage dans l’appréciation des distances. Notre propre marche était trop lente, notre esprit, également, trop dépourvu de promptitude, pour nous permettre d’accepter que l’adversaire pût aller si vite. Au départ de Lens, le 22 mai, il avait été décidé que le Quartier Général se diviserait en deux groupes : le P.C. actif, à Estaires ; la fraction « lourde », plus loin du combat, croyait-on, à Merville. La surprise fut grande de devoir constater, à l’expérience, que l’échelon dit « arrière » se trouvait plus près de la vraie ligne de feu que l’échelon qualifié « avant ». Déjà, lorsque s’ouvrit la brèche de la Meuse, il avait fallu s’efforcer de modifier hâtivement, en cours de route, les points de débarquement d’une division, que, sous prétexte de colmater la poche, on s’apprêtait à jeter dans la gueule du loup.
Après notre arrivée dans les Flandres, les faux calculs de ce genre se multiplièrent. […]
Pourrais-je oublier, enfin, comment nous sûmes que la route de la mer, en territoire français, allait nous être coupée ? Depuis plusieurs jours déjà, nous avions, Lachamp et moi, renvoyé dans un cantonnement voisin de la côte la plus grande partie du Parc d’Essence. Comme nos dépôts fixes s’étaient progressivement réduits à ceux de Lille et que, si par hasard, nous découvrions sur les voies quelques wagons chargés de bidons, le plus simple était de laisser les unités y puiser à peu près à leur gré, le personnel d’exploitation, presque tout entier, était devenu inutile. Nous avions gardé près de nous seulement, avec un petit détachement d’hommes de troupe, plusieurs officiers, occupés, en majorité, à assurer nos liaisons avec les Corps d’Armée. Cependant, l’armée refoulée de toutes parts se ramassait dans un espace de plus en plus étroit : si bien que les P.C. de ses différents Corps se trouvèrent, finalement, assez proches les uns des autres pour pouvoir être aisément visités tous en une ou deux tournées. Il nous parut alors médiocrement sage de continuer à exposer aux dangers d’une captivité menaçante plus d’officiers que nous n’en avions réellement besoin. Nous décidâmes, le 26 mai au soir, de prescrire à l’un d’eux de regagner, le lendemain, le gros du Parc. Or le 28, dans la matinée, je le vis revenir à Steenwerck. Sur l’itinéraire qui lui avait été indiqué, entre Steenwerck et Cassel, il s’était heurté à des chars allemands. La nouvelle était grave. Je me préoccupai immédiatement d’en avertir nos chefs. « Êtes-vous bien sûr que ce ne soit pas des chars français ? » demanda le premier camarade du 3e bureau, à qui nous eûmes affaire. F... répliqua qu’il avait toutes les raisons du monde de penser le contraire, ne fût-ce que les coups de feu échangés, sous ses yeux, entre ces engins et nos troupes. Le général Prioux, à qui nous le menâmes ensuite, fut moins incrédule ; il encaissa le coup, sans broncher. Mais je me demande encore combien de temps le renseignement se serait fait attendre, si notre brave lieutenant ne s’était, par hasard, trouvé à passer par là.
Il serait certainement peu équitable de borner aux échelons supérieurs les observations qui précèdent. Les exécutants n’ont pas, à l’ordinaire, beaucoup mieux réussi à accorder leurs prévisions ni leurs gestes à la vitesse allemande. Les deux carences étaient, d’ailleurs, étroitement liées. Non seulement la transmission des renseignements s’opérait fort mal, tant de bas en haut que de haut en bas ; les officiers de troupe avec, pour la plupart, moins de subtilité de doctrine, avaient été formés à la même école, en somme, que leurs camarades des états-majors. Tout le long de la campagne, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du G.Q.G., conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du « front » était, de toute évidence, à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes, n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi, pour le remettre dans le droit chemin, quand un quidam, mieux avisé, le héla : « Attention ! ce sont les Allemands. »
