Culture générale
2017-2018
TRAVAIL


Travail pour toute la classe

Pour le 13 octobre : Analyser une des photos figurant sur le site à propos du livre de Susan Sontag
.
Cette analyse doit comprendre 2 parties :
1. Description de la photo (en indiquant sa référence : nom du photographe, chapitre du livre et p. du pdf)
2. Commentaire : indiquer une ou plusieurs lignes problématiques
À rendre si possible à l'ordinateur
longueur : minimum 2000 signes (300 mots) ; maximum 5000 signes (800 mots)


Pour le 9 février : Commentaire d'image sur les enjeux politiques d'une image
Choisir une des images sur le fichier ci-dessous.
En donner une description et en expliquer ensuite les enjeux politiques : comment se pose à travers cette image la question de l'imaginaire national

Imaginaire national : images





Planning des cours spécifiques :
Vendredi 20 octobre : les épreuves pour les concours EC et Celsa
Lundi 27 novembre : Corrigé du travail rendu le 10 novembre
Vendredi 8 décembre : corrigé des épreuves passées le 4 décembre
Mardi 23 et jeudi 25 janvier à 12h.  : corrigé des épreuves passées le 8 janvier
Vendredi 16 février : corrigé du travail à la maison rendu le 9 février
Vendredi 30 mars : corrigé des épreuves passées le 19 mars




Travail spécifique pour ceux qui préparent les épreuves de contraction ou les épreuves du celsa


Corrigé de la contraction travaillée en classe le vendredi 20 octobre :


                                                                                                                                                Extériorité et intériorité

Achille reproche à Agamemnon sa duplicité, le fait de cacher en lui ses desseins. Chef cupide, il ne tient pas ses promesses et n’accorde pas à chacun sa juste part. La scission entre ce qui est dit et ce qui est caché est celle du dedans et du dehors, des paroles et du cœur, du discours trompeur de l’idéologie et des intérêts qu’il masque.

Pour se protéger de cette cupidité, Achille refuse les offres d’Agamemnon et retient en lui sa vie. Mais après la mort de Patrocle, il ne peut plus se contenir et se voue alors à la fureur et à la mort. 

Ulysse, au contraire possède une parfaite maitrise de lui-même. Il choisit avec virtuosité ce qu’il convient de dire et ce qu’il faut garder secret en soi ; face au danger, il se nomme Personne. Capable de toutes les ruses, il peut aussi mentir pour faire éclater la vérité.

Mais en arrivant à Ithaque, il doit se faire reconnaître : comment réussir à prouver ce qu’il est, alors que son identité a toujours été protégée par des mensonges ? Ce n’est pas la conviction intime qui pourra le faire reconnaître, mais des signes extérieurs  : la cicatrice du sanglier d’abord, son récit de la construction du lit conjugal ensuite. L’identité est prouvée par l’extériorité.

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Pour le vendredi 10 novembre : 1er devoir Celsa /EC




Devoir pour le vendredi 10 novembre.

EC : Contraction en 400 mots :

Contraction de texte (400 mots)

 

LES DEVOIRS D'UN CITOYEN RESPECTUEUX DE LA LOI

 

Ainsi, Eichmann eut beaucoup d'occasions de se sentir comme Ponce Pilate, et, au fil des mois et des années, il perdit le besoin de sentir quoi que ce soit. C'était ainsi, c'était la nouvelle loi du pays, fondé sur l'ordre du Führer ; autant qu'il pût en juger, il agissait, dans tout ce qu'il faisait, en citoyen qui obéit à la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi. Eichmann soupçonnait vaguement qu'il pouvait y avoir là une distinction importante, mais ni la défense ni les juges ne lui demandèrent d'insister sur ce point, On joua longuement avec les expressions usées jusqu'à la corde d'« ordre supérieurs » ou d'« actes d'État »; elles avaient dominé toutes les discussions sur ces sujets au procès de Nuremberg, pour la simple raison qu'elles donnaient l'illusion que ce qui est absolument sans précédent pouvait être jugé en fonction de précédents et des critères qui allaient avec. Vu le caractère limité des dons intellectuels d'Eichmann, il était, au procès, certainement le dernier dont on pouvait attendre une élucidation de ces notions et une réflexion autonome. Toujours très soucieux d'être «couvert», il n'avait pas seulement accompli ce qu'il considérait comme les devoirs d'un citoyen qui obéit à la loi, mais il avait aussi agi selon les ordres ; c'est pourquoi il s'embrouilla complètement et finit par insister soit sur les avantages soit sur les inconvénients de l'obéissance aveugle ou « obéissance de cadavre » (Kadavergehorsam) comme il disait lui-même.

Pendant l'interrogatoire de police, on s'aperçut pour la première fois, qu'Eichmann soupçonnait vaguement que l'enjeu de toute cette affaire dépassait largement la question du soldat exécutant des ordres clairement criminels dans leur nature et leur intention, lorsque avec une insistance marquée, il déclara soudain qu'il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition kantienne du devoir. À première vue, c'était faire outrage à Kant et c'était aussi incompréhensible, dans la mesure où la philosophie morale de Kant est étroitement liée à la faculté humaine de jugement qui exclut l'obéissance aveugle. L'officier de police n'insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné qu'Eichmann ait osé invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d'interroger l'accusé. C'est alors qu'à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l'impératif catégorique: « Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu'il puisse devenir le principe des lois générales. » (Ce qui n'est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple, car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait aux autres le droit de le voler ou de l'assassiner.) Interrogé plus longuement, il ajouta qu'il avait lu La Critique de la Raison pratique de Kant. Il se mit ensuite à expliquer qu'à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant; qu'il le savait, et qu'il s'était consolé en pensant qu'il n'était plus « maître de ses actes », qu'il ne pouvait « rien changer ». Ce que, au tribunal, il ne parvint pas à discerner est le fait qu'à cette « époque de crimes légalisés par l'État », comme il disait maintenant lui-même, il n'avait pas simplement écarté la formule kantienne comme n'étant plus applicable, il l'avait déformée pour lui faire dire maintenant: Agis comme si le principe de tes actes était le même que celui du législateur ou des lois du pays, ou, selon la formulation de «l'impératif catégorique dans le IIIe Reich» donnée par Hans Frank et qu'Eichmann connaissait peut-être: «Agis de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de ton action, l'approuverait» (Die Technik des Staates, 1942, p. 15-16). Certes, Kant n'a jamais rien voulu dire de tel ; pour lui, au contraire, tout homme est législateur dès qu'il commence à agir; en utilisant sa «raison pratique», l'homme découvre les principes qui peuvent et doivent être les principes de la loi. Mais il est vrai que la déformation inconsciente d'Eichmann correspond à ce qu'il nommait lui-même une adaptation de Kant «à l'usage domestique du petit homme». Dans un tel usage domestique, tout ce qui reste de l'esprit kantien est l'exigence qu'un homme doit faire plus qu'obéir à la loi, qu'il doit aller au-delà du simple impératif d'obéissance et identifier sa propre volonté au principe qui sous-tend la loi — la source d'où jaillit la loi. Dans la philosophie de Kant, cette source était la raison pratique; dans l'usage domestique qu'en faisait Eichmann, c'était la volonté du Führer. Pour une bonne part, on peut trouver l'origine du soin horriblement minutieux avec lequel l'exécution de la Solution finale fut conduite — une méticulosité qui frappe généralement l'observateur et qu'il considère comme typiquement allemande ou encore comme caractéristique du parfait bureaucrate — dans cette étrange notion, en réalité fort répandue en Allemagne, selon laquelle obéir à la loi signifie non seulement obéir aux lois, mais aussi agir comme si l'on était le législateur des lois auxquelles on obéit. Ce qui donne la conviction que tout ce qui n'excède pas le simple appel du devoir ne convient pas.

Quel qu'ait pu être le rôle de Kant dans la formation de la mentalité du «petit homme» en Allemagne, il ne fait aucun doute que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c'était la loi ; on ne pouvait faire d'exceptions. À Jérusalem, il n'avoua que deux exceptions datant de l'époque où chacun des « quatre-vingts millions d'Allemands» avait «son Juif honnête»: il avait aidé un cousin demi-juif ainsi qu'un couple juif à Vienne sur l'intervention de son oncle. Aujourd'hui encore, cette incohérence l'embarrassait quelque peu, et lorsqu'on le questionna à ce sujet lors du contre-interrogatoire, il commença ouvertement à s'en excuser: il avait «confessé ses fautes» à ses supérieurs. Plus que toute autre chose, une telle attitude de non-compromission à l'égard de l'exécution de ses devoirs meurtriers le condamnait aux yeux de ses juges — ce qui était compréhensible —, mais, de même qu'elle avait un jour fait taire les quelques restes de conscience qu'il avait encore, c'est justement cette attitude qui le justifiait à ses propres yeux. Pas d'exceptions — voilà la preuve qu'il avait toujours agi contre ses «penchants», sentimentaux ou intéressés, qu'il n'avait jamais fait que son «devoir».

Faire son «devoir» finit pourtant par le mettre en conflit ouvert avec les ordres de ses supérieurs. Au cours de la dernière année de la guerre, plus de deux ans après la conférence de Wannsee, il vécut une dernière crise de conscience. Alors que la défaite approchait, il rencontrait, dans ses propres rangs, de plus en plus d'hommes qui réclamaient des exceptions avec une insistance croissante et au bout du compte l'arrêt de la Solution finale. C'est à ce moment-là que sa prudence cessa et qu'il se remit à prendre des initiatives — il organisa, par exemple, les marches forcées des Juifs, de Budapest à la frontière autrichienne, après le bombardement du réseau de transports par les Alliés. On était à l'automne 1944 et Eichmann savait que Himmler avait donné ordre de démanteler les dispositifs d'extermination d'Auschwitz, et que le jeu était fini. À peu près à cette époque, Eichmann avait eu l'un de ses rares entretiens personnels avec Himmler, au cours duquel celui-ci lui aurait crié: «Si jusqu'à présent vous vous êtes occupé de liquider les Juifs, à partir de maintenant, parce que je l'ordonne, vous allez prendre bien soin des Juifs, être leur infirmière. Je vous rappelle que c'est moi — et ni le Gruppenführer Müller ni vous — qui ai fondé le RSHA en 1933 ; c'est moi qui donne les ordres ici ! ». […] À ce moment-là, Himmler donnait, de tous les côtés, des ordres de bien traiter les Juifs — ils étaient son investissement le plus sûr et cela a dû être une expérience troublante pour Eichmann.

 

La dernière crise de conscience d'Eichmann commença lorsqu'on l’envoya en mission en Hongrie, en mars 1944. […] En 1942, sous la pression du ministère allemand des Affaires étrangères (qui n'avait jamais manqué d'expliquer aux alliés de l'Allemagne que la pierre de touche de la confiance qu'elle pouvait leur accorder était leur obligeance à fournir de l'aide non pour gagner la guerre mais pour «résoudre la question juive»), la Hongrie avait proposé de livrer tous les réfugiés juifs. Le ministère était disposé à accepter cette proposition comme un pas dans la bonne direction, mais Eichmann avait élevé des objections : pour des raisons techniques, il estimait qu'il était préférable de différer cette action jusqu'à ce que la Hongrie soit prête à y inclure les Juifs hongrois»; il serait beaucoup trop coûteux de «mettre en marche tout le dispositif d'évacuation» pour une seule catégorie, ce qui, du coup, «ne nous ferait pas progresser d'un pas dans la direction de la solution du problème juif en Hongrie». Maintenant, en 1944, la Hongrie était «prête» parce que, le 19 mars deux divisions de l'armée allemande avaient occupé le pays. Avec elles, le nouveau plénipotentiaire du Reich était arrivé le Dr Edmund Veesenmayer, Standartenführer SS, représentant de Himmler au ministère des Affaires étrangères, ainsi que l’Oberguppenführer SS Otto Winkelmann, un des chefs suprêmes des SS et de la police, qui était donc sous les ordres directs de Himmler. Le troisième responsable SS était Eichmann, spécialiste de l'évacuation et de la déportation des Juifs, agissant sous les ordres de Müller et de Kaltenbrunner du RSHA. Hitler lui-même n'avait laissé subsister aucun doute quant à la signification de l'arrivée de ces trois messieurs; dans un entretien célèbre qu'il avait eu avec Horthy avant d'occuper son pays il lui avait dit que «la Hongrie n'a pas encore pris les mesures nécessaires pour régler la question juive» et avait même reproché à Horthy de «n'avoir pas permis que les Juifs soient massacrés» (Hilberg).

