Culture générale
2017-2018
TRAVAIL


Pour le 13 octobre : Analyser une des photos figurant sur le site à propos du livre de Susan Sontag.
Cette analyse doit comprendre 2 parties :
1. Description de la photo (en indiquant sa référence : nom du photographe, chapitre du livre et p. du pdf)
2. Commentaire : indiquer une ou plusieurs lignes problématiques
À rendre si possible à l'ordinateur
longueur : minimum 2000 signes (300 mots) ; maximum 5000 signes (800 mots)


Corrigé de la contraction travaillée en classe le vendredi 20 octobre :


                                                                                                                                                Extériorité et intériorité

Achille reproche à Agamemnon sa duplicité, le fait de cacher en lui ses desseins. Chef cupide, il ne tient pas ses promesses et n’accorde pas à chacun sa juste part. La scission entre ce qui est dit et ce qui est caché est celle du dedans et du dehors, des paroles et du cœur, du discours trompeur de l’idéologie et des intérêts qu’il masque.

Pour se protéger de cette cupidité, Achille refuse les offres d’Agamemnon et retient en lui sa vie. Mais après la mort de Patrocle, il ne peut plus se contenir et se voue alors à la fureur et à la mort. 

Ulysse, au contraire possède une parfaite maitrise de lui-même. Il choisit avec virtuosité ce qu’il convient de dire et ce qu’il faut garder secret en soi ; face au danger, il se nomme Personne. Capable de toutes les ruses, il peut aussi mentir pour faire éclater la vérité.

Mais en arrivant à Ithaque, il doit se faire reconnaître : comment réussir à prouver ce qu’il est, alors que son identité a toujours été protégée par des mensonges ? Ce n’est pas la conviction intime qui pourra le faire reconnaître, mais des signes extérieurs  : la cicatrice du sanglier d’abord, son récit de la construction du lit conjugal ensuite. L’identité est prouvée par l’extériorité.

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Pour le vendredi 10 novembre : 1er devoir Celsa /EC

Planning des cours spécifiques :
Vendredi 20 octobre : les épreuves pour les concours EC et Celsa
Lundi 27 novembre : Corrigé du travail rendu le 10 novembre
Vendredi 8 décembre : corrigé des épreuves passées le 4 décembre
Vendredi 19 janvier : corrigé des épreuves passées le 8 janvier
Vendredi 30 mars : corrigé des épreuves passées le 19 mars





Devoir pour le vendredi 10 novembre.

EC : Contraction en 400 mots :

Contraction de texte (400 mots)

 

LES DEVOIRS D'UN CITOYEN RESPECTUEUX DE LA LOI

 

Ainsi, Eichmann eut beaucoup d'occasions de se sentir comme Ponce Pilate, et, au fil des mois et des années, il perdit le besoin de sentir quoi que ce soit. C'était ainsi, c'était la nouvelle loi du pays, fondé sur l'ordre du Führer ; autant qu'il pût en juger, il agissait, dans tout ce qu'il faisait, en citoyen qui obéit à la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi. Eichmann soupçonnait vaguement qu'il pouvait y avoir là une distinction importante, mais ni la défense ni les juges ne lui demandèrent d'insister sur ce point, On joua longuement avec les expressions usées jusqu'à la corde d'« ordre supérieurs » ou d'« actes d'État »; elles avaient dominé toutes les discussions sur ces sujets au procès de Nuremberg, pour la simple raison qu'elles donnaient l'illusion que ce qui est absolument sans précédent pouvait être jugé en fonction de précédents et des critères qui allaient avec. Vu le caractère limité des dons intellectuels d'Eichmann, il était, au procès, certainement le dernier dont on pouvait attendre une élucidation de ces notions et une réflexion autonome. Toujours très soucieux d'être «couvert», il n'avait pas seulement accompli ce qu'il considérait comme les devoirs d'un citoyen qui obéit à la loi, mais il avait aussi agi selon les ordres ; c'est pourquoi il s'embrouilla complètement et finit par insister soit sur les avantages soit sur les inconvénients de l'obéissance aveugle ou « obéissance de cadavre » (Kadavergehorsam) comme il disait lui-même.