Cette guerre a donc été faite de perpétuelles surprises. Il en résulta, sur le plan moral, des conséquences qui semblent avoir été fort graves. Je vais toucher, ici, à un sujet délicat et sur lequel, on le sait, je n’ai le droit que d’avoir des impressions un peu lointaines. Mais il importe que certaines choses soient dites, brutalement, s’il le faut. L’homme est ainsi bâti qu’il se bande à affronter un danger prévu, au lieu où il l’a prévu, beaucoup plus aisément qu’il ne supportera jamais le brusque surgissement d’une menace de mort, au détour d’un chemin prétendument paisible. J’ai vu naguère, après la Marne, une troupe qui, la veille, était montée bravement en ligne, sous un affreux bombardement, succomber à la panique, parce que trois obus étaient tombés, sans blesser personne, le long d’une route, au bord de laquelle on venait de former les faisceaux, pendant la corvée d’eau. « Nous sommes partis parce que les Allemands étaient là » : j’ai entendu plusieurs fois ces mots, en mai et juin derniers. Traduisez : là où nous ne les attendions point, où rien ne nous avait permis de supposer que nous devions les attendre. En sorte que certaines défaillances, qui, je le crains, ne sont guère niables, ont eu leur principale origine dans le battement trop lent auquel on avait dressé les cerveaux. Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissé vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard.
Les rencontres avec l’ennemi n’ont pas seulement été trop souvent, par le lieu et l’heure, inattendues. Elles se produisaient aussi, pour la plupart, et se produisirent surtout avec une fréquence croissante, d’une façon à laquelle ni les chefs ni, par suite, les troupes ne s’étaient préparés. On aurait bien admis de se canarder, à longueur de journée, de tranchée à tranchée — fût-ce, comme nous le faisions jadis, dans l’Argonne, à quelques mètres de distance. On eût jugé naturel de se chiper, de temps à autre, un petit poste. On se serait senti fort capable de repousser, de pied ferme, un assaut, derrière des barbelés, même plus ou moins démolis sous les « minen » ; ou de partir soi-même à l’attaque, héroïquement, vers des positions déjà pilonnées — bien qu’imparfaitement peut-être — par l’artillerie. Le tout, réglé par les états-majors, sur de belles idées de manœuvres, longuement, savamment mûries, de part et d’autre. Il paraissait beaucoup plus effrayant de se heurter, soudain, à quelques chars, en rase campagne. Les Allemands, eux, couraient un peu partout, à travers les chemins. Tâtant le terrain, ils s’arrêtaient là où la résistance s’avérait trop forte. S’ils tapaient « dans du mou », ils fonçaient au contraire, exploitant, après coup, leurs gains pour monter une manœuvre appropriée, ou plutôt, selon toute apparence, choisissant alors dans la multitude des plans que, conformément au méthodique opportunisme, si caractéristique de l’esprit hitlérien, ils avaient, d’avance, tenus en réserve. Ils croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.
Rien de plus significatif à cet égard, que les derniers épisodes de la campagne auxquels il m’ait été donné d’assister : à l’époque, précisément, où il eût pu sembler que les leçons de l’expérience auraient enfin fait entendre leur voix. On avait décidé de défendre la Bretagne, en y recueillant les forces en retraite depuis la Normandie et que l’avance ennemie, à l’ouest de Paris, déjà coupait des armées repliées sur la Loire. Qu’imagina-t-on ? On dépêcha, incontinent, un honorable général du génie, pour reconnaître une « position », d’une mer à l’autre. Car, pas moyen de tenir, n’est-ce pas, si l’on n’a, préalablement, tracé sur la carte, puis piqueté sur le sol, une belle « position » continue, avec bretelles, ligne avancée, ligne de résistance, et ainsi de suite. Il est vrai que nous n’avions ni le temps nécessaire à l’organisation du terrain, ni canons pour garnir en nombre suffisant les futurs ouvrages, ni les munitions pour tous ces canons, à supposer qu’on les eût pu trouver. Le résultat fut qu’après quelques rafales de mitrailleuses, échangées, m’a-t-on dit, à Fougères, les Allemands entrèrent, sans combat, à Rennes (que la « position » eût dû mettre à l’abri), se répandirent dans toute la péninsule et y firent des foules de prisonniers.