La tâche d'Eichmann était claire. Son service tout entier déménagea à Budapest […] afin qu'il puisse veiller à ce que «toutes les mesures nécessaires» soient prises. Il ne soupçonnait pas ce qui allait arriver; ce qu'il craignait le plus était une résistance éventuelle de la part des Hongrois, à laquelle il n'aurait pas pu faire face, car il n'avait pas assez d'hommes et connaissait mal les conditions locales. Il s'avéra que ces craintes étaient sans fondement. […] Tout se passa «comme dans un rêve», répéta-t-il à chaque fois qu'il évoquait cet épisode ; il n'y eut pas la moindre difficulté. […] (Le «rêve» d'Eichmann fut, pour les Juifs, un cauchemar inimaginable: nulle part ailleurs on ne déporta et extermina tant de gens en si peu de temps. En moins de deux mois, 147 trains transportant 454 351 personnes dans des wagons de marchandises plombés, à raison de cent personnes par wagon, quittèrent le pays et les chambres à gaz d'Auschwitz avaient grand-peine à absorber une telle multitude.) Les difficultés surgirent d'un autre côté. Trois hommes, et non un seul, avaient ordre de contribuer à la «solution du problème juif»; chacun appartenait à un service différent et dépendait d'une autre chaîne de commandement. Techniquement, Winkelmann était le supérieur d'Eichmann, mais les chefs suprêmes des SS et de la police n'étaient pas sous les ordres du RSHA auquel Eichmann appartenait. Et Veesenmayer, des Affaires étrangères, était indépendant des deux. Quoi qu'il en soit, Eichmann refusait d'accepter des ordres émanant des deux autres, et leur présence ne lui plaisait pas. Mais les pires ennuis vinrent d'un quatrième homme, que Himmler avait envoyé en «mission spéciale» dans le seul pays d'Europe qui abritait encore non seulement un nombre appréciable de Juifs mais encore des Juifs qui avaient conservé une position économique importante. (En Hongrie, sur un total de cent dix mille commerces et entreprises industrielles, quarante mille auraient appartenu à des Juifs.) Cet homme était l’Obersturmbannfûhrer, plus tard Standartenführer, Rurt Becher. […]

Becher prétendit qu'on l'avait envoyé en Hongrie uniquement pour acheter vingt mille chevaux pour les SS; c'est peu probable, car dès son arrivée, il entama une série de négociations très fructueuses avec les directeurs de grandes entreprises juives. Ses rapports avec Himmler étaient excellents, il pouvait le voir quand il le voulait. Sa «mission spéciale» était assez claire. Il devait prendre le contrôle des principales entreprises juives dans le dos du gouvernement hongrois, et en échange permettre aux propriétaires de quitter librement le pays non sans mettre la main sur des sommes considérables en devises étrangères. Sa transaction la plus importante concernait le cartel de l'acier de Manfred Weiss, une entreprise monstre de trente mille ouvriers qui produisait aussi bien des avions, des camions et des bicyclettes, que des conserves, des épingles et des aiguilles. Le résultat fut que quarante-cinq membres de la famille Weiss émigrèrent au Portugal pendant que M. Becher prenait la direction de l'entreprise. La colère s'empara d'Eichmann lorsqu'il eut vent de cette Schweinerei [saloperie]; l'arrangement menaçait de compromettre ses bonnes relations avec les Hongrois qui s'attendaient naturellement à prendre possession des biens juifs confisqués sur leur propre sol. […].

Mais l'affaire Weiss n'était que le commencement et, du point de vue d'Eichmann, les choses devaient tourner encore beaucoup plus mal. Becher était un homme d'affaires-né et là où Eichmann ne voyait que des tâches écrasantes d'organisation et d'administration, il voyait des occasions quasi illimitées de gagner de l'argent. Le seul obstacle sur sa route était l'étroitesse d'esprit de créatures subordonnées qui, comme Eichmann, prenaient leur travail au sérieux. […]

Il est certain que Himmler approuvait entièrement les activités de Becher, et que celles-ci s'opposaient de la manière la plus tranchée possible aux anciens ordres «radicaux» qu'Eichmann recevait toujours de Müller et de Kaltenbrunner, ses supérieurs immédiats dans le RSHA.

[…] C'est à cette époque qu'apparut dans les SS une «aile modérée», composée de ceux qui étaient assez stupides pour croire qu'un assassin capable de prouver qu'il n'avait pas tué autant de personnes qu'il aurait pu aurait un merveilleux alibi et de ceux qui étaient assez malins pour prévoir le retour à des «conditions normales», dans lesquelles l'argent et les relations redeviendraient des atouts indispensables.

Eichmann n'adhéra jamais à cette «aile modérée» et l'on peut se demander si, le cas échéant, elle l'aurait admis en son sein. Non seu­lement il était trop compromis, et, par ses contacts avec les respon­sables juifs, trop connu ; il était trop primitif pour ces «messieurs» très cultivés de la grande bourgeoisie, contre lesquels il a conçu le plus fort ressentiment jusqu'à la fin. Il était tout à fait capable d'expédier à la mort des millions de personnes, mais il était incapable d'en parler d'une manière convenable quand il n'avait pas reçu ses «règles de lan­gage». À Jérusalem, où il n'en avait pas sous la main, il parlait libre­ment de «tuerie» et de «meurtre», de «crimes légalisés par l'État»; il appelait les choses par leur nom, contrairement à l'avocat de la défense, qui, de toute évidence, considérait Eichmann comme un infé­rieur sur le plan social. […] Quand Himmler devint «modéré», Eichmann se mit à saboter ses ordres autant qu'il l'osait, dans la mesure du moins où il se considérait comme « couvert» par ses supérieurs immédiats. « Comment Eichmann ose-t-il saboter les ordres de Himmler?» — il s'agissait d'arrêter les marches forcées en automne 1944 — demanda un jour Rastner à Wisliceny. Et la réponse fut: «Il peut sûrement produire quelque télé­gramme. Muller et Raltenbrunner ont dû le couvrir. »

Le fait qu'Eichmann a toujours fait de son mieux pour rendre définitive la Solution finale n'a donc jamais été mis en discussion. La question était seulement de savoir si c'était là une preuve de son fanatisme, de sa haine sans bornes à l'égard des Juifs, et s'il mentait à la police et commettait un parjure devant le tribunal quand il prétendait avoir toujours obéi aux ordres. Les juges ne trouvèrent jamais d'autre explication, eux qui faisaient l'impossible pour comprendre l'accusé, ils le traitaient avec une considération et une humanité authentique et magnifique qu'il devait rencontrer pour la première fois de sa vie. […] Que ces trois hommes n'aient jamais réussi à le comprendre est peut-être une preuve de leur «bonté», de leur foi inébranlable et un peu démodée dans les fondements moraux de leur profession. Car la triste et inconfortable vérité est que l'attitude sans compromis adoptée par Eichmann dans les dernières années de la guerre lui était probablement dictée non par son fanatisme mais par sa conscience même […]. Eichmann savait que les ordres de Himmler étaient en contradiction totale avec l'ordre du Führer. Il n'avait pas besoin pour cela de faits précis, bien que de telles précisions l'eussent encouragé comme l'accusation y insista devant la Cour suprême, «la position de Himmler fut complètement déconsidérée aux yeux de Hitler» quand ce dernier fut informé par Raltenbrunner des négociations visant l'échange de Juifs contre des camions. Puis, quelques semaines seulement avant que Himmler ne stoppe l'extermination à Auschwitz, Hitler, qui de toute évidence ignorait tout des nouvelles démarches de Himmler, avait envoyé un ultimatum à Horthy, lui disant qu'il «s'attendait à ce que le gouvernement hongrois prenne dès maintenant les mesures prévues contre les Juifs de Budapest». Quand l'ordre donné par Himmler d'arrêter l'évacuation des Juifs hongrois arriva à Budapest, Eichmann menaça, selon un télégramme de Veesenmayer, « de demander au Führer une nouvelle décision » et le jugement trouva ce télégramme plus « accablant que cent témoignages ».

Eichmann perdit la bataille contre l'«aile modérée» menée par le Reichsführer SS et chef de la police allemande. […] La rapidité de son déclin dans les derniers mois de la guerre indique de la manière la plus révélatrice à quel point Hitler avait raison, lorsqu'il déclarait, dans son bunker de Berlin, en avril 1945, qu'on ne pouvait plus compter sur les SS.

Mis en présence, à Jérusalem, de documents prouvant qu'il avait été d'une loyauté extraordinaire envers Hitler et les ordres du Führer, Eichmann tenta à plusieurs reprises d'expliquer que dans le IIIe Reich «les paroles du Führer avaient force de loi» (Führerworte haben Gesetzeskraft) ce qui voulait dire, entre autres, que si les ordres émanaient directement de Hitler, ils n'avaient pas besoin d'être écrits. Il essaya d'expliquer que c'est pour cette raison qu'il n'avait jamais demandé d'ordre écrit de Hitler (on n'a jamais trouvé aucun document de ce genre à propos de la Solution finale; sans doute n'y en eut-il jamais) mais qu'il avait demandé à voir un ordre écrit de Himmler. Une telle situation était certes bien étrange, et on a écrit là-dessus des bibliothèques entières de commentaires juridiques «autorisés» qui démontrent tous que les paroles du Führer, ses déclarations orales, étaient la loi fondamentale du pays. Dans ce cadre «légal», tout ordre contraire, dans l'esprit ou dans la lettre, à une parole prononcée par Hitler était, par définition, illégal. La position d'Eichmann rappelait alors très désagréablement celle du soldat souvent évoqué qui, agissant dans un cadre légal normal, refuse d'exécuter des ordres qui vont à l’encontre de son expérience habituelle de cette légalité et qu'il peut donc reconnaître comme criminels. L'abondante littérature écrite sur ce sujet fonde son argumentation sur le sens souvent équivoque du mol «loi», qui, dans ce contexte, signifie parfois la loi du pays — c'est-à-dire la loi positive, posée en principe — et parfois la loi qui est censée parler d'une même voix dans le cœur de tous les hommes. Mais sur le plan pratique, les ordres doivent être «manifestement illégaux» pour qu'on désobéisse, et leur illégalité doit «être signalée comme si un drapeau noir sur lequel on pourrait lire l'avertissement: "interdit" était planté dessus », comme l'a fait remarquer le jugement. Et dans un régime criminel ce «drapeau noir» avec son «avertissement» est planté tout aussi «manifestement» sur ce qui est normalement un ordre légitime — par exemple, de ne pas tuer des innocents pour la seule raison qu'ils se trouvent être juifs — que sur un ordre criminel dans une situation normale. S'en remettre à une voix de la conscience sans équivoque ­ — ou bien, selon les termes plus vagues encore qu'emploient les juristes, à un «sentiment général d'humanité» (Oppenheim-Lauterpacht dans International Law, 1952) ­— c'est non seulement supposer la question résolue, c'est aussi refuser délibérément d'ouvrir les yeux sur le phénomène moral, juridique et politique qui est au centre de notre siècle.

Certes, ce n'est pas uniquement la conviction que Himmler donnait maintenant des ordres «criminels» qui détermina les actions d'Eichmann. Mais l'élément personnel entrant incontestablement en ligne de compte n'était pas le fanatisme, c'était son authentique «admiration immodérée sans bornes pour Hitler» (pour reprendre les mots d'un témoin de la défense) — pour l'homme qui était passé « de caporal à chancelier du Reich». Il serait inutile d'essayer de déterminer ce qui comptait le plus pour lui, son admiration pour Hitler ou sa décision de demeurer un citoyen du IIIe Reich obéissant à la loi alors que l'Allemagne était déjà en ruine. Ces deux mobiles entrèrent en jeu encore une fois aux derniers jours de la guerre alors qu'il était à Berlin et qu'il s'indignait violemment de voir tout le monde autour de lui avoir assez de présence d'esprit pour se combiner des faux papiers avant l'arrivée des Russes ou des Américains. Quelques semaines plus tard Eichmann aussi se mit à voyager sous un faux nom, mais à ce moment-là Hitler était mort, la « loi du pays » n'existait plus, et, comme il le fit remarquer, il n'était plus lié par son serment. Car le serment prononcé par les membres de la SS était différent du serment militaire des soldats, dans la mesure où il ne les liait qu'à Hitler, pas à l'Allemagne.

