Paul BÉNICHOU
Morales du grand siècle


Sur Corneille p. 21-23


Un théâtre sans ressorts affectifs puissants est chose difficile à concevoir. En fait les passions occupent tout le théâtre cornélien. Elles forment la trame première, mais toujours apparente, de ce tissu compliqué, qui s’effilocherait si l’ambition, l’amour, les intérêts de famille n’en unissaient toutes les parties. Il est vrai que les mouvements de l’affectivité tels qu’ils se présentait chez les personnages de Corneille sont de nature à dépayser les lecteurs modernes. Aujourd'hui, en vertu d’une habitude d’esprit naturaliste, le sens commun voit avant tout dans la passion un entraînement violent, étranger à tout sentiment de dignité, et plus enclin à faire abdiquer le moi qu’à l’exalter. Le tragique des passions ne va pas sans catastrophes morales, sans désastres du moi. Toute la littérature naturaliste, depuis Racine jusqu'à nous, a vécu sur cette conception, C’est cette vue qui fausse le sempiternel parallèle de Corneille et de Racine : pour n’être pas poète de la perdition, Corneille est considéré, au contraire de son successeur, comme l’ennemi des passions. Mais, dans la tradition dont il s’inspire, il en est tout autrement : les désirs, si impétueux qu’ils soient, sont liés à l’exaltation de l’orgueil. Et c’est précisément par là que l’idée du bien s’introduit dans la vie des grands, et corrige le dérèglement de l’instinct. C’est moins dans la rigueur du devoir que dans les mouvements d’une nature orgueilleuse que prend naissance le sublime cornélien.

Sans doute y a-t-il, dans l’exigence même qui définit tout orgueil, un principe de contrainte à l’égard des démarches spontanées de la nature. C’est si vrai que le sens commun, passant un peu légèrement à la réciproque, dénonce volontiers un orgueil caché derrière toute sévérité. Il n’en reste pas moins qu’une morale vraiment sévère pour les passions condamne normalement l’orgueil, et que le puritain ne peut être taxé d’orgueil sans être en même temps taxé d’hypocrisie. Dans le caractère féodal, dont ce genre d’hypocrisie est le moindre défaut l’orgueil s’affirme comme tel avec autant d’ingénuité que d’insolence. La gloire et les appétits voisinent et se mêlent sans cesse, se soutenant bien plus souvent qu’ils ne se contredisent. Si la gloire exige une concession préalable des désirs, cette concession est largement compensée par l’éclat du succès, beaucoup plus apparent chez un Rodrigue que le tragique. du sacrifice. On ne saurait trop insister sur l’optimisme profond de cette conception, où la vertu coûte toujours moins au moi qu’elle ne finit par lui donner, où elle se fonde moins sur l’effort que sur une disposition permanente à préférer les satisfactions de la gloire à celles de la jouissance pure et simple, quand par malheur il faut choisir.

Le choix est loin d’être toujours nécessaire. Le plus souvent la satisfaction des désirs et la gloire, loin de s’exclure, ne font qu’un ; leur unité est la donnée première du théâtre cornélien, sur laquelle se bâtissent ensuite les développements compliqués de l’héroïsme.




• Sur le jansénisme :  p. 116-117

 

Rien n’est plus significatif sous ce rapport que le débat qui opposa vers 1665 Nicole et Desmarets. Desmarets accusait les jansénistes de vouloir supprimer complètement l’oraison, de n’avoir « jamais éprouvé les divins attraits, ni les goûts spirituels », bref de ne rien entendre à la « spiritualité intérieure ». Nicole lui répond dans ses Visionnaires par une critique psychologique des états d’oraison qui met en cause l’existence même d’une sensibilité idéale dans l’homme. Il est bien difficile, dit-il en substance, de distinguer l’oraison naturelle, dans laquelle les mouvements de l’âme vers Dieu sont de pures impulsions humaines, inspirées de nos intérêts, où la grâce n’a aucune part et qui, par suite, n’ont aucune valeur, de l’oraison surnaturelle, dont les mouvements sont inspirés par Dieu lui-même. En effet, nous n’avons pas le moyen de discerner en nous de façon nette ces deux sortes d’oraisons, ni le droit d’attribuer tel mouvement intérieur à la grâce, parce que nous le ressentons comme venant d’elle ; intéressés dans le débat et sans autre lumière pour l’éclairer qu’un sentiment intérieur très sujet à caution, nous pouvons constamment prendre les effets déguisés de la concupiscence pour des élans de piété véritable. Le danger est d’autant plus grand qu’il existe des puissances trompeuses qui s’emploient activement à nous donner le change : notre « amour-propre », qui colore toutes choses en nous, et le démon, qui le met en œuvre.

