Culture générale
2016-2017
TRAVAIL






• Pour le 23 septembre : Première Contraction : Daniel Arasse, Le regard de l'escargot



Planning des cours de préparation au master de Sc Po :

Vendredi 14 octobre : cours : les différentes épreuves ; la technique de la note de synthèse.
Avoir lu pour ce cours la note de synthèse sur la propriété intellectuelle

Pour le jeudi 10 novembre : 1ère note de synthèse

Lundi 21 novembre 16h-18h : Corrigé

Lundi 5 décembre 9-13 : 2nde note de synthèse

Vendredi 16 décembre 16h-18h : Corrigé

Lundi 9 janvier 9-13 : 3ème note de synthèse

Pour le vendredi 3 février : 4ème note de synthèse

Vendredi 24 février : Corrigé


• Pour le 3 février, Contraction, Henri Lefebvre, Le droit à la ville

 

 

Contraction, Henri Lefebvre, Le droit à la ville, chap. 12.

Pour ceux qui préparent les écoles de commerce : texte entier en 400 mots

Pour les autres : depuis « En elle-même réformiste » p. 3 ligne 10 à la fin du texte en 200 mots

 

12. LE DROIT A LA VILLE

 

La réflexion théorique se voit astreinte à redéfinir les formes, fonctions, structures de la ville (économiques, politiques, culturelles, etc.) ainsi que les besoins sociaux inhérents à la société urbaine. Seuls jusqu'ici les besoins individuels, avec leurs motivations marquées par la société dite de consommation (la société bureaucratique de consommation dirigée) ont été prospectés et d'ailleurs plutôt manipulés qu'effec­tivement connus et reconnus. Les besoins sociaux ont un fondement anthropologique ; opposés et complémentaires, ils comprennent le besoin de sécurité et celui d'ouverture, le besoin de certitude et le besoin d'aventure, celui d'organisation du travail et celui de jeu, les besoins de prévisibilité et d'imprévu, d'unité et de différence, d'isolement et de rencontre, d'échanges et d'investisse­ments, d'indépendance (voire de solitude) et de communication, d'immédiateté et de perspective à long terme. L'être humain a aussi le besoin d'accumuler des énergies et celui de les dépenser, et même de les gaspiller dans le jeu. Il a besoin de voir, d'enten­dre, de toucher, de goûter, et le besoin de réunir ces perceptions en un « monde ». À ces besoins anthropologiques élaborés socialement (c'est-à-dire tantôt séparés, tantôt réunis, ici compri­més et là hypertrophiés) s'ajoutent des besoins spécifiques, que ne satisfont pas les équipements commerciaux et culturels plus ou moins parcimonieusement pris en considération par les urba­nistes. Il s'agit du besoin d'activité créatrice, d'œuvre (pas seulement de produits et de biens matériels consommables), des besoins d'information, de symbolisme, d'imaginaire, d'activités ludiques. À travers ces besoins spécifiés vit et survit un désir fondamental, dont le jeu de la sexualité, les actes corporels comme le sport, l'activité, l'art et la connaissance sont des mani­festations particulières et des moments, surmontant plus ou moins la division parcellaire des travaux. Enfin, le besoin de la ville et de la vie urbaine ne s'exprime librement que dans les perspectives qui tentent ici de se dégager et d'ouvrir l'horizon. Les besoins urbains spécifiques ne seraient-ils pas besoins de lieux qualifiés, lieux de simultanéité et de rencontres, lieux où l'échange ne passerait pas par la valeur d'échange, le commerce et le profit ? Ne serait-ce pas aussi le besoin d'un temps de ces rencontres, de ces échanges ?

Une science analytique de la ville, nécessaire, n'est aujourd'hui qu'à l'état d'esquisse. Concepts et théories, au début de leur éla­boration, ne peuvent avancer qu'avec la réalité urbaine en formation, avec la praxis (pratique sociale) de la société urbaine. Actuellement, le dépassement des idéologies et des pratiques qui bouchaient l'horizon, qui n'étaient que les goulots d'étranglement du savoir et de l'action, qui marquaient un seuil à franchir, ce dépassement s'effectue non sans peine.

