Hume
Dialogues sur la religion naturelle





    Que la pierre tombera, que le feu brûlera, que la terre soit solide, nous l'avons observé mille et mille fois; et quand se présente un nouveau cas de cette nature, nous tirons sans hésiter l'inférence accoutumée. L'exacte similitude des cas nous donne la parfaite assurance d'un événement semblable; et jamais une évidence plus forte n'est désirée ni recherchée. Mais partout où vous vous écartez, si peu que ce soit, de la similitude des cas, vous diminuez proportionnellement l'évidence et vous pouvez finir par la réduire à une très faible analogie, qui est de l'aveu général sujette à l'erreur et à l’incertitude. Après avoir fait l'expérience de la circulation du sang dans les créatures humaines, nous ne doutons pas qu'elle ait lieu en Titus et Mævius ; mais de ce que le sang circule chez les grenouilles et les poissons, l'analogie ne fournit qu'une présomption, forte à vrai dire, que la même chose a lieu chez les hommes et les autres animaux. Le raisonnement analogique est beaucoup plus faible quand nous inférons la circulation de la sève dans les végétaux, à partir de l'expérience que nous avons de la circulation du sang des animaux; et ceux qui ont suivi hâtivement cette analogie imparfaite, des expériences plus précises ont montré qu'ils se sont trompés.
    En voyant une maison, Cléanthe , nous concluons, avec la plus grande certitude qu'elle a eu un architecte ou un constructeur, parce que c'est précisément cette sorte d'effet que l'expérience nous a montré provenir de cette sorte de cause. Mais vous n'affirmerez sûrement pas que l'univers entretient avec une maison une ressemblance telle que nous puissions avec la même certitude inférer une cause semblable, ni que l'analogie soit ici entière et parfaite. La dissimilitude est si frappante que tout ce à quoi vous pouvez prétendre se monte à une supposition, une conjecture, une présomption, concernant une cause semblable; et comment cette prétention sera reçue dans le monde, je vous le laisse envisager.
Hume, Dialogues sur la religion naturelle, trad. M. Malherbe, Vrin, 1997, p. 96-97.