Pendant l'interrogatoire de police, on s'aperçut pour la première fois, qu'Eichmann soupçonnait vaguement que l'enjeu de toute cette affaire dépassait largement la question du soldat exécutant des ordres clairement criminels dans leur nature et leur intention, lorsque avec une insistance marquée, il déclara soudain qu'il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition kantienne du devoir. À première vue, c'était faire outrage à Kant et c'était aussi incompréhensible, dans la mesure où la philosophie morale de Kant est étroitement liée à la faculté humaine de jugement qui exclut l'obéissance aveugle. L'officier de police n'insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné qu'Eichmann ait osé invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d'interroger l'accusé. C'est alors qu'à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l'impératif catégorique: « Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu'il puisse devenir le principe des lois générales. » (Ce qui n'est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple, car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait aux autres le droit de le voler ou de l'assassiner.) Interrogé plus longuement, il ajouta qu'il avait lu La Critique de la Raison pratique de Kant. Il se mit ensuite à expliquer qu'à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant; qu'il le savait, et qu'il s'était consolé en pensant qu'il n'était plus « maître de ses actes », qu'il ne pouvait « rien changer ». Ce que, au tribunal, il ne parvint pas à discerner est le fait qu'à cette « époque de crimes légalisés par l'État », comme il disait maintenant lui-même, il n'avait pas simplement écarté la formule kantienne comme n'étant plus applicable, il l'avait déformée pour lui faire dire maintenant: Agis comme si le principe de tes actes était le même que celui du législateur ou des lois du pays, ou, selon la formulation de «l'impératif catégorique dans le IIIe Reich» donnée par Hans Frank et qu'Eichmann connaissait peut-être: «Agis de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de ton action, l'approuverait» (Die Technik des Staates, 1942, p. 15-16). Certes, Kant n'a jamais rien voulu dire de tel ; pour lui, au contraire, tout homme est législateur dès qu'il commence à agir; en utilisant sa «raison pratique», l'homme découvre les principes qui peuvent et doivent être les principes de la loi. Mais il est vrai que la déformation inconsciente d'Eichmann correspond à ce qu'il nommait lui-même une adaptation de Kant «à l'usage domestique du petit homme». Dans un tel usage domestique, tout ce qui reste de l'esprit kantien est l'exigence qu'un homme doit faire plus qu'obéir à la loi, qu'il doit aller au-delà du simple impératif d'obéissance et identifier sa propre volonté au principe qui sous-tend la loi — la source d'où jaillit la loi. Dans la philosophie de Kant, cette source était la raison pratique; dans l'usage domestique qu'en faisait Eichmann, c'était la volonté du Führer. Pour une bonne part, on peut trouver l'origine du soin horriblement minutieux avec lequel l'exécution de la Solution finale fut conduite — une méticulosité qui frappe généralement l'observateur et qu'il considère comme typiquement allemande ou encore comme caractéristique du parfait bureaucrate — dans cette étrange notion, en réalité fort répandue en Allemagne, selon laquelle obéir à la loi signifie non seulement obéir aux lois, mais aussi agir comme si l'on était le législateur des lois auxquelles on obéit. Ce qui donne la conviction que tout ce qui n'excède pas le simple appel du devoir ne convient pas.

Quel qu'ait pu être le rôle de Kant dans la formation de la mentalité du «petit homme» en Allemagne, il ne fait aucun doute que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c'était la loi ; on ne pouvait faire d'exceptions. À Jérusalem, il n'avoua que deux exceptions datant de l'époque où chacun des « quatre-vingts millions d'Allemands» avait «son Juif honnête»: il avait aidé un cousin demi-juif ainsi qu'un couple juif à Vienne sur l'intervention de son oncle. Aujourd'hui encore, cette incohérence l'embarrassait quelque peu, et lorsqu'on le questionna à ce sujet lors du contre-interrogatoire, il commença ouvertement à s'en excuser: il avait «confessé ses fautes» à ses supérieurs. Plus que toute autre chose, une telle attitude de non-compromission à l'égard de l'exécution de ses devoirs meurtriers le condamnait aux yeux de ses juges — ce qui était compréhensible —, mais, de même qu'elle avait un jour fait taire les quelques restes de conscience qu'il avait encore, c'est justement cette attitude qui le justifiait à ses propres yeux. Pas d'exceptions — voilà la preuve qu'il avait toujours agi contre ses «penchants», sentimentaux ou intéressés, qu'il n'avait jamais fait que son «devoir».