La science de la ville a la ville pour objet. Cette science emprun­te ses méthodes, démarches et concepts aux sciences parcellaires. La synthèse lui échappe doublement. D'abord, en tant que synthèse qui se voudrait totale et qui ne peut consister, à partir de l'analytique, qu'en une systématisation, une programmation stra­tégiques. Ensuite, parce que la ville, en tant que réalité accomplie, se décompose. La connaissance tient devant elle, pour la découper et la recomposer à partir de fragments, la ville historique déjà modifiée. Comme texte social, cette ville historique n'a plus rien d'une suite cohérente de prescriptions, d'un emploi du temps lié à des symboles, à un style. Ce texte s'éloigne. Il prend l'allure d'un document, d'une exposition, d'un musée. La ville historiquement formée ne se vit plus, ne se saisit plus pratiquement. Ce n'est plus qu'un objet de consommation culturelle pour les touristes, pour l'esthétisme, avides de spectacles et de pittoresque. Même pour ceux qui cherchent à la comprendre chaleureusement, la ville est morte. Pourtant l'urbain persiste, à l'état d'actualité dispersée et aliénée, de germe, de virtualité. Ce que les yeux et l'analyse per­çoivent sur le terrain peut au mieux passer pour l'ombre d'un objet futur dans la clarté d'un soleil levant. Impossible d'envisager la reconstitution de la ville ancienne, mais seulement la construction d'une nouvelle ville, sur de nouvelles bases, à une autre échelle, dans d'autres conditions, dans une autre société. Ni retour en arrière (vers la ville traditionnelle), ni fuite en avant, vers l'agglomération colossale et informe - telle est la prescription. En d’autres termes, pour ce qui concerne la ville, l'objet de la science n'est pas donné. Le passé, le présent, le possible ne se séparent pas. C'est un objet virtuel qu'étudie la pensée. Ce qui appelle de nouvelles démarches.

 […]

C'est donc vers un nouvel humanisme que nous devons tendre et nous efforcer, c'est-à-dire vers une nouvelle praxis et un homme autre, celui de la société urbaine. En échappant aux mythes qui menacent cette volonté, en détruisant les idéologies qui détournent ce projet et les stratégies qui écartent ce trajet. La vie urbaine n'a pas encore commencé. Nous achevons aujourd'hui l'inventaire des débris d'une société millénaire dans laquelle la campagne a dominé la ville, dont les idées et « valeurs », les tabous et les prescriptions, étaient pour une grande part d'origine agraire, à dominante rurale et « naturelle ». Des cités sporadiques émergeaient à peine de l'océan campagnard. La société rurale était (elle est encore) celle de la non-abondance, de la pénurie, de la privation acceptée ou refusée, des interdits aménageant et régularisant les privations. Ce fut d'ailleurs celle de la Fête, mais cet aspect, le meilleur, n'a pas été retenu, et c'est lui qu'il faut ressusciter et non les mythes et les limites ! Remarque décisive : la crise de la cité traditionnelle accompagne la crise mondiale de la civilisation agraire, également traditionnelle. Elles vont ensemble et même elles coïncident. À « nous » de résoudre cette double crise, notamment en créant avec la ville nouvelle la vie nouvelle dans la ville. Les pays révolutionnaires (dont l'URSS dix ou quinze ans après la révolution d'Octobre) ont pressenti le développement de la société basée sur l'industrie. Seulement pressenti.