Le cas de la conscience d'Adolf Eichmann, qui est évidemment complexe sans être aucunement unique, est difficilement comparable au cas des généraux allemands, dont l'un d'entre eux comparut à Nuremberg et qui, à la question: «Comment est-il possible que voua tous, généraux honorables, ayez pu continuer à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question?», répondit: «Ce n'est pas à un soldat de juger son chef suprême. C'est à l'Histoire de le faire, ou à Dieu.» (C'est ainsi que s'exprima le général Alfred Jodl, qui fut pendu à Nuremberg.) Beaucoup moins intelligent et presque sans éducation, Eichmann se rendait compte au moins confusément que ce n'était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer était que la validité de cette parole n'était pas limitée dans le temps et dans l'espace, ce qui est la caractéristique principale d'un ordre. Là est aussi Ia véritable raison pour laquelle l'ordre du Führer concernant  la Solution finale fut suivi d'une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par de simples administrateurs; contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi. Inutile d'ajouter que le fatras juridique qui en résulta, loin d'être seulement un symptôme de pédanterie ou de perfectionnisme, servit de la façon la plus efficace à donner une apparence de légalité à toute l'affaire.

Et de même que dans les pays civilisés, la loi suppose que la voix de Ia conscience dise à chacun : « Tu ne tueras point», même si l'homme a, de temps à autre, des désirs ou des penchants meurtriers, de même la loi du pays de Hitler exigeait que la voix de la conscience dise à chacun : «Tu tueras», même si les organisateurs de massacres savaient parfaitement que le meurtre va à rencontre des désirs normaux et des penchants de la plupart des gens. Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement —  l’attribut de la tentation. De nombreux Allemands, de nombreux nazis, peut-être l'immense majorité d'entre eux, ont dû être tentés de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs voisins partir pour la mort (car ils savaient, naturellement, que les Juifs partaient à la mort, même si nombre d'entre eux ont pu ne pas en connaître les horribles détails) et de ne pas devenir les complices de ces crimes en en bénéficiant. Mais Dieu sait s'ils ont vite appris à résister à la tentation.

H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, chap. 8.

 

 



Celsa :
Les deux questions sont indépendantes. Vous pouvez les traiter dans l’ordre de votre choix.


1. Réflexion argumentée :

Dans son essai intitulé Petite Poucette, le philosophe Michel Serres propose de décrire l’évolution récente des moyens de communication de la manière suivante :
« Tout le monde veut parler, tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile ; les deux bruissent en phase. À la nouvelle démocratie du savoir, déjà là dans les lieux où s’épuise la vieille pédagogie et où la nouvelle se cherche, avec autant de loyauté que de difficultés, correspond, pour la politique générale, une démocratie en formation, qui, demain, s’imposera. Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt ; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix notait son vote sur un bulletin écrit, étroit et découpé, local et secret ; de sa nappe bruyante, elle occupe aujourd’hui la totalité de l’espace. La voix vote en permanence. »

Vous commenterez et discuterez cette citation en vous demandant notamment si elle rend bien compte des nouvelles formes de prise de parole individuelles et collectives. Vous disposez de six pages maximum pour répondre.
Michel SERRES, Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012


2. Analyse de document :

En vous appuyant sur votre culture générale, vous proposerez une réflexion argumentée et structurée sur les enjeux communicationnels de ce dessin de Plantu, Le Monde, samedi 10 janvier 2015.




Lundi 4 décembre : Travail en temps limité :
 
Contraction :

Résumez en QUATRE CENTS MOTS plus ou moins 5 % (soit 380 - 420 mots), le texte suivant, en vous attachant à mettre en valeur les idées essentielles et les articulations de la pensée de l'auteur.

Mentionnez le décompte par 50 mots et, en fin de copie, reportez le nombre de mots utilisés

 

 

Si Freud n'a jamais manqué de rendre hommage aux écrivains et aux artistes qui lui ont ouvert la voie, il a tenu à marquer constamment la distance qui l'en séparait et qu'il entendait maintenir pour sauvegarder le caractère scientifique de son entreprise. On a souvent cité la remarque qu'il fit, lors de son soixante-dixième anniversaire, après qu'un orateur l'eut salué comme le découvreur de l'inconscient : « Les poètes et les philosophes ont découvert l'inconscient avant moi : ce que j'ai découvert, c'est la méthode scientifique qui permet d'étudier l'inconscient ». Ce propos est important à plus d'un égard ; si nous étions d'aventure tentés de voir dans la psychanalyse une entreprise conduite en faveur de l'irrationnel, pareille déclaration nous rappellerait que pour Freud l'important n'était pas simplement d'affirmer l'existence de l'inconscient, encore moins d'en proclamer la primauté et de revendiquer pour lui un droit d'expression illimité : ce qui lui tient à cœur, c'est de le soumettre à une exploration méthodique, de réunir à son sujet le plus grand nombre de connaissances rationnelles. L'inconscient, donnée humaine universelle, comparaît devant une conscience objectivante qui ne s'érige pas en tribunal ; la conscience, pour une fois, ne veut pas abolir le désir, elle a le souci de respecter et d'éclairer son objet. Freud découvre l'ombre intérieure, mais dans l'intention d'y jeter de la lumière, d'en déchiffrer la configuration. Il s'agit non d'accroître, mais de résorber la part du mystère, en ayant fait au préalable la plus large attention aux aspects obscurs de la personne...

En bref, il s'agit d'élaborer le discours clair de la science sur les murmures confus de l'inconscient et du ça, sur les conflits intérieurs embusqués dans le silence et les ténèbres. Il s'agit de faire entendre le sous-entendu psychique. Dans cette opposition se délimitent réciproquement les domaines du savant et de l'artiste. Les poètes donnent une voix particulièrement éloquente à l'aventure du désir, sans toutefois en expliciter la loi intérieure : ils offrent au «savant » un matériau privilégié, tant il accentue le mouvement du désir, tant il lui confère de valeur exemplaire. C'est ainsi que la littérature devient la pourvoyeuse des paradigmes qu'exploitera le vocabulaire psychanalytique : narcissisme, sadisme, masochisme, complexe d'Œdipe ne sont pleinement intelligibles qu'à partir du mythe, de l'auteur ou de l'œuvre littéraire désignés comme archétypes d'un certain mode de comportement. La parole poétique se situe dans l'intervalle qui sépare le savant et cette nature énigmatique dont les pulsions doivent être déchiffrées. Le poète est comparable au rêveur éveillé, ou au rêveur endormi ; mais il est doué, plus que les autres hommes, du pouvoir de manifester la vie affective, privilège qui fait de lui - Freud en a la conviction - un médiateur entre l'obscurité de la pulsion et la clarté du savoir systématique et rationnel. Par le don d'expérience qui est le sien, et qui résulte de la suppression (momentanée ou permanente) de certaines résistances intérieures, il est beaucoup plus près des « sources inconscientes » que ne le sont la plupart des hommes moins « doués » ; et par le don d'expression qui lui appartient éminemment, le poète sait énoncer sous forme figurée le sens que le savant voudra formuler en clair, s'estimant seul détenteur de la vérité discursive et logique.

Est-ce humiliant pour les poètes ? Certes, cette supériorité accordée au « discours scientifique », cette façon de réduire le poète à n'être que le fournisseur d'une « matière première » trouble qu'élucidera l'exégèse semble impliquer un parti pris de disqualification de la parole poétique au bénéfice de la parole raisonneuse de la psychologie. Sous cet aspect, le poète n'est qu'un producteur de rêves et de fantasmes, au même titre que le rêveur, le névrosé, ou le premier venu. Et c'est une piètre compensation d'ajouter que si la psychanalyse dépoétise l'art elle poétise en revanche la vie quotidienne et parle à sa manière d'une poésie qui serait « faite par tous », puisque tout le monde rêve... Les choses ont pourtant une autre face : les poètes eux-mêmes se sont déclarés les interprètes d'une « bouche d'ombre » ; de leur propre chef, ils ont voulu n'être que des instruments traversés par le souffle d'une puissance mystérieuse ; ils se sont plu à définir la poésie comme une parole dite par un seul au nom de tous. « Quand je parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! ». « Le propre du surréalisme est d'avoir proclamé l'égalité totale de tous les êtres humains normaux dans le message subliminal, d'avoir constamment soutenu que ce message constitue un patrimoine dont il ne tient qu'à chacun de revendiquer sa part ». Freud ne fait donc rien d'autre que de prendre le poète (et surtout le poète romantique) pour ce qu'il se donne ; dès lors, si le poète est une voix de la nature, le psychologue peut, moyennant certaines précautions, appliquer au langage poétique les méthodes d'exploration propres à sa discipline, qu'il estime devoir rattacher aux sciences de la nature.

En fait, l'activité rationaliste de la psychanalyse, quand elle se tourne vers le rêve ou vers le symptôme névrotique - et à plus forte raison quand elle se tourne vers les rêveries des poètes - consiste en une lecture et en une traduction : il s'agit de passer d'une langue à l'autre, de la langue énigmatique des symboles à la langue claire de l'interprétation ; cela suppose un art du déchiffrage ou du décryptage, soutenu par une connaissance du vocabulaire, de la grammaire, de la syntaxe, de la rhétorique de la langue en laquelle - dans l'entre-deux de l'inconscient et de la conscience - le désir s'exprime. A mesure que progressera cette lecture, la part du mystère ira diminuant. Tout a un sens : il n'y a pas de hasard dans la vie psychique, tout se réduit, en dernière analyse, aux opérations des forces élémentaires. L'analyse poursuit l'exégèse du sens par-delà les apparences provisoires du non-sens, de l'absurdité, ou de la merveille. Le résultat de l'analyse est parfois décevant. Dans leurs moments les plus heureux, toutefois, les analyses freudiennes ne sont pas des réductions du complexe à l'élémentaire, du noble à l'ignoble : elles mettent en évidence des intentions, des relations, des visées complexes et nombreuses. Il n'en reste pas moins que Freud cherche à dénouer le symbole -contrairement au conseil de Goethe qui recommandait de laisser le symbole vivre comme symbole. Parce que le freudisme assimile le symbole au symptôme de l'hystérie (tous deux « formations de compromis », traductions matérielles du désir détourné de son objet réel par les exigences de la censure) l'effort de l'analyse vise à obtenir finalement une désymbolisation. Le symbole est à ses yeux une « parole oblique » derrière laquelle il faut reconnaître le sens primitif du désir, sa direction et sa visée premières.

Ainsi, après un premier temps où l'analyste a dépisté, accueilli, suscité les expressions mythiques et symboliques de la personne, il s'applique à les dissoudre par la révélation des intentions véritables qui s'exprimaient par voie détournée. C'est donc seulement dans le cadre précis de la procédure analytique - associations libres, récits de rêves ou de fantasmes - que Freud invite l'analysé à s'abandonner à l'inconscient. Tout le travail ultérieur consistera à récupérer de la conscience sur l'inconscient : travail que Freud compare à l'assèchement du Zuyderzee. Dans la pratique, la libre expression de la fantaisie est désirable, mais pour fournir le texte ou le prétexte d'une lecture expliquée, qui débrouillera l'écheveau du songe et mettra peu à peu le rêveur en face de la réalité des désirs qu'il méconnaissait. Aussi Freud n'a-t-il pas pris un très grand intérêt au surréalisme, qui se réclamait de lui (à partir d'une lecture inattentive ou d'un malentendu).

Emile Benveniste a très profondément noté que les ruses d'expression que Freud attribue au désir refoulé correspondent d'une façon frappante aux figures stylistiques et aux tropes de la rhétorique classique « C'est d'une conversion métaphorique que les symboles de l'inconscient tirent leur sens et leur difficulté tout à la fois ». La lecture analytique de la métaphore comporte la réduction du langage figuré au langage littéral. La métaphore, aussitôt repérée, est ramenée à son origine ; la condensation est décondensée ; le déplacement est replacé, les inversions sont retournées, etc. Le psychanalyste, expert en rhétorique inconsciente, ne veut pas être lui-même rhéteur. Il joue le rôle que Jean Paulhan, dans Les Fleurs de Tarbes, assigne au terroriste : il veut que l'on parle clair. Il a appris la langue de l'obscur pour opérer la conversion de l'obscur à la clarté, comme les missionnaires jésuites du XVIIIe siècle apprenaient à exécuter les rites païens pour convertir les païens... Sans doute, un esprit soupçonneux demandera si la langue particulière attribuée à l'inconscient - avec sa grammaire et sa rhétorique - ne serait pas tout bonnement la forme en creux, l'ombre portée, la figure surimposée de la démarche interprétative suivie par l'analyste.