Faire son «devoir» finit pourtant par le mettre en conflit ouvert avec les ordres de ses supérieurs. Au cours de la dernière année de la guerre, plus de deux ans après la conférence de Wannsee, il vécut une dernière crise de conscience. Alors que la défaite approchait, il rencontrait, dans ses propres rangs, de plus en plus d'hommes qui réclamaient des exceptions avec une insistance croissante et au bout du compte l'arrêt de la Solution finale. C'est à ce moment-là que sa prudence cessa et qu'il se remit à prendre des initiatives — il organisa, par exemple, les marches forcées des Juifs, de Budapest à la frontière autrichienne, après le bombardement du réseau de transports par les Alliés. On était à l'automne 1944 et Eichmann savait que Himmler avait donné ordre de démanteler les dispositifs d'extermination d'Auschwitz, et que le jeu était fini. À peu près à cette époque, Eichmann avait eu l'un de ses rares entretiens personnels avec Himmler, au cours duquel celui-ci lui aurait crié: «Si jusqu'à présent vous vous êtes occupé de liquider les Juifs, à partir de maintenant, parce que je l'ordonne, vous allez prendre bien soin des Juifs, être leur infirmière. Je vous rappelle que c'est moi — et ni le Gruppenführer Müller ni vous — qui ai fondé le RSHA en 1933 ; c'est moi qui donne les ordres ici ! ». […] À ce moment-là, Himmler donnait, de tous les côtés, des ordres de bien traiter les Juifs — ils étaient son investissement le plus sûr et cela a dû être une expérience troublante pour Eichmann.

 

La dernière crise de conscience d'Eichmann commença lorsqu'on l’envoya en mission en Hongrie, en mars 1944. […] En 1942, sous la pression du ministère allemand des Affaires étrangères (qui n'avait jamais manqué d'expliquer aux alliés de l'Allemagne que la pierre de touche de la confiance qu'elle pouvait leur accorder était leur obligeance à fournir de l'aide non pour gagner la guerre mais pour «résoudre la question juive»), la Hongrie avait proposé de livrer tous les réfugiés juifs. Le ministère était disposé à accepter cette proposition comme un pas dans la bonne direction, mais Eichmann avait élevé des objections : pour des raisons techniques, il estimait qu'il était préférable de différer cette action jusqu'à ce que la Hongrie soit prête à y inclure les Juifs hongrois»; il serait beaucoup trop coûteux de «mettre en marche tout le dispositif d'évacuation» pour une seule catégorie, ce qui, du coup, «ne nous ferait pas progresser d'un pas dans la direction de la solution du problème juif en Hongrie». Maintenant, en 1944, la Hongrie était «prête» parce que, le 19 mars deux divisions de l'armée allemande avaient occupé le pays. Avec elles, le nouveau plénipotentiaire du Reich était arrivé le Dr Edmund Veesenmayer, Standartenführer SS, représentant de Himmler au ministère des Affaires étrangères, ainsi que l’Oberguppenführer SS Otto Winkelmann, un des chefs suprêmes des SS et de la police, qui était donc sous les ordres directs de Himmler. Le troisième responsable SS était Eichmann, spécialiste de l'évacuation et de la déportation des Juifs, agissant sous les ordres de Müller et de Kaltenbrunner du RSHA. Hitler lui-même n'avait laissé subsister aucun doute quant à la signification de l'arrivée de ces trois messieurs; dans un entretien célèbre qu'il avait eu avec Horthy avant d'occuper son pays il lui avait dit que «la Hongrie n'a pas encore pris les mesures nécessaires pour régler la question juive» et avait même reproché à Horthy de «n'avoir pas permis que les Juifs soient massacrés» (Hilberg).