Dans les phrases précédentes, le « nous » a seulement la portée d'une métaphore. Il désigne les intéressés. Ni l'architecte, ni l'urbaniste, ni le sociologue, ni l'économiste, ni le philosophe ou le politique ne peuvent tirer du néant par décret des formes et des rapports nouveaux. S'il faut préciser, l'architecte, pas plus que le sociologue, n'a les pouvoirs d'un thaumaturge. Ni l'un ni l'autre ne créent les rapports sociaux. Dans certaines conditions favo­rables, ils aident des tendances à se formuler (à prendre forme). Seule la vie sociale (la praxis) dans sa capacité globale, possède de tels pouvoirs. Ou ne les possède pas. Les gens nommés plus haut, pris séparément ou en équipe, peuvent déblayer le chemin ; ils peuvent aussi proposer, essayer, préparer des formes. Et aussi (et surtout) inventorier l'expérience acquise, tirer la leçon des échecs aider l'enfantement du possible, pas une maïeutique nourrie de science.

Au point où nous en arrivons, signalons l'urgence d'une transformation des démarches et des instruments intellectuels. En reprenant des formulations employées ailleurs, certaines démarches mentales encore peu familières semblent indispensables. [Parmi ces démarches figure l’utopie expérimentale…]

L'utopie est à considérer expérimentalement, en étudiant le terrain ses implications et conséquences. Elles peuvent sur­prendre. Quels sont, quels seront les lieux socialement réussis ? Comment les détecter ? Selon quels critères ? Quels temps, quels rythmes de vie quotidienne s'inscrivent, s'écrivent, se prescrivent dans ces espaces « réussis », c'est-à-dire favorables au bonheur ? Voilà ce qui a de l'intérêt.

[…] Parmi les outils intellectuels dont nous disposons, il y en un qui ne mérite ni le dédain ni le privilège de l'absolu : celui de système (ou plutôt de sous-système) de significations.

Les politiques ont leurs systèmes de significations — les idéo­logies - qui leur permettent de subordonner à leurs stratégies les actes et événements sociaux influencés par eux.

L'humble habitant a son système de significations (ou plutôt son sous-système) au niveau œcologique. Le fait d'habiter ici ou là comporte la réception, l'adoption, la transmission d'un tel sys­tème, par exemple celui de l'habitat pavillonnaire. Le système de significations de l'habitant dit ses passivités et ses activités ; il est reçu mais modifié par la pratique. Il est perçu.

Les architectes semblent avoir établi et dogmatisé un ensemble de significations, mal explicité comme tel et mis sous divers vocables : « fonction », « forme », « structure », ou plutôt fonctionnalisme, formalisme, structuralisme. Ils l'élaborent non pas à partir des significations perçues et vécues par ceux qui habitent, mais à partir du fait d'habiter, interprété par eux. Il est verbal et discursif, tendant vers le métalangage. Il est graphisme et visualisation. Du fait que ces architectes constituent un corps social, qu'ils se lient à des institutions, leur système tend à se clore, à s'imposer, à éluder toute critique. Il y aurait lieu de formuler ce système, érigé souvent en urbanisme par extrapolation, sans autre procédure ni précaution.

La théorie que l'on pourrait nommer légitimement urbanisme, qui rejoindrait les significations de la vieille pratique nommée habiter (c'est-à-dire l'humain), qui ajouterait à ces faits partiels une théorie générale des temps-espaces urbains, qui indiquerait une pratique nouvelle découlant de cette élaboration, cet urbanisme existe virtuellement. Il ne peut se concevoir qu'en tant qu'implication pratique d'une théorie complète de la ville et de l'urbain, dépassant les scissions et séparations actuelles. Notam­ment la scission entre philosophie de la ville et science (ou sciences) de la ville, entre partiel et global. Sur ce trajet peuvent figurer les projets urbanistiques actuels, mais seulement à travers une critique sans défaillance de leurs implications idéologiques et stratégiques.