En un premier moment, Freud ne demandait à la littérature que des illustrations et des confirmations pour ses hypothèses de clinicien. Puis est survenu un second moment où, s'enhardissant, Freud s'est tourné vers le processus créateur lui-même, dans l'espoir de saisir un secret central de l'œuvre d'art. Les textes plus tardifs indiquent cependant un repli - comme si Freud avait été effrayé par les assertions de certains de ses disciples - et nous le trouvons soucieux de circonscrire prudemment le champ d'application de sa méthode, de lui assigner des limites. Au début de son étude sur Dostoïevski et le parricide, il commence par distinguer dans la personnalité de Dostoïevski quatre faces différentes : le poète, le névrosé, le moraliste (der Ethiker) et le pécheur. Il s'empresse d'ajouter : « Malheureusement, l'analyse doit déposer les armes devant le poète ! » Face à l'œuvre, la psychanalyse se déclare incompétente pour définir l'essence de l'art. Elle ne pourra parler que de la personnalité de l'auteur, c'est-à-dire d'une réalité psychologique sous-jacente à l'œuvre, antérieure à celle-ci, mais dont la connaissance ne permettra pas d'éclairer tous les aspects de l'œuvre. « On comprend maintenant combien de caractères de l'œuvre furent conditionnés par la personnalité de l'homme... De telles recherches montrent quels facteurs lui ont donné l'éveil et quelle sorte de matière première lui a été imposée par le destin. C'est une tâche particulièrement attirante que d'étudier les lois du psychisme humain sur des individualités hors ligne ! » Freud se replie sur son domaine propre - les lois du psychisme humain - mais laisse volontairement inexpliqué « le génie des créateurs ». (Certains de ses héritiers croiront qu'il y a là une lacune à combler). Si nous apprenons à voir plus clair dans la préhistoire des œuvres, nous n'apprenons pas à les comprendre et à les juger en leur qualité d'œuvres.

Freud limite la compétence de l'analyse. A charge de limiter réciproquement la portée de l'art. Ce qu'il semble souhaiter, c'est une sorte d'armistice ou de pacte de non-agression. L'analyse n'empiétera pas sur le domaine du génie littéraire ; mais en revanche, que l'art ne vienne pas concurrencer la psychanalyse sur son terrain propre ! Dans la Neue Folge der Vorlesungen zur Einfiïhrung in die Psychoanalyse, il mentionne curieusement l'Art, la Philosophie et la Religion comme les adversaires éventuels de la science. L'ennemi le moins redoutable, c'est l'Art. « L'Art est presque toujours inoffensif et bienfaisant; il ne veut rien d'autre que l'illusion. A l'exception d'un petit nombre de personnes qui sont, comme on dit, possédées par l'Art, celui-ci ne tente pas d'empiéter dans le domaine de la réalité. » Voici donc l'art banni du domaine de la réalité, comme si la « source inconsciente » dont il procède n'était pas une réalité ! Car aux yeux de Freud l'art est l'expression d'un désir qui renonce à chercher satisfaction dans l'univers des objets tangibles. C'est un désir détourné dans la région de la fiction et, en vertu d'une définition cette fois-ci très étriquée de la réalité, Freud n'attribue à l'art qu'une puissance d'illusion. L'art est la substitution d'un objet illusoire à un objet réel que l'artiste est incapable d'atteindre.

Il semble que Freud n'ait jamais abandonné cette théorie de l'art considéré comme satisfaction compensatrice et presque comme pis-aller. Dans l'essai de 1909 La création littéraire et le rêve éveillé, il écrit : « L'écrivain fait comme l'enfant qui joue, il crée un monde de fantaisie qu'il prend très au sérieux. » L'art est une activité ludique de type archaïque et narcissique. Dans Totem et Tabou, l'art est rapproché de la magie, parce que tous deux s'en remettent à la toute-puissance de la pensée pour obtenir la satisfaction du désir. Mais c'est dans Introduction à la psychanalyse que nous trouverons les déclarations les plus nettes et les plus abruptes sur le caractère substitué du plaisir esthétique : incapable d'affronter directement la réalité et d'y conquérir les avantages qu'il désire, l'artiste se réfugie dans un univers de fantasmes qui lui évite de recourir à l'action. Si l'œuvre est réussie, si elle rencontre le succès, l'artiste aura obtenu par voie détournée ce qu'il était incapable d'atteindre directement: «Honneur, puissance et amour des femmes. » Sous une forme simplifiée, Freud nous dit ce que d'autres disent avec plus de nuances : que l'œuvre d'art a souvent une fonction médiatrice entre l'artiste et ses contemporains, qu'elle est une relation indirecte avec autrui, qu'elle a son origine dans une expérience d'échec, et qu'elle se développe à l'écart du monde dans l'espace de l'imagination. L'art est peut-être - du moins à partir du romantisme - un essai de réparation d'une relation malheureuse avec les choses et les personnes, une revanche différée.

Pourquoi Freud pousse-t-il l'interprétation positiviste de l'art à ce degré de dureté cynique ? Je veux tenter ici de me faire psychanalyste à mon tour et d'expliquer cette agression contre l'artiste : c'est que Freud, qui veut se maintenir dans la science rigoureuse, connaît la fragilité de sa propre position ; la psychanalyse ne peut proposer son modèle anthropologique que dans un édifice de mots, et Freud sait que tout l'expose à être traité de littérateur et. de « poète ». Il lui faut marquer ses distances, et rien n'y servira mieux que ce ton de condescendance à l'égard du poète. Son apparent dédain pour l'art ne serait alors rien d'autre qu'un mécanisme de défense destiné à masquer et à refouler le « complexe littéraire » lié aux origines mêmes de la psychanalyse.

La psychanalyse veut, disions-nous, se développer comme le discours conscient de la raison sur l'irrationnel, l'inconscient, le non-discursif; rien ne nous autorise à contester la sincérité de cette intention. Mais nous en venons maintenant à soupçonner qu'elle est elle-même mythopoièse, langage mythique, ou à tout le moins langage figuré, langage métaphorique. Parmi les antécédents de la pensée psychanalytique, nous avons vu figurer en bonne place une image mythique de la Nature, commune à la fois aux poètes du romantisme et à Freud.

Même s'il convient de ne donner au texte lyrique de Tobler qu'une importance anecdotique dans la formation de la pensée de Freud, un simple examen du langage dont se sert Freud nous convaincrait que la figure y est reine, que l'espace n'y est pas moins allégorisé que dans le Roman de la rose, et que la dramaturgie de la conscience y est vécue autant que décrite. Il convient d'abord de rappeler les termes que Freud a empruntés au domaine littéraire, ou qu'il a forgés dans une réflexion sur la littérature : il ne s'agit certes pas de lui intenter procès sur une question de vocabulaire, Freud, après tout, était libre d'utiliser le mythe de Narcisse ou l'aventure d'Œdipe pour en faire des sigles psychologiques. Il savait parfaitement ce qu'avait d'arbitraire et d'approximatif le recours à de pareils mots. Freud s'en est expliqué et n'a pas fait de difficulté à reconnaître que sa terminologie était mythologique. « Nous sommes obligés de travailler avec les termes scientifiques disponibles, c'est-à-dire, dans notre cas, avec la langue imagée (Bildersprache) de la psychologie. Sinon nous ne pourrions absolument pas décrire les processus correspondants, et peut-être même n'aurions-nous pas été capables de les percevoir. Les défauts de nos descriptions disparaîtraient probablement, si nous avions déjà la possibilité d'utiliser, à la place des termes psychologiques, ceux de la physiologie et de la chimie. Ceux-ci, il est vrai, appartiennent à une langue imagée, mais à une langue plus simple et à laquelle nous sommes accoutumés depuis plus longtemps ! ».

L'aveu est important, et il nous laisse entendre - un plus proche examen nous le montrerait encore mieux - que l'élément mythologique de la psychanalyse ne réside pas seulement dans son vocabulaire et sa terminologie, mais dans sa syntaxe et sa rhétorique elles-mêmes. Ce n'est pas seulement le matériel verbal qui est d'essence métaphorique, c'est le discours psychanalytique tout entier, dans sa structure même. Les lignes que nous venons de lire nous mettent dans une situation embarrassante, et Freud y a été moins prudent qu'à l'accoutumée. La langue imagée de la psychologie (avec ses éléments mythiques, ses allusions littéraires, surtout avec sa représentation allégorisée des « lieux » psychiques et sa théorie de la répartition « économique » de l'énergie libidinale) est en fait la seule capable, selon Freud, de décrire les phénomènes affectifs ; mais, en droit, et à plus ou moins brève échéance, elle devrait être supplantée par le langage purement quantitatif de la physiologie et de la chimie. Or, en même temps, Freud nous dit que non seulement la description des phénomènes, mais leur découverte elle-même eût été impossible hors du langage figuré - du langage mythologique -dont il se sert. Quelque sincère que soit chez Freud l'intention de retrouver le sens littéral du désir sous les images et les symboles qui le déguisent, il ne peut éviter de recourir, dans cette recherche même, à un langage chargé d'images. Son « métalangage », qui se veut rigoureusement scientifique, est contaminé par son objet. De ce fait, on voit s'établir la plus étroite connivence entre la rhétorique psychanalytique et les phénomènes dont elle fait l'objet de sa recherche et de ses interprétations. On ne peut donc plus parler d'une description provisoire, d'un pis-aller métaphorique. Il faut aller jusqu'à se demander si les phénomènes dont parle la psychanalyse ne sont pas constitués par la manière même dont elle élabore son propre discours.

C'est là, il est vrai, un fait communément constaté aujourd'hui dans le domaine de la science, à cette différence près que la science recourt à un contrôle expérimental, se soumet à la décision de la mesure ; la psychanalyse, elle, veut être discours scientifique dans un langage non quantifiable. La seule référence possible est l'expérience « clinique », toujours unique, non réductible aux coordonnées d'un diagramme. Partant, il est impossible de considérer le langage psychanalytique comme remplaçable, à moins de voir s'évanouir l'objet auquel ce langage prétend correspondre, c'est-à-dire toute la «topique» de la personnalité, toute l'« économique » de l'énergie psychique. Ainsi, les phénomènes désignés par la psychanalyse à l'aide du langage figuré qui est son instrument d'investigation se dissiperaient-ils au moment du passage à un autre langage. Celui-ci visera et constituera peut-être de nouveaux phénomènes qui lui correspondront.

Telle est la difficulté centrale : le discours psychanalytique, qui voulait être discours scientifique sur la vie affective des hommes, ne peut éviter d'être une dramaturgie expressive et risque à tout moment d'être entraîné par le penchant inventif de sa propre rhétorique. Sans doute ceci compensera-t-il cela. Constamment, depuis Freud, la psychanalyse a couru simultanément le risque de s'étrécir, de s'étrangler en accentuant son parti pris d'objectivisme rationaliste, mais elle a couru d'autre part le risque inverse de céder à l'appel de la rhétorique imagée et de se transformer en une spéculation qui se fraie un chemin aisé dans le réseau complaisant des métaphores. Sans tomber dans la sécheresse « scientifique » ni dans l'invention bavarde qui caractériseront certains de ses successeurs, constamment en dialogue avec ses patients, Freud a maintenu sa mythologie (sa mythopoièse) à mi-distance entre le langage expressif de la poésie et le langage quantitatif et fortement conventionnalisé des sciences.

Jean  STAROBINSKI,  La Relation critique, Gallimard, 1970.

 


Sujet type Celsa :

Les deux questions sont indépendantes. Vous pouvez y répondre dans l’ordre de votre choix

Question 1 :
Lors de sa première leçon au Collège de France, prononcée le 2 septembre 1970, le philosophe et historien Michel Foucault décrit les contours de ce qu’il appelle « l’ordre du discours », soit l’ensemble des règles, des procédures et des « rituels » qui organisent la prise de parole dans la société. Il écrit :
« Tout se passe comme si des interdits, des barrages, des seuils et des limites avaient été disposés de manière que soit maîtrisée, au moins en partie, la grande prolifération du discours, de manière que sa richesse soit allégée de sa part la plus dangereuse et que son désordre soit organisé selon des figures qui esquivent le plus incontrôlable ;tout se passe comme si on avait voulu effacer jusqu’aux marques de son irruption dans les jeux de la pensée et de la langue. Il y a sans doute dans notre société [...] une profonde logophobie, une sorte de crainte sourde contre ces événements, contre cette masse de choses dites, contre le surgissement de tous ces énoncés, contre tout ce qu’il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlleux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du discours. »
Michel FOUCAULT,
L’Ordre du discours, Gallimard, p.52-53
Cette description vous semble-t-elle pertinente pour rendre compte de la place que la communication tient aujourd’hui dans notre société ?
Vous limiterez votre réponse à huit pages maximum.