La tâche d'Eichmann était claire. Son service tout entier déménagea à Budapest […] afin qu'il puisse veiller à ce que «toutes les mesures nécessaires» soient prises. Il ne soupçonnait pas ce qui allait arriver; ce qu'il craignait le plus était une résistance éventuelle de la part des Hongrois, à laquelle il n'aurait pas pu faire face, car il n'avait pas assez d'hommes et connaissait mal les conditions locales. Il s'avéra que ces craintes étaient sans fondement. […] Tout se passa «comme dans un rêve», répéta-t-il à chaque fois qu'il évoquait cet épisode ; il n'y eut pas la moindre difficulté. […] (Le «rêve» d'Eichmann fut, pour les Juifs, un cauchemar inimaginable: nulle part ailleurs on ne déporta et extermina tant de gens en si peu de temps. En moins de deux mois, 147 trains transportant 454 351 personnes dans des wagons de marchandises plombés, à raison de cent personnes par wagon, quittèrent le pays et les chambres à gaz d'Auschwitz avaient grand-peine à absorber une telle multitude.) Les difficultés surgirent d'un autre côté. Trois hommes, et non un seul, avaient ordre de contribuer à la «solution du problème juif»; chacun appartenait à un service différent et dépendait d'une autre chaîne de commandement. Techniquement, Winkelmann était le supérieur d'Eichmann, mais les chefs suprêmes des SS et de la police n'étaient pas sous les ordres du RSHA auquel Eichmann appartenait. Et Veesenmayer, des Affaires étrangères, était indépendant des deux. Quoi qu'il en soit, Eichmann refusait d'accepter des ordres émanant des deux autres, et leur présence ne lui plaisait pas. Mais les pires ennuis vinrent d'un quatrième homme, que Himmler avait envoyé en «mission spéciale» dans le seul pays d'Europe qui abritait encore non seulement un nombre appréciable de Juifs mais encore des Juifs qui avaient conservé une position économique importante. (En Hongrie, sur un total de cent dix mille commerces et entreprises industrielles, quarante mille auraient appartenu à des Juifs.) Cet homme était l’Obersturmbannfûhrer, plus tard Standartenführer, Rurt Becher. […]

Becher prétendit qu'on l'avait envoyé en Hongrie uniquement pour acheter vingt mille chevaux pour les SS; c'est peu probable, car dès son arrivée, il entama une série de négociations très fructueuses avec les directeurs de grandes entreprises juives. Ses rapports avec Himmler étaient excellents, il pouvait le voir quand il le voulait. Sa «mission spéciale» était assez claire. Il devait prendre le contrôle des principales entreprises juives dans le dos du gouvernement hongrois, et en échange permettre aux propriétaires de quitter librement le pays non sans mettre la main sur des sommes considérables en devises étrangères. Sa transaction la plus importante concernait le cartel de l'acier de Manfred Weiss, une entreprise monstre de trente mille ouvriers qui produisait aussi bien des avions, des camions et des bicyclettes, que des conserves, des épingles et des aiguilles. Le résultat fut que quarante-cinq membres de la famille Weiss émigrèrent au Portugal pendant que M. Becher prenait la direction de l'entreprise. La colère s'empara d'Eichmann lorsqu'il eut vent de cette Schweinerei [saloperie]; l'arrangement menaçait de compromettre ses bonnes relations avec les Hongrois qui s'attendaient naturellement à prendre possession des biens juifs confisqués sur leur propre sol. […].

Mais l'affaire Weiss n'était que le commencement et, du point de vue d'Eichmann, les choses devaient tourner encore beaucoup plus mal. Becher était un homme d'affaires-né et là où Eichmann ne voyait que des tâches écrasantes d'organisation et d'administration, il voyait des occasions quasi illimitées de gagner de l'argent. Le seul obstacle sur sa route était l'étroitesse d'esprit de créatures subordonnées qui, comme Eichmann, prenaient leur travail au sérieux. […]

Il est certain que Himmler approuvait entièrement les activités de Becher, et que celles-ci s'opposaient de la manière la plus tranchée possible aux anciens ordres «radicaux» qu'Eichmann recevait toujours de Müller et de Kaltenbrunner, ses supérieurs immédiats dans le RSHA.