Pour autant que l'on puisse le définir, notre objet - l'urbain - ne sera jamais entièrement présent et pleinement actuel devant la réflexion, la nôtre, aujourd'hui. Plus que tout autre objet, il possède un caractère de totalité hautement complexe, à la fois en acte et potentielle, que vise la recherche, qui se découvre peu à peu, qui ne s'épuisera que lentement et peut-être jamais. Prendre cet « objet » pour réel, donné en vérité, c'est une idéologie, une opération mythifiante. La connaissance doit envisager un nombre considérable de méthodes pour saisir cet objet, sans se fixer sur une démarche. Les découpages analytiques suivront d'aussi près que possible les articulations internes de cette « chose » qui n'est pas une chose : ils seront suivis de reconstructions jamais ache­vées. Descriptions, analyses, tentatives de synthèse, ne peuvent jamais passer ni pour exhaustives ni pour définitives. Toutes les notions, toutes les batteries de concepts entreront en action : forme, structure, fonction, niveau, dimension, variables dépen­dantes et indépendantes, corrélations, totalité, ensemble, système, etc. Ici comme ailleurs mais plus qu'ailleurs, le résidu se révèle le plus précieux. Chaque « objet » construit à son tour soumis à l'examen critique. Dans la mesure du possible, il sera réalisé et soumis à la vérification expérimentale. La science de la ville demande une période historique pour se constituer et pour orienter la pratique sociale.

Nécessaire, cette science ne suffit pas. En même temps que sa nécessité, nous percevons ses limites. La réflexion urbanistique propose l'établissement ou la reconstitution d'unités sociales (loca­lisées) fortement originales, particularisées et centralisées, dont les liaisons et tensions rétabliraient une unité urbaine dotée d'un ordre intérieur complexe, non pas sans structure mais avec une structure souple et une hiérarchie. Plus précisément encore, la réflexion sociologique vise la connaissance et la reconstitution des capacités intégratives de l'urbain ainsi que les conditions de la participation pratique. Pourquoi pas ? À une condition : de ne jamais soustraire ces tentatives parcellaires, donc partielles, à la critique, à la vérification pratique, à la préoccupation globale.

La connaissance peut donc construire et proposer des « modèles ». Chaque « objet », en ce sens, n'est autre qu'un modèle de réalité urbaine. Pourtant jamais une telle « réalité » ne deviendra maniable comme une chose, ne deviendra instru­mentale. Même pour la connaissance la plus opératoire. Que la ville redevienne ce qu'elle fut : acte et œuvre d'une pensée complexe, qui ne le souhaiterait ? Mais l'on se maintient ainsi au niveau des vœux et aspirations et l'on ne détermine pas une stratégie urbaine. Celle-ci ne peut pas ne pas tenir compte, d'une part, des stratégies existantes et, d'autre part, des connaissances acquises : science de la ville, connaissance tendant vers la pla­nification de la croissance et la maîtrise du développement. […] Seuls des groupes, classes ou fractions de classes sociales capables d'initiatives révolutionnaires peuvent prendre en charge et mener jusqu'à plein accom­plissement les solutions aux problèmes urbains ; de ces forces sociales et politiques la ville rénovée deviendra l'œuvre. Il s'agit d'abord de défaire les stratégies et les idéologies dominantes dans la société actuelle. Qu'il y ait plusieurs groupes ou plusieurs stratégies, avec des divergences (entre l'étatique et le privé, par exemple) ne modifie pas la situation. Des questions de propriété foncière aux problèmes de la ségrégation, chaque projet de réforme urbaine met en question les structures, celles de la société existante, celles des rapports immédiats (individuels) et quotidiens, mais aussi celles que l'on prétend imposer par la voie contraignante et institutionnelle à ce qui reste de réalité urbaine. [ En elle-même réformiste, la stratégie de rénovation urbaine devient « forcément » révolutionnaire, non par la force des choses mais contre les choses établies. La stratégie urbaine fondée sur la science de la ville a besoin d'un support social et de forces politiques pour devenir agissante. […] Cela veut dire qu'il convient d'élaborer deux séries de propositions.