Question spécifique : analyse de document

Vous analyserez le document 1 ci-joint (l’article « la femme serait génétiquement prédisposée pour les tâches ménagères, extrait du site internet Le Daily béret). En quoi est-il révélateur de certaines transformations médiatiques.
Vous disposez de quatre pages maximum pour répondre.
Le document 2 vous est fourni pour contextualiser ce dispositif médiatique particulier



Document 1 :










Document 2
à propos :






Lundi 8 janvier. Travail en temps limité :

Contraction :

Résumez en 400 mots plus ou moins 5% (soit 380—420 mots), le texte suivant, en vous attachant à mettre en valeur les idées essentielles et les articulations de la pensée de l’auteur.

Mentionnez le décompte par 50 mots et, en fin de copie, reportez le nombre de mots utilisés.

 

La stratégie a représenté, au sein de la Chine antique, beaucoup plus qu’une technique particulière. On voit s’y refléter certaines des options les plus radicales de la pensée chinoise, et elle a informé, élaboré en théorie, bien d’autres domaines de la réflexion. Or s’il est un principe de base sur lequel insistent, en Chine, tous les anciens traités militaires, c’est bien d’éviter l’affrontement direct avec l’armée ennemie. Un choc frontal, où les deux armées sont engagées face à face, est toujours éminemment risqué et destructeur. Tout l’art de la guerre est au contraire de déposséder l’autre de sa capacité défensive, et de le miner intérieurement, avant même que l’engagement n’ait lieu : de sorte que, au moment de l’affrontement, l’ennemi s’effondre de lui-même. « Remporter cent victoires en cent batailles, nous dit un des plus anciens maîtres de l’art de la guerre, voilà qui n’est pas le fin du fin ; tandis que soumettre l’armée ennemie sans avoir à engager de combat, tel est le comble de l’excellence. » Le meilleur général est celui dont on ne songe même pas à louer les mérites puisqu’il vainc « un ennemi déjà défait ». Au lieu de magnifier le combat, l’art de la guerre apprend à triompher en pouvant s’en passer.

Aussi la stratégie consiste-t-elle logiquement à attaquer l’ennemi dans ses « plans », à un stade idéel, plutôt que dans ses troupes, par la force physique : le meilleur stratège est celui qui est toujours en mesure d’anticiper sur l’évolution du cours des choses, en se situant en amont de leur détermination, et réussit ainsi à déjouer les manœuvres de l’autre à peine les a-t-il conçues. En sens inverse, la pire façon de mener la guerre est d’aboutir à une immobilisation face à face des armées, telle que sont les opérations de siège. Car il y a alors enlisement de l’initiative, perte de la ductilité. On ne peut s'étonner dès lors de ce que les théoriciens chinois de la stratégie ne conseillent pas la destruction de l’adversaire (car ce serait se priver des ressources de l’autre, qu’il vaudrait mieux voir basculer à son profit), mais plutôt sa déstructuration : en l’atteignant dans son « cerveau » plutôt qu’au niveau des forces déployées, le bon stratège se contente d’inhiber son ennemi ; il lui suffit de le priver de sa capacité de réaction, de paralyser ses mouvements. C’est pourquoi, nous dit-on, celui qui « est habile à utiliser ses troupes » « soumet l’ennemi sans combattre et prend ses places sans attaquer. » La désintégration intérieure à laquelle l’adversaire est préalablement soumis évite d’avoir plus tard à l’affronter : cet ennemi est toujours vaincu puisqu’il ne cesse d’être désemparé.

Ce rejet de la stérilité du face-à-face se vérifie dans le jeu de deux couples de notions qui sont chargées de structurer, au sein des écrits militaires antiques, cette théorie du déjouement : ceux de « direct » et de « biais », de « droit » et de « détourné ». D’entre ces notions, les deux premières possèdent une dimension stratégique essentielle, les deux autres se limitent plutôt à la description des opérations tactiques. Mais, qu’il s’agisse de l’un ou l’autre plan, l’unique ressource que puisse exploiter l’art militaire repose toujours sur ce seul rapport combiné du direct et de l’indirect. En ce qui concerne la simple manœuvre des troupes, il peut convenir aussi bien de rendre excessivement longue et tortueuse la route de son adversaire, en l’attirant par de faux appâts, de façon à l’épuiser, que de rendre sinueuse sa propre marche de manière à pouvoir surprendre l’autre en gardant ses desseins impénétrables. De même, sous l’angle de la stratégie la plus générale, « la rencontre s’opère de face et la victoire s’obtient de biais ». « De face » ou de front, signifie nous disent la série des commentateur en ouvrant le plus largement le registre, « face à l’ennemi », mais aussi d’une façon « normale », ordinaire, prévisible ; parallèlement « de biais » ne signifie pas seulement de flanc, mais aussi d’une façon extraordinaire, à laquelle l’ennemi ne s’attendait pas, qui l’atteint là où il est démuni. L’attaque alors est « détournée », elle opère « en secret. »

Mais même aussi largement ouverte, la distinction est encore trop fruste, elle ne capte l’opposition que du dehors sans rendre compte de la différence interne ou processus. Un autre traité de l’Antiquité nous permet de pénétrer plus avant dans la logique de cette corrélation en inscrivant délibérément celle-ci sur le plan, plus général, de l’avènement des choses : « Quand [quelque chose] qui s’est actualisé et a pris forme répond à [quelque chose] qui également a pris forme, c’est un rapport de face ; mais quand c’est sans avoir pris forme que [cela] régit [ce qui] a pris forme, alors c’est un rapport de biais. » Si je rends plus précisément cette phrase par référence à l’art militaire et en envisageant les opérations sur le terrain : mettre en œuvre une certaine disposition pour répondre à une disposition adverse, c’est un rapport de face ; mais réussir à dominer la disposition de l’adversaire sans avoir pris soi-même de disposition particulière, tel est le rapport de biais. Au lieu de recourir à une disposition pour faire face à la disposition de l’autre, c’est au contraire par une absence de disposition que je contrôle la disposition de ce dernier. Dans le premier type de rapport, les deux réalités qui « se répondent » se limitent elles-mêmes par ce qu’elles possèdent de caractéristiques concrètes et particulières ; en même temps qu’elles donnent prise à l’autre par ce qu’elles lui offrent à voir, en elles, d’objectif et de repérable. Il est aisé de définir par contraste l’autre type de rapport — le rapport de biais — et ce qui fait sa supériorité : ce qui ne s’est pas encore actualisé et n’a pas pris forme concrète bénéficie d’autant mieux des ressources du possible et échappe à tout dévisagement extérieur qui permettrait de le contrecarrer. En opérant à ce stade du virtuel, le rapport de biais permet de maintenir intacte son initiative, en même temps que de rester inattaquable. C’est pourquoi ce rapport de biais sert de figure au déjouement.

Car, comme le constate ce même traité, dans la mesure où un adversaire est pareil à l’autre, il ne peut pas triompher de lui ; c’est donc le rapport sous lequel l’un diffère de l’autre et qui constitue, d’une façon figurée, la relation « de biais » vis-à-vis de lui, qui permet de l’emporter à son égard. […] Toute la stratégie chinoise se résumerait, en définitive, dans cette obliquité.

Aussi souhaiterais-je, pour faire réagir ces conceptions et bousculer l’évidence dans laquelle elles ont tendu à s’enfermer, les confronter un instant à ce que des spécialistes de la stratégie antique (John Keegan, puis Victor Davis Hanson) nous ont récemment décrit comme le « modèle occidental » de la guerre. Celui-ci aussi se trouverait formé, de façon quasi définitive, dès notre Antiquité, à l’âge des cités grecques ; mais la conception qu’il met en valeur serait diamétralement inverse, elle reposerait sur l’affrontement direct d’une bataille rangée. On sait, en effet, que, aux alentours du viie siècle avant notre ère, la conduite de la guerre connaît en Grèce de profondes mutations : fini le temps du conflit fait d’escarmouches ou d’embuscades, des combats singuliers entre héros pris de « fureur », tels que les célébrait Homère ; une structure nouvelle se met en place — la phalange[1] — selon laquelle deux corps d'hoplites[2] lourdement armés et cuirassés, rangés en ligne les uns derrière les autres et marchant solidairement d’un même pas, que rythme l’aulète, avancent l’un contre l’autre en formation serrée, sans laisser de possibilité de fuir. Ce face-à-face ne peut qu’aboutir à un heurt, massif et destructeur ; car l’effort unique de ces hommes, de part et d’autre, est dans la « poussée » ( ôthismos), les premiers rangs qui supportent directement la charge ennemie se trouvant soutenus par la pression accumulée dans les rangs qui les suivent. Plus, en effet, la colonne est profonde et ses rangs serrés, mieux elle peut « peser » sur l’ennemi, plus elle possède de puissance de frappe et d’élan.

Victor Hanson a bien montré, je crois, que ce qui pourrait n’apparaître, à travers ce choc frontal, qu’un pur carnage, répondait, en fait, à un principe d’économie : réduire les ravages d'une guerre prolongée, n’épargnant ni biens ni familles, au « tout ou rien de la bataille de rangée », obtenir par un affrontement bref et direct, entre ces corps politiques que sont les cités, une décision qui soit à la fois la plus rapide et la moins équivoque. C’est pourquoi les adversaires engagent  un combat dans les règles, en mettant en œuvre l’ordre rigide de la phalange, sur un terrain découvert et dénué d’embûches, choisi par eux d’un commun accord. Sont dédaignées, à l'inverse, les opérations dilatoires où l’esquive et le harcèlement se relaieraient pour épuiser l’ennemi : puisqu’elles diluent, à travers leur sinuosité, ce processus de décision rapide et définitive procurable par le seul assaut ; de même, toutes les armes qui atteignent de loin ou par surprise, telles flèches et javelots, sont rejetées au profit de la lance, qui est l’arme du face-à-face par excellence. « Les Grecs estimaient, nous dit Polybe[3], que seul le combat de près, au corps à corps, pouvait décider valablement d’un conflit. » L'habileté dans la manœuvre, à ce compte, perd de son intérêt, seul importe, au fond, le courage dont on témoigne au moment crucial. Au point qu’on peut même ne pas chercher à affaiblir par avance son adversaire : « Agésilas décida, nous rapporte Xénophon[4], qu’il valait mieux laisser ses ennemis se réunir », quel que soit leur nombre, « et puis, s'ils voulaient combattre, leur livrer carrément une bataille en règle. » Poussé à ce point, le tableau ne peut manquer de faire contraste avec tout ce que nous avons noté de la stratégie chinoise : les Grecs auraient résolument tourné le dos aux infinies ressources du rapport de biais, attendant tout du heurt violent de la rencontre, victorieux ou fatal. D’un côté, la pesée en masse, de l’autre, la stratégie du détour : la pression physique s’opposerait à l’art du déjouement. Ce « modèle » grec de la guerre, nous dit d’ailleurs Hanson, ne serait pas mort avec les Grecs : les Américains, mis dans l’impossibilité au Vietnam d’engager un affrontement de ce type, « seraient les plus récents prisonniers de cet héritage antique ».

Ce tableau appelle d’abord une précision : il ne conduit pas à supposer que les « Grecs » seraient demeurés inconscients des ressources du détour ou ne seraient pas « rusés ». On connaît depuis toujours leur goût des stratagèmes, et J.-P. Vernant et M. Detienne ont brillamment montré l'importance que possède aux yeux des Grecs la métis, cette « intelligence rusée » dont des dieux eux-mêmes sont richement pourvus et qui combine à la fois le « flair », la « prévision », la « feinte », des « habiletés diverses », le « sens de l’opportunité ». Il est important toutefois de remarquer que ce n'est pas de cette façon-là, par un recours à la métis, que les Grecs choisissaient délibérément de régler, à l’époque classique, leurs conflits armés. Plus important encore : la forme d’intelligence qui se manifeste dans ce goût du détour, cette agkulométés que n’ont pas ignorée les Grecs, « apparaît toujours plus ou moins “en creux’’, nous disent Detienne et Vernant, immergée dans une pratique qui ne se soucie à aucun moment, alors même qu’elle l’utilise, d’expliciter sa nature ni de justifier sa démarche ». À l’opposé de l’obliquité chinoise, la métis demeure dans l’ombre de la raison, elle ne se repère d’ailleurs clairement qu’au niveau des mythes. Refoulée par l'intelligence spéculative, elle ne fait donc pas l'objet, en Grèce, d'une théorie. [... |

Cette pratique du détour est toujours présentée, à la différence de ce que nous avons vu en Chine, si ce n'est comme un pis-aller, du moins comme un expédient : on peut bien la conseiller, mais ce n’est pas à partir d’elle que la guerre est pensée. À l’inverse les travaux de Marcel Detienne sur la phalange nous confirment d’autant mieux l’importance de cette forme grecque de l’affrontement qu’ils nous font voir quel lien étroit la phalange entretient avec l’organisation de la cité. Il y aurait même homologie de structure entre l’une et l’autre : par l’uniformité des équipements, l’équivalence des positions, voire l’identité du comportement exigé, les fantassins de la phalange sont réduits à la similitude d’ « éléments interchangeables » qui correspond exactement à ce qu’ils sont, en tant que citoyens, dans le cadre égalitaire de leur vie politique. Il apparaît donc que la phalange et, avec elle, la logique d’un abord frontal pourraient bien résumer tout un « choix » de la culture grecque. Voyons par conséquent si la comparaison engagée en peut être poursuivie et si, notamment, ce que nous a montré la phalange ne pourrait pas nous orienter, en venant se refléter sur d’autres plans, vers une opposition plus générale.