[…] C'est à cette époque qu'apparut dans les SS une «aile modérée», composée de ceux qui étaient assez stupides pour croire qu'un assassin capable de prouver qu'il n'avait pas tué autant de personnes qu'il aurait pu aurait un merveilleux alibi et de ceux qui étaient assez malins pour prévoir le retour à des «conditions normales», dans lesquelles l'argent et les relations redeviendraient des atouts indispensables.

Eichmann n'adhéra jamais à cette «aile modérée» et l'on peut se demander si, le cas échéant, elle l'aurait admis en son sein. Non seu­lement il était trop compromis, et, par ses contacts avec les respon­sables juifs, trop connu ; il était trop primitif pour ces «messieurs» très cultivés de la grande bourgeoisie, contre lesquels il a conçu le plus fort ressentiment jusqu'à la fin. Il était tout à fait capable d'expédier à la mort des millions de personnes, mais il était incapable d'en parler d'une manière convenable quand il n'avait pas reçu ses «règles de lan­gage». À Jérusalem, où il n'en avait pas sous la main, il parlait libre­ment de «tuerie» et de «meurtre», de «crimes légalisés par l'État»; il appelait les choses par leur nom, contrairement à l'avocat de la défense, qui, de toute évidence, considérait Eichmann comme un infé­rieur sur le plan social. […] Quand Himmler devint «modéré», Eichmann se mit à saboter ses ordres autant qu'il l'osait, dans la mesure du moins où il se considérait comme « couvert» par ses supérieurs immédiats. « Comment Eichmann ose-t-il saboter les ordres de Himmler?» — il s'agissait d'arrêter les marches forcées en automne 1944 — demanda un jour Rastner à Wisliceny. Et la réponse fut: «Il peut sûrement produire quelque télé­gramme. Muller et Raltenbrunner ont dû le couvrir. »

Le fait qu'Eichmann a toujours fait de son mieux pour rendre définitive la Solution finale n'a donc jamais été mis en discussion. La question était seulement de savoir si c'était là une preuve de son fanatisme, de sa haine sans bornes à l'égard des Juifs, et s'il mentait à la police et commettait un parjure devant le tribunal quand il prétendait avoir toujours obéi aux ordres. Les juges ne trouvèrent jamais d'autre explication, eux qui faisaient l'impossible pour comprendre l'accusé, ils le traitaient avec une considération et une humanité authentique et magnifique qu'il devait rencontrer pour la première fois de sa vie. […] Que ces trois hommes n'aient jamais réussi à le comprendre est peut-être une preuve de leur «bonté», de leur foi inébranlable et un peu démodée dans les fondements moraux de leur profession. Car la triste et inconfortable vérité est que l'attitude sans compromis adoptée par Eichmann dans les dernières années de la guerre lui était probablement dictée non par son fanatisme mais par sa conscience même […]. Eichmann savait que les ordres de Himmler étaient en contradiction totale avec l'ordre du Führer. Il n'avait pas besoin pour cela de faits précis, bien que de telles précisions l'eussent encouragé comme l'accusation y insista devant la Cour suprême, «la position de Himmler fut complètement déconsidérée aux yeux de Hitler» quand ce dernier fut informé par Raltenbrunner des négociations visant l'échange de Juifs contre des camions. Puis, quelques semaines seulement avant que Himmler ne stoppe l'extermination à Auschwitz, Hitler, qui de toute évidence ignorait tout des nouvelles démarches de Himmler, avait envoyé un ultimatum à Horthy, lui disant qu'il «s'attendait à ce que le gouvernement hongrois prenne dès maintenant les mesures prévues contre les Juifs de Budapest». Quand l'ordre donné par Himmler d'arrêter l'évacuation des Juifs hongrois arriva à Budapest, Eichmann menaça, selon un télégramme de Veesenmayer, « de demander au Führer une nouvelle décision » et le jugement trouva ce télégramme plus « accablant que cent témoignages ».