a)  Un programme politique de réforme urbaine, réforme non définie par les cadres et possibilités de la société actuelle, non assujettie à un « réalisme », bien que basée sur l'étude des réalités (autrement dit : la réforme ainsi conçue ne se limite pas au réformisme). Ce programme aura donc un caractère singulier et même paradoxal. Il sera établi pour être proposé aux forces politiques, c'est-à-dire aux partis. […] Mais il ne sera pas en fonction de ces forces et formations. Par rapport à elle, il aura un caractère spécifique, celui qui vient de la connaissance. Il aura donc une partie scientifique. Il sera proposé (quitte à être modifié par et pour ceux qui le prendraient en charge). Que les forces politiques prennent leurs responsabilités. Dans ce domaine qui engage l'avenir de la société moderne et celui des producteurs, l'ignorance, la méconnaissance, entraînent des responsabilités devant l'histoire dont on se réclame.

b)  Des projets urbanistiques très poussés, comprenant des « modèles », des formes d'espace et de temps urbains, sans se préoccuper de leur caractère actuellement réalisable ou non, utopique ou non (c'est-à-dire lucidement « utopiens »). Il ne semble pas que ces modèles puissent résulter soit d'une simple étude des villes et des types urbains existants, soit d'une simple combinatoire d'éléments. Les formes de temps et d'espace seront, sauf expé­rience contraire, inventées et proposées à la praxis. Que l'ima­gination se déploie, non pas l'imaginaire qui permet la fuite et l'évasion, qui véhicule des idéologies, mais l'imaginaire qui s'investit dans l'appropriation (du temps, de l'espace, de la vie physiologique, du désir). À la ville éternelle pourquoi ne pas opposer des villes éphémères et des centralités mouvantes aux centres stables ? Toutes les audaces sont permises. Pourquoi limiter ces propositions à la seule morphologie de l'espace et du temps ? Il n'est pas exclu que des propositions concernent le style de vie, la façon de vivre dans la ville, le développement de l'urbain sur ce plan.

[…] La société où nous vivons paraît tendue vers la plénitude ou du moins vers le plein (objets et biens durables, quantité, satisfaction, rationalité). En fait, elle laisse se creuser un vide colossal ; dans ce vide s'agitent les idéologies, se répand la brume des rhétoriques. Un des plus grands desseins que puisse se proposer la pensée active, sortie de la spéculation et de la con­templation, et aussi des découpages fragmentaires et des connais­sances parcellaires, c'est de peupler cette lacune, et pas seulement avec du langage.

Dans une période où les idéologues discourent abondam­ment sur les structures, la déstructuration de la ville manifeste la profondeur des phénomènes de désintégration (sociale, culturelle). Cette société, considérée globalement, se découvre lacunaire. Entre les sous-systèmes et les structures consolidées par divers moyens (contrainte, terreur, persuasion idéologique), il y a des trous, parfois des abîmes. Ces vides ne viennent pas du hasard. Ce sont aussi les lieux du possible. Ils en contiennent les éléments, flottants ou dispersés, mais non la force capable de les assembler. Bien plus : les actions structurantes et le pouvoir du vide social tendent à interdire l'action et la simple présence d'une telle force. Les instances du possible ne peuvent s'accomplir qu'au cours d'une métamorphose radicale.