Je serais tenté, en effet, de risquer la question : ce face-à-face des phalanges se confrontant sur le champ de bataille ne trouve-t-il pas un équivalent dans le face-à-face des discours autour duquel s’est organisée la cité ? Je dis bien équivalent et non seulement analogie. Car la structure d’agôn que constitue cette organisation de l’affrontement armé se retrouve au cœur du théâtre (tragédie ou comédie), du tribunal, de l’assemblée : en effet, qu’il soit théâtral, judiciaire ou politique, le débat se manifeste aussi comme une pesée s’exerçant pour ou contre ; et il est remporté seulement en fonction de la force et du  nombre des arguments qui sont de part et d’autre accumulés. Aussi, s’il y a homologie entre l’ordre de la phalange et celui de la cité, ce n’est peut-être pas seulement parce que les mêmes participants se retrouvent de part et d’autre (en tant que citoyens-soldats), mais aussi parce que, d’un point de vue structurel, c’est de la même façon que, des deux côtés, la décision se trouve acquise. On vient de voir que l’affrontement des phalanges visait à obtenir la décision d’une manière qui soit à la fois la plus rapide et la moins équivoque ; or l’alignement face à face des arguments au sien de discours antithétiques, tels que les Grecs ont conçu ceux-ci, que ce soit au théâtre, au tribunal ou à l’assemblée, vise au même effet. Les orateurs plaident l’un contre l’autre, au vu et au su de tous, dans un temps limité, et tout témoin, dans son for intérieur, peut aussitôt trancher : cette « poussée » antagoniste basculant dans un sens ou dans l’autre se traduit, en définitive, par un vote à la majorité. Par là même, ce face-à-face des discours se révèle étroitement lié à notre organisation démocratique (il suffit, pour s’en convaincre, de mesurer l’importance que détiennent, dans notre vie politique, les débats télévisés). Ce qui ne manque pas de nous poser en retour la question : dans quelle mesure le privilège que la tradition chinoise accorde à l’abord de biais, dans la gestion des rapports antagonistes, n’enraye-t-il pas aujourd’hui encore, en Chine, le « processus » démocratique ? (Et, de façon plus ironique : quand verrons-nous les candidats au pouvoir, en Chine, s’affronter dans des débats organisés ?) Même si cela vient heurter certaines de nos oppositions idéologiques majeures (puisque nous associons le plus étroitement vote et liberté) ; il ne me paraît guère douteux néanmoins que, dans un fonctionnement politique dominé par l’obliquité, un mode de décision par simple scrutin ait logiquement du mal à s’implanter.

Ce face-à-face des discours, dont nous avons tant l’habitude, n’est donc pas aussi « évident » qu’on pouvait le penser ; il relève, de même que le vote auquel il aboutit, d’une conjoncture culturelle dont nous constatons, par comparaison avec la Chine, qu’elle est, somme toute, particulière. On pourrait en établir ainsi le principe : si un discours isolé est en mesure de dégager des idées, deux discours antithétiques, en les opposant, les serrent de plus près. […]

Je crois que l’on peut même saisir un principe essentiel au logos, tel qu’il est né en Grèce, à partir de ce fonctionnement, devenu si courant alors de l’antilogie[5] : le propre du logos est de serrer au plus près son objet. En sens inverse, nous verrons que, à bien des égards, le propre de l’expression chinoise (ce qui caractérise le Wen en Chine) est, à travers le détour, de maintenir la parole ondoyante et lâche, de garder « détendue » la prise : de manière à instaurer une distance allusive par rapport à l’objet visé.

Précisons encore cette figure de l’affrontement en mettant en valeur en quoi consiste, dans ce cas, la pesée antagoniste. Nous ne manquerons pas de retrouver à ce propos des aspects tactiques que nous avons relevés précédemment. Une fois que sont établies telles les deux phalanges opposant leur colonne l’une à l’autre, les deux listes d’arguments énumérant les avantages jouant dans un sens ou dans l'autre, il suffit alors pour trancher « de dire quelle liste est la plus longue ou présente les avantages les plus grands ». À cet égard, la comparaison (et donc aussi la décision qui s’ensuit) sera d'autant plus probante et rapide que les éléments à comparer seront plus semblables. Le principe isonomique que nous remarquions dans la structure de la phalange apparaît donc, ici, tout aussi nécessaire : la rigueur de l'antilogie est de tendre « à transformer tous les éléments de l’argumentation en données comparables, propres à l’addition et à la soustraction, voire interchangeables[6] » ; les arguments se constituent ainsi en unités, alignées les unes en face des autres, « comme on procéderait avec des chiffres ». Confrontation et calcul sont donc à la base de ce conflit des paroles, et c’est toujours par un surplus — mais ici surplus d’argument avancé et non d’obliquité secrète — qu’on prétend l’emporter. « Comptez donc, fait dire Thucydide à l’un des chefs péloponnésiens, en face de leur plus grande expérience, votre plus grande audace, et, en regard des craintes dues à nos revers, le fait que nous nous trouvions alors mal préparés : il reste alors à votre crédit la supériorité numérique des navires et la perspective d’un combat naval près d'une côte qui vous est amie... ». « Ici, commente Jacqueline de Romilly, les mots mêmes décrivent les deux colonnes parallèles (antitaxasthe), permettant la claire vision du résultat arithmétique ; et les comparatifs neutres correspondent bien aux avantages de l’un et l’autre camp[7]. » Les arguments qui s’affrontent sont ainsi évalués comme des quantités pesant en sens inverse ; il est d’ailleurs révélateur à cet égard que, comme on l’a souvent noté, un même terme grec, logizesthai, signifie à la fois « réfléchir » et « décompter ». [... j

J’ai été conduit ainsi à supposer que l’invention et la mise au point des discours antithétiques, dans la Grèce classique, trouvaient leur contrepoint dans l’affrontement des phalanges s'opposant face à face sur le champ de bataille ; du même coup, l’occasion nous était donnée de commencer à mettre à l’épreuve une métaphore : celle de stratégie du sens.

Et, de fait, la rhétorique grecque encourage, jusque dans son vocabulaire, à concevoir l’affrontement des discours en termes de combat. Le cas est encore plus flagrant du côté chinois. |... | Ainsi à l’obliquité recommandée par l’art de la guerre correspond une obliquité -- équivalente de la parole. Le tableau ne demande donc qu’à être complété — en tirant toujours parti de ce seul contraste : à la « poussée » de l’affrontement, au face-à-face (ou au corps-à-corps) des soldats ou des arguments, sont préférées, en Chine, la pratique du détour qui laisse plus de champ à la manœuvre, la menée insidieuse qui déroute l’adversaire sans qu’on ait à s’exposer. Esquive et harcèlement sont à nouveau de mise : au lieu de présenter en pleine lumière des arguments auxquels l’autre, du même coup, se trouve en mesure de rétorquer, l’expression sinueuse nous permet d’« esquiver » toute attaque frontale nous obligeant à nous justifier, en puisant sur notre défense ; en même temps qu’elle nous rend à même de « harceler » sans cesse notre opposant en le gardant sous la menace de l’allusion — en le maintenant sous la pression du sous-entendu. Car du point de vue de l’affrontement verbal aussi, la subtilité du rapport de biais ouvre la voie aux jeux infinis de la manipulation. Le stratège, on l’a vu, opérait en amont de l’avènement des choses et dominait d’autant mieux la disposition de l'adversaire qu’il n'avait pas encore actualisé, lui-même, de disposition propre : de même, la critique gagne à se situer toujours à un stade purement suggestif — inchoatif — de l’énoncé, car ce sens à peine esquissé, au lieu de nous soumettre à la contrainte d’une position déterminée qu’il faudrait désormais défendre, nous permet de continuer à évoluer à notre guise, en restant maître du jeu : de sorte que l’adversaire demeure suspendu à l'initiative de notre parole et soit réduit à la passivité. Ce sens qui ne fait que poindre est d’autant plus menaçant que les autres ne savent jamais précisément où nous voulons en venir ; cette critique seulement ébauchée est d’autant plus dangereuse qu’elle ne se présente jamais à découvert et n’offre donc pas de prise pour la réfuter. Entre l’obliquité du discours et celle de la stratégie, il y a donc mieux qu’un parallèle : l’une et l’autre renvoient à la même économie d’ensemble, elles contiennent les mêmes justifications logiques.

 

François Jullien,

Le Discours et l’accès, stratégies de sens en Chine, en Grèce.

Seuil, Points, 2010


1 Phalange : corps d'infanterie des hoplites.

[2] Hoplite : soldat cuirassé, armé d’une lance.

[3] Polybe : historien grec né vers -200, mort en -118.

[4] Xénophon : historien grec né en -430, mort en -333.

[5] Antilogie : couple de discours opposés ; forme utilisée notamment par Thucydide, historien grec du ve siècle, pour présenter les discours qu’il rapporte dans sa Guerre du Péloponnèse.

[6] Jacqueline de Romilly, Histoire et raison chez Thucydide, Paris, 1956, p. 225.

[7] Ibid., p. 227.




Sujet type Celsa :

Exercice de réflexion argumentée :

Dans l’essai Pour une écologie de l’attention qu’il publie en 2014, Yves Citton écrit :
« Les attractions et les distractions qui occupent présentement notre médiasphère émanent directement de la domination qu’exerce le régime d’alerte sur nos dispositifs mass-médiatiques, en liaison directe avec leur mode de financement. Avec sa dose quotidienne de scandales, de catastrophes et de discours de « crise », le mode de l’alerte est en effet celui qui permet le plus rapidement et le plus facilement de capturer notre attention dans le court terme qui constitue l’audimat des annonceurs. »
À la lumière de l’ensemble de vos connaissances (vos lectures, vos pratiques, vos expériences), vous discuterez cette citation d’un point de vue communicationnel.

Vous disposez de huit pages maximum pour traiter ce sujet.


Commentaire d'image :

A partir des documents distribués, vous analyserez  l’usage communicationnel du « selfie ». Vous disposez de quatre pages maximum pour répondre.

1 : Le « selfie » réunissant des stars d'Hollywood réalisé lors de la cérémonie des Oscars 2014, est devenu l'image la plus « retweetée » de l'histoire.  2 : Le « selfie » du pape François, posté fin août 2013

 

   

 

3 : Le journaliste politique Thomas Wieder dans le bureau ovale de la Maison Blanche à l’occasion de la visite d’État du président François Hollande aux USA 4 : Selfie de Barack Obama, Helle Thorning Schmidt et David Cameron lors de la cérémonie d’hommage à Nelson Mandela

 

 

     

 

5 : cdn.oxwordsblog.wpfuel.co.uk/wpcms/wp-content/uploads/WOTY-announcement-200x125.jpg

 

 

6 : définition du mot selfie : « Photo prise par soi même, à bout de bras, avec son téléphone pour illustrer son profil sur les réseaux sociaux. Dérivés : Belfie, Helfie, Drelfie »...









Pour le 9 février :

Contraction :


Contraction de texte : en 400 mots (+ ou — 5% : 380 /420)

LA CONSTRUCTION MÉDIATIQUE DES "MALAISES SOCIAUX"

L'un des obstacles majeurs au traitement politique des malaises sociaux pourrait bien résider dans le fait que ceux-ci tendent à avoir une existence visible seulement à partir du moment où les médias en parlent, c'est-à-dire lorsqu'ils sont reconnus comme tels par la presse. Or, ils ne se réduisent pas aux seuls malaises médiatiquement constitués, ni surtout à l'image qu'en donnent les médias lorsqu'ils les aperçoivent. Sans doute les journalistes n'inventent-ils pas de toutes pièces les problèmes dont ils parlent. Ils peuvent même penser, non sans raison, qu'ils contribuent à les faire connaître et à les faire entrer, comme on dit, dans le "débat public". Il reste qu'il serait naïf de s'arrêter à ce constat. Les malaises ne sont pas tous également médiatiques et ceux qui le sont subissent inévitablement un certain nombre de déformations dès qu'ils sont traités par les médias car, loin de se borner à les enregistrer, le champ journalistique opère un véritable travail de construction qui dépend très largement des intérêts propres à ce secteur d'activité.
On pourrait presque dire que l'énumération des "malaises" dont parlent les médias constitue surtout une liste de "malaises pour journalistes" aux deux sens de l'expression, c'est-à-dire d'une part les malaises dont la représentation publique a été explicitement fabriquée pour intéresser les journalistes et d'autre part les formes de malaise qui, spontanément, attirent les journalistes parce qu'ils sont "hors du commun" ou dramatiques ou émouvants et répondent ainsi à la définition sociale, commercialement rentable, de l'événement digne de faire "la une" des médias. De sorte que la manière dont ceux- là choisissent et traitent ces malaises en dit peut-être autant sur le milieu journalistique lui-même que sur les groupes dont ils parlent.