Eichmann perdit la bataille contre l'«aile modérée» menée par le Reichsführer SS et chef de la police allemande. […] La rapidité de son déclin dans les derniers mois de la guerre indique de la manière la plus révélatrice à quel point Hitler avait raison, lorsqu'il déclarait, dans son bunker de Berlin, en avril 1945, qu'on ne pouvait plus compter sur les SS.

Mis en présence, à Jérusalem, de documents prouvant qu'il avait été d'une loyauté extraordinaire envers Hitler et les ordres du Führer, Eichmann tenta à plusieurs reprises d'expliquer que dans le IIIe Reich «les paroles du Führer avaient force de loi» (Führerworte haben Gesetzeskraft) ce qui voulait dire, entre autres, que si les ordres émanaient directement de Hitler, ils n'avaient pas besoin d'être écrits. Il essaya d'expliquer que c'est pour cette raison qu'il n'avait jamais demandé d'ordre écrit de Hitler (on n'a jamais trouvé aucun document de ce genre à propos de la Solution finale; sans doute n'y en eut-il jamais) mais qu'il avait demandé à voir un ordre écrit de Himmler. Une telle situation était certes bien étrange, et on a écrit là-dessus des bibliothèques entières de commentaires juridiques «autorisés» qui démontrent tous que les paroles du Führer, ses déclarations orales, étaient la loi fondamentale du pays. Dans ce cadre «légal», tout ordre contraire, dans l'esprit ou dans la lettre, à une parole prononcée par Hitler était, par définition, illégal. La position d'Eichmann rappelait alors très désagréablement celle du soldat souvent évoqué qui, agissant dans un cadre légal normal, refuse d'exécuter des ordres qui vont à l’encontre de son expérience habituelle de cette légalité et qu'il peut donc reconnaître comme criminels. L'abondante littérature écrite sur ce sujet fonde son argumentation sur le sens souvent équivoque du mol «loi», qui, dans ce contexte, signifie parfois la loi du pays — c'est-à-dire la loi positive, posée en principe — et parfois la loi qui est censée parler d'une même voix dans le cœur de tous les hommes. Mais sur le plan pratique, les ordres doivent être «manifestement illégaux» pour qu'on désobéisse, et leur illégalité doit «être signalée comme si un drapeau noir sur lequel on pourrait lire l'avertissement: "interdit" était planté dessus », comme l'a fait remarquer le jugement. Et dans un régime criminel ce «drapeau noir» avec son «avertissement» est planté tout aussi «manifestement» sur ce qui est normalement un ordre légitime — par exemple, de ne pas tuer des innocents pour la seule raison qu'ils se trouvent être juifs — que sur un ordre criminel dans une situation normale. S'en remettre à une voix de la conscience sans équivoque ­ — ou bien, selon les termes plus vagues encore qu'emploient les juristes, à un «sentiment général d'humanité» (Oppenheim-Lauterpacht dans International Law, 1952) ­— c'est non seulement supposer la question résolue, c'est aussi refuser délibérément d'ouvrir les yeux sur le phénomène moral, juridique et politique qui est au centre de notre siècle.

Certes, ce n'est pas uniquement la conviction que Himmler donnait maintenant des ordres «criminels» qui détermina les actions d'Eichmann. Mais l'élément personnel entrant incontestablement en ligne de compte n'était pas le fanatisme, c'était son authentique «admiration immodérée sans bornes pour Hitler» (pour reprendre les mots d'un témoin de la défense) — pour l'homme qui était passé « de caporal à chancelier du Reich». Il serait inutile d'essayer de déterminer ce qui comptait le plus pour lui, son admiration pour Hitler ou sa décision de demeurer un citoyen du IIIe Reich obéissant à la loi alors que l'Allemagne était déjà en ruine. Ces deux mobiles entrèrent en jeu encore une fois aux derniers jours de la guerre alors qu'il était à Berlin et qu'il s'indignait violemment de voir tout le monde autour de lui avoir assez de présence d'esprit pour se combiner des faux papiers avant l'arrivée des Russes ou des Américains. Quelques semaines plus tard Eichmann aussi se mit à voyager sous un faux nom, mais à ce moment-là Hitler était mort, la « loi du pays » n'existait plus, et, comme il le fit remarquer, il n'était plus lié par son serment. Car le serment prononcé par les membres de la SS était différent du serment militaire des soldats, dans la mesure où il ne les liait qu'à Hitler, pas à l'Allemagne.