Dans cette conjoncture, l'idéologie prétend donner un caractère absolu à la « scientificité », la science portant sur le réel, le découpant, le recomposant et de ce fait écartant le possible et fermant le chemin. Or la science (c'est-à-dire les sciences par­cellaires) dans une telle conjoncture n'a qu'une portée program­matique. Elle apporte des éléments à un programme. Si l'on admet que ces éléments constituent d'ores et déjà une totalité, si l'on veut exécuter littéralement le programme, on traite l'objet virtuel comme un objet technique, déjà là. On accomplit un projet sans critique ni autocritique, et ce projet réalise en la projetant sur le terrain une idéologie, celle des technocrates. Nécessaire, le programmatique ne suffit pas. Au cours de l'exécution il se transforme. Seule la force sociale capable de s'investir elle-même dans l'urbain, au cours d'une longue expérience politique, peut prendre en charge la réalisation du programme concernant la société urbaine. Réciproquement, la science de la ville apporte à cette perspective un fondement théorique et critique, une base positive. L'utopie contrôlée par la raison dialectique sert de garde-fou aux fictions prétendument scientifiques, à l'imaginaire qui s'égarerait. Ce fondement et cette base, d'autre part, empêchent la réflexion de se perdre dans le programmatique. Le mouvement dialectique se présente ici comme un rapport entre la science et la force politique, comme un dialogue, ce qui actualise les rapports « théorie-pratique » et « positivité-négativité critique ».

Nécessaire comme la science, non suffisant, l'art apporte à la réalisation de la société urbaine sa longue méditation sur la vie comme drame et jouissance. De plus et surtout, l'art restitue le sens de l'œuvre ; il donne de multiples figures de temps et d'espaces appropriés : non subis, non acceptés par une résignation passive, métamorphosés en œuvre. La musique montre l'appro­priation du temps, la peinture et la sculpture celle de l'espace. Si les sciences découvrent des déterminismes partiels, l'art (et aussi la philosophie) montre comment une totalité naît à partir de déterminismes partiels. À la force sociale capable de réaliser la société urbaine, il incombe de rendre effective et efficace l'unité (la « synthèse »), de l'art, de la technique, de la connaissance. Autant que la science de la ville, l'art et l'histoire de l'art entrent dans la méditation sur l'urbain, qui veut rendre efficaces les images qui l'annoncent. Cette méditation tendue vers l'action réalisatrice serait ainsi utopique et réaliste, en surmontant cette opposition. Il est même possible d'affirmer que le maximum d'utopisme rejoindra l'optimum de réalisme.

Parmi les contradictions caractéristiques de l'époque, il y a celles (particulièrement dures) entre les réalités de la société et les faits de civilisation qui s'y inscrivent. […] L'une des dernières contradictions, non la moindre, a été mise en lumière ici même : entre la socialisation de la société et la ségrégation généralisée. Il y en a bien d'autres, par exemple entre l'étiquette de révolutionnaire et l'attachement aux catégories d'un rationalisme productiviste dépassé. Au sein des effets sociaux dus à la pression des masses, l'individuel ne meurt pas et s'affirme. Des droits se font jour ; ils entrent dans des coutumes ou des prescriptions plus ou moins suivies   d'actes,   et  l'on   sait  comment   ces   « droits »   concrets viennent compléter les droits abstraits de l'homme et du citoyen inscrits au fronton des édifices par la démocratie lors de ses débuts révolutionnaires : droits des âges et sexes (la femme, l'enfant, le vieillard), droits des conditions (le prolétaire, le paysan), droits à l’instruction et à l'éducation, droit au travail, à la culture, au repos, à la santé, au logement. Malgré, ou à travers les des­tructions gigantesques, les guerres mondiales, les menaces, la terreur nucléaire. La pression de la classe ouvrière a été et reste nécessaire (mais non suffisante) pour la reconnaissance de ces droits, pour leur entrée dans les coutumes, pour leur inscription dans les codes, encore bien incomplets.