Ce n'est pas un hasard si tous les médias, mais aussi les publics auxquels ils s'adressent, s'accordent pourtant à considérer comme "événements" un certain nombre de faits tels que les vastes rassemblements, les incidents dramatiques ou les catastrophes par exemple. Les journalistes ne font que reprendre, avec leurs moyens propres, une définition sociale de l'événement qui existe presque indépendamment d'eux.
Il y a, bien évidemment, de profondes différences dans le mode de traitement de l'information selon les types de médias et les publics auxquels ils s'adressent, les journalistes de la presse écrite, par exemple, ne travaillant pas de la même manière que ceux du secteur audiovisuel. […]
Mais si, de fait, on ne peut pas, sans simplification abusive, parler d'une vision journalistique des événements, il serait tout aussi absurde de recenser une à une les diverses visions journalistiques et de les considérer comme autant de points de vue indépendants. En effet, le journalisme d'information constitue un champ d'activité qui fait système. D'une part, les journalistes, quel que soit le type de média dans lequel ils travaillent, se lisent, s'écoutent ou se regardent beaucoup entre eux. La "revue de presse" est pour eux une nécessité professionnelle (sujets qu'il faut traiter, idées de reportage ou définition d'angles originaux). D'autre part, toutes les visions journalistiques n'ont pas le même poids à l'intérieur de la profession et surtout à l'extérieur, dans le processus de constitution des représentations sociales. Lorsque l'on relit ou revoit, à froid, tout ce qui a pu être écrit ou montré sur des événements tels que "la guerre du Golfe", "le mouvement lycéen" de novembre 1990 ou "les émeutes de Vaulx-en-Velin" par exemple, on peut certainement trouver ici ou là un article ou un reportage particulièrement pertinents. Mais cette lecture, à la fois exhaustive et a posteriori, oublie que ces articles passent souvent inaperçus du plus grand nombre et sont noyés dans un ensemble dont la tonalité est généralement très différente. Or, les médias agissent sur le moment et fabriquent collectivement une représentation sociale, qui, même lorsqu'elle est assez éloignée de la réalité, perdure malgré les démentis ou les rectifications postérieurs parce que cette interprétation première ne fait, bien souvent, que renforcer les interprétations spontanées et mobilise donc d'abord les préjugés et tend, par là, à les redoubler. En outre, il faut prendre en compte le fait que la télévision exerce un effet de domination très fort à l'intérieur même du champ journalistique parce qu'elle n'est pas un média parmi d'autres. Sa large diffusion - surtout en ce qui concerne les journaux télévisés - lui donne un poids particulièrement fort dans la constitution de la représentation dominante des événements. […]
Lorsque ce sont des populations marginales ou défavorisées qui attirent l'attention journalistique, les effets de la médiatisation sont loin d'être ceux que ces groupes sociaux pourraient en attendre car les journalistes disposent en ce cas d'un pouvoir propre de constitution particulièrement important, la fabrication de l'événement échappant presque totalement à ces populations. On le voit bien dans le cas de ce qui a été désigné sous l'expression "malaise des banlieues". Ce thème est devenu un objet public de discussions, et donc de préoccupations politiques, à l'occasion d'incidents ayant fait "la une" des médias.
[…] Le problème des banlieues a été surtout posé récemment par les médias à propos des incidents qui se sont déroulés en octobre 1990 à Vaulx-en- Velin […]. A la fin du mois de septembre 1990, une fête avait été donnée au Mas- du-Taureau, un quartier de la commune récemment réhabilité, devant le nouveau centre commercial qui avait été implanté depuis un an en pleine zone d'habitat social. En présence de personnalités politiques de premier plan, on inaugura un mur d'escalade et on célébra la réussite des opérations de réhabilitation. Une semaine plus tard, au cours d'un contrôle de police, une moto est renversée et le passager arrière, un jeune homme de 18 ans d'origine italienne, atteint de poliomyélite, est tué dans la chute. Une centaine de jeunes de la cité s'attroupent alors et invectivent la police qu'ils tiennent pour responsable du drame. Ils soupçonnent celle-ci de chercher à dissimuler ce qu'ils pensent être une "bavure" en simple accident. La situation est tendue : le soir même, des pierres sont lancées et trois voitures sont incendiées (ce qui, dans ce quartier, n'est pas une pratique exceptionnelle). La presse locale qui, en permanence, écoute sur des scanners (récepteurs hautes fréquences) les conversations de la police, diffuse rapidement l'information et donne la version officielle du drame qui passe le soir même sur les médias nationaux. Le lendemain matin, des jeunes ayant entre 14 et 20 ans lancent à nouveau des pierres contre le commissariat de Vaulx-en-Velin puis, vers midi, une voiture volée est jetée contre le supermarché du Mas-du-Taureau qui est incendié ainsi qu'un certain nombre de commerces de la place. Les policiers, les pompiers et les journalistes sont refoulés par les jeunes tandis que de nombreux habitants du quartier et d'ailleurs cherchent, dans une atmosphère bon enfant, comme le rapporte l'un des rares journalistes de la presse locale présent sur les lieux, à tirer parti de la situation, emportant diverses marchandises qui, de toutes façons, auraient été détruites dans l'incendie. S'il y a eu indiscutablement une mise à sac, probablement préméditée, du centre commercial, il reste qu'il est pour le moins excessif de parler "d'émeute" comme l'ont fait les journalistes de la presse parisienne et surtout de la télévision. Un journaliste de la presse régionale qui a couvert ces événements explique : "On a parlé d'émeute... il ne faut pas exagérer. La couverture des événements a faussé l'image de ce qui s'est réellement passé. C'est le principe du spectaculaire sur l'écran. Il faut qu'on voie que ça brûle, il faut voir des jeunes bourrés de haine qui crachent sur les flics. On ne prend que cette image-là".
Les dominés sont les moins aptes à pouvoir contrôler leur représentation d'eux-mêmes. Le spectacle de leur vie quotidienne ne peut être, pour les journalistes, que plat et sans intérêt, d'autant que, étant culturellement démunis, ils sont incapables de s'exprimer dans les formes requises par les grands médias. Quelques jours avant les événements, une agence de presse lyonnaise spécialisée dans l'urbanisme avait spontanément proposé, sans succès à l'époque, de faire une enquête sur la situation dans les banlieues ("ça n'est pas intéressant, il ne se passe rien..." leur avait-on alors répondu). De fait, les journalistes allant là où il se passe quelque chose, les incidents de Vaulx -en- Velin eurent pour effet immédiat de susciter brusquement une foule de reportages qui mettaient du même coup l'accent sur ce qui n'allait pas et surtout sur la violence la plus spectaculaire. Ainsi se constitue, dans le grand public qui, en majorité, ne peut connaître la situation de ces banlieues qu'à travers les articles de journaux et les séquences des reportages télévisés, une représentation vague des problèmes qui doit beaucoup au primat qui est donné, par les médias, à l'événement exceptionnel.

Si cette représentation fait peu de place au discours des dominés, c'est aussi que ces derniers sont particulièrement difficiles à entendre. Ils sont parlés plus qu'ils ne parlent et lorsqu'ils parlent aux dominants, ils tendent à avoir un discours d'emprunt, celui que les dominants tiennent à leur propos. Cela est particulièrement vrai lorsqu'ils parlent pour la télévision, restituant les discours entendus la veille dans les médias, parlant parfois d'eux- mêmes à la troisième personne ("les jeunes, ils veulent un local pour se réunir", dit par exemple un jeune dans un reportage). La manière même dont les journalistes travaillent et leur conception des enquêtes de terrain ont pour résultat qu'ils tendent à recueillir involontairement leur propre discours sur les banlieues.
L'"enquête" de type journalistique, et cela vaut aussi bien pour le grand journaliste parisien que pour le modeste rubricard de la presse de province, est généralement plus proche de l'enquête de type policier que de ce qu'on appelle "enquête" dans les sciences sociales. Plus que le sociologue, c'est le journaliste "d'investigation", celui qui, parfois, parvient "à doubler" la police dans une affaire, qui constitue la figure sans doute un peu mythique mais bien réelle de la profession. Par ailleurs, dans les grands médias nationaux (télévision mais aussi agences de presse), le souci (largement commercial) de ne pas choquer les auditoires socialement hétérogènes et aussi celui de présenter tous les signes extérieurs de l'objectivité conduisent à équilibrer les points de vue en présence, ces enquêtes consistant le plus souvent à donner la parole à toutes les parties en présence et à avoir, comme dans un procès, la défense et l'accusation, le "pour" et le "contre", la version officielle et celles des témoins. Le travail de terrain proprement dit se limite à quelques jours - quand ce n'est pas quelques heures - passés sur place, "pour donner un peu de couleur" aux reportages, avec généralement un scénario préalablement construit dans les conférences de rédaction qu'il s'agit simplement d'illustrer.
La logique du travail journalistique - en accord avec les représentations et attentes ordinaires du grand public - conduit ainsi à privilégier spontanément tout ce qui paraît exceptionnel et hors du commun, quand les journalistes, parfois, ne vont pas jusqu'à susciter eux-mêmes une réalité sur mesure pour les médias. Un journaliste de l'AFP de Lyon rapporte par exemple que, après les journées chaudes de Vaulx-en-Velin, toute la presse surveillait la commune pour rendre compte d'éventuels nouveaux incidents, cette présence des journalistes sur le terrain étant propre, parfois, à déclencher les incidents attendus - "Personne ne peut rester indifférent au fait qu'on parle de vous à la télévision. Pour ces jeunes, il se passait quelque chose dans leur vie. Ils faisaient 'la une' des journaux et se prenaient un peu pour des héros" (journaliste de l'AFP, Lyon). "Il y avait, dans les affrontements avec les CRS, un aspect un peu ludique. Les jeunes en rajoutaient. C'était, pour ces jeunes marginalisés, une façon de se montrer et de dire : 'voyez à quoi on ressemble'" (journaliste de la presse quotidienne régionale, Lyon). Même lorsqu'il ne se passe rien, la machine journalistique a tendance à tourner, tel reporter de télévision, par exemple, qui avait été envoyé dans une banlieue pour rendre compte d'incidents, étant sommé, par son rédacteur en chef, à Paris, de faire une intervention en direct dans le journal télévisé du soir bien qu'il ne se passât rien afin, au moins, lui disait-il, de rentabiliser les coûteux moyens techniques envoyés sur place. Bien que nombre de journalistes souhaitent sincèrement aller au-delà de l'événement, tout semble pourtant les y ramener. Pressés par la concurrence, ils doivent aller là où sont les confrères . […]
Si les incidents de Vaulx-en-Velin donnèrent lieu à une intense activité journalistique, c'est en grande partie parce qu'ils étaient un support de choix à nombre de problèmes de société médiatiquement entretenus comme les banlieues tristes, les immigrés, l'insécurité, la drogue, les bandes, les jeunes, Le Pen, l'intégrisme, etc. Mais, loin de faire comprendre, cette "couverture médiatique" fut surtout l'occasion de voir resurgir les stéréotypes sur les banlieues et les grands ensembles qui s'étaient constitués depuis une trentaine d'années autour de faits divers antérieurs et qui furent plaqués sur Vaulx-en-Velin, bien que ces schémas fussent manifestement inappropriés pour rendre compte de ce qui s'était passé. Des journalistes dénoncèrent le problème des "cités-dortoirs" alors que le nombre d'entreprises créées dans la commune était en augmentation ; d'autres reprirent le discours sur la maladie des banlieues avec leurs zones sans âme ni cohérence, la grisaille quotidienne et la déshumanisation des villes, alors que cette commune avait précisément entrepris, depuis trois ans, une importante opération de réhabilitation de l'habitat social et avait réinstallé un centre commercial très actif. Loin d'être troublés par ces contradictions, les médias parlaient, au contraire, du "grand naufrage des idées reçues" qui consistaient à croire que l'on pouvait "redonner vie aux grands ensembles à coups de millions, en repeignant les cages d'escalier et en plantant des carrés de chlorophylle". La plupart se sont faits l'écho de ceux qui remettaient en question l'urbanisme et dénonçaient les architectes ayant bâti des villes qui provoquaient le refus, le désespoir et la difficulté de dialogue. Presque tous évoquaient enfin, car il fallait bien rendre compte de ce qui était à l'origine des événements - à savoir le contrôle de police qui tourne mal -, le fossé qui se serait instauré entre les jeunes et la police, le remède à ces problèmes se trouvant dès lors dans le rétablissement du dialogue et de la confiance.
[…]Dans le traitement télévisuel des incidents, on observe un décalage particulièrement important entre la représentation médiatique de la réalité et la réalité telle que des enquêtes plus patientes peuvent la livrer. La recherche des effets visant à faire monter les taux d'audience conduit à privilégier les images les plus spectaculaires. L'attention des journalistes et, par là, des publics auxquels ils s'adressent se trouve ainsi focalisée sur les affrontements plus que sur la situation objective qui les provoque. La mise à sac du centre commercial devient un symptôme d'une crise plus générale de société qui est, dès lors, traitée indépendamment de la situation concrète de Vaulx-en-Velin à laquelle, paradoxalement, les enquêtes menées sur place, ignorant les données locales, portent peu attention.