Le cas de la conscience d'Adolf Eichmann, qui est évidemment complexe sans être aucunement unique, est difficilement comparable au cas des généraux allemands, dont l'un d'entre eux comparut à Nuremberg et qui, à la question: «Comment est-il possible que voua tous, généraux honorables, ayez pu continuer à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question?», répondit: «Ce n'est pas à un soldat de juger son chef suprême. C'est à l'Histoire de le faire, ou à Dieu.» (C'est ainsi que s'exprima le général Alfred Jodl, qui fut pendu à Nuremberg.) Beaucoup moins intelligent et presque sans éducation, Eichmann se rendait compte au moins confusément que ce n'était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer était que la validité de cette parole n'était pas limitée dans le temps et dans l'espace, ce qui est la caractéristique principale d'un ordre. Là est aussi Ia véritable raison pour laquelle l'ordre du Führer concernant  la Solution finale fut suivi d'une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par de simples administrateurs; contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi. Inutile d'ajouter que le fatras juridique qui en résulta, loin d'être seulement un symptôme de pédanterie ou de perfectionnisme, servit de la façon la plus efficace à donner une apparence de légalité à toute l'affaire.

Et de même que dans les pays civilisés, la loi suppose que la voix de Ia conscience dise à chacun : « Tu ne tueras point», même si l'homme a, de temps à autre, des désirs ou des penchants meurtriers, de même la loi du pays de Hitler exigeait que la voix de la conscience dise à chacun : «Tu tueras», même si les organisateurs de massacres savaient parfaitement que le meurtre va à rencontre des désirs normaux et des penchants de la plupart des gens. Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement —  l’attribut de la tentation. De nombreux Allemands, de nombreux nazis, peut-être l'immense majorité d'entre eux, ont dû être tentés de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs voisins partir pour la mort (car ils savaient, naturellement, que les Juifs partaient à la mort, même si nombre d'entre eux ont pu ne pas en connaître les horribles détails) et de ne pas devenir les complices de ces crimes en en bénéficiant. Mais Dieu sait s'ils ont vite appris à résister à la tentation.

H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, chap. 8.

 

 



Celsa :
Les deux questions sont indépendantes. Vous pouvez les traiter dans l’ordre de votre choix.


1. Réflexion argumentée :

Dans son essai intitulé Petite Poucette, le philosophe Michel Serres propose de décrire l’évolution récente des moyens de communication de la manière suivante :
« Tout le monde veut parler, tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile ; les deux bruissent en phase. À la nouvelle démocratie du savoir, déjà là dans les lieux où s’épuise la vieille pédagogie et où la nouvelle se cherche, avec autant de loyauté que de difficultés, correspond, pour la politique générale, une démocratie en formation, qui, demain, s’imposera. Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt ; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix notait son vote sur un bulletin écrit, étroit et découpé, local et secret ; de sa nappe bruyante, elle occupe aujourd’hui la totalité de l’espace. La voix vote en permanence. »

Vous commenterez et discuterez cette citation en vous demandant notamment si elle rend bien compte des nouvelles formes de prise de parole individuelles et collectives. Vous disposez de six pages maximum pour répondre.
Michel SERRES, Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012


2. Analyse de document :

En vous appuyant sur votre culture générale, vous proposerez une réflexion argumentée et structurée sur les enjeux communicationnels de ce dessin de Plantu, Le Monde, samedi 10 janvier 2015.