Assez étrangement, le droit à la nature (à la campagne et à la « pure nature ») entre dans la pratique sociale depuis quelques années à la faveur des loisirs. Il a cheminé à travers les protestations devenues banales contre le bruit, la fatigue, l'univers « concentrationnaire » des villes (alors que la ville pourrit ou éclate). Cheminement étrange, disons-nous : la nature entre dans la valeur d'échange et dans la marchandise; elle s'achète et se vend. Les loisirs commercialisés, industrialisés, organisés institutionnellement, détruisent cette « naturalité » dont on s'occupe pour la trafiquer et pour en trafiquer. La « nature » ou prétendue telle, ce qui en survit, devient le ghetto des loisirs, le lieu séparé de la jouissance, la retraite de la « créativité ». Les urbains trans­portent l'urbain avec eux, même s'ils n'apportent pas l'urbanité ! Colonisée par eux, la campagne a perdu les qualités, propriétés et charmes de la vie paysanne. L'urbain ravage la campagne ; cette campagne urbanisée s'oppose à une ruralité dépossédée, cas extrême de la grande misère de l'habitant, de l'habitat, de l'habiter. Le droit à la nature et le droit à la campagne ne se détruisent-ils pas eux-mêmes ?

Face à ce droit ou pseudo-droit, le droit à la ville s'annonce comme appel, comme exigence. Par des détours surprenants - la nostalgie, le tourisme, le retour vers le cœur de la ville traditionnelle, l'appel des centralités existantes ou nouvellement élaborées - ce droit chemine lentement. La revendication de la nature, le désir d'en jouir détournent du droit à la ville. Cette dernière revendication s'énonce indirectement, comme tendance à fuir la ville détériorée et non renouvelée, la vie urbaine aliénée avant d'exister « réellement ». Le besoin et le « droit » à la nature contrarient le droit à la ville sans parvenir à l'éluder. (Ceci ne signifie pas qu’il ne faille pas préserver de vastes espaces « naturels » devant les proliférations de la ville éclatée).

Le droit à la ville ne peut se concevoir comme un simple droit de visite ou de retour vers les villes traditionnelles. Il ne peut se formuler que comme droit à la vie urbaine, transformée, renouvelée. Que le tissu urbain enserre la campagne et ce qui survit de vie paysanne, peu importe, pourvu que « l'urbain », lieu de ren­contre, priorité de la valeur d'usage, inscription dans l'espace d'un temps promu au rang de bien suprême parmi les biens, trouve sa base morphologique, sa réalisation pratico-sensible. Ce qui suppose une théorie intégrale de la ville et de la société urbaine, utilisant les ressources de la science et de l'art. Seule la classe ouvrière peut devenir l'agent, porteur ou support social de cette réalisation. Ici encore, comme il y a un siècle, elle nie et conteste, de par sa seule existence, la stratégie de classe dirigée contre elle. Comme il y a un siècle, bien que dans des conditions nouvelles, elle rassemble les intérêts (dépassant l'immédiat et le superficiel) de la société entière, et d'abord de tous ceux qui habitent. Les Olympiens et la nouvelle aristocratie bourgeoise (qui l'ignore ?) n'habitent plus. Ils vont de palace en palace ou de château en château ; ils commandent une flotte ou un pays à partir d'un yacht ; ils sont partout et nulle part. De là vient qu'ils fascinent les gens plongés dans le quotidien ; ils transcendent la quotidienneté ; ils possèdent la nature et laissent les sbires fabriquer la culture. Est-il indispensable de décrire longuement, à côté de la condition des jeunes et de la jeunesse, des étudiants et des intellectuels, des armées de travailleurs avec ou sans col blanc, des provinciaux, des colonisés et semi-colonisés de toutes sortes, de tous ceux qui subissent une quotidienneté bien agencée, est-il nécessaire ici d'exhiber la misère dérisoire et sans tragique de l'habitant, des banlieusards, des gens qui séjournent dans les ghettos résidentiels, dans les centres pourrissants des villes anciennes et dans les proliférations égarées loin des centres de ces villes ? Il suffit d'ouvrir les yeux pour comprendre la vie quotidienne de celui qui court de son logement à la gare proche ou lointaine, au métro bondé, au bureau ou à l'usine, pour reprendre le soir ce même chemin, et venir chez lui récupérer la force de recommencer le lendemain. Le tableau de cette misère généralisée n'irait pas sans le tableau des « satisfactions » qui la dissimulent et deviennent moyens de l'éluder et de s'en évader.]