Bien que la plupart des journalistes rejettent et condamnent les pratiques les plus douteuses de la profession et reconnaissent volontiers l'existence inévitable de biais, même dans un traitement de l'information qui se veut honnête, ils pensent que, malgré toutes ces difficultés et toutes ces déformations, rien n'est pire que le silence et que les médias, même s'il parlent mal des problèmes, ont au moins le mérite de contribuer à les poser publiquement. Un tel optimisme paraît pour le moins excessif car il ne tient pas compte notamment des effets d'ordre symbolique qui sont particulièrement puissants lorsqu'ils s'exercent sur des populations culturellement démunies. A la mairie de Vaulx-en-Velin, on concède que les événements ont créé une situation d'urgence qui a permis de faire débloquer un peu plus rapidement les crédits destinés aux opérations de réhabilitation et à l'action sociale. Mais c'est sans doute la seule retombée positive (et encore, car il faudrait savoir à qui ces mesures profitent principalement). En revanche, cet avantage matériel momentané se paye très cher sur le plan symbolique. Les habitants de ces quartiers ne s'y sont pas trompés lorsque l'on voit l'accueil très négatif que, depuis les événements, certains, de plus en plus nombreux, réservent aux journalistes et qui exprime la révolte impuissante de gens qui se sentent trahis. On comprend, bien évidemment, que les journalistes soient rejetés par les jeunes en situation délinquante qui ne tiennent pas à être reconnus et fichés par la police. Mais ils le sont également par une population plus ordinaire qui voit se construire, au fil des reportages télévisés et des articles de journaux, une image particulièrement négative de leurs cités contre laquelle ils ne peuvent rien. De sorte que, paradoxalement, loin d'aider les habitants de ces banlieues, les médias contribuent fortement à leur stigmatisation.
[…]


Pour comprendre le malaise de ces banlieues, il faut prendre pratiquement le contrepied de l'approche journalistique et interroger les gens ordinaires sur leur vie quotidienne, avoir le temps, par exemple, de reconstituer l'histoire de Vaulx-en-Velin, cette commune qui était encore, au début du siècle, un petit village ne comptant que 1 588 habitants en 1921 et qui, avec l'implantation, en 1925, de l'usine de fibres artificielles, va connaître un accroissement important de sa population- II faudrait évoquer les premiers logements sociaux, construits entre 1953 et 1959, qui furent destinés à accueillir des familles nombreuses en difficulté ; la croissance rapide que la ville va connaître dans les années 60, avec, en 1964, la création d'une Zone à urbaniser en priorité (ZUP). Il faudrait surtout mesurer les effets de la construction, entre 1971 et 1983, de plus de 9 000 logements et de l'accroissement brutal de la population qui atteignait, en 1982, près de 45 000 habitants. Il faudrait enfin analyser comment la situation s'est brutalement dégradée dans la ZUP après la multiplication de logements vacants en 1979, notamment dans le secteur du Mas-du-Taureau dont le supermarché dut être fermé en 1985On verrait que Vaulx -en- Velin partage, avec bien d'autres cités difficiles, certaines propriétés structurales : construction récente, l'habitat essentiellement collectif, population très jeune, familles nombreuses, présence d'une forte proportion de population d'origine étrangère, mobilité résidentielle forte, taux élevé de chômage perturbant gravement la vie ordinaire de ces quartiers, etc.
Les émigrés de première génération qui sont venus en France avant la crise acceptent souvent, avec fatalisme et une relative résignation, le chômage qui les frappe aujourd'hui, en grande partie parce qu'ils se sentent encore étrangers en France (les femmes notamment sont nombreuses à ne pas savoir parler français). Il n'en est pas de même de leurs enfants qui n'ont connu que la France et revendiquent d'être traités comme n'importe quel Français. C'est parce qu'ils se sentent intégrés qu'ils vivent mal leur non-intégration objective. Ils vivent comme une injustice le chômage qui les frappe plus fortement que les autres Français : sous-qualifiés parce que, pour des raisons culturelles, ils sont en situation d'échec scolaire, ils dénoncent les employeurs qui, c'est le moins qu'on puisse dire, sont loin d'être disposés aujourd'hui à embaucher préférentiellement des jeunes d'origine étrangère. Ces derniers, par leurs réactions, contribuent d'ailleurs involontairement à alimenter le cercle vicieux qui les marginalise. Se sentant exclus, ils sont conduits à adopter des comportements qui les excluent encore davantage, décourageant du même coup les rares bonnes volontés qui se manifestent à leur égard : les locaux qui sont mis à leur disposition sont souvent saccagés, les employeurs qui les embauchent doivent faire face parfois à des problèmes spécifiques (vols, violence, etc.).
La situation de ces banlieues est le résultat de processus dont la logique n'est pas dans les cités elles- mêmes mais dans les mécanismes plus globaux comme, par exemple, la politique du logement ou la crise économique. C'est pourquoi ceux qui ont en charge d'agir localement - les travailleurs sociaux et les enseignants notamment - sont condamnés à dépenser beaucoup d'énergie pour des résultats souvent dérisoires, les mécanismes généraux défaisant sans cesse ce qu'ils essayent de faire. C'est pourquoi aussi la création d'un Ministère de la ville est sans doute une solution plus médiatico- politique que réelle. Il reste que la situation de ces banlieues doit sa forme particulière - forte petite délinquance, actes de vandalisme, drogue, voitures volées, pillage de centre commerciaux, etc. -, à la superposition dans un même espace de tous ces mécanismes négatifs. Le fonctionnement du marché immobilier et des filières d'attribution des logements sociaux a eu pour effet, par exemple, de regrouper spatialement des populations en difficulté qui étaient principalement des familles émigrées, la concentration spatiale de ces populations engendrant des réactions apparemment à connotation raciste.
A cela s'ajoute la concentration dans ces quartiers, par les autorités préfectorales et les services sociaux, des familles dites "lourdes" (c'est-à-dire délinquantes ou, au moins, fichées par la police). Ces populations, en nombre relativement limité (probablement quelques centaines dans toute cette banlieue populaire de Lyon), qui, sans ressources, vivent en marge de la loi, ont fait des ZUP leur territoire, l'architecture de ces ensembles s'y prêtant d'ailleurs assez bien puisqu'ils ont explicitement été conçus pour être à l'écart des voies de circulation et constituent ici, conséquence non voulue, de véritables isolats coupés du centre ville. Une partie de ces jeunes tirent leurs ressources d'une économie souterraine qui repose principalement sur le vol et, plus récemment, le trafic de drogue.
Enfin, il faut ajouter le fait que le chômage est sans doute devenu aujourd'hui plus difficilement supportable qu'auparavant. Le développement économique et la généralisation des chaînes de distribution depuis une vingtaine d'années ont eu pour effet de mettre à portée de main un nombre considérable de biens de consommation. On sait que le vol dans les grandes surfaces est loin d'être seulement le fait de jeunes chômeurs sans ressources. On comprend qu'il puisse a fortiori apparaître comme une solution ordinaire pour ces derniers qui considèrent de plus en plus comme normal "de se servir" dans les supermarchés. Le vol est même une sorte de sport qui rythme le temps vide de ces adolescents désoccupés quand il n'est pas une occasion pour se livrer à de véritables performances qui sont souvent un principe interne de hiérarchisation de ces groupes. Le décalage qui tend à s'instaurer chez les jeunes chômeurs entre les envies de consommation et les revenus disponibles n'a sans doute jamais été aussi grand qu'aujourd’hui. Par là s'explique peut-être le fait que les supermarchés et les centres commerciaux soient devenus, selon une logique du coup double, une des cibles privilégiées des actions violentes de ces jeunes : en même temps qu'ils détruisent et saccagent le symbole d'une société de consommation qui les exclut et à laquelle ils ne peuvent pas normalement accéder, ils procèdent ainsi périodiquement à de grandes razzias, véritables "dépenses festives" gratuites, qui ne sont pas également sans bénéfices matériels immédiats.
Par là s'explique aussi, au moins en partie, la fixation qu'ils peuvent faire sur les voitures, en permanence volées, saccagées ou brûlées : bien de consommation qui est, dans notre société, l'objet de nombreux investissements (économique, mais aussi affectif, social, en temps consacré, etc.), instrument indispensable de loisir notamment dans ces zones étant donné l'éloignement des ZUP par rapport aux centres villes et la rareté des transports collectifs, la voiture représente, pour ces populations, le bien de consommation par excellence mais aussi, dans leur cas, celui qui symbolise le mieux la réussite et l'intégration au marché du travail, la voiture étant généralement la première chose qu'ils s'achètent lorsqu'ils parviennent à trouver un travail stable et "à se caser" (se marier).
Les violences spectaculaires qui font "la une" des médias cachent les petites violences ordinaires qui s'exercent en permanence sur tous, y compris sur ces jeunes délinquants qui sont aussi des victimes, la violence qu'ils exercent n'étant en définitive qu'une réponse qui s'ignore comme telle aux violences plus invisibles qu'ils subissent dès leur prime enfance, à l'école, sur le marché du travail, sur le marché sexuel, etc. Comment les "Français de souche" qui, selon la loi non écrite du premier occupant, se considèrent plus "chez eux" en France que ces populations d'origine étrangère, ne seraient-ils pas particulièrement excédés par les troubles permanents de voisinage provoqués par les enfants de ces populations émigrées, les conflits incessants débouchant parfois sur des drames qui viennent alimenter la chronique des faits divers, suscitant des indignations faciles qui peuvent être facilement récupérées par les groupes politiques de tous bords ?
PATRICK CHAMPAGNE
Actes de la recherche en sciences sociales, 1991


Sujet type Celsa :
Les deux questions sont indépendantes. Vous pouvez les traiter dans l’ordre que vous voulez.

1. Réflexion argumentée :
Commentez ces réflexions d’U. Eco et analysez leurs conséquences en matière de communication publicitaire :
« C’est précisément parce que, parmi les conditions de la perception, nous choisissons les traits pertinents, que ce phénomène de réduction se vérifie dans la quasi-totalité des signes iconiques, mais de façon particulièrement manifeste dans les stéréotypes, les emblèmes, les abstractions héraldiques. La silhouette de l’enfant qui court, des livres sous le bras, qui, jusqu’à ces dernières années, indiquait la présence d’une école quand elle apparaissait sur un signal routier, dénotait par voie iconique « écolier ». Mais nous continuons à y voir la représentation d’un écolier bien que depuis longtemps, les garçons ne portent plus de béret marin ni de culottes courtes comme ceux figurés sur le signal routier. Nous rencontrons, dans la vie courante, des centaines d’écoliers dans les rues, mais, en termes iconiques, nous continuons à penser à l’écolier comme à un garçon en costume marin, avec des pantalons à mi-jambes. Dans ce cas, nous nous trouvons indubitablement devant une convention iconographique tacitement acceptée, mais dans d’autres cas, la représentation iconique instaure de véritables crampes de la perception, et nous sommes portés à voir les choses comme les signes iconiques stéréotypés nous les ont depuis longtemps présentées.




2. Analyse de document :
Commenter cette campagne de pub pour l’i pad mini qui a remporté le grand prix presse du festival de Cannes :