De là toute une psychologie pessimiste, inséparable de la théologie janséniste. Le raffinement de la spiritualité mystique, que l’on prend pour un effet de la grâce, n’est qu’un « raffinement d’orgueil » : on se flatte de goûter Dieu, et on ne goûte en réalité que le plaisir d’un rare privilège dont on se croit favorisé ; dans la ferveur et les élans de la dévotion, Nicole pense retrouver les agitations mauvaises du cœur humain, spiritualisées par un faux langage mystique ; le ravissement parfait que l’on éprouve dans l’oraison n’est que « le règne tranquille de l’amour-propre » : si l’âme qui se croit unie à Dieu dans ses extases se sent rassurée, c’est que « le démon lui procure cette paix qu’il donne à ceux qu’il possède ».

Toutes ces critiques reviennent finalement à jeter le doute sur la valeur du sentiment que chacun peut avoir, même sincèrement, de ses propres états. Doute facilement généralisable et qui peut atteindre finalement toute connaissance introspective de l’homme, en la déclarant sujette aux puissances trompeuses de l’amour-propre. Il en résulte y que l’homme devient un être obscur à lui-même, qui ignore ses vrais mobiles et se conduit sans se connaître. La connaissance que nous avons de nous n’atteint que l’extérieur de notre être ; ou plutôt, elle façonne elle-même cet extérieur, elle conçoit de belles pensées qu’elle prend pour des penchants profonds, en vertu d’« une inclination naturelle de l’amour-propre qui nous porte à prendre nos pensées pour des vertus, et à croire que nous avons dans le cœur tout ce qui nage sur la surface de notre esprit. »




• Sur Racine :  p. 186-188

 

C’est dans ce qu’on est convenu d’appeler « dépit amoureux » que cette duplicité du conscient et de l’inconscient est le plus communément visible ; Hermione abandonnée de Pyrrhus prétend ne plus l’aimer, mais veut rester auprès de lui, afin, dit-elle, de le haïr davantage; et comme Cléone veut l’éclairer sur elle-même :

Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?

Je crains de me connaître en l’état où je suis.

La passion telle que la peint Racine veut l’obscurité pour agir, et quand elle prétend s’expliquer ou raisonner sa conduite, il faut chercher derrière ses fausses raisons quelque intérêt tout-puissant du cœur. Racine, fidèle ici à l’esprit du jansénisme, fait de l’exercice de l’intelligence une duperie. Les personnages raciniens se sont jamais plus bas dans l’échelle de la grandeur humaine que quand par hasard ils argumentent : c’est Hermione, follement raisonnante dans le désaveu dont elle prétend accabler Oreste après le meurtre qu’elle lui a elle-même commandé, ou Atalide interprétant de façon délirante la soumission que Bajazet a témoignée sur ses propres instances à l’amour de Roxane.

Ce faux usage de la raison que Racine attribue à ses héros fait invinciblement penser dans certains cas à une sorte de caricature de l’héroïsme, réduit à une façade verbale, dont nous entrevoyons le réel et peu brillant revers. C’est ainsi qu’Hermione invoque constamment, pour demeurer auprès de Pyrrhus infidèle, son devoir, sa gloire, et même la gloire du nom grec :

... Songez quelle honte pour nous

Si d’une phrygienne il devenait l’époux!

Pyrrhus revenu à elle, le jeu continue ; elle congédie Oreste en termes cornéliens :

L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :

La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.

Quand Pyrrhus l’aura de nouveau délaissée, elle invoquera, pour convaincre Oreste de le tuer, sa gloire offensée et la haine des tyrans. C’est le langage de Corneille, mais à une place où tout le dénonce comme mensonger. La tradition héroïque, fidèle à elle-même en apparence, ne se retrouve ici que pour se nier.