Est-ce à dire qu’à ce moment même — celui, exactement, où Pétain annonça qu’il demandait l’armistice — toute défense fût devenue — impossible ? Plus d’un officier pensait le contraire. Parmi les jeunes, surtout : car, depuis que les événements s’étaient précipités, une frontière de plus en plus tranchée tendait à séparer les générations. Mais les chefs n’appartenaient malheureusement pas à celle qui jouissait des artères cérébrales les plus souples. Je pense encore aujourd’hui que nos « jusqu’au boutistes », comme on disait en 1918, n’avaient pas tort. Ils rêvaient d’une guerre modernisée, d’une chouannerie contre chars et détachements motorisés. Quelques-uns même, si je ne me trompe, en avaient dressé les plans, qui doivent dormir maintenant dans leurs dossiers. La motocyclette, dont l’ennemi faisait un si grand et bon usage, ne circule vite et sans trop d’accidents que sur d’honnêtes chaussées ; même le véhicule à chenillettes se déplace sur le macadam moins lentement qu’en pleins champs ; le canon ou le tracteur du type normal n’admet pas d’autres voies. C’est pourquoi, fidèles à leur programme de rapidité, les Allemands, de plus en plus, lançaient leurs éléments de contact à peu près exclusivement sur routes. Il n’était donc nul besoin de se garder par des positions allongées sur plusieurs centaines de kilomètres, presque impossibles à garnir et terriblement faciles à repérer. Quel mal, au contraire, n’auraient pas fait aux envahisseurs quelques îlots de résistance, bien placés auprès des itinéraires routiers, bien camouflés, suffisamment mobiles et pourvus de quelques mitrailleuses et de quelques canons antitanks, voire de modestes 75 ! Quand j’aperçus, dans Rennes, la colonne allemande, qui, composée, pour une très large part, de motocyclistes, défilait paisiblement sur le boulevard Sévigné, je sentis se réveiller en moi de vieux réflexes de fantassin : bien inutilement, car nous n’avions sous la main que nos secrétaires ou les hommes du Parc d’Essence, les uns comme les autres, dès le début de la campagne, absurdement démunis d’armes. Il eût été pourtant bien tentant de l’attendre, la maudite colonne, au coin de quelques boqueteaux, dans ce pays breton, si favorable aux embûches ; fût-ce seulement avec le modeste matériel d’une compagnie d’engins. Puis, une fois le premier effet de désarroi obtenu, on aurait vite regagné le « bled »  pour recommencer plus loin. Je suis bien sûr que les trois quarts de nos soldats se seraient promptement passionnés au jeu. Hélas ! les règlements n’avaient rien prévu de pareil.
Marc Bloch, L’étrange défaite


Sujet type Celsa :

1. Réflexion argumentée :

 

    Dans son essai intitulé Petite Poucette, le philosophe Michel Serres propose de décrire l’évolution récente des moyens de communication de la manière suivante :

« Tout le monde veut parler, tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile ; les deux bruissent en phase. À la nouvelle démocratie du savoir, déjà là dans les lieux où s’épuise la vieille pédagogie et où la nouvelle se cherche, avec autant de loyauté que de difficultés, correspond, pour la politique générale, une démocratie en formation, qui, demain, s’imposera. Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt ; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix notait son vote sur un bulletin écrit, étroit et découpé, local et secret ; de sa nappe bruyante, elle occupe aujourd’hui la totalité de l’espace. La voix vote en permanence. »

 

Vous commenterez et discuterez cette citation en vous demandant notamment si elle rend bien compte des nouvelles formes de prise de parole individuelles et collectives. Vous disposez de six pages maximum pour répondre.

Michel SERRES, Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012


2. Analyse de document :

 

En vous appuyant sur votre culture générale, vous proposerez une réflexion argumentée et structurée sur les enjeux communicationnels de ce dessin de Plantu, Le Monde, samedi 10 janvier 2015.